Nathalie Fragné | Elle

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Avance. Dans la lumière blanche d’été. Dans la lumière de partout et de chaque été apparaît La rue, cette rue-là. Continue à avancer. Dans cette rue qui était dedans. Rien n’a changé. Ça se met à trembler dans le corps. Avance où ? Dans cette rue ou dans celle qui est dedans ? Rien n’a changé, deux trois détails, non elle est là, revenue. Avance longue droite déserte blanche, tremble fort, la rue ou le corps ? Au bout la maison, ab-so-lu-ment pareille, la même, Elle.

proposition n° 2

Deux baies vitrées, grands yeux carrés ouverts sur le jardin. Reflets d’arbres. Pierres blanches et pierres orange pâle par morceaux irréguliers ou par rectangles se chevauchant. Terrasses arrondies, table et chaises en bois repliées posées contre mur entre les baies. Parterre de roses fanées. Dedans, derrière les vitres, deux larges espaces. Gauche : canapé, fauteuils, vagues, inconsistants. Droite : longue, lourde, table de ferme qui mange le carrelage, bois dur, entaillé, couturé, sombre, derrière elle vaisselier ancien. Puis du vide qui comme se cogne à deux portes fermées sur la gauche et s’enfonce dans un couloir.

proposition n° 3

La voie ferrée s’il se tourne, herbes entre les traverses, talus et buissons au-delà, odeur du ballast dans la chaleur, poteaux en bois écorché, lignes vibrantes dans le vide, un peu plus loin la gare, un pauvre bâtiment au milieu de nulle part, une large rue où personne ne va, silence lourd de la désaffection, au loin il distingue quelques lignes noires suspendues dans du blanc éblouissant, un toit en zinc, un entrepôt stagnent dans la lumière, il est mal à l’aise avec son regard perdu dans cette zone de fin du monde où il n’allait jamais.

proposition n° 4

S’éloignant, elle voit pour la première fois le grand J que forme le trajet entre la première maison, en haut de la rue de la gare, et la deuxième au début de la route de Tranzault, la première petit pavé gris, vilain domino bancal, qui cache à la rue le jardin de toutes les merveilles, la deuxième qui trône en haut de son allée, allongée comme un fauve, étendue comme un bateau. S’éloignant encore, il lui semble voir pour la première fois la ligne bleue de la rivière derrière l’église romane, entre les deux rives l’îlot , noir de feuilles, de branches, d’écorces, dont la sauvagerie transformait en Robinson, faisait rêver de pirates, ramenait au début du monde, la pierre austère de l’école des filles plus imprenable qu’un bunker, les peupliers du champ de foire que seul le ciel domine et qui surplombent le cimetière de leurs silhouettes sévères, les petites maisons serrées comme des dents, étroites comme des horloges, et qui trébuchent sur le pont, le gros cube de la mairie escaladé par un perron où s’assoient ceux de vingt ans, qui ne partiront pas, pour voir sortir les mariés de l’église en face. S’éloignant encore plus, elle distingue trois rues montantes bordées de maisons plus récentes avec de grands jardins, une nationale — barrière qui protège le village du présent, ou flèche à suivre pour le retrouver ? — et déjà des champs apparaissent. Puis c’est la folie des forêts, les prairies qui font des taches vert anis dans leurs obscurités, les étangs comme des yeux éclos à la surface de la Terre, qui sont les yeux de la Terre, et, couché dedans, avec les oiseaux les nuages les étoiles pêle-mêle, le ciel.

proposition n° 6

… mais ça on s’en fichait éperdument, du nom de la piscine, même pas que ça ne comptait pas, ça n’existait pas, c’était la piscine, alors que la route de Tranzault c’était important, on aimait que ce soit route et pas rue, et ces deux syllabes tenues ensemble par ce z exotique, ça commençait dans le rêche et le dur, ça finissait dans le mystère, la beauté de ce ault, de ce L qu’il fallait laisser au silence, on ignorait alors que trans-ault c’était un lieu au-delà des bois.

La place Saint-Martin et la place Saint-Vincent, le champ de foire Saint-Martin et le champ de foire Saint-Vincent, on ne connaissait pas les deux rives de la capitale mais on savait bien qu’il y avait clivage, partition silencieuse, on avait choisi Saint-Martin le plus vieux le plus ensauvagé le plus humble du village, et puis c’est là qu’on habitait, après tout, on connaissait à peine les place et champ de foire du haut, on avait ici tout ce qu’on désirait, la rue la rivière les arbres et les fruits les prairies l’école la piscine.

Gustave Sauvaget : Inoubliable ce nom, ce très vieil homme qui habitait à la Forge Haute, cour des Miracles du village, ce petit vieillard bossu en sabots, pantalon à rayures bretelles et béret, Gustave Sauvaget seul avec son ânesse depuis la mort de la mère mais, dans la pièce unique de la masure, après les débris de clapiers le bois les outils épars, deux petits lits : le sien et celui pour celle qui viendrait, un jour il l’avait confié à l’infirmière il attendait sa fiancée il était prêt tout était prêt ici puisqu’il y avait ce lit près du sien, propret presque coquet, ce lit comme un bibelot au milieu du désastre, son oreiller blanc au-dessus de l’édredon fleuri, un jour elle viendrait se coucherait dans ce lit à côté du sien rien de plus ou peut-être, certains jours, de fatigue ou de joie, se prendraient-ils la main avant de s’endormir. Gustave Sauvaget, sans doute dépositaire ultime de plusieurs siècles de sauvagerie depuis le premier dont la sauvagerie devint l’identité, Gustave dernier maillon d’une chaîne de silence, d’’émotions ravalées, de terre noire au lieu de mots, cœurs battant contre le flanc des bêtes, chagrins noyés dans les brouillards, Gustave peut-être tout ce silence amassé tout cet effort devenu dureté rassemblés dans sa bosse, toute cette sauvagerie qu’on lui a mis dedans poussée sur son dos le dominant l’inclinant vers le sol, et pourtant ce petit lit pour elle.

proposition n° 7

Où est-ce ? Comment pourrais-je trouver ce que je cherche, moi qui, systématiquement, essaie de sortir d’un cabinet médical par la porte des toilettes ? Je suis peut-être au bon endroit mais il y a un trou, c’est comme une bouche sans langue, ah oui, tiens, sans langue ! Un trou, et j’ignore si je suis dedans ou à l’extérieur, à quel endroit je suis tombée dedans ou dehors, mais dans quoi hors de quoi, à quel moment est-on dedans, et faut-il en sortir si on y est ou y entrer si on n’y est pas, il y a un trou, mais ce n’est pas parce que c’est troublant que c’est forcément là qu’il faut aller pour trouver, la juste place le lieu où dire la bouche la mienne celle où se trouve ma langue elle est où, tourner, cette fois, la langue dans ma bouche, ça me hante, mon grand-père me disait tourne sept fois la langue dans ta bouche mais à force je l’ai avalée c’est pour ça que je la cherche, ce que je veux c’est tourner, cette fois, LA langue dans MA bouche, plus dans la bouche de l’Éducation nationale du Grévisse du Robert, et même plus dans celle de Flaubert Proust Faulkner Beckett, à chaque fois, d’ailleurs, ça m’en bouche tellement un coin que la feuille se vide l’écran se vitrifie les mots les mots, les mots pour dire le monde pour dire la beauté sortent de ma bouche de la chaleur de mon haleine me tombent dans les mains pantelants désarticulés figés c’est peut-être ça qu’il y a dans le trou tous les mots que j’ai trahis en voulant me hisser leur monter dessus, faire la belle, les mots ça ne rigole pas ça ne joue pas et c’est fragile faut pas les faire chanter ils ne cèdent jamais pas leur mentir ils sentent tout pas essayer de les enjôler ils sont inflexibles, alors c’est où peut-être pas dans la bouche finalement peut-être dans le ventre, ou dans les yeux, dans le regard oui dans le regard si je me défais de la tentation si j’arrête d’être une cracheuse de virgules si j’abdique toute prétention à, peut-être alors que je trouverai, enfin, que je dirai quelque chose de la beauté du monde quelque chose qui ne sera pas que des mots.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 11 juillet 2018 et dernière modification le 21 juillet 2018.
Cette page a reçu 53 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).