Étienne Léna | Tout a été défait

« construire une ville avec des mots », les propositions

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proposition n° 1

Ce qui active la mémoire lorsqu’on revient quelque part ne sont pas les yeux. Traîtres ils ne savent qu’enregistrer ce qui est, et effacent ce qu’il y avait auparavant pour déposer une nouvelle couche sur la mémoire. Les mains, les pieds, le nez, les oreilles connaissent bien mieux les lieux d’avant.

La première sensation physique est celle de la haute et large porte en fer forgé, tissée de barreaux stricts et carrés, raideurs à peine adoucies de volutes en parties hautes et basse et que la main tient par une tige d’acier noire et verticale. Il faut atteindre de l’autre main l’interphone qui sollicite l’ouverture de la porte. Il fut un temps où il ne s’agissait que d’un bouton en laiton centré sur une plaque apposée au calcaire clair et archéologique de l’encadrement ; le grésillement, une fois le bouton enfoncé, incarnait à lui tout seul l’immatérielle électricité qui déclenchait le pène. La porte, lourde, ne s’ouvre que sous l’effort de tout le corps, quand bien même elle est aidée d’un groom, et surtout, l’inclinaison nécessaire du corps autorise qu’un pied se libère pour franchir une traverse d’acier qui barre le passage. Il faut penser à retenir le vantail, passé le seuil. Peut-être qu’aujourd’hui un mécanisme plus récent s’en charge, mais reste le geste de la rétention, et dans les oreilles le claquement de ferraille et verre du vantail contre ferraille et verre du dormant. La loge digne à l’entrée dissimule une bonhommie d’huisseries de bois vernis, qu’un grillage torsadé dément un tant soit peu. S’y cache encore une concierge, un accent chuintant, une odeur ronde de cuisine et peut-être reste toujours un jeune homme aux joues savoureuses surmontées de lunettes aux verres épais. La seconde porte, de bois, à l’abri du long porche qui donne sur une cour austère, est aussi de celle que l’on pousse tandis que le pied droit prend appui sur une première marche de pierre, après avoir quitté l’allée et son sol au quadrillage balancé et fortement creusé de petits pavés d’un jaune passé.

Gonds qui grincent, bois et verre cette fois-ci tremblent de la fragilité de la vitre quand la porte reprend sa place. Aux pieds un tapis vient offrir le confort et le silence. L’ascension ne peut se poursuivre qu’à pied, l’ascenseur n’est plus cette cage de grillages torsadés noir dans laquelle une cabine odorante de bois ciré et de tapis rouge offrait à la fois un espace exigu et aussi vaste dans le creux des oreilles que la montée d’escalier, le temps d’une courte montée. Deux étages à franchir, qui alternent - au milieu des assauts de bruns, de crèmes rehaussés d’une lumière irisée à la crête des moulures sur de grands panneaux verticaux et des miroirs brillant à contre-jour - des sons adoucis sur le tapis qui sinue au milieu des marches de pierre, et le grincement si accueillant d’un parquet sombre sur les paliers.

Il s’arrête devant la vaste porte d’un rouge bordeaux, celle de droite sur le palier. Il n’écoute pas les sons que diffusent l’autre plus étroite à sa gauche, puisqu’elle se dérobait sur les arrières intimes de l’appartement. Derrière ces portes, il sait que tout a été défait.

proposition n° 2

Derrière les panneaux moulurés et lie de vin de la porte, frangés d’un paillasson large et brun au sol, une palette de rectangles formée d’une fenêtre haute, voilée de gaze, d’un tableau à sa droite, à contre-jour défendu par une lampe en laiton qui le couronne, tandis qu’une banquette bordée d’accoudoirs en volutes s’installe en dessous, précédée d’un large tapis, un coffre au pied de la fenêtre pour faire rentrer la lumière par en bas, à sa gauche un pot empli de cannes ou de parapluies, au devant d’un mur nu. La fenêtre haute donne sur une cour, elle n’a d’intérêt que par la lumière régulière qu’elle diffuse, rehaussée à chaque rebond sur les petits bois qui découpent le haut vantail ; au centre du large cadre doré, d’un bois sculpté en tourments, s’affrontent hommes et femmes, en danses effarées, un poignard est levé sur un corps, un temple romain, au loin un paysage de ciel. La banquette se dissimule sous les vêtements de ceux qui ont laissé là quelque effet. Le tapis immense, dont la trame surgit dans les mêmes bleus et rouges et jaunes que ceux s’affrontant dans l’espace du rêve fondateur accroché au mur. Le coffre est-il ponctué de nacre, il est sombre certainement, précieux peut-être. Des papiers en couvrent le dessus, leurs éparpillements blancs côtoient une coupelle chargée de petites choses dont ce ne peut être que la seule place, le tout à l’abri d’un large abat-jour lumineux vert de jade bordé d’un ruban ouvragé au doré épais et ancien. Dans le pot de cuivre, tout vertical, émergent des becs ouvragés de cannes. Au mur nu, une aquarelle, une rue de village, où pendent des peaux en lambeaux séchant au soleil.

proposition n° 3

Derrière la porte. Derrière son dos ne se trouve qu’un grand pan de mur crème frappé d’une lumière oblique, avec, à ses pieds, le tapis sèchement prié de suivre la course des hommes. Derrière s’enroule aussi l’appartement et ses dédales, ce grand couloir sombre, niché autour des murs qui enserrent le palier, chargé de plus d’intimité que tout le reste de l’appartement. On peut se tenir là, la main dressée comme pour frapper à la porte, et sentir que l’espace qui nous fabrique est bien plus épais que la simple surface des murs. Derrière ou tout autour, le parquet sombre et grinçant, les meubles qui pourraient vous agresser aux cuisses de leurs angles saillants, mais qu’un très long usage à placé à leur juste position, de telle sorte que dans le passage, l’effleurement nous les rappelle à notre bon souvenir sans que jamais ils ne nous blessent plus. Derrière, suspendue à l’angle d’une salle d’eau incroyablement habitée par la somme de petits gestes quotidiens, se trouve aussi la matière inerte de la robe de chambre, au rose aussi vieux que l’a été sa propriétaire dans les souvenirs d’égale distance entre l’enfant et l’adulte. Derrière, dans l’achèvement de la spirale, sur un manteau de cheminé, les portraits et le temps passé ailleurs, auprès d’autres vies, et dans le miroir, par delà la tête de lit appuyée contre l’envers de ce grand pan de mur, cet homme de dos, la main levée, prêt à frapper à la porte.

proposition n° 4

Infernale boucle dont il faut s’extraire, remonter le temps ou le chemin qui mène à ce palier, refranchir la porte à rebours, lever le pied, et dans la perspective bordée de gardiens corsetés d’un calcaire gris et réglé à chaque étage, imaginer cent fois ce que la voiture a fait ce jour là quand un autre traversa dans l’inattention de sa vieillesse, et prendre encore de la distance. Remonter à travers de larges avenues bordées de marronniers, frôler une petite gare gardienne en pont surplombant des voies ferrées au creux de la terre, franchir, tourner, sans pouvoir dire combien de fois, et puis rentrer dans la masse sombre de bois occupés nuitamment, présences humaines, corps étrangement rehaussés, découverts, frottés entre les arbres en bataillons sombres pressés. Il faut précisément regarder de là la rue au loin, dans cette rue l’immeuble de pierre et dans le ventre de l’immeuble, le palier, la main levée à la porte des souvenirs, depuis le bois. Depuis ce lieu où les corps que l’on cache pour les rendre unique et désirables sont dans la pénombre, entre l’armée des troncs, derrière des vitres d’une voiture qui transporte son bruit de ferraille assemblée. Ces corps sont l’autre versant de toutes ces choses sages que l’on acceptait qu’ensauvagées dans les couleurs vives et contrastées d’un cadre au dessus d’une banquette, où l’on délaissait les habits qui nous couvraient pour venir jusque-là.



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1ère mise en ligne 11 juillet 2018 et dernière modification le 20 juillet 2018.
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