Géraldine B. | Personne ne la reconnaît

« construire une ville avec des mots », les contributions

Optimiste, altiste, philatéliste, réaliste, humaniste, qui persiste et écrit à l’improviste.
proposition n° 1

Elle est revenue, mais seule une personne la reconnaît au milieu de cette foule qui fait la fête. Elle avait neuf ans quand elle est partie et tout lui paraît aujourd’hui plus petit qu’alors. Elle reconnaît l’escalier en bois aux marches usées par les petits pieds des élèves, toujours râpées aux mêmes endroits. Elle s’y revoit jouer et la maîtresse lui demander de redescendre quelques marches "normalement", histoire de vérifier que ces originalités n’étaient bien qu’un jeu et pas une tare cachée... Comme quoi descendre un escalier marche après marche, en alternant pied droit puis pied gauche peut avoir de l’importance pour quelqu’un. L’entorse du lycée lui rappellera cette leçon mal apprise.

Et puis il y a les classes aux tableaux verts, la poussière de craie. Ces tableaux qui sont maintenant à sa taille alors qu’ils la dominaient tant avant... Le banc attaché au bureau a rapetissé aussi : ses cuisses ne passent plus, elle ne pourra pas se contorsionner pour regarder dans la case si un livre y a été laissé.

Et la cour : les pavés de guingois sont toujours là. Les arbres servent toujours à jouer aux quatre coins et à faire la soupe de terre entre les racines. Elle ne peut plus jouer, elle est trop grande, et pourtant, ce qu’elle aimerait revivre une récréation comme celles-ci !

Elle respire un grand coup : l’odeur est la même. Celle de l’insouciance et des caractères qui se forgent dans un cocon bienveillant. Ces murs ont vu tant de destins imprimer leurs premières traces, les adultes se relayer pour léguer quelque chose de l’amour de la réflexion et de la découverte. C’est ici que j’ai appris à interagir avec d’autres apprenants, à percevoir qu’on fonctionne tous différemment et que c’est un effort constant de savoir se comprendre. Mais un effort récompensé par un bonheur certain, celui de pouvoir être soi-même avec d’autres, de surmonter ensemble des peurs et des idées nouvelles insoupçonnées.

Ce lieu est le terreau de mes illusions. Certaines persistent, d’autres ont changé, mais le fond reste le même : c’est possible.

proposition n° 2

La façade est gris clair, fraîchement ravalée. Au centre les quelques marches en pierre qui mènent à l’entrée sont larges et usées par endroit. De chaque côté, un pignon à la tête plate, pratique pour s’asseoir. La porte est tout à droite, rectangle blanc entourant une vitre opaque. A sa gauche des fenêtres par lesquelles on perçoit des papiers et un bureau : le secrétariat. D’autres fenêtres plus basses sur le reste du rez-de-chaussée : elles sont obstruées pour garder l’intimité des lieux intérieurs. Les deux étages supérieurs ont des hautes fenêtres identiques, on ne perçoit pas les bureaux d’écoliers qui s’y serrent.

proposition n° 3

Pour percevoir cette façade dans son ensemble gris-blanc, on se tient dans la cour, moitié pavée, moitié de terre battue. Derrière soi, des arbres qui forment sous-bois pour les petits, paravents aux immeubles pour les adultes. Tout à droite, un autre bâtiment, une cour minuscule et grillagée : les tout-petits ont une marelle et quelques jeux à leur taille, tout comme une cantine aux meubles de lutins. Tout à gauche, un autre bâtiment : la salle de théâtre qui sert de gymnase en hiver et de réserve de matériel : ballons, trampoline, costumes ... La façade en est de porte-fenêtre au bois grisé par les intempéries, et aux carreaux peints en blanc. Il sert parfois de fond aux jeux d’enfants, de décor neutre pour leur imagination.

proposition n° 4

Quand on arrive par la rue derrière et surplombant la cour en U, on passe par un escalier de béton, longeant un mur aveugle. L’endroit est à la fois utilitaire et charmant car il mène tout droit à un recoin de végétation où un autre escalier en colimaçon, de métal vert, donne sur la classe de CM2 (« les grands »). Mais il faut continuer à descendre le béton pour accéder à la cour, longer le gymnase-théâtre et tourner d’un demi-tour à gauche pour revoir la façade.

proposition n° 5

La cour de récréation est en partie pavée. Ces pavés à l’ancienne pourraient rappeler le temps des barricades parisiennes... mais non. Les enfants ne voient que les interstices, les trous sableux où ils pourront réaliser les parcours pour leurs jeux de billes.

Le trou sous le pilier du grand escalier est un des plus ardu car, même si trois chemins différents y mènent, on y accède que par des pentes. Alors il s’agit de doser son effort pour ne pas que la bille ne rebondisse et dégringole de là où on venait. Sinon tout est à recommencer.

Pile en face de ce trou infernal se trouve une barrière en métal peinte en vert. Oh pas une palissade, non, juste une barre de délimitation entre la cour et l’espace de verdure strictement interdit aux jeux. Mais cette barrière, si symbolique, sert surtout de barre de danse et de galipette, à la manière des gymnastes sur leurs barres asymétriques. Ici, aucun saut, mais des soleils faits avec application et un sourire démesuré une fois sol et ciel remis à l’endroit.

proposition n° 6

Les adultes à l’école se font appeler par leurs prénoms, sauf deux : les maîtres des deux grandes classes, CM1 et CM2. Il est possible que cela soit pour signifier aux élèves que maintenant ils sont « grands » et qu’ils auront à dire Monsieur ou Madame Untel dans leur avenir... tout leur avenir. Cette idée fait peur à certains : au collège ils seront les plus petits, alors qu’ici ils sont les plus grands, comment s’adapter ? Et en même temps, l’excitation est grande, ils vont enfin apprendre à devenir des adultes : avoir des classeurs à intercalaires et plus seulement des cahiers, des agendas et plus des cahiers de texte, ils devront prendre des notes et plus seulement recopier le tableau... Et ils n’appelleront plus les profs par leurs prénoms. Il est même probable qu’ils ne les connaîtront jamais.

Alors qu’à la « petite école », on est encore comme chez soi. On peut faire un câlin à sa maîtresse à la fin de l’année, on peut préparer des cadeaux pour la fête des pères et des mères en séance d’arts plastiques et les parents joueront la surprise en découvrant l’œuvre le dimanche suivant.

On peut aussi venir se confier, ces adultes-là décodent si bien les élèves qu’ils suivent pendant tant d’années... On pourrait faire la liste des prénoms, citer le nom de la rue, de la ville, mais tout cela n’a plus d’importance que pour celui qui écrit, n’est-ce pas ?

J’ai grandi en partie à cet endroit, dans cette ville, dans cette rue, avec les professeurs et les élèves de ce temps précis qui n’existent plus que dans mes souvenirs. Et eux, quels souvenirs ont-ils de moi ? Mon propre nom susciterait-il une anecdote, une impression ?

proposition n° 7

Dans la classe des grands, il y a une porte. Quand j’ai été dans cette classe, je l’ai souvent regardée en me demandant ce qu’il y avait derrière... Cette porte est toute petite, à côté du tableau du maître. Je me demande ce qu’il aurait dit si j’avais osé demander où menait cette porte...

Dans mes rêves cette porte mène à un couloir secret qui relie les classes entre elles. Un escalier étroit descend et on se retrouve dans le bureau de la directrice, d’où on peut observer par un trou dans le mur... Mais je n’ai jamais imaginé que cela pourrait mener à un sous-sol secret.

Et puis un jour, j’ai vu ce qu’il y avait derrière la porte (ou bien l’ai-je rêvé) : un petit espace sous le toit plein de poussière. Ça m’a rappelé le grenier caché de la maison de ma grand-mère où il faut se mettre à quatre pattes pour se glisser et enfin se mettre debout entre le mur et la toiture.

Et dans ce grenier scolaire, qu’a-t-on stocké ? Des trésors... Tous les costumes de tous les spectacles de toutes les fêtes de fin d’année de l’école ! Des tissus colorés, des masques, des chapeaux, et des rouleaux de tissus encore inutilisés. On a réunit ici toute la joie à se prendre pour un grand pirate, une belle princesse ou que sais-je encore.

Mon esprit d’enfant se trouve là, dans un grenier, à côté du tableau de la grande classe au fond de mes souvenirs.

proposition n° 8

Dehors le ciel est si sombre qu’on se croirait la nuit. Toutes les classes ont allumé leurs néons si désagréables et les plus grands continuent à travailler alors qu’on rassure les maternels sur les bruits inconnus de l’orage.

Un enfant explique que sa mère lui a toujours dit que le tonnerre est le bruit que Dieu fait quand il déplace ses meubles pour faire le ménage. Les autres lui posent des questions auxquelles il se voit contraint d’inventer des réponses : Y a-t-il de la poussière au ciel ? Que se passe-t-il quand Dieu secoue le chiffon à poussières ? Et quel type d’aspirateur utilise-t-il ? Et la pluie : est-ce l’eau sale de la serpillière divine ou autre chose ?

Heureusement la maîtresse vient à la rescousse de l’enfant qui a voulu jouer au plus malin et demande du calme. Dehors le vent a redoublé, des arbres en face de l’école s’ébrouent de façon désordonnée et on aperçoit les flashes d’éclairs qui semblent de plus en plus intenses et rapprochés.

On finira par réunir tous les enfants de maternelles et classes élémentaires dans la cantine, pièce sans fenêtre, où ils pourront oublier leurs peurs et s’adonner à des jeux de société, comme si c’était une veille de vacances.
Et pendant ce temps, depuis son bureau, la directrice consulte les bulletins météo et surveille le petit torrent qui se forme dans la pente qui donne accès à la cour de récréation. Pour une fois, il faudra demander aux parents de faire le tour et de passer par les escaliers, cela sera plus prudent. Enfin, drôle de journée tout de même !

proposition n° 9

On ouvre chacune de mes portes dans un bruit de clés métallique. C’est le bruit qui me réveille doucement tous les matins. Bientôt cela sera bien moins agréable, quand un troupeau de milliers de pieds viendra tambouriner sur mes parquets et qu’un capharnaüm d’histoires à raconter s’élèvera, comme si plusieurs années s’étaient écoulées entre hier 16 heures et ce matin 8 heures 30... Ça piète et ça piaille jusqu’à rentrer dans les classes et que les portes se referment. Et là, c’est tout de suite plus calme.

Le silence est différent de celui de la nuit. Il n’est plus total : j’entends la concentration et le mouvement des professeurs sur leurs estrades qui craquent. Je me prends pour un vieux gréement un jour de houle tranquille, sans danger... Puis la sonnerie me ramène à mes esprits et ma cour résonne de hurlements. On chahute, on exulte, on oublie le reste et le gréement est devenu un bateau-pirate où l’aventure s’invente. Ça emplit tout l’espace et la clameur semble presque organisée, volontaire.

Puis une autre sonnerie, le vacarme se tarit et la remontée des escaliers en bois s’entend comme une danse rituelle... Et de nouveau la vague d’accalmie studieuse reprend.

Ma vie est rythmée par ce cycle répétitif de bruit, silence et fureur. Ce soir mes grilles seront refermées après le « temps d’étude » où je dors déjà à moitié : plus rien ne craque, je suis à quai, on chuchote aux élèves les bons conseils pour réussir leurs devoirs ou mieux comprendre la leçon. Ces bambins-là partiront avec moins d’éclats de voix, comme par respect pour mon premier sommeil. Encore quelques coups de clés et des « Au revoir, à demain ! » en écho dans ma cour... Et je plonge dans le silence assourdissant de mes rêves.

proposition n° 10

Tous les matins, en entrant dans l’école, je sens l’odeur du bois des escaliers. Maman m’a expliqué que c’est comme pour la grande armoire de la maison : il faut les cirer de temps en temps. J’aime cette odeur qui mène à ma classe.
En montant l’escalier, je me tiens toujours à la barre sur le côté. Je ne risque pas de tomber, je suis grande maintenant, mais j’aime caresser cette barre lisse et douce. Le forme est étrange, on dirait qu’elle est faite pour être pincée de chaque côté par le pouce et le petit doigt de ma main. Je me souviens que l’année dernière, je n’y arrivais pas encore, ma main n’était pas assez large. A certains moments, quand je suis fatiguée, je m’agrippe et tire sur la barre pour m’aider à monter, surtout les dernières marches.

Mais quand il faut redescendre pour aller déjeuner, alors là ma main ne fait qu’effleurer la barre, juste pour m’aider à rester droite quand je dévale les marches. EN bas de l’escalier, il faut tourner à gauche et on se retrouve à la cantine à faire la queue.

Aujourd’hui, le cuisinier a préparé des frites et on veut tous lui faire la bise parce que c’est notre plat préféré. Et puis c’est rigolo parce qu’il a de la barbe et que ça picote. Et puis, une fois à table, je prends mon temps pour déguster mes frites. J’aime que ça craque sous la dent. Mais le goût que je préfère dans les frites, c’est le ketchup parce qu’à la maison on n’en achète jamais.

proposition n° 11

Je suis entrée dans la cabine téléphonique. Et dire qu’à une époque se tenait là le seul moyen de communication anonyme qui existait... Je me souviens encore de ma petite collection de cartes téléphoniques souvent colorées, aujourd’hui tellement kitsch.

A une époque plus récente, quand le téléphone portable est devenu ce doudou quasi universel, vivait là un monsieur. Je me souviens qu’il avait réussi à faire au sol un matelas qui semblait confortable, en entassant des couvertures et de vieilles fringues. Et lorsqu’il était dans ce chez lui d’un mètre carré, une fois semi-allongé, on avait l’impression que son corps avait pris la forme cubique des parois de verre qui l’entouraient.

Mais aujourd’hui, c’est moi qui me tiens là, debout, non plus face au gros combiné bleu à cordon métallique, mais devant des étagères remplies de livres. La maison d’occasion est devenue librairie d’occasion. J’observe avec minutie les titres sur les tranches des livres, rangés dans un ordre original : « Comment tenir votre potager de balcon ? »/ « Candide »/ « Élever son lapin »/ « La peau de chagrin ».

Retrouver ce dernier titre dans ce petit jardin me fait sourire. On résiste ici à la réduction de notre peau de chagrin cérébrale.

proposition n° 12

Elle est coincée entre la rue et le parking, elle hume bon le tabac froid du cendrier et les gaz d’échappement... mais surtout elle rassemble, en fonction des heures de la journée, toutes les populations du quartier.

7 heures : les travailleurs qui viennent pour le premier café de leur longue journée

9 heures : le chômeur qui consulte les annonces devant une mousse

12 heures : le couple de passage qui voulait déjeuner dans un troquet tranquille

14 heures : les retraités qui viennent taper le carton et discutent plus avec le patron qu’ils ne comptent les points

16 heures : la nounou qui s’offre un café et un jeu à gratter à côté du landau avec lequel elle va chercher le petit à la crèche

17 heures : les cadres qui sortent du bureau et se retrouvent pour un verre libérateur, lunettes de soleil de rigueur

20 heures : l’alcoolique notoire qui trébuche toujours sur la même chaise et manque de s’affaler sur cette pauvre table ronde qu’on va bientôt ranger.

Voilà la journée typique de table ronde au bout de la terrasse du bar aux Trésors.

proposition n° 13

Il attend tous les jours ici depuis des années. Tous les jours quelle que soit la météo, quelle que soit la période de l’année, il s’assoit sur ce banc, dans ce parc, face au plan d’eau et ne bouge plus. Il arrive à 10 heures pile et repart à 11h10. Depuis 15 ans.

Il en a vu des canetons devenir canards. Il en a vu des cygnes parader sur le mini-lac artificiel. Mais surtout il regarde les gens. Il a vu les joggeurs transpirants gagner en musculature. Il a vu les travailleurs pressés couper par cette allée pour gagner deux minutes. Il a vu les enfants aller joyeusement jusqu’à l’aire de jeux et freiner des quatre fers lorsqu’il fallait repartir. Il a vu aussi des gens flâner, lire, sur le banc de l’autre côté du lac.

Et depuis quinze ans il se demande qui organise tout cela. Qui décide que cette petite fille sera dans quelques années une mère baladant une poussette dans cette même allée ? Qui décide que cet enfant qui s’est ouvert le genou en buttant sur une racine sera dans quelques années cet homme n costume qui regarde sa montre à tout instant ? Qui décide que ce marronnier se rembrunit au 20 septembre alors que son voisin ne roussira que le 5 octobre ?

Il s’est dit qu’il restera là jusqu’à comprendre la logique de tout cela.

proposition n° 14

Assise face à ce bureau simple mais où les dossiers s’éparpillent, elle se tient droite, annotant de son stylo à plume quelques pages, paraphant le dossier ramené par la secrétaire.

A quatre pattes, la main gauche déployée au sol pour soutenir son poids, la main droite effleurant à peine les pavés, ongle de l’index enfoncé dans le gras du pouce, langue coincée entre les lèvres, yeux pliés. Va-t-il détrôner le roi des billes ?

Courbé, un pied en avant, le grand escogriffe balance un sceau d’eau dans la cour. Il sourit, le sol de la cantine est nickel, et il en avait bien besoin après le passage des petits monstres.

Elle a posé son menton au creux de ses mains, coudes posés sur le bureau. Elle regarde avec attention le petit moineau posé sur le bord de la fenêtre, avant que la voix du maître ne lui demande de revenir à la résolution de l’exercice demandé.

La craie lui a laissé une douce poudre blanche sur les doigts. Il regarde cette trace avant de se retourner vers la classe. Il se sent observé, ils sont attentifs. Vont-ils bien comprendre ses explications sur le passé composé ? Et le voilà dictant, de sa voix profonde, la leçon du jour.

proposition n° 15

C’est une petite fille sage. Elle me fixe de ses grands yeux marron, son regard encadré par le rose bonbon de ses lunettes. Je l’ai retenue au moment de la récréation parce qu’elle a dit à sa mère, hier au soir, qu’elle ne voulait pas passer dans la classe suivante... Alors je lui demande pourquoi elle a dit cela à sa mère. Elle me répond qu’elle ne veut pas devenir comme les CM2. « Comme les CM2 ? » « Ils sont méchants et ils se font tout le temps disputer. »
C’est vrai que mon collègue a quelques fortes têtes dans sa classe... Mais ça veut surtout dire que cette petite fille pense que c’est la classe qui définit son comportement. Ou plutôt que grandir voudrait dire ne plus être sage, comme cela semble son naturel.
— Tu penses qu’aller en CM2 ça veut dire que tu vas devenir comme ça ?
— Oui. Je ne veux pas.
— Si tu ne veux pas, tu resteras comme tu es maintenant. Mais tu apprendras de nouvelles choses.
— Mais les autres de la classe, ils vont devenir comme ça ?
— Non. On ne change pas si vite. La classe est plutôt calme et elle le sera aussi l’an prochain quand vous serez en CM2.
— Je veux bien y aller, alors.

Je la regarde. Elle semble détendue. C’est facile de la rassurer finalement. Mais je me demande quand même si elle n’a pas un peu raison de se préparer à croiser des gens méchants parfois. Mais c’est trop tôt, elle a le temps...

proposition n° 16

Ce que les enfants ne savent pas, et ne doivent pas savoir, c’est que les maîtresses en ont ras-le-bol. Les parents sont sans cesse après elles pour demander à ce que leur enfant progresse mieux, à remettre en question leurs méthodes d’apprentissage, à rapporter qu’à leur époque cela ne se passait pas comme ça... Les maîtres, eux, compatissent, mais n’ont pas ce problème. En tant qu’hommes, on n’ose pas trop venir leur casser les pieds...

Alors dans la salle de réunion, on s’échauffe : la famille Unetelle est vraiment horrible et ça ne s’arrange pas d’une année sur l’autre, quand à la famille Bidule c’est pire parce qu’on ne la voit jamais et pourtant il y aurait des choses à dire. Chacun a en mémoire la famille Trucmuche dont, heureusement, les enfants sont partis au collège, et qui leur a fait vivre un véritable enfer pendant 10 ans. Alors c’est sûr, la famille Trucmuche, elle a tous les records et évoquer ces souvenirs permet de relativiser sur les familles actuelles.

La secrétaire observe tous ces débats, se disant qu’elle ne mettra rien sur ce passage dans le compte-rendu de la réunion. Elle, ça fait 20 ans qu’elle est là. Elle a toujours entendu les profs râler contre les familles, et c’est peut-être les seuls moments de réunion où ils sont tous d’accord.

Et puis parfois les profs se lâchent carrément et on imagine faire griller les familles chiantes au barbecue de fin d’année, les enfermer dans les toilettes pendant le spectacle pour éviter les inévitables critiques. Et tant qu’on y est, on les mettra avec les parents qui adulent leur petit gosse insupportable, ça leur fera les pieds.

La secrétaire sourit car elle l’avait prévu : ce déferlement de sadisme nerveux survient en général en avril. Et tout ira mieux après les jours fériés du mois de mai, avant que cela ne reparte en juin, avant la fête de l’école. Il paraît que la vie est un éternel recommencement...

proposition n° 17

La première fois que je suis venue, j’avais peur. Maman m’avait expliqué qu’elle allait me laisser et revenir me chercher plus tard. Ça, j’avais compris, il me semble. Mais ce que j’avais surtout retenu, c’est qu’elle ne serait pas là pour m’aider à rencontrer les autres enfants. Je n’aurai plus aucun moyen de savoir si je faisais bien ou pas et si les autres étaient dignes de confiance ou non. Voilà la grande angoisse du premier jour de l’école : non pas la peur d’être abandonnée, la peur de devoir trouver mes repères seule.

Et maintenant, je voudrais revenir à ces instants premiers, m’en souvenir, mais c’est impossible. J’ai bien quelques images éparses, mais pas les premiers instants. Je me revois dans la cour des petits discuter avec ma copine qui racontait toujours des trucs incroyables. Je sais maintenant que c’était littéral : il n’y avait aucune chance pour que tout soit vrai... mais je l’enviais. Je m’apercevais alors que je n’avais rien à raconter d’extraordinaire, d’original. Ma timidité sans doute m’empêchait de m’inventer des vérités assourdissantes, comme elle le faisait.

Je voudrais aussi retrouver les parcours de billes que je faisais et où je battais les garçons les plus forts avec fierté... Mais je suis certaine que je n’en serai pas capable. Parce que j’ai grandi, parce que la cour n’a peut-être pas gardé ses pavés, parce que tout cela n’est plus pour moi... Je joue à d’autres jeux maintenant et mes pauses sont moins insouciantes. Je veux garder ces souvenirs intacts, comme quand j’avais dix ans et que mes principaux problèmes étaient de savoir avec qui j’allais jouer à la prochaine récréation. Que ces moments ont été importants !

proposition n° 18

On résiste ici à la réduction de notre peau de chagrin cérébrale.

La peau du cerveau. Ses grains de beauté. Ses grains de folie. Le chagrin qu’elle exprime quand elle frissonne. La joie quand elle s’électrise. Et tout cela se réduit, se ratatine. On ne doit pas se réduire à trop peu, à ce que d’autres ont décidé pour nous.

On résiste ici à la réduction de notre peau de chagrin cérébrale.

On réduit ici la résistance de notre chagrin, on agrandit la surface de notre cerveau.

On repousse ici l’instance de notre désespoir, on étend nos connaissances.

Je refuse ici de laisser la tristesse me faire oublier ce que je sais.

Je récuse ici la dépression ambiante, je veux laisser mes neurones libres.

Je réfute ici que la chagrin gagne, je veux sauver ma peau.

proposition n° 19

Le plancher craque comme dans un grenier. Il y a peut-être ici des spectres, des âmes errantes... Ce n’est pas une maison à l’abandon pourtant, mais des échos de rires se font entendre quand il n’y a personnes.

Ça reste une grande propriété et le jardin accueille quelques arbres biscornus. Mais cette propriété est cachée aux yeux indiscrets. Qui pourrait penser qu’en haut de cette côte granuleuse un tel espace s’ouvre ? Le marronnier sème bien quelques uns de ses fruits pour qu’ils dévalent la pente et surprennent le passant de la rue, mais c’est tout.

Et puis parfois ça crie pendant plusieurs minutes. On dirait qu’un troupeau de mouettes se jette à l’arrière d’un chalutier. Mais en pleine ville, ça paraît bizarre. OU alors cet espace caché abrite un paquebot échoué où chaque cabine est dotée de quelques bureaux pour mini-pousses.

proposition n° 20

Dans l’opéra, une fois les artistes partis et la manutention terminée, que se passe-t-il ? D’aucuns ont parlé du fantôme de l’Opéra mais, soyons sérieux, il n’habite plus là depuis longtemps. En revanche, le plafond coloré de Chagall s’anime peut-être, chaque personnage y allant de son commentaire sur la prestation du soir. Et puis les planches claquent, comme pour donner leur avis sur la légèreté des danseurs et la majesté des décors. Le rideau frémit, comme s’il sentait encore la clarté du contre-ut et la vibration des contrebasses. Quant aux couloirs et aux salons d’apparat, rien ne bouge. Seuls les reflets s’amusent de pouvoir jouer des lumières de la ville pénétrant par leurs fenêtres.

Y a-t-il déjà eu des surfeurs pour effectuer des glissades sur ces étendues de marbre ? Non, l’opéra reste un lieu où l’on garde une certaine retenue. Il est possible que ce petit courant d’air soit son soupir d’ennui ou de soulagement, allez savoir...



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1ère mise en ligne 7 juillet 2018 et dernière modification le 15 septembre 2018.
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