Géraldine B. | Portraits secrets

« construire une ville avec des mots », les contributions

Optimiste, altiste, philatéliste, réaliste, humaniste, qui persiste et écrit à l’improviste.
proposition n° 1

Elle est revenue, mais seule une personne la reconnaît au milieu de cette foule qui fait la fête. Elle avait neuf ans quand elle est partie et tout lui paraît aujourd’hui plus petit qu’alors. Elle reconnaît l’escalier en bois aux marches usées par les petits pieds des élèves, toujours râpées aux mêmes endroits. Elle s’y revoit jouer et la maîtresse lui demander de redescendre quelques marches "normalement", histoire de vérifier que ces originalités n’étaient bien qu’un jeu et pas une tare cachée... Comme quoi descendre un escalier marche après marche, en alternant pied droit puis pied gauche peut avoir de l’importance pour quelqu’un. L’entorse du lycée lui rappellera cette leçon mal apprise.

Et puis il y a les classes aux tableaux verts, la poussière de craie. Ces tableaux qui sont maintenant à sa taille alors qu’ils la dominaient tant avant... Le banc attaché au bureau a rapetissé aussi : ses cuisses ne passent plus, elle ne pourra pas se contorsionner pour regarder dans la case si un livre y a été laissé.

Et la cour : les pavés de guingois sont toujours là. Les arbres servent toujours à jouer aux quatre coins et à faire la soupe de terre entre les racines. Elle ne peut plus jouer, elle est trop grande, et pourtant, ce qu’elle aimerait revivre une récréation comme celles-ci !

Elle respire un grand coup : l’odeur est la même. Celle de l’insouciance et des caractères qui se forgent dans un cocon bienveillant. Ces murs ont vu tant de destins imprimer leurs premières traces, les adultes se relayer pour léguer quelque chose de l’amour de la réflexion et de la découverte. C’est ici que j’ai appris à interagir avec d’autres apprenants, à percevoir qu’on fonctionne tous différemment et que c’est un effort constant de savoir se comprendre. Mais un effort récompensé par un bonheur certain, celui de pouvoir être soi-même avec d’autres, de surmonter ensemble des peurs et des idées nouvelles insoupçonnées.

Ce lieu est le terreau de mes illusions. Certaines persistent, d’autres ont changé, mais le fond reste le même : c’est possible.

proposition n° 2

La façade est gris clair, fraîchement ravalée. Au centre les quelques marches en pierre qui mènent à l’entrée sont larges et usées par endroit. De chaque côté, un pignon à la tête plate, pratique pour s’asseoir. La porte est tout à droite, rectangle blanc entourant une vitre opaque. A sa gauche des fenêtres par lesquelles on perçoit des papiers et un bureau : le secrétariat. D’autres fenêtres plus basses sur le reste du rez-de-chaussée : elles sont obstruées pour garder l’intimité des lieux intérieurs. Les deux étages supérieurs ont des hautes fenêtres identiques, on ne perçoit pas les bureaux d’écoliers qui s’y serrent.

proposition n° 3

Pour percevoir cette façade dans son ensemble gris-blanc, on se tient dans la cour, moitié pavée, moitié de terre battue. Derrière soi, des arbres qui forment sous-bois pour les petits, paravents aux immeubles pour les adultes. Tout à droite, un autre bâtiment, une cour minuscule et grillagée : les tout-petits ont une marelle et quelques jeux à leur taille, tout comme une cantine aux meubles de lutins. Tout à gauche, un autre bâtiment : la salle de théâtre qui sert de gymnase en hiver et de réserve de matériel : ballons, trampoline, costumes ... La façade en est de porte-fenêtre au bois grisé par les intempéries, et aux carreaux peints en blanc. Il sert parfois de fond aux jeux d’enfants, de décor neutre pour leur imagination.

proposition n° 4

Quand on arrive par la rue derrière et surplombant la cour en U, on passe par un escalier de béton, longeant un mur aveugle. L’endroit est à la fois utilitaire et charmant car il mène tout droit à un recoin de végétation où un autre escalier en colimaçon, de métal vert, donne sur la classe de CM2 (« les grands »). Mais il faut continuer à descendre le béton pour accéder à la cour, longer le gymnase-théâtre et tourner d’un demi-tour à gauche pour revoir la façade.

proposition n° 5

La cour de récréation est en partie pavée. Ces pavés à l’ancienne pourraient rappeler le temps des barricades parisiennes... mais non. Les enfants ne voient que les interstices, les trous sableux où ils pourront réaliser les parcours pour leurs jeux de billes.

Le trou sous le pilier du grand escalier est un des plus ardu car, même si trois chemins différents y mènent, on y accède que par des pentes. Alors il s’agit de doser son effort pour ne pas que la bille ne rebondisse et dégringole de là où on venait. Sinon tout est à recommencer.

Pile en face de ce trou infernal se trouve une barrière en métal peinte en vert. Oh pas une palissade, non, juste une barre de délimitation entre la cour et l’espace de verdure strictement interdit aux jeux. Mais cette barrière, si symbolique, sert surtout de barre de danse et de galipette, à la manière des gymnastes sur leurs barres asymétriques. Ici, aucun saut, mais des soleils faits avec application et un sourire démesuré une fois sol et ciel remis à l’endroit.

proposition n° 6

Les adultes à l’école se font appeler par leurs prénoms, sauf deux : les maîtres des deux grandes classes, CM1 et CM2. Il est possible que cela soit pour signifier aux élèves que maintenant ils sont « grands » et qu’ils auront à dire Monsieur ou Madame Untel dans leur avenir... tout leur avenir. Cette idée fait peur à certains : au collège ils seront les plus petits, alors qu’ici ils sont les plus grands, comment s’adapter ? Et en même temps, l’excitation est grande, ils vont enfin apprendre à devenir des adultes : avoir des classeurs à intercalaires et plus seulement des cahiers, des agendas et plus des cahiers de texte, ils devront prendre des notes et plus seulement recopier le tableau... Et ils n’appelleront plus les profs par leurs prénoms. Il est même probable qu’ils ne les connaîtront jamais.

Alors qu’à la « petite école », on est encore comme chez soi. On peut faire un câlin à sa maîtresse à la fin de l’année, on peut préparer des cadeaux pour la fête des pères et des mères en séance d’arts plastiques et les parents joueront la surprise en découvrant l’œuvre le dimanche suivant.

On peut aussi venir se confier, ces adultes-là décodent si bien les élèves qu’ils suivent pendant tant d’années... On pourrait faire la liste des prénoms, citer le nom de la rue, de la ville, mais tout cela n’a plus d’importance que pour celui qui écrit, n’est-ce pas ?

J’ai grandi en partie à cet endroit, dans cette ville, dans cette rue, avec les professeurs et les élèves de ce temps précis qui n’existent plus que dans mes souvenirs. Et eux, quels souvenirs ont-ils de moi ? Mon propre nom susciterait-il une anecdote, une impression ?

proposition n° 7

Dans la classe des grands, il y a une porte. Quand j’ai été dans cette classe, je l’ai souvent regardée en me demandant ce qu’il y avait derrière... Cette porte est toute petite, à côté du tableau du maître. Je me demande ce qu’il aurait dit si j’avais osé demander où menait cette porte...

Dans mes rêves cette porte mène à un couloir secret qui relie les classes entre elles. Un escalier étroit descend et on se retrouve dans le bureau de la directrice, d’où on peut observer par un trou dans le mur... Mais je n’ai jamais imaginé que cela pourrait mener à un sous-sol secret.

Et puis un jour, j’ai vu ce qu’il y avait derrière la porte (ou bien l’ai-je rêvé) : un petit espace sous le toit plein de poussière. Ça m’a rappelé le grenier caché de la maison de ma grand-mère où il faut se mettre à quatre pattes pour se glisser et enfin se mettre debout entre le mur et la toiture.

Et dans ce grenier scolaire, qu’a-t-on stocké ? Des trésors... Tous les costumes de tous les spectacles de toutes les fêtes de fin d’année de l’école ! Des tissus colorés, des masques, des chapeaux, et des rouleaux de tissus encore inutilisés. On a réunit ici toute la joie à se prendre pour un grand pirate, une belle princesse ou que sais-je encore.

Mon esprit d’enfant se trouve là, dans un grenier, à côté du tableau de la grande classe au fond de mes souvenirs.

proposition n° 8

Dehors le ciel est si sombre qu’on se croirait la nuit. Toutes les classes ont allumé leurs néons si désagréables et les plus grands continuent à travailler alors qu’on rassure les maternels sur les bruits inconnus de l’orage.

Un enfant explique que sa mère lui a toujours dit que le tonnerre est le bruit que Dieu fait quand il déplace ses meubles pour faire le ménage. Les autres lui posent des questions auxquelles il se voit contraint d’inventer des réponses : Y a-t-il de la poussière au ciel ? Que se passe-t-il quand Dieu secoue le chiffon à poussières ? Et quel type d’aspirateur utilise-t-il ? Et la pluie : est-ce l’eau sale de la serpillière divine ou autre chose ?

Heureusement la maîtresse vient à la rescousse de l’enfant qui a voulu jouer au plus malin et demande du calme. Dehors le vent a redoublé, des arbres en face de l’école s’ébrouent de façon désordonnée et on aperçoit les flashes d’éclairs qui semblent de plus en plus intenses et rapprochés.

On finira par réunir tous les enfants de maternelles et classes élémentaires dans la cantine, pièce sans fenêtre, où ils pourront oublier leurs peurs et s’adonner à des jeux de société, comme si c’était une veille de vacances.
Et pendant ce temps, depuis son bureau, la directrice consulte les bulletins météo et surveille le petit torrent qui se forme dans la pente qui donne accès à la cour de récréation. Pour une fois, il faudra demander aux parents de faire le tour et de passer par les escaliers, cela sera plus prudent. Enfin, drôle de journée tout de même !

proposition n° 9

On ouvre chacune de mes portes dans un bruit de clés métallique. C’est le bruit qui me réveille doucement tous les matins. Bientôt cela sera bien moins agréable, quand un troupeau de milliers de pieds viendra tambouriner sur mes parquets et qu’un capharnaüm d’histoires à raconter s’élèvera, comme si plusieurs années s’étaient écoulées entre hier 16 heures et ce matin 8 heures 30... Ça piète et ça piaille jusqu’à rentrer dans les classes et que les portes se referment. Et là, c’est tout de suite plus calme.

Le silence est différent de celui de la nuit. Il n’est plus total : j’entends la concentration et le mouvement des professeurs sur leurs estrades qui craquent. Je me prends pour un vieux gréement un jour de houle tranquille, sans danger... Puis la sonnerie me ramène à mes esprits et ma cour résonne de hurlements. On chahute, on exulte, on oublie le reste et le gréement est devenu un bateau-pirate où l’aventure s’invente. Ça emplit tout l’espace et la clameur semble presque organisée, volontaire.

Puis une autre sonnerie, le vacarme se tarit et la remontée des escaliers en bois s’entend comme une danse rituelle... Et de nouveau la vague d’accalmie studieuse reprend.

Ma vie est rythmée par ce cycle répétitif de bruit, silence et fureur. Ce soir mes grilles seront refermées après le « temps d’étude » où je dors déjà à moitié : plus rien ne craque, je suis à quai, on chuchote aux élèves les bons conseils pour réussir leurs devoirs ou mieux comprendre la leçon. Ces bambins-là partiront avec moins d’éclats de voix, comme par respect pour mon premier sommeil. Encore quelques coups de clés et des « Au revoir, à demain ! » en écho dans ma cour... Et je plonge dans le silence assourdissant de mes rêves.

proposition n° 10

Tous les matins, en entrant dans l’école, je sens l’odeur du bois des escaliers. Maman m’a expliqué que c’est comme pour la grande armoire de la maison : il faut les cirer de temps en temps. J’aime cette odeur qui mène à ma classe.
En montant l’escalier, je me tiens toujours à la barre sur le côté. Je ne risque pas de tomber, je suis grande maintenant, mais j’aime caresser cette barre lisse et douce. Le forme est étrange, on dirait qu’elle est faite pour être pincée de chaque côté par le pouce et le petit doigt de ma main. Je me souviens que l’année dernière, je n’y arrivais pas encore, ma main n’était pas assez large. A certains moments, quand je suis fatiguée, je m’agrippe et tire sur la barre pour m’aider à monter, surtout les dernières marches.

Mais quand il faut redescendre pour aller déjeuner, alors là ma main ne fait qu’effleurer la barre, juste pour m’aider à rester droite quand je dévale les marches. EN bas de l’escalier, il faut tourner à gauche et on se retrouve à la cantine à faire la queue.

Aujourd’hui, le cuisinier a préparé des frites et on veut tous lui faire la bise parce que c’est notre plat préféré. Et puis c’est rigolo parce qu’il a de la barbe et que ça picote. Et puis, une fois à table, je prends mon temps pour déguster mes frites. J’aime que ça craque sous la dent. Mais le goût que je préfère dans les frites, c’est le ketchup parce qu’à la maison on n’en achète jamais.

proposition n° 11

Je suis entrée dans la cabine téléphonique. Et dire qu’à une époque se tenait là le seul moyen de communication anonyme qui existait... Je me souviens encore de ma petite collection de cartes téléphoniques souvent colorées, aujourd’hui tellement kitsch.

A une époque plus récente, quand le téléphone portable est devenu ce doudou quasi universel, vivait là un monsieur. Je me souviens qu’il avait réussi à faire au sol un matelas qui semblait confortable, en entassant des couvertures et de vieilles fringues. Et lorsqu’il était dans ce chez lui d’un mètre carré, une fois semi-allongé, on avait l’impression que son corps avait pris la forme cubique des parois de verre qui l’entouraient.

Mais aujourd’hui, c’est moi qui me tiens là, debout, non plus face au gros combiné bleu à cordon métallique, mais devant des étagères remplies de livres. La maison d’occasion est devenue librairie d’occasion. J’observe avec minutie les titres sur les tranches des livres, rangés dans un ordre original : « Comment tenir votre potager de balcon ? »/ « Candide »/ « Élever son lapin »/ « La peau de chagrin ».

Retrouver ce dernier titre dans ce petit jardin me fait sourire. On résiste ici à la réduction de notre peau de chagrin cérébrale.

proposition n° 12

Elle est coincée entre la rue et le parking, elle hume bon le tabac froid du cendrier et les gaz d’échappement... mais surtout elle rassemble, en fonction des heures de la journée, toutes les populations du quartier.

7 heures : les travailleurs qui viennent pour le premier café de leur longue journée

9 heures : le chômeur qui consulte les annonces devant une mousse

12 heures : le couple de passage qui voulait déjeuner dans un troquet tranquille

14 heures : les retraités qui viennent taper le carton et discutent plus avec le patron qu’ils ne comptent les points

16 heures : la nounou qui s’offre un café et un jeu à gratter à côté du landau avec lequel elle va chercher le petit à la crèche

17 heures : les cadres qui sortent du bureau et se retrouvent pour un verre libérateur, lunettes de soleil de rigueur

20 heures : l’alcoolique notoire qui trébuche toujours sur la même chaise et manque de s’affaler sur cette pauvre table ronde qu’on va bientôt ranger.

Voilà la journée typique de table ronde au bout de la terrasse du bar aux Trésors.

proposition n° 13

Il attend tous les jours ici depuis des années. Tous les jours quelle que soit la météo, quelle que soit la période de l’année, il s’assoit sur ce banc, dans ce parc, face au plan d’eau et ne bouge plus. Il arrive à 10 heures pile et repart à 11h10. Depuis 15 ans.

Il en a vu des canetons devenir canards. Il en a vu des cygnes parader sur le mini-lac artificiel. Mais surtout il regarde les gens. Il a vu les joggeurs transpirants gagner en musculature. Il a vu les travailleurs pressés couper par cette allée pour gagner deux minutes. Il a vu les enfants aller joyeusement jusqu’à l’aire de jeux et freiner des quatre fers lorsqu’il fallait repartir. Il a vu aussi des gens flâner, lire, sur le banc de l’autre côté du lac.

Et depuis quinze ans il se demande qui organise tout cela. Qui décide que cette petite fille sera dans quelques années une mère baladant une poussette dans cette même allée ? Qui décide que cet enfant qui s’est ouvert le genou en buttant sur une racine sera dans quelques années cet homme n costume qui regarde sa montre à tout instant ? Qui décide que ce marronnier se rembrunit au 20 septembre alors que son voisin ne roussira que le 5 octobre ?

Il s’est dit qu’il restera là jusqu’à comprendre la logique de tout cela.

proposition n° 14

Assise face à ce bureau simple mais où les dossiers s’éparpillent, elle se tient droite, annotant de son stylo à plume quelques pages, paraphant le dossier ramené par la secrétaire.

A quatre pattes, la main gauche déployée au sol pour soutenir son poids, la main droite effleurant à peine les pavés, ongle de l’index enfoncé dans le gras du pouce, langue coincée entre les lèvres, yeux pliés. Va-t-il détrôner le roi des billes ?

Courbé, un pied en avant, le grand escogriffe balance un sceau d’eau dans la cour. Il sourit, le sol de la cantine est nickel, et il en avait bien besoin après le passage des petits monstres.

Elle a posé son menton au creux de ses mains, coudes posés sur le bureau. Elle regarde avec attention le petit moineau posé sur le bord de la fenêtre, avant que la voix du maître ne lui demande de revenir à la résolution de l’exercice demandé.

La craie lui a laissé une douce poudre blanche sur les doigts. Il regarde cette trace avant de se retourner vers la classe. Il se sent observé, ils sont attentifs. Vont-ils bien comprendre ses explications sur le passé composé ? Et le voilà dictant, de sa voix profonde, la leçon du jour.

proposition n° 15

C’est une petite fille sage. Elle me fixe de ses grands yeux marron, son regard encadré par le rose bonbon de ses lunettes. Je l’ai retenue au moment de la récréation parce qu’elle a dit à sa mère, hier au soir, qu’elle ne voulait pas passer dans la classe suivante... Alors je lui demande pourquoi elle a dit cela à sa mère. Elle me répond qu’elle ne veut pas devenir comme les CM2. « Comme les CM2 ? » « Ils sont méchants et ils se font tout le temps disputer. »
C’est vrai que mon collègue a quelques fortes têtes dans sa classe... Mais ça veut surtout dire que cette petite fille pense que c’est la classe qui définit son comportement. Ou plutôt que grandir voudrait dire ne plus être sage, comme cela semble son naturel.
— Tu penses qu’aller en CM2 ça veut dire que tu vas devenir comme ça ?
— Oui. Je ne veux pas.
— Si tu ne veux pas, tu resteras comme tu es maintenant. Mais tu apprendras de nouvelles choses.
— Mais les autres de la classe, ils vont devenir comme ça ?
— Non. On ne change pas si vite. La classe est plutôt calme et elle le sera aussi l’an prochain quand vous serez en CM2.
— Je veux bien y aller, alors.

Je la regarde. Elle semble détendue. C’est facile de la rassurer finalement. Mais je me demande quand même si elle n’a pas un peu raison de se préparer à croiser des gens méchants parfois. Mais c’est trop tôt, elle a le temps...

proposition n° 16

Ce que les enfants ne savent pas, et ne doivent pas savoir, c’est que les maîtresses en ont ras-le-bol. Les parents sont sans cesse après elles pour demander à ce que leur enfant progresse mieux, à remettre en question leurs méthodes d’apprentissage, à rapporter qu’à leur époque cela ne se passait pas comme ça... Les maîtres, eux, compatissent, mais n’ont pas ce problème. En tant qu’hommes, on n’ose pas trop venir leur casser les pieds...

Alors dans la salle de réunion, on s’échauffe : la famille Unetelle est vraiment horrible et ça ne s’arrange pas d’une année sur l’autre, quand à la famille Bidule c’est pire parce qu’on ne la voit jamais et pourtant il y aurait des choses à dire. Chacun a en mémoire la famille Trucmuche dont, heureusement, les enfants sont partis au collège, et qui leur a fait vivre un véritable enfer pendant 10 ans. Alors c’est sûr, la famille Trucmuche, elle a tous les records et évoquer ces souvenirs permet de relativiser sur les familles actuelles.

La secrétaire observe tous ces débats, se disant qu’elle ne mettra rien sur ce passage dans le compte-rendu de la réunion. Elle, ça fait 20 ans qu’elle est là. Elle a toujours entendu les profs râler contre les familles, et c’est peut-être les seuls moments de réunion où ils sont tous d’accord.

Et puis parfois les profs se lâchent carrément et on imagine faire griller les familles chiantes au barbecue de fin d’année, les enfermer dans les toilettes pendant le spectacle pour éviter les inévitables critiques. Et tant qu’on y est, on les mettra avec les parents qui adulent leur petit gosse insupportable, ça leur fera les pieds.

La secrétaire sourit car elle l’avait prévu : ce déferlement de sadisme nerveux survient en général en avril. Et tout ira mieux après les jours fériés du mois de mai, avant que cela ne reparte en juin, avant la fête de l’école. Il paraît que la vie est un éternel recommencement...

proposition n° 17

La première fois que je suis venue, j’avais peur. Maman m’avait expliqué qu’elle allait me laisser et revenir me chercher plus tard. Ça, j’avais compris, il me semble. Mais ce que j’avais surtout retenu, c’est qu’elle ne serait pas là pour m’aider à rencontrer les autres enfants. Je n’aurai plus aucun moyen de savoir si je faisais bien ou pas et si les autres étaient dignes de confiance ou non. Voilà la grande angoisse du premier jour de l’école : non pas la peur d’être abandonnée, la peur de devoir trouver mes repères seule.

Et maintenant, je voudrais revenir à ces instants premiers, m’en souvenir, mais c’est impossible. J’ai bien quelques images éparses, mais pas les premiers instants. Je me revois dans la cour des petits discuter avec ma copine qui racontait toujours des trucs incroyables. Je sais maintenant que c’était littéral : il n’y avait aucune chance pour que tout soit vrai... mais je l’enviais. Je m’apercevais alors que je n’avais rien à raconter d’extraordinaire, d’original. Ma timidité sans doute m’empêchait de m’inventer des vérités assourdissantes, comme elle le faisait.

Je voudrais aussi retrouver les parcours de billes que je faisais et où je battais les garçons les plus forts avec fierté... Mais je suis certaine que je n’en serai pas capable. Parce que j’ai grandi, parce que la cour n’a peut-être pas gardé ses pavés, parce que tout cela n’est plus pour moi... Je joue à d’autres jeux maintenant et mes pauses sont moins insouciantes. Je veux garder ces souvenirs intacts, comme quand j’avais dix ans et que mes principaux problèmes étaient de savoir avec qui j’allais jouer à la prochaine récréation. Que ces moments ont été importants !

proposition n° 18

On résiste ici à la réduction de notre peau de chagrin cérébrale.

La peau du cerveau. Ses grains de beauté. Ses grains de folie. Le chagrin qu’elle exprime quand elle frissonne. La joie quand elle s’électrise. Et tout cela se réduit, se ratatine. On ne doit pas se réduire à trop peu, à ce que d’autres ont décidé pour nous.

On résiste ici à la réduction de notre peau de chagrin cérébrale.

On réduit ici la résistance de notre chagrin, on agrandit la surface de notre cerveau.

On repousse ici l’instance de notre désespoir, on étend nos connaissances.

Je refuse ici de laisser la tristesse me faire oublier ce que je sais.

Je récuse ici la dépression ambiante, je veux laisser mes neurones libres.

Je réfute ici que la chagrin gagne, je veux sauver ma peau.

proposition n° 19

Le plancher craque comme dans un grenier. Il y a peut-être ici des spectres, des âmes errantes... Ce n’est pas une maison à l’abandon pourtant, mais des échos de rires se font entendre quand il n’y a personnes.

Ça reste une grande propriété et le jardin accueille quelques arbres biscornus. Mais cette propriété est cachée aux yeux indiscrets. Qui pourrait penser qu’en haut de cette côte granuleuse un tel espace s’ouvre ? Le marronnier sème bien quelques uns de ses fruits pour qu’ils dévalent la pente et surprennent le passant de la rue, mais c’est tout.

Et puis parfois ça crie pendant plusieurs minutes. On dirait qu’un troupeau de mouettes se jette à l’arrière d’un chalutier. Mais en pleine ville, ça paraît bizarre. OU alors cet espace caché abrite un paquebot échoué où chaque cabine est dotée de quelques bureaux pour mini-pousses.

proposition n° 20

Dans l’opéra, une fois les artistes partis et la manutention terminée, que se passe-t-il ? D’aucuns ont parlé du fantôme de l’Opéra mais, soyons sérieux, il n’habite plus là depuis longtemps. En revanche, le plafond coloré de Chagall s’anime peut-être, chaque personnage y allant de son commentaire sur la prestation du soir. Et puis les planches claquent, comme pour donner leur avis sur la légèreté des danseurs et la majesté des décors. Le rideau frémit, comme s’il sentait encore la clarté du contre-ut et la vibration des contrebasses. Quant aux couloirs et aux salons d’apparat, rien ne bouge. Seuls les reflets s’amusent de pouvoir jouer des lumières de la ville pénétrant par leurs fenêtres.

Y a-t-il déjà eu des surfeurs pour effectuer des glissades sur ces étendues de marbre ? Non, l’opéra reste un lieu où l’on garde une certaine retenue. Il est possible que ce petit courant d’air soit son soupir d’ennui ou de soulagement, allez savoir...

proposition n° 21

Lanière rouge, bouton rouge sur une languette de fermeture éclair, signal d’alarme rouge à tirer en cas d’urgence (mais tout abus sera puni). Bracelet rouge de ma montre, stylo rouge qui court sur le papier. Chaussures de sport rouge et rose flashy, capuche rose, zip de sac à dos — rouge, roue de valise  rouge. T-shirt gris à l’initiale A  rouge. Quelque part quelqu’un tousse près de moi, mais je ne vois rien. Ça parle mais je n’entends que des bribes. Néon blanc, lumières qui passent à toute vitesse devant la vitre. Ça freine. La voix automatique annonce « Charles de Gaulle Etoile ». A travers la fenêtre, des pieds attendent de monter dans la rame.

proposition n° 22

Une table en bois tâchée. C’est sûrement pour ça qu’on l’a recouverte de papier vinyle autocollant. Je me souviens bien de ce papier : blanc avec des dessins de papillons colorés. Et surtout, le papier n’est pas bien lissé partout et des bulles d’air se voient à la surface. Je fais claquer ces bulles en passant mon doigt dessus, mais on me signale très vite que c’est interdit.

Autour, des ballons recouverts de papier mâché pour faire des masques. Le radiateur sur lequel ils sont entreposés est à notre hauteur.

Pas loin, un placard avec des pots de peinture et des pinceaux. Une odeur inoubliable s’en dégage.

Il devait y avoir un tableau noir - enfin, vert - aussi, pour nous montrer comment former les lettres.

Une porte-fenêtre qui donne sur la cour. Dans la cour, un marronnier. J’aime les feuilles d’automne qui tournoient dans le vent.

Et puis sur la table, toujours ces bulles prises dans le papier vinyle... J’entends encore le claquement lorsque je passe mes petits doigts dessus... irrésistible !

proposition n° 23

Vu du ciel, on a du mal à se repérer... D’abord parce que le sol a changé. Finis les pavés casse-figure qui faisaient notre joie. Trop dangereux sans doute... Mais par contre on voit bien l’intrication des espaces : les rues et les immeubles qui enserrent la cour invisible depuis la rue. Là je m’y retrouve : pour vivre heureux vivons à l’abri, au creux des secrets endroits joyeux et forgés à la chaleur de nos émotions.

Vu de la rue du haut, il y a cette chapelle de laquelle je n’ose pas m’approcher. Rien ne dit si elle est encore utilisée, rien ne dit si on pourrait s’y blottir au-dedans. Elle est comme une mère bienveillante, mais inaccessible. La mosaïque dorée contraste avec la rougeur de ses briques. Rougit-elle de ses atours ?

Vu de la rue du bas, une grille verte donne sur une allée en pente dont on ne voit pas l’issue. Cet endroit serait-il une impasse ? Peut-être celle de mes souvenirs... Au bout de la rue, se dresse une église et en face une maison de retraite. De ce côté de la rue, des enfants apprennent, de l’autre, des vieillards tentent de se souvenir. Là aussi, on se cache pour vivre tranquille.

Vu du sous-sol, je suppose que tout cela importe peu. La rivière souterraine est là depuis si longtemps... Parfois quelques spéléologues viennent chatouiller le cours d’eau, pour raconter aux historiens que ce cours coule toujours dans le même sens depuis Louis XIV, depuis Vercingétorix, depuis quand exactement... On ne sait pas. On ne sait plus. Mais l’eau coule toujours sous nos pieds, comme si les humains importaient peu. Et c’est sûrement vrai.

Vu de mon souvenir, les carreaux des classes donnaient toujours sur cette cour cachée aux yeux indiscrets. On attendait la fin du cours pour s’y lancer à toute vitesse, comme des bolides bridés qu’on pouvait enfin lâcher sur un circuit. Vu de mon souvenir, ces murs ont gardé l’odeur du parquet, le son de ma voix ânonnant les premières lectures et, plus tard, déclamant les récitations de poésies oubliées depuis. On y trouvait aussi ces vieilles cartes de géographie à accrocher au tableau, assorties de la tige en bois avec laquelle on nous désignait qu’en France il y avait tant de choses à découvrir... Les murs suintent-ils encore cette curiosité des enfants pour tout ce qu’ils ne connaissent pas encore ?

proposition n° 24

Ici on apprend. Seules les jeunes filles entrent, afin qu’on leur inculque une culture solide et des savoir-faire pour tenir leur maison. Ces petites filles seront des adultes responsables et instruites, malgré leur extraction modeste. On observe la carte de géographie et on apprend les noms de cours d’eau principaux et secondaires. La carte est dessinée à la main sur un grand support en papier épais, troué en sa partie supérieure, afin d’être suspendue sur le tableau. Les petites élèves doivent savoir reproduire la carte de France à main levée, puis y placer cours d’eau et villes principales. Il s’agit de savoir cela pour honorer sa patrie et, bientôt, savoir que ces frontières se sont dessinées à force de courage et de la ténacité de nos rois.
Ici on apprend. Les vieilles cartes des années 60 tiennent encore la route. Le maître regarde les petites têtes blondes penchées sur leurs polycopiés. Ils doivent recopier les noms des fleuves et des villes principales. En attendant, il se rappelle qu’à leur âge, les photocopies n’existaient pas, et qu’il fallait acheter un support en plastique qui aidait à tracer le contour de la France sur son cahier. Le plus difficile était de ne pas faire glisser ce support, sinon le nez de la Bretagne se retrouvait encastré dans la Loire ou, pire encore, dans Paris !

Ici on apprend. L’écran de l’ordinateur projeté sur le tableau blanc montre la carte de France. Le professeur rajoute au fur et à mesure les cours d’eau, qui apparaissent comme par magie. Aucun élève ne s’en émeut, d’autant que la modification apparaît en tant réel sur leurs tablettes scolaires. Bientôt les massifs montagneux émergeront de la carte interactive et les élèves n’auront plus qu’à mémoriser ces informations. Le contrôle se fera sur la même carte, et il leur faudra retrouver les noms des différentes appellations.

Ici on apprend. L’écran projeté sur la rétine de chaque élève retrace l’évolution de la carte de France des origines à nos jours. Quelques millénaires de formation et déformation géographiques viennent d’être téléchargés dans les nano-processeurs des apprenants. Le plus difficile pour eux, sera de savoir quelle information est la plus pertinente pour répondre mentalement aux questions du professeur le jour de la vérification des savoirs. Chaque réponse mentale s’affichera sur l’écran du professeur, afin qu’il puisse identifier les forces et faiblesses de chacun. Cela fait plusieurs années qu’on parle de dématérialiser ces cours et que la présence physique des élèves ne soit plus obligatoire. C’est déjà le cas dans beaucoup de pays du monde, mais la France a toujours mis du temps à se moderniser...

proposition n° 25

Que reste-t-il de notre passage à un endroit, hormis l’idée qu’on sen fait ? J’ai fait une marque sur le mur d’enceinte... Quelqu’un la remarquera peut-être mais ne saura pas de qui elle est. Et un jour on abattra ce mur.

Le souvenir ne réside pas dans les objets mais dans la personne qui le porte. Mais sans objet pour déclencher le souvenir, c’est difficile. Sans madeleine, Proust n’aurait peut-être jamais retrouvé ses sensations... Le souvenir est enfoui et parfois oublié jusqu’à croiser une étincelle.

Et moi j’écris sans nom. Personne ne me reconnaîtra. Pourquoi ? Parce que je veux garder cela personnel, intact ? Intact est ma mémoire, vaste est l’illusion. Je ne suis que celle dont vous vous faites l’image. Peut-être...

Les questions sans fin, les fins sans question... Il paraît qu’il ne faut pas se poser de question quand on sait ne pas pouvoir en trouver la réponse. On est dans l’ère de la simplification. Ça ne m’aide pas tellement.
Ici j’explore mon grenier mnésique, période école primaire. Et je me rends compte que lorsqu’on me demande de poser des questions, je n’ai qu’une envie : écrire des affirmations. Esprit de contradiction ? Rébellion ?
Je ne sais plus si je décris la ville, les paysages ou si je dresse un autoportrait.

proposition n° 26

Enfant, je passais mes vacances et quelques week-ends « à la campagne ». La ville était donc mon milieu naturel, faite de rues, de voitures et de magasins. Tout est « ramassé » en ville. Pas besoin de longs trajets pour trouver ce qu’on cherche. Trois boulangeries au bas de la rue, un petit supermarché à 500 mètres... La voiture, c’est pour aller à la campagne ou quand on n’a pas envie de s’entasser dans le métro et qu’on préfère les bouchons.

Mais après les vacances à la campagne, ce qui me manquait le plus, c’étaient les escargots. Parce qu’en ville, on n’a pas d’escargot devant sa porte après la pluie. On ne peut pas se rouler dans l’herbe comme on veut, parce que ça ne se fait pas. On ne peut pas grimper aux arbres. C’est ça la ville : on a toutes les « commodités », mais on n’est pas commodes...

proposition n° 27

Pour revenir à la maison, on passait souvent par La Défense. Et dans la descente, il restait une petite maison coincée entre les grands immeubles modernes. Et juste après cette maison, un bébé Cadum en grand vous souriait. « Bienvenue à Paris ! » semblait-il nous dire.

Et les fois où les virages m’avaient déjà endormi, ce qui m’indiquait la ville, s’était la décélération de la voiture, juste avant de tourner dans notre rue. Un peu comme on se réveille sur son canapé au générique de fin du film à la télé.
Aujourd’hui, ce qui m’indique qu’on est arrivés en ville, c’est la première toux... Bienvenue à Paris !

proposition n° 28

Tchaka-tchak, tchaka-tchak (ad lib.).

Regard fixe dans mon reflet. Il fait sombre dehors, la rame est illuminée. Et puis je regarde un peu plus loin : le rail d’à côté défile. J’aime cette sensation d’étourdissement quand mon regard cherche à fixer un point, puis un autre, et que mes yeux jouent au ping-pong. Chaque point fixé l’un après l’autre correspond presque aux positions de chacun des néons. Parfois je crois voir un rat passer, mais c’est rare. Et le métro continue d’accélérer et bientôt mes yeux ne pourront plus suivre la cadence et reviendront à mon reflet dans la vitre. Tiens, je ne suis pas seule dans ce miroir de fortune, il y a d’autres voyageurs assis à côté de moi...

proposition n° 29

Pffff... C’est toujours ce qu’il répondait quand on lui posait une question : Pffff.... Et ça faisait comme grossir un peu ses lèvres habituellement toujours pincées. Les rides de ses joues disparaissaient alors et on pouvait avoir un aperçu de son apparence lorsqu’il était jeune. Non pas qu’il fut vieux, non, mais à mes yeux d’enfants, les rides de la cinquantaine le faisait paraître antédiluvien.

Pffff... Je l’entends encore, ce souffle réprobateur. Pourquoi venir lui poser une question à lui, alors qu’il y avait tant d’autres adultes dans cette école ?

Mais après la peau, c’était le regard qui rajeunissait. Je pense qu’il devait alors se rappeler son enfance, de s’être lui aussi posé tant de questions. Et il s’en sortait toujours en nous racontant une histoire. Je n’ai plus souvenir d’une seule de ces histoires, mais j’ai encore la sensation d’être tenue en haleine, de percevoir les paysages et les visages des personnages. Ces fables me donnaient toujours la certitude d’avoir compris quelque chose. J’étais rassurée de connaître un personnage qui avait trouvé une réponse à ma question.

proposition n° 30

Chacun est campé droit sur sa chaise. Je ne sais pas pourquoi on est tous beaucoup plus droits le jour de la remise des bulletins. Sûrement parce que c’est impressionnant. Après tout, ce carnet avec nos notes, on va le rapporter chez nous, mes parents vont le lire avec attention, enfin surtout ma mère... Et puis je me demande toujours ce que la maîtresse aura marqué comme appréciation sur les différentes matières. Je crois que j’aime bien les compliments.

Pendant que je réfléchis à tous ça, la première de la liste a déjà eu son appréciation orale. Petit avantage d’être au début de l’alphabet, on n’attend pas trop longtemps son tour... La maîtresse lui a dit qu’elle était toujours aussi bonne en calcul, mais qu’il lui faudra améliorer son orthographe. Elle se rassoit.

La maîtresse prend le bulletin suivant et m’appelle. Je me lève, en essayant de ne pas faire grincer ma chaise sur le sol, malgré ma hâte à répondre à cet appel. Je regarde Madame H. sans sourciller (du moins je l’espère) et je croise mes mains devant moi. Étrangement mon cœur s’accélère toujours à cet instant. Je suis plutôt une bonne élève, je sais parfaitement que je n’ai pas de souci à me faire sur mes appréciations, mais mon cœur ne semble pas le savoir, lui. Et puis les autres élèves me regardent, et je n’aime toujours pas ça.

Madame H. me sourit et égraine la liste des matières avec la note correspondante. J’ai eu 15 en français, 13 en mathématiques, 12 en géographie et 14 en histoire, 11 en sport, 14 en arts plastiques. Vient le moment où Madame H. en arrive à sa conclusion. Je reste en apnée pendant cette longue phrase où elle explique que je suis une élève appliquée et sage et qu’il me faut cependant fournir quelques efforts en sport. Elle m’invite à garder mon comportement et ma façon de travailler qui portent leurs fruits. Puis elle me dit merci, signal de la fin de mon tour. Elle referme le bulletin pour en prendre un autre. Je me rassois, toujours en tirant ma chaise le plus silencieusement possible et je m’aperçois que je peux à nouveau respirer.

J’ai chaud, et mes joues sont certainement devenues toutes roses. Mais on ne me regarde plus, c’est le principal. Maintenant, je peux profiter du reste de la remise des bulletins pour me concentrer sur les résultats de mes copines et abaisser la vitesse de mon rythme cardiaque. J’ai hâte de recevoir ce bulletin et de lire les détails qui y sont consignés, mais patience...

proposition n° 31

A l’école, on parle souvent des morts, mais on ne le sait pas. Ou plutôt on n’y pense pas : on parle de Charlemagne, on parle de Victor Hugo...

Jusqu’au jour où la maîtresse demande aux enfants d’aller recueillir les souvenirs de leurs grands-parents, en leur disant que c’est important, qu’ils ne sont pas éternels. Mais ça veut dire quoi ?

Elle fait bien ses devoirs, toujours. Alors elle va voir ses grands-parents et elle leur pose des questions sur leur enfance, sur ce qu’ils aimaient à son âge et se rend compte qu’elle a du mal à imaginer une vie sans télévision ou sans voiture.

Et puis elle n’y pense plus, jusqu’à aller, comme tous les ans, au cimetière. Elle n’a pas pu interroger ce grand-père là car il est mort depuis longtemps. Et, en lisant les plaques sur la tombe qu’elle a toujours connue, elle se rappelle ce qu’a dit la maîtresse. « Ils ne sont pas éternels ». Sur la tombe il est noté : « Regrets éternels ». Elle a regardé en rentrant à la maison ce que voulait dire éternel : qui n’a pas eu de commencement et qui n’a pas de fin. Alors nous, on a un début et une fin, mais la tristesse, elle, elle survit toujours ?
Le cimetière est assez loin de la maison, mais elle se dit que lorsqu’elle sera grande elle ira plus souvent. Pas pour pleurer, pas pour prier, non. Pour voir si les tombes sont éternelles. Parce qu’elle a remarqué qu’il y en a souvent des nouvelles, et elle se dit qu’un jour, il n’y aura peut-être plus de place. Est-ce que c’est comme dans son placard, lorsqu’il y a trop de vêtements, on arrête d’en acheter et quand ils ne sont plus à la bonne taille on les donne ? Mais le cimetière, s’il n’est plus à la bonne taille, on ne peut pas le donner pour en avoir un neuf, si ?

Et elle voit bien qu’elle ne peut pas trop parler de ça à la maison, les parents sont gênés. Peut-être qu’ils ne savent pas et qu’ils ne veulent pas le dire. Elle a demandé à la maîtresse, mais elle non plus n’avait pas l’air de savoir. Et puis elle en a parlé à sa maman à la fin de la classe, en disant que mes questions étaient inquiétantes. Je ne comprends pas très bien, mais apparemment, il ne faut pas trop que je parle de tout ça. Et puis ma copine Elsa m’a dit que les morts ça embêtait tout le monde. En tout cas dans sa famille, on dit souvent « Il faut parler des vivants, ça vaut mieux ».

proposition n° 32

Elle a commencé à regarder le ciel différemment depuis cet exercice en arts plastiques : à partir d’une photo de nuages, il fallait trouver des formes, dessiner par-dessus. Et elle s’est aperçue qu’elle pouvait imaginer plein de choses quand elle regarde le ciel.
Bien sûr, il y a les nuages. Ils se forment et se déforment avec le vent, et ça anime souvent quelques lapins, des visages de sorcières. Elle a même vu un lion il n’y a pas longtemps.

Mais il y a aussi les traînées laissées par les avions. Ça forme souvent des quadrillages un peu biscornus. L’autre jour, le soleil se couchait presque et les lignes sont devenues roses et violettes. C’était incroyable. Elle atout de suite pensé à la Belle au Bois Dormant quand les fées ne sont pas d’accord et qu’elles changent la couleur de la robe sans cesse. Y a-t-il des fées dans le ciel ? Elle ne croit pas beaucoup aux sorcières sur des balais, mais les fées...

Et puis il y a les orages. Impossible de voir des formes rigolotes dans ces nuages noirs et bleus foncés qui grossissent et font pleurer les plus petits. Elle fronce toujours les sourcils quand elle les voit arriver. Pourtant elle aime la pluie, ou plutôt le temps après la pluie. D’abord elle enfile son ciré rouge et se prend pour le petit chaperon et après elle saute dans les flaques pour faire comme si elle sautait dans le ciel et éclabousser

proposition n° 33

Comme tous les matins, devant la grille, ça discute. Les parents, souvent les mamans, s’échangent des nouvelles. Encore plus le lundi matin, après le week-end. Et puis on discute sur les avancées des enfants, sur le fait que les devoirs donnés cette semaine étaient un peu éprouvant, surtout celui sur le passé composé.

Les enfants, eux, parlent de ce qu’ils ont regardé à la télévision vendredi soir, jour où on peut se coucher plus tard. Et puis, une fois dans la cour, et après avoir dit brièvement au revoir aux parents, ils commencent à se montrer les dernières vignettes pour l’album Panini. Les garçons échangent des joueurs de foot, les filles les images du dernier Walt Disney.

Avant que la cloche sonne la mise en rangs de tout ce petit monde, les maîtresses échangent entre elles sur les élèves. L’une se plaint d’un des garçons de sa classe, l’autre la plaint, car elle l’a eu l’année d’avant et il est loin d’être facile !

La cloche a sonné, la plupart des enfants ont déjà dit bonjour en arrivant alors le bal commence : les maîtresses tapent dans les mains et interpellent les retardataires. On fait alors rentrer chaque classe à son tour, en commençant par les plus petits.
Ça discute encore en arrivant dans les classes, mais tout rentrera dans l’ordre dans quelques minutes, lorsque sera annoncé la première leçon de la journée... et dans le pire des cas, le contrôle surprise !

proposition n° 34

EST

Le week-end, souvent avec Papa, je prends le même chemin que pour aller à l’école. Mais on ne fait que passer devant et on continue plus loin : on va à la bibliothèque. C’est une promenade qui me plaît toujours. On passe devant l’église et on marche le long d’une rue avec de grands arbres. Un peu plus loin, à gauche, après une maison de retraite, il y a ce bâtiment en grosses pierres blanches, aux fenêtres très hautes. Et puis c’est un peu comme un château parce qu’on y entre par le côté, par des marches en pierre où quelques coquillages ont laissé leurs traces.

Une fois à l’intérieur, Papa me laisse seule au rez-de-chaussée, et lui monte au rayon « adultes » à l’étage. Je suis fière parce que je suis maintenant assez grande pour choisir seule mes livres. Je n’ai plus besoin d’aide pour lire le résumé au dos des volumes. Je suis souvent attirée par les couvertures colorées, mais il faut aussi que le résumé me plaise. Et puis Papa passe me rechercher. Il est toujours plus rapide que moi pour choisir ses livres. En sortant, après voir enregistré nos emprunts, on redescend les marches et on regarde les arbres dans le parc. C’est drôle, on ne pense jamais à y jouer. On est là pour les livres, c’est tout.

OUEST

Il y a des arches avec un train qui passe dessus. Je ne suis jamais venue par ici. C’est loin de la maison et il n’y a presque aucun commerce. Je ne sais pas bien ce qu’on fait là, mais je regarde les arches avec étonnement. Pourquoi faire passer un train aussi haut ? C’est bizarre de s’embêter comme ça à faire voyager les gens en hauteur...

Pour venir jusque là, on est passés par le parc. J’ai toujours joué ici. Quand j’étais petite  plus petite  je faisais du cheval à bascule sur ressort et de la balançoire. J’aime toujours la balançoire, mais je préfère monter sur les poutres en bois disposées comme un casse-tête. J’aime bien être sur la poutre la plus basse, pour marcher en équilibre. Les autres enfants montent sur des poutres plus hautes, mais j’ai peur. Un jour je les rejoindrai, mais pour le moment, la petite poutre me convient, quitte à me faire traiter de bébé.

Un peu plus loin dans le parc, il y a des arbres très hauts. A l’automne je ramasse toujours des feuilles pour min herbier. Et des marrons aussi, on les lance pour faire la course avec eux. Et puis il y a la grotte cachée. On pense que c’est un buisson de loin, mais quand on se rapproche et qu’on fait le tour, on voit que c’est une grotte. Je me suis toujours dit que ce serait bien de passer une nuit là, pour voir. Mais Maman m’a dit que les gardiens ne me laisseraient pas faire. C’est dommage.

SUD

Il y a une grande place avec une fontaine. Elle est souvent en panne, mais quand elle marche ça fait des arcs-en-ciel. Après, on peut marcher et même courir parce qu’il n’y a pas de voitures à cet endroit. Et les arbres sont rigolos parce qu’ils font des fruits en formes de longs haricots verts (sauf qu’ils sont noirs). Au bout de la grande allée, il y a le conservatoire. Il est grand, tout gris, avec une toute petite porte. On dirait une bête un peu bizarre, sans yeux mais avec une fourrure brossée de travers. Quand je rentre, le gardien a toujours un large sourire et me dit bonjour.

NORD

Sur la place de la mairie, il y a la boulangerie, la bouche de métro et le magasin de cadeaux où je vais toujours chercher ce que j’offrirai à Elsa pour son anniversaire. Et puis il y a le tabac. Depuis quelques années, c’est moi qui vais toute seule chercher les croissants et les cigarettes de mes parents. Et puis, quand Papa me donne assez d’argent, j’achète des fleurs pour Maman. D’ailleurs, le chien du fleuriste passe aussi parfois à la boulangerie. On lui donne les croissants dans un sac en plastique qu’il prend dans sa gueule et qu’il rapporte fièrement de l’autre côté de la rue. Je n’ai jamais vu un chien aussi humain. Et il semble plus intelligent que les autres : il s’arrête au feu quand le petit bonhomme est rouge, il se pousse quand on manque de lui écraser la queue alors qu’il est assis... et dans la boulangerie, il attend son tour sans râler. Un peu mieux que les humains, finalement.

proposition n° 35

EST

Le week-end, souvent avec Papa, je prends le même chemin que pour aller à l’école. Mais on ne fait que passer devant et on continue plus loin : on va à la bibliothèque. Je connais le chemin par cœur et je vais avec mon père à l’étage, car je ne suis plus une enfant. J’ai hâte de pouvoir emprunter d’autres Agatha Christie. Le meurtre de Roger Ackroyd m’a tenu en haleine toute la semaine, mais il est déjà fini, et c’est impensable que je ne retrouve pas cette sensation de suspense...
Je crois que cette attirance pour les enquêtes me vient de l’année de ma varicelle où mon père m’avait acheté mon premier Sherlock Holmes. Je me demande si on ne pourrait pas avoir d’aussi bons détectives en France. J’ai posé la question à la bibliothécaire et elle m’a conseillé de lire Le mystère de la chambre jaune. C’est un drôle de titre, mais je sens que ça va me plaire.

OUEST

Il n’y a plus de poutres en bois dans le parc. J’ai bien fait d’en profiter l’an dernier. J’ai même réussi à monter tout en haut de la structure une fois. Je me rappelle encore de la panique quand il s’est agi de redescendre, mais j’ai fini par y arriver sans encombre. Et la sensation une fois les deux pieds au sol, c’était si rassurant ! Qui croirait que marcher est un bonheur tel ?

Je continue à venir au parc avec Maman. On se promène et on s’arrête aussi sur le banc pour que je lui raconte ma journée d’école. Des fois, on prend les raquettes et on joue au ping-pong, ils ont installé des tables en ciment à côté du kiosque.
Il y a des arches avec un train qui passe dessus. Je ne suis jamais venue par ici. C’est loin de la maison et il n’y a presque aucun commerce. Je ne sais pas bien ce qu’on fait là, mais je regarde les arches avec étonnement. Pourquoi faire passer un train aussi haut ? C’est bizarre de s’embêter comme ça à faire voyager les gens en hauteur...

Je suis retournée à la grotte aussi. Ce que c’est petit ! Je ne rentre même plus dedans ! Heureusement je n’ai jamais dormi là. Et puis je m’aperçois que c’est très sale, justement parce que des gens dorment peut-être là parfois...

SUD

La place aux haricots est toujours piétonne. J’y passe en courant parce que mon cours au conservatoire est juste après la fin de l’école et c’est ric-rac. Je dis bonjour au gardien en coup de vent, fini le temps où je lui faisais la bise en arrivant, ce n’est plus de mon âge. La prof me demande toujours de respirer en m’installant et on peut commencer quelques gammes avant que je lui montre où j’en suis dans le morceau. Je stresse pour l’examen de fin d’année, et elle aussi apparemment... La partition se couvre de remarques notées d’un crayon rouge anxieux.

NORD

Mes parents ont arrêté de fumer. Je ne rentre plus jamais dans le café face à la boulangerie. J’achète toujours des fleurs avec l’argent de Papa et ramène toujours les croissants le dimanche. Le magasin de cadeaux a disparu. C’est une banque maintenant. Les gens n’ont-ils plus besoin de fêter les anniversaires ? Au début, cela m’a un peu inquiété, mais finalement on s’y fait. La boucherie de l’angle aussi n’est plus là. C’est une agence immobilière. Je ne sais pas très bien à quoi ça sert un magasin comme ça, mais bon. Papa a peur que l’autre boucherie ferme aussi et qu’on soit obligés d’aller acheter la viande au supermarché. Ça m’inquiète aussi, mais je ne sais pas trop pourquoi.

proposition n° 36

EST

J’ai pris la rue à droite de l’église. Il y a des arbres, à gauche l’entrée d’une maison de retraite... ça a l’air agréable de vivre là, la rue n’a pas l’air très passante et il y a un parc dans cette maison. Je continue et tombe alors sur une bibliothèque publique. Je ne comprends pas l’association de ces deux mots. Est-ce qu’on peut visiter la bibliothèque de la personne qui habite cette maison ? A travers les hautes fenêtres, j’aperçois des rayonnages en métal et des tranches de livres. Quelle drôle de façon de faire... Chez nous, les bibliothèques sont contre les murs, pour laisser de la place aux meubles !
Je décide de rentrer. Une dame est dans l’entrée de la maison, derrière un bureau et un écran d’ordinateur. « Bonjour Monsieur. C’est la première fois que vous venez ? » Elle a du le deviner à mon air surpris de la voir là. Je demande si elle est l’employée de la demeure. Elle hésite, mais répond oui. Drôle de domestique, si elle ne sait pas répondre à une question si simple ! Je demande si je peux visiter la bibliothèque. Elle m’indique la porte suivante et me précise que si je veux emprunter un livre, il faudra me faire une carte et montrer mes papiers d’identité.

Emprunter un livre ? Le propriétaire de cet endroit est très généreux ! Prêter des ouvrages à des inconnus... C’est une drôle d’idée, mais elle me plaît.

OUEST

Il y a un grand parc, collé à une maison. Là aussi, c’est noté « jardin public ». C’est un drôle de pays tout de même. Les gens semblent avoir un sens du partage qui défie toute notion d’intimité et de sens de la propriété. Enfin, quand on a un jardin c’est bien pour y être tranquille, non ? Ou alors ils n’ont pas assez de place pour avoir tous un jardin et ils sont copropriétaires ?

Enfin je rentre. Il y a ici toutes sortes de gens, principalement des adultes en train de surveiller des enfants en train de jouer. Partagent-ils aussi leurs enfants ? Il y a aussi, un peu plus loin, des hommes seuls. Ils semblent mal habillés pour la saison, discutent fort entre eux, comme s’ils se disputaient. Ils ont l’air de partager quelque boisson pour se réchauffer. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais les adultes près des enfants les regardent d’un œil suspicieux. Encore plus loin, il y a deux adolescents. Je ne les ai pas vus tout de suite, on dirait qu’ils se cachent. Apparemment, il ne faut pas montrer les couples en public par ici...

SUD

Il y a un grand bâtiment gris au bout d’une place. Il est écrit en gros « Conservatoire ». Je me demande ce que cela peut être. Il semble s’agir d’un bâtiment officiel, trop moche pour être une construction personnelle. Qui voudrait d’une maison pareille ? Et puis ce nom... Serait-ce un musée où l’on conserve toutes les choses importantes qu’il ne faut pas oublier ?

Je me risque à entrer dans le bâtiment. Un gardien m’accueille en me disant bonjour. Je lui demande à quoi sert le bâtiment. Il me regarde d’un air surpris, me redit que c’est un conservatoire. Je lui explique que je ne connais pas ce mot. Il me prend visiblement pour une touriste et me répond non par une phrase, mais par un mot : musique.

On conserve donc la musique ici ? Mais sous quelle forme ? Et puis, en tendant l’oreille, j’entends effectivement quelques mélodies, mais elles semblent mélangées, comme si on jouait plusieurs morceaux différents en même temps...

Et puis le gardien me regarde et me dit un autre mot : école. Ça y est, j’ai compris. On apprend ici la musique. C’est original comme concept. C’est définitivement un drôle d’endroit...

NORD

Je suis dans la rue et je viens de croiser un chien avec un sac de courses dans la gueule. Et il rentre dans une boutique de fleurs... Alors là, je n’en reviens pas. Serait-il possible qu’ici les coursiers soient des animaux ? Après tout, ces humains partagent des biens en commun, alors peut-être qu’ils emploient des animaux comme domestiques... Pourtant cela me semble étrange, car d’autres chiens sont tenus par des humains avec des lanières, comme des cordes. Ou alors, ces chiens-là sont des guides et ils donnent à leur employeur une corde afin qu’ils ne se perdent pas...

Je m’approche d’un chien et lui demande où il dépose son employeur. Le chien me regarde, renifle et regarde son maître. Ce dernier me demande ce qui me prend de parler à son chien et s’éloigne en tirant sur la corde. Je suis étonné que le chien ne m’ait pas répondu. Peut-être avait-il peur de se faire mal noter. Ou alors on ne partage pas les chiens ici. On partage les bibliothèques et les parcs, mais pas les chiens...

proposition n° 37

Un comptoir de présentation de la viande et un sol carrelé où crisse la sciure sous les pieds. On sert ici des morceaux de premier choix et, comme habitué de la maison, on peut passer par la cour intérieure pour visiter la chambre froide. C’est comme cela qu’on découvre que la cour est partagée par la boulangerie d’à côté.

On peut alors entrer par l’arrière-boutique et découvrir le four à pain, les tables de préparation et les machines à pétrir. Ça sent la chaleur et la farine en suspension. Une porte donne accès au comptoir : la caisse enregistreuse, les étalages de viennoiseries d’un côté, de pâtisseries de l’autre. Ici aussi le sol est carrelé, mais le balai est passé régulièrement et point de copeaux, hormis de chocolat dans la vitrine.

Du seuil, on aperçoit la fenêtre de chez moi. Juste le lampadaire, le reste est caché par la jardinière. Je sais que l’intérieur est douillet. J’ai hâte de monter pour me retrouver dans mon canapé moelleux et observer le ciel depuis ma chambre. Mon appartement est disposé en L et l’arrière donne sur un jardin insoupçonnable depuis la rue. Mes amis me félicitent souvent pour l’aménagement de ces petites pièces avec des rangements astucieux. Dans mon quartier, on ne juge pas un intérieur à ses décorations, mais à sa praticité. C’est la modernité, que voulez-vous. Mes étagères haut perchées permettent de cacher l’absence de placards et de laisser la surface au sol la plus libre possible.

Rien à voir avec mon bureau spacieux dans la plus haute tour du quartier voisin. Là-bas il y a tellement de place que je peux m’étaler et même me permettre de perdre un document ou deux... Et puis la vue du dix-septième étage est tout bonnement stupéfiante. On vit au-dessus des arbres, on observe l’air pur et la course des nuages, même si la sécurité nous empêche d’ouvrir la fenêtre. Mais l’air est frais avec la climatisation...

proposition n° 38

- La ville oubliée
- Un extraterrestre découvre la vie humaine à travers la visite d’une ville moyenne, aux habitudes toutes urbaines... et toutes si paradoxalement humaines
- Une enfant décrit son quartier, ce qu’elle observe au fur et à mesure que ses perceptions changent. Entre 8 et 12 ans.
- Une vieille femme raconte ses souvenirs d’enfance, souvenirs d’un monde inaccessible, inimaginable pour la nouvelle génération
- A bonne école
- Les années charnières
- Résonances temporelles
- Le négatif n’a jamais été développé (un négatif est retrouvé, on en tire une image inédite... et des souvenirs refoulés resurgissent).
- Qui étais-je ?
- Le refuge de la raison

proposition n° 40

Il y a ce trottoir si lisse, si parfait : le symbole-même de la ville. Et puis là, sur le côté, entre le trottoir et les briques de l’immeuble de sept étages, elle est là. Elle est minuscule, elle est discrète, mais elle est là : une pâquerette. Sa présence est une anomalie, une intrusion dans le paysage gris monolithique. Elle a réussi à pousser juste dans cet interstice entre béton et ciment. Elle ploie à chaque passage d’un piéton, elle se dandine avant de retrouver sa stature, jusqu’au prochain coup de vent, mais elle est là. Juste pour nous rappeler que sous la ville, la terre est là. Elle est là, portant le poids de la ville, mais n’oubliant pas les racines à nourrir.

proposition n° 43

Se souvenir est un acte de résistance. Résistance au temps qui passe, résistance à la modernité, à la morosité... Les pages qu’il me reste à écrire ne sont pas celles du futur, mais celles d’un passé que je veux garder. Comme on garde une pierre précieuse dans un écrin.

Se souvenir est un acte de rêverie. Rêverie contre la réalité crue, rêverie pour modifier les vécus, les blessures... Les pages qu’il me reste à écrire ne sont pas celles de l’Histoire, mais celles d’une histoire que je veux personnelle. Personnelle comme un conte dans l’esprit d’un enfant.

Se souvenir est un acte de folie. Folie face à l’ordre établi, folie face à la quotidienneté, à l’usure... Les pages qu’il me reste à écrire ne sont pas celles de la raison, mais celles d’une illusion que je veux épanouir. Comme on s’épanouit à la lumière d’un soleil tombant.

proposition n° 44

Elle, je, lui, il, on, nous... ça se discute, ça se dispute, mais ça se rencontre. Qui parle à qui ? Il est possible que toutes ces figures soient la même personne. Il y a des avis tranchés, des chantiers inachevés, des émotions cachées. Il y a des allers-retours, des allers sans retours et des retours sur investissement. Cela nous concerne-t-il vraiment ? Oui, certainement. Parce que ça pique parfois là où on avait oublié que l’on pouvait être pincé, là où on croyait que tout était oublié. C’est parfois sans transition, mais ça se tient, sans qu’on sache trop comment. On voudrait rafistoler, trouver une boîte plus appropriée, mais ça ne serait plus aussi souriant. On croirait des traversées de miroirs : parfois ça passe, parfois ça casse et d’autres fois le rayon de lumière est renvoyé plus loin.

La langue swingue, se balance, se cogne et reprend, comme un tourbillon sans accroche. Et puis les images se succèdent, se collent et ça transforme. On croit connaître l’ambiance, on croit savoir, mais ça parle au-delà... Et puis il n’y a personne. Pas de guide, pas d’action, pas de table des matières, que des tables et des matières. Les mots deviennent presque des onomatopées, on se demande quel sens ça a. Mais c’est tellement ça, c’est tellement hors du temps. On a mal à la tête, ça tourne trop vite : où regarder ? Où se repérer pour continuer à marcher ? On cherche à suivre à la trace, mais on est sans cesse dans le sillage. Pas de verbe, pas de répit. On en perd notre langue et c’est ça qui nous estourbit. Et après une respiration, on en redemande.

On plonge et on s’y retrouve. Pourtant ça n’est pas chez nous, ça n’est même pas notre monde... Mais on s’y retrouve. On se reconnaît comme dans un miroir alors que ce n’est pas notre reflet direct... C’est le reflet d’autre chose. Des choses plus profondes, plus insidieuses que la seule surface de notre peau. On se reconnaît dans les instincts. Ça nous transporte, ça nous suscite un espoir fou, et une déception grandiose. La prose est nette, coupante, grinçante et pourtant attendrissante. On se découvre masochiste dans la lecture, alors que l’auteur n’est que prévenance ! Et toutes ces émotions si bien distillées, si bien incrustées, forment le reflet du miroir de nos vies bien rangées. C’est ravageur pour les consciences et salvateur pour l’humanité.



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1ère mise en ligne 7 juillet 2018 et dernière modification le 25 septembre 2018.
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