Jérôme | Sur son bout de parking

« construire une ville avec des mots », les contributions

proposition n° 1

Il aurait pu revenir là en voiture. D’abord l’autoroute, l’ancienne nationale, les rues du centre puis celles, plus longues, plus larges, des quartiers de la banlieue. Plus on s’en approche, plus la taille des immeubles augmente. Des pavillons intercalés aussi. Arrivé par la petite rue perpendiculaire, il couperait la piste cyclable, assez récente, puis il entrerait sur le parking et se garerait. Mais c’est par Google Maps qu’il est revenu, accompagné du petit bonhomme orangé « street view », tout aussi rond que le bibendum Michelin. Là, il revient donc par l’ordi, sur le parking, en plein été, devant le petit immeuble de trois étages pour éviter les charges d’un ascenseur. Il y a vingt ans, seule une haie épaisse séparait d’avec le trottoir. La bordure était en éléments béton, maintenant, en blocs comme de granit gris et noir. Aujourd’hui, un muret grillagé pour sécuriser l’endroit et un panneau annonçant l’entrée dans une propriété privée réservée aux résidents de l’office HLM d’économie mixte. Toujours le même sigle. Un portail automatique a été posé. Il est resté ouvert. Un bout de rubalise est enroulé autour d’un des piliers. Une panne ? Deux portillons à gros mécanismes magnétiques ont été créés à une vingtaine de mètres d’écart. Sur la photo le premier semble en décalage. Au sol, les bandes blanches sont usées ; le goudron est aussi un peu plus pale que dans son souvenir. Au fond du parking, les garages pour le véhicule principal, encore plus au fond deux places pour décharger rapidement. Forcée deux fois en trois ans la porte du box mais les deux fois, à deux nuits d’intervalle. Jamais trouvé ce qui avait été volé ces soirs—là. Après le parking, une autre haie, toujours aussi malingre, une étroite bande de gazon pelé aussi puis l’immeuble, en nuance de gris. En souvenir, le gris clair du béton brut dominant en façade et le gris sombre, presque noir pour le toit. En fait, il est marron délavé le toit.

proposition n° 2

Les garages sont d’un blanc très vif, refait il y a peu. En vingt ans combien de ravalements ? Si le bardage du toit est bien marron par contre, les garde—corps métalliques aux fenêtres et aux balcons ne sont plus jaunes clairs mais blancs. Écrasées par le lourd soleil d’été donc, face au sud, les pièces à vivre qui donnent sur la petite rue. Tous les volets sont fermés. Ombre intérieure, garder un souffle de fraîcheur. Ils ont été changés pour des roulants. À l’époque, on les tirait. Toujours en plastique par contre. Et puis, toujours les paires de velux au—dessus des portes fenêtres et des chambres. Les appartements du haut sont en duplex. Sauf un, sinon chaque velux est fermé et son store baissé. Juste la chaleur lourde d’août. Aucune présence humaine.

proposition n° 3

Derrière, symétrique, un autre trottoir. Deux lampadaires récents, laqués gris, encore un bout de pelouse mais sans grillage et un parking, beaucoup plus grand, avec deux rangées de places et deux entrées distantes d’une centaine de mètres. L’enrobé de l’une beaucoup plus sombre que celui de l’autre. Une camionnette à benne chargée d’éléments pour échafaudages sinon, au milieu des vieux Scénic, 207 et autres Berlingot ou Laguna, un coupé BMW 530, bleu foncé. Un petit grillage et une sorte de tourniquet protègent un parc et un petit chemin des intrusions pétaradantes des deux roues. De grands arbres aussi. Au premier plan, deux peupliers entourés par un autre feuillu et deux résineux, moins hauts. À compter les branches du premier sapin, il a au moins vingt-cinq ans. À l’ombre, un terrain de boules en graviers jaunes. À droite, des grands sapins et, de presque leur taille, un immeuble encore. Une petite tour de sept étages. La façade est multicolore. Une isolation extérieure a été réalisée avec des plaques rouges de Sienne jusqu’au troisième étage puis avec d’autres, plus petites, sur les côtés, mais de couleur crème, dans le ton des volets. Pour les étages quatre et cinq les petites plaques crèmes ont été utilisées avec, en alternance, des marrons qui dessinent comme un damier. Pour les deux derniers étages, les plaques isolantes sont marron avec, à la base, des reprises crèmes. Les vitres du rez-de-chaussée sont grillagées et, devant, pousse une haie touffue et bien verte. Au pied de la tour, à droite, un grand local technique avec une sorte de très large cheminée, comme rajoutée, et qui monte jusqu’au toit. Sans doute la chaufferie. Encore devant, trois conteneurs pour le recyclage. Toujours pas d’habitants visibles.

proposition n° 4

On le plante là, sur son bout de parking. On garde en ligne de mire le trottoir devant l’immeuble et on remonte la petite rue perpendiculaire. Un ou deux pavillons puis ce groupe d’autres petits immeubles vert pistache délavé. Aussi, le bloc jaune orangé du CFA, avec son grand parking et son terrain de sport goudronnés et talutés. Et derrière, cette piscine dite tournesol de couleur jaune et qui ressemble à l’idée qu’on se fait d’un vaisseau martien. La petite rue prend de la pente. Un carrefour avec un feu et le parc bien taillé, toujours vert, d’un petit manoir. Un ruisseau à main gauche, la pente augmente, la rue devient chemin. Du mâchefer a été étalé. On tourne légèrement et on perd de vue notre bout de trottoir pour s’enfoncer dans la fraîcheur entre deux rangées d’arbres touffus.

proposition n° 5

La voiture Google passée en août 2017 : Heure du travail ? De la sieste ? Période de vacances aussi. Des traces des habitant(e)s : les voitures du parking. Certaines anciennes puisque encore les vieilles plaques jaunes à l’arrière. Le flou empêche de lire le département où l’on est tombé. Côte à côte et de dos : une Ford Fiesta, une Ford Focus gris—métal, une Ford Ka, une Renault Clio II blanche, une Peugeot 405 vert anglais, une Fiat Punto bleu—marine. Les deux dernières en position de départ. Côté rue, de face, une Toyota Yaris deuxième génération anthracite, une Wolksvagen Up marron métallisé avec un pare—soleil réfléchissant et brillant derrière le pare—brise. Aussi, une Wolksvagen Jetta noire sur les places perpendiculaires. Sur les balcons aussi d’autres traces : au premier, une petite table en alu, genre bistrot ; au dernier à gauche, un séchoir et un bric—à—brac. Au deuxième à droite, une étagère avec des plantes vertes dont une à fleurs roses. Au troisième, des suspensions fleuries au balcon et un grand parasol à franges et à bandes circulaires rouges et blanches.

proposition n° 6

Le vieux marécage où les immeubles ont poussé pour les ouvriers des Trente Glorieuses c’est « Champs-Jolis ». Ils habitaient « les Saules », « les Peupliers I ou II » ou encore « les chênes », les « Bouleaux », les « Pommiers ». Pour les rues, les édiles communistes du XXe siècle ont sans doute voulu consacrer la domination de l’homme sur la nature en donnant dans le scientifique-historique-national et plutôt spécialisé dans les bestioles —mais pas que— ? On passe donc encore aujourd’hui par les rues Georges Cuvier, Jussieu, Lamarck, Jean-Henri Fabre, Jean Rostan, Buffon, Cuenot, Claude Bernard, Pasteur. En allant vers le centre on croise aussi une Rue Rabelais et une Rue de Montauban, cette ville se trouvant à plus de cinq cents kilomètres d’ici.

proposition n° 7

À remonter la combe, il remontait aussi le passé. Dans le souvenir, aurait dû se trouver là, sur la droite, un grand feuillu protégeant le début d’un sentier perpendiculaire au chemin en mâchefer. Un peu plus loin, un grand grillage, avec derrière quelques biches et des chèvres. Combien de fois il est venu là, avec les filles ? Ça faisait un but de balade pour meubler le creux des après-midis. On arrivait avec du vieux pain que les petites mains pouvaient passer entre les mailles de fer sans autre risque que de se faire chatouiller par des coups de langues râpeux. Un abri en parpaings recouvert de tôle ondulée offrait une protection à toute la ménagerie en cas de mauvais temps. Une ou deux fois, il a juste poussé un peu plus loin avant de faire demi tour. Le sentier se rétrécissait, les herbes devenaient de plus en plus hautes et le taillis des bois de plus en plus dense. Et puis, il finissait où ce sentier et sur quoi on risquait de tomber ? Aujourd’hui, il semble bien que ce soit ce lotissement de petites maisons qui a recouvert le souvenir. Il se promet que le jour où il reviendra, il déposera là un de ces petits animaux en plastique offerts aux filles et qui prennent la poussière dans une vieille boîte à chaussure, à la cave.

proposition n° 8

Dans l’air, au réveil, cette absence des bruits habituels. Une curiosité vague, inquiète, pousse à remonter le store du Velux. Clac. La vitre opaque. Des flocons empilés les uns sur les autres. Impression d’avoir une vue presque moléculaire sur la structure de la première couche. Vite, ouvrir un des volets côté parking. Confirmation. Le blanc est mis sur la nuit du matin. Aucune différence entre le trottoir et la rue. Le chasse-neige n’est pas encore passé. Pas le temps de s’ébaubir sur la douceur veloutée et la clarté neuve du paysage nocturne. Foncer. Prendre un casse-croûte, une bouteille d’eau au cas où. Mettre les grosses chaussettes et les gros souliers, le bonnet, les moufles aussi. Passer au garage récupérer la pelle à neige en alu. Déneiger la voiture. Espérer passer avant le premier poids lourd en portefeuille. Se dire qu’on a bien fait de faire poser les pneus neige à la fin de l’automne et aussi de s’entraîner à mettre les chaînes. Remonter, ôter les souliers trempés, réveiller les petites, expédier leur petit-déjeuner, les emmitoufler, remettre les souliers, les accompagner chez la nounou, leur excitation. Le crissement des pas sur la neige fraîche. Scrountch. Ce soir, quand il rentrera, tard, il sait qu’il l’attendra là, entre le parking et l’immeuble, le bonhomme de neige de l’an. Il sait aussi que, ce soir ou demain, il faudra patauger dans la grisaille de la gadoue et se méfier des plaques de verglas.

proposition n° 9

Le bruit de la pluie sur les Velux et les bardages du toit. Il réveillait ou empêchait de trouver le sommeil. On percevait l’intensité de l’averse. Cette peur lorsque les orages d’été éclataient avec leur risque de grêle. Les filles à venir se blottir dans le lit parental. Impossible de rien faire sauf écouter tomber et se dire que l’acmé atteinte. Et le bruit du chien attaché au pavillon voisin. Lui aussi en a perturbé des nuits. Et le chant de ce coq chez un autre voisin ! Ce soulagement lâche au 24 décembre ! Et ce bruit de l’explosion des pneus d’une voiture en feu sur le parking en face. Et cette sonnerie de l’interphone aussi à faire bondir, même quand on savait qui s’annonçait. Ce constat un peu triste que ne reviennent au souvenir que des bruits pour ce lieu d’il y a vingt ans. Ah si ! Dans son T4 sous les toits, à garder les petites, il se souvient avoir beaucoup vu le clip de The Verve « Better sweet symphony ». Dans sa bande son perso, Jeff Buckley tournait alors en boucle. C’est là, dans la chambre bleue, à la radio, qu’il apprendra la mort par noyade du chanteur dans les eaux sombres du Mississippi.

proposition n° 10

Une odeur sucrée, forte, caractéristique, comme caramélisée. C’est le vent d’ouest qui l’apportait après avoir survolé la biscuiterie. On la retrouvait aussi quand on reniflait un paquet brillant de ses gâteaux secs, friables, dont la destinée était de se ramollir et de sombrer au fond d’un thé ou d’un café. On la retrouvait encore au goût quand on les mangeait ces petits gâteaux tristes. Les filles, il les faisait grimacer ce goût. L’usine fermée, rasée, la marque rachetée et les gâteaux fabriqués dans une autre ville. Cette odeur aussi, un jour, lors d’une promenade dans le brouillard de novembre, loin dans la plaine, entre les plantations de blé et de maïs en préparation pour la période végétative de l’hiver. De l’ammoniaque. Se croire dans une série de science-fiction américaine. Entendre le ronflement d’un moteur, voir surgir de la brume, au volant de puissants tracteurs, des hommes en combinaison blanche intégrale avec masque à gaz. Ils n’étaient pas les agents à tête de chien de combat d’une organisation gouvernementale secrète à la recherche d’un engin extra-terrestre, mais des exploitants agricoles épandant engrais ou pesticide. On a pas traîné, on est passé pas loin de la biscuiterie.



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1ère mise en ligne 12 juillet 2018 et dernière modification le 15 juillet 2018.
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