Matthieu Eloy | rue Aubriot le coeur battant

« construire une ville avec des mots », les contributions

Bio et liens à venir.
proposition n° 1

Finalement il partit plus tôt que prévu. A cette heure, le soleil doré rasait les toits de Paris et entrait pas les fenêtres ouvertes de sa chambre. Il eu avait eu envie de rester un moment sur son lit, dans l’air léger qui circulait entre les deux fenêtres. Il avait dit à Bénédicte qu’il serait là dans quarante-cinq minutes, mais après avoir raccroché, il décida de partir les retrouver sur le champ.

Sa cousine et elle avaient passé l’après-midi en compagnie de leurs deux oncles et leur tante pour se répartir les meubles de leur grand-mère, dans l’appartement vide depuis six mois déjà.

Il appela le chien, prit dans le frigidaire une bouteille de Prosecco glacé, attrapa une laisse et claqua la porte derrière eux.

Dehors l’air était tiède et le macadam de la rue des Lions Saint-Paul était encore brûlant. Le chien haletait tellement et se traînait si lentement que le trajet lui parut infini. Il tira sur la laisse pour traverser la foule de la rue de Rivoli, devant la mairie du 4ème ou ils s’étaient marié 14 ans auparavant avec Benedicte.

Il était presque arrivé et il voyait déjà les marche de l’église des Blancs Manteaux quand il sentit l’odeur. Cette odeur si familière de la porte cochère du 8 rue Aubriot. Quand il avait rencontré Bénédicte il y a 20 ans, toute la vie de famille tournait autour de sa Grand-mère. Aussi, quand il avait été invité chez les grands-parents pour la première fois, c’est le cœur battant qu’il avait sonné à l’interphone de la rue Aubriot. La porte cochère de cet hôtel du XVIIe siècle l’avait éblouie. Dans la façade de pierre, la porte ronde était colossale. Elle était fraîchement repeinte et paraissait à la fois très ancienne et comme neuve. Le bois était chaud et exhalait une odeur profonde de cèdre et d’encens. La pierre sentait le biscuit. Le claquement du loquet, la fraîcheur et l’ombre derrière la porte, la cour, le figuier, la porte à petit carreaux de verre avec son pommeau de cuivre, le grand escalier de pierre avec ses marches irrégulières, les paliers en tomette et en bois, les taches d’humidité sur le plafond, et derrière la porte le bruit de toute cette petite société. Bonjour, quel plaisir de vous rencontrer enfin. Cela faisait 20 ans qu’il sonnait rue Aubriot avec le coeur battant de joie, et six mois qu’il n’y était plus revenu. Une éternité. Comment est-ce possible qu’ils en soient à se séparer les meubles. Connaître si bien un endroit qui allait si soudainement ne plus exister.

Il toucha la pierre et regarda de nouveau le nom sur l’interphone, avec une détermination entière à ne rien oublier. Tant de vie derrière cette porte !

Quand il arriva rue des Archives, il la prit dans ces bras, et sentit sur elle l’odeur de l’appartement dans lequel elle avait passé l’après-midi. Il sortir fièrement la bouteille de Prosecco encore fraîche. Allez, buvons un coup. Ça s’est bien passé ?

proposition n° 2

On ne peut pas dire que la rue Aubriot soit une grande rue. En revanche c’est sur que c’est une rue singulière. Pour qui y pénètre par la rue Sainte Croix de la Bretonnerie, ce sera passer le l’agitation à la paix, d’une lumière trop forte à une ombre féconde, de l’odeur de crêpe et de savonnette à l’odeur profonde de la pierre et des caves. Les chiens ne s’y trompent pas qui s’y trouvent suffisamment tranquilles pour y faire leurs besoins. En plein centre de la rage commerciale du marais, en plein milieu de la grouillance de Paris, il existe une rue qui va droit au coeur de celui qui l’emprunte. Devant soi l’ombre fraîche et les trottoirs lavés, au bout les marches et la façade de l’église des Blancs Manteaux, au dessus de soi le ciel si haut et au pied des immeubles anciens de grands portails beaux et mystérieux. Si on la nommait avec son coeur on la dirait rue du doux refuge. Même les touristes et les promeneurs baissent soudain la voix quand ils y pénètrent, comme s’ils rentraient dans une église.

Et si on avance jusqu’au numéro 8 de la rue Aubriot, on verra que le mur de pierre s’incurve pour laisser la place aux deux bornes qui encadrent le portail de bois monumental, comme pour faciliter le passage de quelque carrosse. Si on s’assied sur l’une de ces bornes pour profiter de la paix de la rue, on aura envie de savoir ce qui se cache derrière ce portail monumental. Et si on sait ce qu’il y a derrière les portes de bois, on aura envie de sonner à l’interphone, qu’une voix familière vous répondre et vous ouvre, de rentrer dans la cour ombragée, de passer la porte à petits carreaux, de monter l’escalier de pierre, que la porte s’ouvre et que des bras aimants vous serrent.



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1ère mise en ligne 5 juillet 2018 et dernière modification le 13 juillet 2018.
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