Jérôme | Sur son bout de parking

« construire une ville avec des mots », les contributions

proposition n° 1

Il aurait pu revenir là en voiture. D’abord l’autoroute, l’ancienne nationale, les rues du centre puis celles, plus longues, plus larges, des quartiers de la banlieue. Plus on s’en approche, plus la taille des immeubles augmente. Des pavillons intercalés aussi. Arrivé par la petite rue perpendiculaire, il couperait la piste cyclable, assez récente, puis il entrerait sur le parking et se garerait. Mais c’est par Google Maps qu’il est revenu, accompagné du petit bonhomme orangé « street view », tout aussi rond que le bibendum Michelin. Là, il revient donc par l’ordi, sur le parking, en plein été, devant le petit immeuble de trois étages pour éviter les charges d’un ascenseur. Il y a vingt ans, seule une haie épaisse séparait d’avec le trottoir. La bordure était en éléments béton, maintenant, en blocs comme de granit gris et noir. Aujourd’hui, un muret grillagé pour sécuriser l’endroit et un panneau annonçant l’entrée dans une propriété privée réservée aux résidents de l’office HLM d’économie mixte. Toujours le même sigle. Un portail automatique a été posé. Il est resté ouvert. Un bout de rubalise est enroulé autour d’un des piliers. Une panne ? Deux portillons à gros mécanismes magnétiques ont été créés à une vingtaine de mètres d’écart. Sur la photo le premier semble en décalage. Au sol, les bandes blanches sont usées ; le goudron est aussi un peu plus pale que dans son souvenir. Au fond du parking, les garages pour le véhicule principal, encore plus au fond deux places pour décharger rapidement. Forcée deux fois en trois ans la porte du box mais les deux fois, à deux nuits d’intervalle. Jamais trouvé ce qui avait été volé ces soirs—là. Après le parking, une autre haie, toujours aussi malingre, une étroite bande de gazon pelé aussi puis l’immeuble, en nuance de gris. En souvenir, le gris clair du béton brut dominant en façade et le gris sombre, presque noir pour le toit. En fait, il est marron délavé le toit.

proposition n° 2

Les garages sont d’un blanc très vif, refait il y a peu. En vingt ans combien de ravalements ? Si le bardage du toit est bien marron par contre, les garde—corps métalliques aux fenêtres et aux balcons ne sont plus jaunes clairs mais blancs. Écrasées par le lourd soleil d’été donc, face au sud, les pièces à vivre qui donnent sur la petite rue. Tous les volets sont fermés. Ombre intérieure, garder un souffle de fraîcheur. Ils ont été changés pour des roulants. À l’époque, on les tirait. Toujours en plastique par contre. Et puis, toujours les paires de velux au—dessus des portes fenêtres et des chambres. Les appartements du haut sont en duplex. Sauf un, sinon chaque velux est fermé et son store baissé. Juste la chaleur lourde d’août. Aucune présence humaine.

proposition n° 3

Derrière, symétrique, un autre trottoir. Deux lampadaires récents, laqués gris, encore un bout de pelouse mais sans grillage et un parking, beaucoup plus grand, avec deux rangées de places et deux entrées distantes d’une centaine de mètres. L’enrobé de l’une beaucoup plus sombre que celui de l’autre. Une camionnette à benne chargée d’éléments pour échafaudages sinon, au milieu des vieux Scénic, 207 et autres Berlingot ou Laguna, un coupé BMW 530, bleu foncé. Un petit grillage et une sorte de tourniquet protègent un parc et un petit chemin des intrusions pétaradantes des deux roues. De grands arbres aussi. Au premier plan, deux peupliers entourés par un autre feuillu et deux résineux, moins hauts. À compter les branches du premier sapin, il a au moins vingt-cinq ans. À l’ombre, un terrain de boules en graviers jaunes. À droite, des grands sapins et, de presque leur taille, un immeuble encore. Une petite tour de sept étages. La façade est multicolore. Une isolation extérieure a été réalisée avec des plaques rouges de Sienne jusqu’au troisième étage puis avec d’autres, plus petites, sur les côtés, mais de couleur crème, dans le ton des volets. Pour les étages quatre et cinq les petites plaques crèmes ont été utilisées avec, en alternance, des marrons qui dessinent comme un damier. Pour les deux derniers étages, les plaques isolantes sont marron avec, à la base, des reprises crèmes. Les vitres du rez-de-chaussée sont grillagées et, devant, pousse une haie touffue et bien verte. Au pied de la tour, à droite, un grand local technique avec une sorte de très large cheminée, comme rajoutée, et qui monte jusqu’au toit. Sans doute la chaufferie. Encore devant, trois conteneurs pour le recyclage. Toujours pas d’habitants visibles.

proposition n° 4

On le plante là, sur son bout de parking. On garde en ligne de mire le trottoir devant l’immeuble et on remonte la petite rue perpendiculaire. Un ou deux pavillons puis ce groupe d’autres petits immeubles vert pistache délavé. Aussi, le bloc jaune orangé du CFA, avec son grand parking et son terrain de sport goudronnés et talutés. Et derrière, cette piscine dite tournesol de couleur jaune et qui ressemble à l’idée qu’on se fait d’un vaisseau martien. La petite rue prend de la pente. Un carrefour avec un feu et le parc bien taillé, toujours vert, d’un petit manoir. Un ruisseau à main gauche, la pente augmente, la rue devient chemin. Du mâchefer a été étalé. On tourne légèrement et on perd de vue notre bout de trottoir pour s’enfoncer dans la fraîcheur entre deux rangées d’arbres touffus.

proposition n° 5

La voiture Google passée en août 2017 : Heure du travail ? De la sieste ? Période de vacances aussi. Des traces des habitant(e)s : les voitures du parking. Certaines anciennes puisque encore les vieilles plaques jaunes à l’arrière. Le flou empêche de lire le département où l’on est tombé. Côte à côte et de dos : une Ford Fiesta, une Ford Focus gris—métal, une Ford Ka, une Renault Clio II blanche, une Peugeot 405 vert anglais, une Fiat Punto bleu—marine. Les deux dernières en position de départ. Côté rue, de face, une Toyota Yaris deuxième génération anthracite, une Wolksvagen Up marron métallisé avec un pare—soleil réfléchissant et brillant derrière le pare—brise. Aussi, une Wolksvagen Jetta noire sur les places perpendiculaires. Sur les balcons aussi d’autres traces : au premier, une petite table en alu, genre bistrot ; au dernier à gauche, un séchoir et un bric—à—brac. Au deuxième à droite, une étagère avec des plantes vertes dont une à fleurs roses. Au troisième, des suspensions fleuries au balcon et un grand parasol à franges et à bandes circulaires rouges et blanches.

proposition n° 6

Le vieux marécage où les immeubles ont poussé pour les ouvriers des Trente Glorieuses c’est « Champs-Jolis ». Ils habitaient « les Saules », « les Peupliers I ou II » ou encore « les chênes », les « Bouleaux », les « Pommiers ». Pour les rues, les édiles communistes du XXe siècle ont sans doute voulu consacrer la domination de l’homme sur la nature en donnant dans le scientifique-historique-national et plutôt spécialisé dans les bestioles —mais pas que— ? On passe donc encore aujourd’hui par les rues Georges Cuvier, Jussieu, Lamarck, Jean-Henri Fabre, Jean Rostan, Buffon, Cuenot, Claude Bernard, Pasteur. En allant vers le centre on croise aussi une Rue Rabelais et une Rue de Montauban, cette ville se trouvant à plus de cinq cents kilomètres d’ici.

proposition n° 7

À remonter la combe, il remontait aussi le passé. Dans le souvenir, aurait dû se trouver là, sur la droite, un grand feuillu protégeant le début d’un sentier perpendiculaire au chemin en mâchefer. Un peu plus loin, un grand grillage, avec derrière quelques biches et des chèvres. Combien de fois il est venu là, avec les filles ? Ça faisait un but de balade pour meubler le creux des après-midis. On arrivait avec du vieux pain que les petites mains pouvaient passer entre les mailles de fer sans autre risque que de se faire chatouiller par des coups de langues râpeux. Un abri en parpaings recouvert de tôle ondulée offrait une protection à toute la ménagerie en cas de mauvais temps. Une ou deux fois, il a juste poussé un peu plus loin avant de faire demi tour. Le sentier se rétrécissait, les herbes devenaient de plus en plus hautes et le taillis des bois de plus en plus dense. Et puis, il finissait où ce sentier et sur quoi on risquait de tomber ? Aujourd’hui, il semble bien que ce soit ce lotissement de petites maisons qui a recouvert le souvenir. Il se promet que le jour où il reviendra, il déposera là un de ces petits animaux en plastique offerts aux filles et qui prennent la poussière dans une vieille boîte à chaussure, à la cave.

proposition n° 8

Dans l’air, au réveil, cette absence des bruits habituels. Une curiosité vague, inquiète, pousse à remonter le store du Velux. Clac. La vitre opaque. Des flocons empilés les uns sur les autres. Impression d’avoir une vue presque moléculaire sur la structure de la première couche. Vite, ouvrir un des volets côté parking. Confirmation. Le blanc est mis sur la nuit du matin. Aucune différence entre le trottoir et la rue. Le chasse-neige n’est pas encore passé. Pas le temps de s’ébaubir sur la douceur veloutée et la clarté neuve du paysage nocturne. Foncer. Prendre un casse-croûte, une bouteille d’eau au cas où. Mettre les grosses chaussettes et les gros souliers, le bonnet, les moufles aussi. Passer au garage récupérer la pelle à neige en alu. Déneiger la voiture. Espérer passer avant le premier poids lourd en portefeuille. Se dire qu’on a bien fait de faire poser les pneus neige à la fin de l’automne et aussi de s’entraîner à mettre les chaînes. Remonter, ôter les souliers trempés, réveiller les petites, expédier leur petit-déjeuner, les emmitoufler, remettre les souliers, les accompagner chez la nounou, leur excitation. Le crissement des pas sur la neige fraîche. Scrountch. Ce soir, quand il rentrera, tard, il sait qu’il l’attendra là, entre le parking et l’immeuble, le bonhomme de neige de l’an. Il sait aussi que, ce soir ou demain, il faudra patauger dans la grisaille de la gadoue et se méfier des plaques de verglas.

proposition n° 9

Le bruit de la pluie sur les Velux et les bardages du toit. Il réveillait ou empêchait de trouver le sommeil. On percevait l’intensité de l’averse. Cette peur lorsque les orages d’été éclataient avec leur risque de grêle. Les filles à venir se blottir dans le lit parental. Impossible de rien faire sauf écouter tomber et se dire que l’acmé atteinte. Et le bruit du chien attaché au pavillon voisin. Lui aussi en a perturbé des nuits. Et le chant de ce coq chez un autre voisin ! Ce soulagement lâche au 24 décembre ! Et ce bruit de l’explosion des pneus d’une voiture en feu sur le parking en face. Et cette sonnerie de l’interphone aussi à faire bondir, même quand on savait qui s’annonçait. Ce constat un peu triste que ne reviennent au souvenir que des bruits pour ce lieu d’il y a vingt ans. Ah si ! Dans son T4 sous les toits, à garder les petites, il se souvient avoir beaucoup vu le clip de The Verve « Better sweet symphony ». Dans sa bande son perso, Jeff Buckley tournait alors en boucle. C’est là, dans la chambre bleue, à la radio, qu’il apprendra la mort par noyade du chanteur dans les eaux sombres du Mississippi.

proposition n° 10

Une odeur sucrée, forte, caractéristique, comme caramélisée. C’est le vent d’ouest qui l’apportait après avoir survolé la biscuiterie. On la retrouvait aussi quand on reniflait un paquet brillant de ses gâteaux secs, friables, dont la destinée était de se ramollir et de sombrer au fond d’un thé ou d’un café. On la retrouvait encore au goût quand on les mangeait ces petits gâteaux tristes. Les filles, il les faisait grimacer ce goût. L’usine fermée, rasée, la marque rachetée et les gâteaux fabriqués dans une autre ville. Cette odeur aussi, un jour, lors d’une promenade dans le brouillard de novembre, loin dans la plaine, entre les plantations de blé et de maïs en préparation pour la période végétative de l’hiver. De l’ammoniaque. Se croire dans une série de science-fiction américaine. Entendre le ronflement d’un moteur, voir surgir de la brume, au volant de puissants tracteurs, des hommes en combinaison blanche intégrale avec masque à gaz. Ils n’étaient pas les agents à tête de chien de combat d’une organisation gouvernementale secrète à la recherche d’un engin extra-terrestre, mais des exploitants agricoles épandant engrais ou pesticide. On a pas traîné, on est passé pas loin de la biscuiterie.

proposition n° 11

En bas de l’immeuble. Accessible seulement depuis l’extérieur. Même clé que la porte d’entrée. Deux feuilles A4 sous pochette plastique scotchées aux murs. « Merci de bien fermer la porte ». « La société n’est pas responsable des encombrants ». Le bas de la porte fait d’une grille à fines lamelles. À l’intérieur du local borgne, un radar pour déclencher, au plafond, une grosse ampoule de lumière vive abritée par un globe de verre épais et grillagé. Les grands bacs en plastique dur et sombre avec roulettes. Sur le devant le logo de la mairie. Les couvercles ont les couleurs vives : vert pour le recyclable ou bleu clair pour le reste. Le vert sorti pour la tournée du mercredi matin. Il venait là au moins deux à trois fois par semaine avec son sac plastique noir ou vert de 30 litres. Parfois certains, après emménagement, à déposer leurs cartons ou de vieux meubles. Dans le souvenir, ce temps dans d’autres immeubles, où tout dégringolait en vrac dans les vides ordures. Le bruit du verre la nuit contre les parois. On dégueulait tout, sans tenir compte des interdits proclamés par des autocollants crasseux. Pourtant quelqu’un les charriait, les nettoyait les conteneurs.

Plutôt propre et bien tenu le local. Mais toujours cette odeur. Le sol en béton incliné vers le centre en direction d’une petite bonde. Au mur, une arrivée d’eau avec robinet d’arrosage. Croisé parfois un voisin « Bonjour Bonsoir ». Dans un autre de ces lieux perdus dans l’enfance, ces deux petits yeux brillants dans l’angle sombre qui poursuivent toujours à travers le souvenir.

proposition n° 12

Sur la passerelle. On ne fait que passer, on se croise, entre les deux parkings, près du centre ancien. Des appartements au-dessus. Un parapet haut de chaque côté en plaques de béton clair préfabriquées. Au milieu de chaque plaque, un trou. Juste à la hauteur des enfants. Ils peuvent s’arrêter et voir passer en dessous les véhicules. Les adultes, on traîne pas trop. On s’est garé pour le shopping dans la rue principale, pour le cinéma ou pour les rendez-vous médicaux ou les paperasses bancaires et administratives. Aux saisons grises, un sale vent froid s’engouffre.

proposition n° 13

Tu penses à ces reportages sur ces grands espaces de ville ou de nature. Plans larges, panoramiques, où le réalisateur passe en accéléré les images enregistrées sur période longue. Le défilé des nuages, des heures, des jours, des nuits, des saisons. En ville aussi, les courbes des phares qui filent dans les rues et sur les autoroutes. Les lumières qui clignotent au rythme des habitants. Demeure la masse sombre du squelette des architectures des hommes et de la nature. Alors, imaginer un tel dispositif pour ce quartier de rien. Les saisons sur le parking, sur la tour et le parc d’en face. Et puis, à l’automne, ce brouillard, à tout effacer, des jours durant.

proposition n° 14

Ceux de mon parking. Ce petit vieux à lunettes. En été, le matin, un large chapeau de paille, une chemise et un pantalon, amples en tissu clair et léger. Des espadrilles aux pieds. En hiver, fin de matinée, une casquette de laine, un parka marron, de gros souliers. Certains dimanches matins, dans un coin du parking, raide dans son costume sombre de velours à grosses côtes. Bientôt, une berline poussive immatriculée dans le département voisin se garera. Une petite femme agitée en descendra et le fera monter. Le soir, vers six heures, ils le ramèneront. Un autre vieux passe souvent sur le trottoir, devant le parking, lentement, toujours dans le même sens. Très voûté. Un vieux chien gris au bout d’une longue laisse qui traîne au sol. Dans l’autre sens, aux heures du collège, un jeune, boudiné dans le même survêtement bleu et blanc du club de foot local avec, à la saison froide, juste un pull en dessous. Un été, cette femme, cheveux filasses, visage avachi par l’alcool. Elle aussi en espadrilles. Passait par le parking pour rejoindre, en face, les boulistes. Éclusait avec eux de ces cannettes vertes de bière et se laissait palucher par un maigrichon à fines moustaches. Un soir, ce jeune, complètement défoncé, qui essaye de fracturer une voiture du parking d’en face et déclenche l’alarme. Se fait frapper par un gars du coin. Aux policiers qui viennent l’embarquer, il prétend chercher son fils.

proposition n° 15

« Alors toi le p’tit bourgeois derrière les rideaux de ton duplex, ça te plaît de nous regarder passer ? T’as fait quoi pour nous les sans-emplois et les petites retraites de maintenant ? Quand tu nous croises sur le parking, comme si ça t’arrachait la gueule quand tu nous dis ton bonjour du bout des lèvres. T’as peur ou quoi ? Allez l’écrivain, bientôt tu vas partir avec tes bouquins pour un quartier plus chic, plus calme, plus blanc, mais tu ne sais rien de nous. Rien. Ils glissent sur nous tes yeux de bigleux. Je suis sûr qu’après tu vas même t’en vanter d’avoir vécu dans un quartier comme ici. Mais j’espère que ta vie elle se chargera bien de t’en mettre un ou deux dans ta sale gueule de p’tit péteux. »

proposition n° 16

Un du centre-ville. Belle maison, hauts murs. Arracheur de dents professionnel. En multiple sur des affiches, sa tête en blazer. Sur les piliers de la passerelle, sur les vieux murs autour du parc, dans les boîtes aux lettres, sur les pare-brises, sur les panneaux officiels et sur ceux pour la libre expression. Et puis, surtout, son nom dans les urnes. Toujours un peu plus, jamais majoritaire, mais toujours un peu plus. Comme son chef de parti, il serinait « On est chez nous ! Ils viennent chez nous ! ». Depuis, ceux des autres camps ont repris, à bas bruit, pour rester majoritaires. Ça pue.

proposition n° 17

Ce soir où, vers minuit, il a fallu aller demander au voisin du dessous d’arrêter les coups sourds qui empêchent de dormir. La surprise de le voir ouvrir sa porte avec, à la main, le rouleau à peinture qui lui servait à rafraîchir de blanc sa chambre.
Cet après-midi où, dans le parc en face, on poussait le landau et soudain, canardé par ces glaçons lancés d’une des fenêtres de la tour.

Ce jour où la ville s’est vengée. La voiture en panne, déposée en camion plateau au garage, à l’autre bout. Alors pour rentrer, éprouver à pied, dans le chaud de l’été, la distance de la ville étalée. Pour seul souffle celui des véhicules à frôler le trottoir. Monotonie et solitude au milieu de la zone artisanale, puis de la zone pavillonnaire avec ses chiens hurleurs à se jeter contre les portails.

proposition n° 18

Deux petits yeux brillants dans l’angle sombre qui poursuivent toujours à travers le souvenir. Deux petits, deux petits, deux tout petits, deux tout petits yeux, deux tout petits yeux noirs, noirs, noirs brillants, brillants, très brillants, très très noirs, là dans l’angle, dans l’angle, dans l’angle sombre, le sombre, le sombre souvenir, de peur, de peur noire, noir, noir de peur. Là, l’angle. BROWN JENKIN !

proposition n° 19

Périphérie du XXe siècle. Petite ville de province, banlieue nord, petit immeuble. Chaleur écrasante l’été. Brouillard épais l’automne. Froid sombre l’hiver. Les usines presque toutes parties. On travaille dans le tertiaire : administration, services publiques, commerces de proximité et de grande surface, santé, logistique, justice. Ils disent : « Vaste zone de chalandise ». Pour les connections ; la gare TER, l’autoroute, la nationale. Pour les études supérieures ; les métropoles voisines. Pour les fins de semaine ; des restaurants, un cinéma aujourd’hui multiplexe, une bibliothèque, aujourd’hui médiathèque. Et puis les stades : rugby plutôt pour les enfants de ceux des villages du coin ou du centre-ville, foot plutôt pour les enfants des venus d’ailleurs. La boxe aussi avec une star locale. Plus loin, un étang avec carpes et baraque à frites pour la pêche et la baignade. « Faut y être né pour y rester ».

proposition n° 20

Certain qu’ils étaient les rois de la nuit courte, les piafs, dans la lumière des veilleuses de l’hyper. Ils devaient voler au milieu des linéaires pleins des couleurs vives des produits. Leurs trilles devaient parfois perturber le ronron des congélos et des ventilos. Peut-être aussi une alarme se déclenchait quand un se posait sur un objet à antivol au rayon multimédia. Les caméras enregistraient. Derrière ses écrans de vidéosurveillance, le gardien de nuit les voyait bien ; il pouvait quoi ? Et puis, bientôt les équipes du ménage et les magasiniers, ils devaient bien les trouver les crottes et les paquets éventrés d’un coup de bec puis répandus au rayon pâtes-riz ou nourriture pour animaux ; ils pouvaient quoi ? Eux, les piafs, ils nichaient, inaccessibles, le jour durant, dans la structure acier. Aujourd’hui, ils les ont chassés des rayons, les piafs.

proposition n° 21

deux petits trous noirs séparés de deux ou trois centimètres, bien réguliers et assez profonds pour qu’on n’en voie pas le fond, au milieu d’une surface marron parcourue de nervures plus sombres, une bande bleue, un tiret blanc sur fond bleu ciel, deux rectangles blancs superposés sur fond bleu ciel, une croix blanche sur fond rouge, une petite flèche verte haut bas, une fine croix noire sur fond gris clair très lumineux, la lumière verte et vive d’une petite diode, les lettres Logitech en blanc sur plastique noir mat, un aplat vert clair avec des traces de blanc, du marron brillant laqué, une grosse dent accrochée par une lanière de cuir claire, sur fond blanc le profil stylisé noir du buste d’une femme avec chignon, un code barre vertical, le code 4LP3Y4 J écrit verticalement en lettres blanches, un rose orangé éclatant, un bleu vert pastel, un aplat marron avec des nervures sombres,

proposition n° 22

petits grains ronds et blancs empilés les uns sur les autres de façon inégale accrochent la lumière orangée, ensemble de torsades jaune paille très serrées, bois noueux couleur noyer, surface mate beige marbrée de veines crèmes, morceaux déchirés de papier vert sapin brillant avec points rouges, bandelettes papier, très fines, dorées, tissu brun pelucheux, petite boule plastique transparente marron jaune avec un point noir au centre, surface vitrée avec du sombre derrière

proposition n° 23

Seule au milieu du grand parc, ses lourds volets de fer clos, ceux du rez—de—chaussée murés par des parpaings, cette vieille et grande maison bourgeoise grise de trois étages. Un peu plus loin, cette autre maison de maître devenue commissariat de police. Le pont de l’autoroute, limite aérienne centre/banlieue. De ceux qui filent au-dessus on ne voit rien, mais on entend la succion de leurs pneus sur l’asphalte et le sifflement des cargaisons. Les petits cabanons branlants des jardins ouvriers alignés en haut de la digue avec ces gros bidons industriels en plastique bleu vif pour récupérer la pluie. Les sept ou huit bennes de la déchetterie, une rampe d’accès les surplombe. À côté l’incinérateur pour toutes les communes du coin.

proposition n° 24

La grande maison au milieu du parc des Lilas. Au XIX°, celle d’une dynastie industrielle locale du textile. Le parc actuel — une dizaine d’hectares — en fait l’ancien site des usines. La maison des patrons. Construite dans la banlieue d’alors, pas loin de la petite rivière. Rattrapée, grignotée par la ville, pour se retrouver au centre. La friche aménagée, dépolluée, ouverte à la promenade et aux voitures — parc et parking — par la mairie communiste, la maison est restée. Quel projet ? Les vieux de l’EHPAD, ils voyaient quoi, ils voyaient qui quand on poussait leurs fauteuils dans la galerie de verre, juste en face ? Depuis quinze ans, mairie de droite, maison rasée, site recouvert par une partie d’un bâtiment vaisseau spatial du conseil départemental. Les pierres des linteaux ont servi pour faire deux bancs placés en vis-à-vis, sous les arbres, dans un coin du parc. Reste sans doute des archives, des photos des anciens propriétaires. Mais à quoi bon ?

proposition n° 25

Quoi. Tu regardes quoi. Tu vois quoi. Qui pour vivre là dans ces habitations grises presque sur la route derrière ces rideaux poussiéreux ou dans ces tours lointaines du centre et du boulot. Qui pour allumer au milieu de la nuit. Qui encore dans la nuit pour crier et casser la routine urbaine. Qui ces silhouettes. Qui ces gens. Quoi comme douleurs ils portent à l’intérieur ces visages croisés.

proposition n° 26

Seul à la sortie de l’école. La porte s’est refermée. Il faut rentrer, ils l’ont oublié. Pas de clé. Passer par le boulot de la mère pour voir si. La route il l’a déjà faite en voiture. Suivre le trottoir, se méfier aux feux. Il fait chaud, vive luminosité. Sans doute près de la fin d’année scolaire. Passer aux pieds des grands immeubles qui brillent. Continuer le long du dépôt géant de ferraille avec cette montagne en friselis de limaille et cette grue verte avec sa grosse mâchoire. Il n’entre pas au travail de la mère. Le berger allemand du concierge. Il passe son chemin. Il pleure. Peur et colère. Il bifurque et arrive près des immeubles. Il connaît aussi le chemin. Dans son souvenir, il n’a croisé personne, à part des voitures. Soulager de voir enfin le petit immeuble beige et les volets marrons de sa chambre. Il sonne. Personne. Il les attendra dans l’escalier, sur le palier, dans le noir.

proposition n° 27

Arriver par le train à grande vitesse. Pas la vigilance à la circulation, ni l’attention au parcours. Flèche du temps vers le cœur des villes. Voir le paysage monter derrière la vitre, avec régularité. Les lourdes campagnes et leurs cultures, et leurs troupeaux. Statiques. Puis ces petites habitations, d’abord individuelles espacées, puis en lotissements, puis ces entrepôts des plateformes logistiques, ces friches industrielles et ces zones commerciales qu’on trouve au cul des villes, puis ces immeubles, ces tours qui s’intercalent, de plus en plus, à se rapprocher des voies, à les ensevelir parfois si la gare est centrale. Pas le temps de voir les gens autrement que silhouettes.

proposition n° 28

Cette odeur si caractéristique. Ce souffle chaud des entrailles de la ville. En analyser la composition : caoutchouc des freins, frottements sur les rails, humidité du sous-sol, proximité des égouts, concentration des passagers. Regarder sans en avoir l’air. Photographier sans appareil. Ça rigole pas ou quand, alors ça se moque. Départ : bien se tenir pour éviter la honte de se retrouver vautré. Les titres des livres, des journaux. Bien lire aussi le nom de chaque station. Anticiper, se faufiler et bien appuyer sur la manette pour sortir. L’indifférence peureuse aussi.

proposition n° 29

Il se tenait là, bien droit dans l’hiver, à côté du feu de signalisation, à la sortie du centre commercial. Ses habits râpés, délavés : un pantalon clair, une grosse chemise de laine à carreaux rouges et bleus sur un t—shirt bleu aussi. Lui, émacié et maigre, avec sa lourde chevelure bouclée. Ses yeux ne vous regardaient pas. Il tenait à deux mains, au niveau du ventre, une photographie couleur : deux petits gosses (filles ou garçons ?) assis sur un canapé clic-clac en compagnie d’une peluche jaune pelée. Pour lui donner, il aurait fallu ouvrir la vitre côté passager, se pencher, l’appeler. Feu vert. Je ne l’ai vu qu’une seule fois.

proposition n°30

Un dimanche, toujours un dimanche, tu passes devant leurs tronches à eux tous sur les affiches, tu entres dans le bureau, tu dis bonjour, tu présentes tes cartes, un ou une gueule ton nom avec ton numéro au voisin ou à la voisine, il tourne les pages du registre, revient en arrière, en avant, dis c’est bon. Tu prends tous les petits bulletins, certains en prennent seulement un ou deux. Des fois, il y en a qui restent collés. On te tend une petite enveloppe bleue. Tu choisis un isoloir, rideau. Tu choisis dans l’isoloir, tu balances les bulletins non utilisés dans la petite corbeille d’école, certains les laissent traîner, d’autres les embarquent. Après, tu avances vers un autre groupe attablé, à nouveau le cirque des cartes, de ton nom gueulé puis tu poses ta petite enveloppe bleue sur la trappe de l’urne. Geste sec, la trappe s’ouvre. A voté. Coup de tampon. Tu signes le registre à l’aide d’un petit cadre de papier épais pour pas t’étaler sur tes voisins de liste. Tu jettes un œil sur le nombre de petites barres en paquet de cinq. Merci, au revoir, bon courage.

proposition n°31

C’est qu’ils faisaient de l’ombre à nos morts les arbres. Ils étaient si hauts mais surtout si vieux et leurs racines à s’enfiler partout, noueuses, tentacules à fissurer les dalles, à soulever les tombes. Alors, on les a raccourcis les arbres, sont devenus arbustes. Depuis, toujours taillés au carré, racines contenues. Un du bistrot racontait que la sève des arbres, elle leur montait depuis les morts. Ils en pensaient quoi nos morts emmêlés aux racines dans le vieux cimetière ?

proposition n° 32

Allongé sur le lino tu regardes le ciel à travers ton velux : bleu pâle laiteux. Tu le préfères bleu ou noir mais vif, quand les hauts vents d’ouest poussent les nuages. Rare d’ailleurs ici un ciel sans nuage. À l’automne, les nuages ils se traînent péniblement au sol et recouvrent tout. Là, aujourd’hui sous ton petit rectangle de ciel, comme les anciens romains, tu attends un signe. Par quel côté ils vont passer les oiseaux ? Toi, tu rêves de voir voler nord—sud des oies sauvages. Un pigeon se pose sur le rebord du velux. Ses pattes, rongées par la maladie, sont devenues des moignons.

proposition n° 33

un employé municipal uniforme bleu à bandes jaunes fluos passe son balai bruyère le long du caniveau le vieux voisin vient d’acheter son gros pain pour les deux ou trois jours prochains la caissière de la supérette le regarde partir son collègue remet en rayon des bouteilles de soda la gérante téléphone à la centrale d’achat pour un réassort de ses stocks une femme parle d’une voix douce en agitant un gros ours en peluche les jeunes enfants assis ou allongés sur des tapis la regardent d’autres enfants un peu plus âgés se disputent un tricycle un homme jeune une ordonnance à la main salue le médecin le médecin allume une cigarette des hommes plutôt âgés un œil sur un jeu de hasard à la télé font claquer des cartes à jouer sur la table au milieu de leurs cafés un jeune couple un peu fébrile étale des papiers devant le banquier sérieux et attentif un ado fait des tours sur un vélo trop petit

proposition n° 34
NORD

Un peu après le quartier, déjà la campagne et cet étang avec son grand près pour se garer. Les familles venaient avec le pique—nique, surtout à la fraîche, l’été. On pouvait même les barbecues et les chiens sur la prairie voisine mais pas sur le sable gris et compact de la petite plage. La nuit, place aux jeunes en deux-roues ou avec les A sur les autos. La patrouille passait parfois. Se doutait bien de l’alcool, des joints mais quoi ? Un air d’été à l’hiver quand les petits gosses, emmitouflés, venaient avec pelles et seaux pour faire leurs châteaux et leurs pâtés de gris. La base nautique — un petit restaurant, une ligne de bouées jaunes dans l’eau trouble et une chaise haute pour les surveillants de baignade — était gérée par la communauté d’agglomération. Lors du gros été caniculaire, avaient même mis le drapeau rouge et une affiche avec la signature du maire à cause des bactéries. Mais comme on les voyait pas les bestioles microscopiques et que par contre la chaleur elle pesait, beaucoup ont pas tenu compte et pas trop digéré les chips après. De l’autre côté de l’étang, plus sauvage. Réservé aux promeneurs et aux pêcheurs. Le coin des carpes, des maousses. À l’automne, les carpistes ils organisaient même un enduro avec nocturne et camping sur place. Leurs prises se retrouvaient dans les pages locales. Pour épater les gosses on disait que certaines dataient du Moyen Âge, de quand les moines ont commencé leur élevage. Mais à notre époque les pêcheurs, adeptes du « no kill », ils mangeaient normalement pas de ces vieux poissons au goût de vase. Au restau, on vous servait du congelé d’ailleurs, jamais rien d’ici. Valait mieux pas parce qu’une fois, un pêcheur, sa prise a fini dans les pages « faits divers » vu que c’était bien triste ce qu’il avait remonté du vieil étang des moines.

SUD

Ici, je suis tranquille, au frais. Ici, c’est l’Usine électrique. Elle a été construite en bas de la ville, entre les deux guerres, juste après la digue du chemin de fer. Pour y accéder la route passe sous un petit pont. Aujourd’hui l’Usine elle a été désaffectée et vidée de tous ses transfos et câbles. De dehors, cube de béton brut triste ; de dedans, un grand vide blanc mat. Un volume gigantesque avec juste la lumière qui entre par des rangées de briques de verres sur le haut. L’ancienne municipalité, avec ceux de la région et de l’État, en a fait un lieu d’exposition pour l’art contemporain. Quand un artiste est retenu, à lui de faire un projet à exposer dedans pour les trois mois d’été. Aux saisons froides on la laisse à son silence l’Usine. Nous, tous les jours, de 14 à 18 heures, on explique et on surveille, à 15 heures on organise la visite commentée. Sorte de stage de médiateur culturel, mais non rémunéré puisque dans le cadre de la formation, sauf le train pour venir pris en charge par la région. C’est l’École qui nous envoie ici, au contact, par paire et par quinzaine. On est assis chacun à un bout opposé de l’unique grande salle. Là, on a en garde plein de petits objets, qu’on a aidé à placer, à même la dalle, avec juste deux passages étroits au milieu d’eux. L’artiste a demandé, par le journal local, la mairie et les réseaux sociaux, à tous les habitants volontaires de prêter un objet important pour eux pour juste les exposer comme ça. Sur le mur du fond, où se terminent les chemins, un plan géant avec, à la place de chaque objet son numéro et, à côté, une légende avec, en face de chaque numéro, le prénom et l’âge du propriétaire. À la mairie, ils ont dû se dire que, en plus de l’entrée offerte, ça ferait venir pas mal de visiteurs d’ici et pas que des spécialistes d’ailleurs. Voulait arriver au nombre de l’année l’artiste. Alors, on a sollicité pas mal de gosses par le biais des écoles, des collèges et du lycée. Mais bon, je suis à l’entrée avec le compteur manuel et je vois bien que les petits objets ils attirent moins que les amuse—gueules du vernissage qu’on avait organisé, —toujours la formation— sur le parking, devant l’Usine. Pas vraiment de monde donc. Alors on a les bouquins, les ordis et les téléphones. En face de moi, j’ai aussi un vieil ours en peluche jaune, sale et borgne et du temps pour penser ; à nos projets, à ce que nous on en ferait de l’Usine au bord de la ville. La nouvelle majorité invite souvent des enfants du pays, ou de la région, qui sont passés par l’École. Mais on va pas s’emballer. Certains des nouveaux élus aiment pas trop l’art contemporain, ne le trouvent pas beau et commencent à redire à propos de l’Usine. Un verrait même bien transférer ici la collection de voitures de police d’un de nos concitoyens.

EST

La Grande Casse. On y accède par la petite route du plateau. À l’entrée, sur un haut mât de fer noir, visible de l’autoroute, la carcasse orange d’une mini-cooper. Derrière la palissade, des murs d’épaves soigneusement empilées et un portail « Interdit au public ». À droite, un vaste hangar. Les employés se faufilent entre les longues étagères perpendiculaires au comptoir de l’accueil pour vous trouver n’importe quelle pièce. Cette odeur de graisse mécanique et de carburants mélangés. On vient de loin. Certains ont la chance d’être servis par la fille du patron.

OUEST

Tu dépasses l’usine, tu enfiles le petit chemin après les deux gros blocs de pierre qu’ils ont posés pour empêcher les deux roues. Tu dois faire gaffe quand tu traverses la Nationale mais après t’es tranquille. Tu retrouves le sentier qui t’ouvre sur plein de chemins bien droits, bien plats, tu vois loin devant. Si tu continues plein ouest, tu tomberas vite sur les lotissements alors remonte plutôt au nord, entre les parcelles. Bon, s’il a plu, tu auras pas mal de flaques dans les ornières c’est vrai, mais tu peux contourner par les bords. Proche de la ville tu vas croiser ceux qui promènent les chiens. Pour ça le bâton de marche, des fois qu’un pas commode. Toute façon vont jamais bien loin. Après tu vas aussi croiser les coureurs et les gars qui travaillent sur leurs tracteurs géants. Des fois ils répondent à ton signe de la main ou de la tête. Les samedis et dimanches c’est plutôt les familles. Par contre, les plus chiants c’est les chasseurs, là moi je retourne. Une fois même face à une battue aux sangliers ! M’ont pourri parce que j’avais pas lu les panneaux. Le mieux c’est l’automne et l’hiver. Les champs retournés de frais, la vue et les sons portent encore plus loin. Les corbeaux dans les peupliers déplumés par le froid. De ces arbres, ils en plantent de plus en plus à partir de la route. Pour drainer, pour dessécher ; c’était tout de l’ancien marais ici, c’est pour ça aussi les canaux que tu longes. Si jamais le brouillard épais te prend et que plus de repères, alors tu reviens sur tes pas, tout droit. L’été, encerclé par les grands maïs, ça m’a toujours fait un peu flipper ce qui peut surgir de là, genre ces histoires à la Stephen King. Une fois deux mioches avec une carabine ont traversé devant. Par contre des fois, un peu gêné quand, sur un chemin pas loin de la route, tu tombes sur ces vieux fourgons qui servent aux filles et à leurs clients.

proposition n° 35
NORD

Un peu après le quartier, déjà la campagne et cet étang avec son grand près pour se garer. Les familles venaient avec le pique—nique, surtout à la fraîche, l’été. On pouvait même les barbecues et les chiens sur la prairie voisine mais pas sur le sable gris et compact de la petite plage. La nuit, place aux jeunes en deux-roues ou avec les A sur les autos. La patrouille passait parfois. Se doutait bien de l’alcool, des joints mais quoi ? Un air d’été à l’hiver quand les petits gosses, emmitouflés, venaient avec pelles et seaux pour faire leurs châteaux et leurs pâtés de gris. La base nautique — un petit restaurant, une ligne de bouées jaunes dans l’eau trouble et une chaise haute pour les surveillants de baignade — était gérée par la communauté d’agglomération. Lors du gros été caniculaire, avaient même mis le drapeau rouge et une affiche avec la signature du maire à cause des bactéries. Mais comme on les voyait pas les bestioles microscopiques et que par contre la chaleur elle pesait, beaucoup avaient pas tenu compte et pas trop digéré les chips après. De l’autre côté de l’étang, plus sauvage. Réservé aux promeneurs et aux pêcheurs. Le coin des carpes, des maousses. À l’automne, les carpistes ils organisaient même un enduro avec nocturne et camping sur place. Leurs prises se retrouvaient dans les pages locales. Pour épater les gosses on disait que certaines dataient du Moyen Âge, de quand les moines avaient commencé leur élevage. Mais à notre époque les pêcheurs, adeptes du « no kill », ils mangeaient normalement pas de ces vieux poissons au goût de vase. Au restau, on vous servait du congelé d’ailleurs, jamais rien d’ici. Valait mieux pas parce qu’une fois, un pêcheur, sa prise avait fini dans les pages « faits divers » vu que c’était bien triste ce qu’il avait remonté du vieil étang des moines. Mais aujourd’hui, plus de carpistes, plus de familles, plus de jeunes, plus de petits gosses, juste les carpes, encore plus vieilles, encore plus grosses et le vieil étang toujours plus rendu au sauvage.

SUD

Ici, j’étais tranquille, au frais. Ici, c’est l’Usine électrique. Elle avait été construite en bas de la ville, entre les deux guerres, juste après la digue du chemin de fer. Pour y accéder la route passe sous un petit pont. Depuis la fin du XXème siècle, l’Usine elle a été désaffectée et vidée de tous ses transfos et câbles. De dehors, cube de béton brut triste ; de dedans, un grand vide blanc mat. Un volume gigantesque avec juste la lumière qui entre par des rangées de briques de verres sur le haut. L’ancienne municipalité, avec ceux de la région et de l’État, en avait fait un lieu d’exposition pour l’art contemporain. Quand un artiste était retenu, à lui de faire un projet à exposer dedans pour les trois mois d’été. Aux saisons froides on la laissait à son silence l’Usine. Nous, tous les jours, de 14 à 18 heures, on expliquait et on surveillait, à 15 heures on organisait la visite commentée. Sorte de stage de médiateur culturel, mais non rémunéré puisque dans le cadre de la formation, sauf le train pour venir pris en charge par la région. C’était l’École qui nous envoyait ici, au contact, par paire et par quinzaine. On était assis chacun à un bout opposé de l’unique grande salle. Cette année-là, on avait en garde plein de petits objets, qu’on avait aidé à placer, à même la dalle, avec juste deux passages étroits au milieu d’eux. L’artiste avait demandé, par le journal local, la mairie et les réseaux sociaux, à tous les habitants volontaires de prêter un objet important pour eux pour juste les exposer comme ça. Sur le mur du fond, où se terminaient les chemins, un plan géant avec, à la place de chaque objet son numéro et, à côté, une légende avec, en face de chaque numéro, le prénom et l’âge du propriétaire. À la mairie, ils avaient dû se dire que, en plus de l’entrée offerte, ça ferait venir pas mal de visiteurs d’ici et pas que des spécialistes d’ailleurs. Voulait arriver au nombre de l’année l’artiste. Alors, on avait sollicité pas mal de gosses par le biais des écoles, des collèges et du lycée. Mais bon, j’étais à l’entrée avec le compteur manuel et je voyais bien que les petits objets ils attiraient moins que les amuse—gueules du vernissage qu’on avait organisé, —toujours la formation— sur le parking, devant l’Usine. Pas vraiment de monde donc. Alors on avait les bouquins, les ordis et les téléphones. En face de moi, j’avais aussi un vieil ours en peluche jaune, sale et borgne et du temps pour penser ; à nos projets, à ce que nous on aurait pu en faire de l’Usine au bord de la ville. La nouvelle majorité invitait souvent des enfants du pays, ou de la région, qui étaient passés par l’École. Mais on s’emballait pas. Certains des nouveaux élus aimaient pas trop l’art contemporain, ne le trouvaient pas beau et commençaient à redire à propos de l’Usine. Un voulait même transférer ici la collection de voitures de police d’un de nos concitoyens. Ils doivent tous y être encore les petits objets. Mais tous orphelins.

EST

La Grande Casse. On y accédait par la petite route du plateau. À l’entrée, sur un haut mât de fer noir, visible de l’autoroute, la carcasse orange d’une mini-cooper. Derrière la palissade, des murs d’épaves soigneusement empilées et un portail « Interdit au public ». À droite, un vaste hangar. Les employés se faufilaient entre les longues étagères perpendiculaires au comptoir de l’accueil pour vous trouver n’importe quelle pièce. Cette odeur de graisse mécanique et de carburants mélangés. On venait de loin. Certains avaient la chance d’être servis par la fille du patron. Elle, elle est où maintenant ?

OUEST

Tu dépassais l’usine, tu enfilais le petit chemin après les deux gros blocs de pierre qu’ils avaient posés pour empêcher les deux roues. Tu devais faire gaffe quand tu traversais la Nationale mais après t’étais tranquille. Tu retrouvais le sentier qui t’ouvrait sur plein de chemins bien droits, bien plats, tu voyais loin devant. Si tu continuais plein ouest, tu tombais vite sur les lotissements alors tu remontais plutôt au nord, entre les parcelles. Bon, s’il avait plu, tu avais pas mal de flaques dans les ornières c’est vrai, mais tu pouvais contourner par les bords. Proche de la ville tu croisais ceux qui promenaient les chiens. Pour ça le bâton de marche, des fois qu’un pas commode. Toute façon ils allaient jamais bien loin. Après aussi tu croisais les coureurs et les gars qui travaillaient sur leurs tracteurs géants. Des fois ils répondaient à ton signe de la main ou de la tête. Les samedis et dimanches c’était plutôt les familles. Par contre, les plus chiants c’était les chasseurs, là moi je retournais. Une fois même face à une battue aux sangliers ! M’avaient pourri parce que j’avais pas lu les panneaux. Le mieux c’était l’automne et l’hiver. Les champs retournés de frais, la vue et les sons portaient encore plus loin. Les corbeaux dans les peupliers déplumés par le froid. De ces arbres, ils en plantaient de plus en plus à partir de la route. Pour drainer, pour dessécher ; c’était tout de l’ancien marais ici, c’est pour ça aussi les canaux que tu longeais. Si jamais le brouillard épais te prenait et que plus de repères, alors tu revenais sur tes pas, tout droit. L’été, encerclé par les grands maïs, ça me faisait toujours un peu flipper ce qui pouvait surgir de là, genre ces histoires à la Stephen King. Une fois deux mioches avec une carabine avait traversé devant. Par contre des fois, un peu gêné quand, sur un chemin pas loin de la route, tu tombais sur ces vieux fourgons qui servaient aux filles et à leurs clients. Ils s’en fichent tous pas mal maintenant.

proposition n° 35
NORD

Cet étang avec son grand près. Le sable gris et compact de la petite plage. La nuit, un air d’été en hiver. La chaleur elle pesait. De l’autre côté du sauvage, ces vieux poissons au goût de vase. C’était bien triste ce vieil étang.

SUD

La ville entre les deux guerres, cube de béton brut triste, grand vide blanc mat, gigantesque avec juste la lumière qui tombe sur le haut. Aux saisons froides on la laisse à son silence. Le train pour venir avec juste deux passages étroits. Où se terminent les chemins, un géant avec son numéro et à côté, une légende d’ailleurs. En face de moi, j’ai un vieil ours jaune, sale et borgne et du temps pour penser, au bord de la ville.

EST

Un haut mât de fer noir, la carcasse, la palissade, les murs d’épaves soigneusement empilées. Cette odeur de graisse. On vient de loin. Certains ont la chance d’être servis.

OUEST

Deux gros blocs de pierre puis le sentier qui t’ouvre sur plein de chemins bien droits, bien plats, tu vois loin devant. Si tu continues plein ouest, tu tombes vite. Pas mal de flaques dans les ornières Proches de la ville, les chiens géants, les chasseurs, retourne ! Une battue ! C’est l’automne et l’hiver. Les champs retournés. Les corbeaux déplumés par le froid. C’était tout de l’ancien marais ici. Le brouillard épais te prend et plus de repères. Ce qui peut surgir de là ! Tu tombes.

proposition n° 37

Dans ce genre d’exercice de passe-mur faut pas trop traîner sinon, tu deviens vite douloureux ou tu peux te faire piéger. Une vingtaine de minutes c’est bien pour un surf. Alors, les objets tu les vois en vitesse et puis le Code t’interdit de rien prendre, il faut pas que les gens nous sachent. Ton regard doit glisser ne jamais s’arrêter. Voir sans regarder. Si ton passage flux est interrompu, gare à toi ! Alors, juste tes yeux et ta mémoire. Tu dois faire confiance. Ils enregistrent les objets et les scènes en passant. Pourquoi certains retenus et pas d’autres ? Après, tu peux noter ce que tu veux dans ton carnet. Mais bon, souvent, juste les formes objets changent selon la taille du porte-monnaie ou du portefeuille de qui vit là. Toujours les mêmes fonctions objets que tu retrouves dans les habitations de la ville. Alors, le lit, le canapé, les chaises et fauteuils, la table basse, la télé écran plat coins carrés sur meuble ou au mur, avec ou sans enceintes, la console, les jouets, le linge et la machine pour le laver, les chaussures, la table à manger, la vaisselle, le frigo congélo, la cuisinière avec ou sans four, le micro-onde, la cafetière, le grille-pain, les produits d’hygiène et alimentaires multicolores, la radio, la poubelle, l’horloge et le réveil, le téléphone fixe, la box, les plantes vertes, le balai, le seau, la pelle, l’éponge et la serpillière, les armoires et placards pour ranger tout ça ; parfois le tapis, le meuble bibliothèque, le gros instrument à musique, la gamelle pour animal de compagnie. Et toujours les brimborions qui parlent seulement au cœur et à la mémoire de ceux qui les ont mis là. Nous les passe-murs, ce qu’on préfère c’est entrer dans les lieux interdits et aussi voir les gens habiter. Quand vous sentez une présence, quand vous dites « un ange passe », quand la maison craque et grince, c’est nous qui venons de vous frôler.

proposition n° 38

« Ceux du parking »
De grandes photos couleurs de ces familles de Roms et de cet homme lourdement handicapé qui vivent, discrets, sur le parking de l’hypermarché dans de vieux fourgons. En légende, juste la date des clichés.

« Sans trace »
L’histoire, par un érudit local, de cette dynastie de notables de l’industrie qui ont dominé la ville jusque dans son paysage et dont il ne reste plus trace aujourd’hui sauf le nom donné à une place mais qui parle à peu.

« Hures et poils durs » — titre provisoire—
À la faveur d’un de ces étés caniculaires, un vieux sanglier solitaire se jette sur la ville et bouleverse la vie quotidienne des habitants. Raconter.

« Le Paradis de Monsieur Da Silva »
Sur le talus de l’autoroute, au-dessus du canal, au bout du chemin, Monsieur Da Silva, retraité du textile, cultive son petit jardin. Le récit de cette rencontre, le récit de cette vie.

« Notre vieux voisin »
Ce petit livre réalisé par les élèves du collège avec leurs profs d’espagnol et d’histoire suite à la rencontre avec un vieil habitant échoué ici après la défaite des Républicains espagnols.

« Ceux du camping »
De grandes photos couleurs de ces habitants qui logent dans les petits bungalows du camping de la Grosse Carpe. Ils y vivent à l’année. En légende, juste la date des clichés.

« Carnet d’un passe-mur »
La transcription du carnet d’un de ces passe-murs qui sillonnent la ville. Listes d’objets et de scènes du quotidien.

« Nadia »
Ton nom à toutes les pages et l’étang en couverture.

« Les cagoulés »
Un polar imaginé à partir de ces gangs qui, à la fin des années 90, venaient de la grande métropole voisine pour casser des entrepôts. La nuit, lourdement armés, cagoulés, ils écumaient la région dans de grosses cylindrées allemandes.

« Langue d’os »
Lors de son premier discours, le nouveau maire choisit de nommer tous les grands anciens célèbres de la commune. Dans le cimetière des tombes s’ouvrent, des caveaux grincent, les morts se lèvent pour répondre à l’appel de leur nom. Panique.

« Cette femme »
Elle marche vers la tour, ses sacs de provisions traînent au sol. Elle avance, regard fixe, vide. Elle passe sans me reconnaître. Raconter ? Pourquoi ?

« Titre à définir »
L’érudit local, mandaté par la mairie, raconte l’histoire de la commune. L’Antiquité, forcément romaine ; le Moyen Âge : religieux, paysan et long ; le XIXe : révolutionnaire et industrieux ; le XXe : sombre, sanglant et en crise ; l’avenir : technologique et de pointe.

« Soulignés »
Le livre écrit par un auteur en résidence : l’accumulation des passages soulignés par les lecteurs dans les ouvrages des rayons romans et poésie de la médiathèque municipale. Le protocole sera reproduit dans plusieurs villes.

proposition n° 39

Revenir dans la ville pour revoir, pour passer dans leurs lieux. Il a commencé par les bords maintenant, il est au centre. Quand il s’est rapproché, ses tripes se sont contractées maintenant, elles sont vrillées. Il se tient là, devant la palissade. Il pourrait entrer, jouer au chat et à la souris avec le vigile et son chien. Il connaît le chemin les yeux fermés, retrouverait la chambre sans problème. Les meubles et les murs saumons, cette déchirure dans le papier peint au-dessus du lit, les marques laissées aux pieds du placard et du petit bureau, le lino poinçonné aussi. Bientôt, tout aura disparu ; personnel, matériel, patients et nom déjà transférés en périphérie. Ne restent que les vieux murs vides promis à démolition rapide avant d’être recouverts par un vaste projet immobilier. Effacés de la ville mais jamais du souvenir. Toujours ce trou qu’il sentira en lui quand il passera dans le coin. Il grandit dans lui ce trou alors, il ne reste pas trop, ne fait que passer là où Elle lui fut arrachée.

proposition n° 40

Il se souvient l’avoir toujours vue cette tour, le repère qu’on était qu’à quelques encablures de la ville. Que tu arrives ou partes par l’Ouest, par l’ancienne nationale ou par le train, elle te regardait passer depuis le milieu d’un de ces vastes champs de maïs où on l’avait plantée. Il sait aujourd’hui que cette tour de béton couleur automne abritait un transformateur haute tension. Au sommet, sous son toit plat, on pouvait voir les isolateurs en porcelaine et les ouvertures pour l’entrée et la sortie des câbles. De l’autre côté devait se trouver une porte de fer avec ce panneau de danger où une silhouette sombre tombe foudroyée. Surtout, la face qu’on voyait depuis la route ou le train avait été peinte en blanc puis, on y avait tracé un énorme point d’interrogation rouge vif. Même si elle n’est plus là la tour, depuis le souvenir, il interroge toujours autant ce ?

proposition n° 41

Seule au milieu du grand parc, ses lourds volets de fer clos, ceux du rez—de—chaussée murés par des parpaings, cette vieille et grande maison bourgeoise grise de trois étages [1]. Un peu plus loin, cette autre maison de maître devenue commissariat de police [2]. Le pont de l’autoroute, limite aérienne centre/banlieue [3]. De ceux qui filent au-dessus on ne voit rien, mais on entend [4] la succion de leurs pneus sur l’asphalte et le sifflement des cargaisons [5]. Les petits cabanons branlants des jardins ouvriers alignés en haut de la digue avec ces gros bidons industriels en plastique bleu vif pour récupérer la pluie [6]. Les sept ou huit bennes de la déchetterie, une rampe d’accès les surplombe [7]. À côté l’incinérateur pour toutes les communes du coin [8].

proposition n° 42

Entre la 26 et la 27.

Dans la lumière de juillet, dix ans plus tard, cette ville, il la quittera sans eux, avec un ami, pour sa première fois à Paris. Deux étudiants provinciaux en vacances pour moins d’une petite semaine. Ces trois quatre jours, marqueront, décisifs. La première fois aussi dans ces nouvelles rames oranges. Chaque fois, il le refait ce voyage.

Entre la 27 et la 28.

Après la grande gare, l’enfoncée dans le métro. Là, dans les moments d’attente, les silhouettes vont prendre visages. D’abord sur le quai. Guetter ces frottements métalliques qui annoncent la prochaine rame quand elle attaque les rails en courbe. S’occuper le regard avec les autres sur le quai d’en face. Quelle probabilité de les rencontrer à nouveau ? Et si là, en face, l’Amour d’une vie ? Trop tard. Le fracas de la rame.

Entre la 31 et la 32.

L’autre, depuis son comptoir, il disait qu’ils mettraient un peu plus de temps pour monter au ciel nos morts puisque les arbres, la mairie les avait étêtés. Tu lui as répondu que nos morts, ils avaient toujours les oiseaux. Un autre a commencé à parler des asticots. Tu es rentré.

proposition n° 43

Surtout le centre. Dans les textes on est resté dans la banlieue et sur les marges de la petite ville. Le centre de la petite ville donc. Rien écrit sur lui et ses habitants. Par contre, Paris comme centre évoqué à distance, une place centrale dans la mythologie et le souvenir personnel. Ce sentiment de l’absence du centre, venu vers la proposition 30. Le centre donc, c’est surtout une rue piétonne pavée avec de part et d’autre des commerces de bouche, des boutiques de vêtements, de chaussures, des magasins spécialisés jeux vidéos, bagages, cigarettes électroniques, téléphones, parfums. Une maison de la presse aussi. Nombreux aujourd’hui servent de relais pour les colis des achats internet. Cette rue arpentée par les familles les tristes samedis après-midis. La voiture garée, tout au bout, dans le parking souterrain. Cette rue avec ces grandes chaînes de boutiques et ses passants, on pourrait la dérouler dans bien des centre-villes. En faire la liste de ces enseignes standardisées : Cache-Cache, Jules, Pimkie, Okaïdi-Obaïdi, Yves Rocher, SFR, Éram, Etam, Nocibé, Camaïeu, Kookaï, Promod. On les trouve aussi dans les centres commerciaux, ceux des centres, et ceux des périphéries. Un rêve de marxiste le nom de cette rue : rue de la liberté. « Circulez y a rien à voir », ni à faire non plus. Écrire cette béance du petit centre-ville ? Dépecée en fragments, elle commence à s’éloigner ma ville où je suis revenu cet été. Du mal à les retenir ces bouts de ville. Les laisser dériver, disparaître et se diluer dans l’oubli.

Tiens, venue un peu tard, cette contrainte qu’on aurait pu se fixer de mettre un bout de parking dans chacun des textes.

Et écrire aussi cette impression d’une ville qui flotte au présent et sur la fine couche de son passé industriel. Cette ville où sont perdues les légendes des lieux d’avant la révolution des machines, les lieux magiques. Qui les connaît encore ? Les réinventer à partir du mystère des noms : la fontaine aux loups, la rive aux fous.

On écrirait aussi, pour finir, ce gosse solitaire qui construit une ville géante avec ce qu’il récupère, détourne autour de lui : vieilles boîtes à chaussure, emballages usagés, rouleaux vides de papiers toilettes. Sa ville, elle s’animerait quand il se raconterait des histoires en jouant avec de petits personnages. Sa ville, elle se développerait, elle envahirait la chambre, elle déborderait dans l’appartement. Sa ville, un jour elle l’avalerait, le gosse.

proposition n° 44

Souvent une image qui fait signe dans un livre. Juste une petite phrase ou même un ou deux mots qui claquent et l’imagination ou le souvenir aussitôt d’embrayer. Cette ville, on y a grandi. Ce signe, pourtant monumental, on y est passé devant, indifférent. On le trouvait froid. Là, il a surgi à la lecture. La forme du texte a sans doute aussi aidé à l’imposer. Solidement fiché dans le sol, élancé et pointu, on se demande si ce n’est pas lui qui, l’hiver, tenait agrippé au-dessus des toits de la ville cette couche grise et dense des nuages qui nous cachait le soleil et plombait nos rêves d’ado.

Depuis que tu as lu que tu pourrais y manger du vent, elle t’appelle cette petite ville. Tu prendrais un nouveau départ vers son nord, tu brûlerais les ponts vers elle. Tu la rejoindrais par le train avec juste un de ces gros sacs en toile à l’épaule, comme un matelot. Elle serait ton terminus. Là-bas, tout à la fin du monde, tout serait simple. En plus du vent, elle t’offrirait bien une chambre à louer chez l’habitant et un petit boulot alimentaire aussi. Le froid, le sombre, les ruines, le brouillard, la pluie et le vent, ils effaceraient les traces de ta fuite. Tu peux toujours rêver, tu es un lâche.

Cette voix qui dit, qui crie sa peur quand elle se sent observée depuis un de ces petits recoins sombres et crasseux qui grouillent dans nos villes. Comme si là se terraient, à l’affût, prêtes à bondir, nos peurs. Ou plutôt ce noir, comme un miroir qui nous les renverrait pleine face nos peurs. Alors ne pas trop aller y voir, ne pas trop y traîner dans ce noir de nos villes, dans leurs entrailles, dans leurs ruelles sordides ou sur leurs dépotoirs. Sinon les angoisses poisseuses, elles vont te rattraper et tu auras beau détaler, tu auras du mal à les semer. Alors, ne faire que passer, de ville en ville, avec son bout de vie à soi.



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1ère mise en ligne 12 juillet 2018 et dernière modification le 13 septembre 2018.
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[1de ces anciens habitants —propriétaires et domestiques—, ils en auraient fait quoi nos écrivains naturalistes ?

[2le commissaire de l’époque, si loin des héros de polars, ressemblait à un moine en civil : grand, maigre, petites lunettes cerclées de fer, presque chauve, vêtu de longs chandails gris, de pantalons de velours clairs et, hiver comme été, les pieds nus dans des sandales de cuir. Toujours très poli et courtois avec ses interlocuteurs, même dans les situations de crise

[3Ce jour de janvier où, à cause de la grosse neige, un 38 tonnes a dérapé. Le tracteur a valdingué par—dessus le parapet tandis que la remorque restait couchée sur l’autoroute. Toute circulation bloquée alors pour quelques heures avec cabine qui pendouillait sur le centre—ville.

[4malgré un mur antibruit fait de triangles de verre encastrés dans de grosses tubulures métalliques oranges

[5Ils en voient quoi de la ville ceux qui passent là—haut ? Les derniers étages des tours HLM ? La toiture des usines ? Les premiers pavillons des lotissements ? Ils pensent quoi en lisant le panneau indicateur de la sortie avec le nom de la ville ? Peut-être l’équipe de rugby ?

[6Celui de Mr Pinto, présent tous les jours et avec la famille le dimanche pour un repas. Toujours à partager ses légumes et ses fleurs avec qui s’arrêtent discuter un peu

[7Cette performance d’un artiste venu s’approprier les déchets par la peinture ou par assemblages, le film de tout cela en ligne mais juste une semaine, quand les bennes ont été évacuées le film a disparu.

[8elles envoient leurs ordures par camion, que d’autres camions leur ramèneront sous forme de mâchefer pour combler les creux des chemins