Simone Wambeke | Frôler sa vie

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Elle y a vécu quinze ans, de 1945 à 1960. Elle freine très fort. Elle n’a pas envie du tout de frôler sa vie à ce moment là. Mais il semble que ça devienne nécessaire à soixante-dix-sept ans. La veille, elle a discuté avec sa belle-fille qui dit : « Comment j’ai pu vivre vingt ans, comme ça, sans me poser de questions, à me marier, avoir quatre enfants ? »Elle reçoit très fort ces mots, exactement ce qu’elle a fait elle-même de 1960 à 2008, sans y penser plus que cela, sans analyse. Donc 15 ans dans sa vie ont donné des années entières à vivre sous cloche.

Les parents ont eu de la chance, un grand appartement, dans un centre ville très tranquille, à la sortie de la guerre.

Elle ne veut pas faire ce retour. Là, devant ce rez-de-chaussée, une envie de repartir en courant. Cette ville qu’une bibliothécaire appellera en 2018, un petit Berlin, plein d’inventions,de centre-ville déplacés, d’associations, elle ne l’a pas vue. Elle n’a jamais senti une ambiance, une couleur, elle voit tout gris depuis toujours Rien, il n’y a rien. Et c’est pourtant pour cela qu’elle veut y retourner : tout n’était pas rien, tout n’était pas noir et blanc. Un gros cafard la surprend.

proposition n° 2

Non, ce n’est pas çà. Tout n’est pas noir, impossible.Difficile de débroussailler, elle est où, là ? Revenir mais où ? Elle suit sans y penser le chemin, si court, qui va à l’école. Elle entre.

Ha ! C’est cela, l’école. Elle est à sa place, à son petit bureau ciré. La perfection. Un petit carnet bleu, elle écrit. C’est tout simple. Tout disparaît : les copines, la maîtresse. Le temps qu’il fait ?Quelle importance. Rien ne la distrait. Elle sait. Combien de minutes, d’heures ? Ça ne compte pas. Bien sûr, là, il n’y a pas les parents, les frères et les sœurs. Elle est seule face à son carnet.

Que s’est-il passé, là, qu’elle a perdu depuis ? Elle cherchait quoi ? Elle ne cherchait pas, c’était une évidence. Tout ce qui faisait sa vie de tous les jours, les actes répétitifs, l’ennui, n’existent plus.

Une paix énorme l’envahit. Elle découvre en l’écrivant que ce moment, cet endroit sont fondateurs. Toute sa vie tient dans cette classe. Pas la maîtresse, pas les autres filles, même pas les fenêtres. Elle est en dedans d’elle, complètement.

proposition n° 3

Très vite, elle est sortie sur le trottoir. Le petit carnet bleu dans la poche, pas dans le cartable. Elle attend. Derrière elle, l’école est close sur elle-même. La « dame de la cuisine » vient de fermer la grande porte.Les demies-pensionnaires sont déjà installées dans le réfectoire.Plus personne dans la grande-cour. A la fenêtre du premier étage,la directrice regarde, surveille, par moments plutôt perdue dans ses pensées.

L’effervescence a laissé place à un grand silence. L’habitude est prise depuis longtemps. Sur sa droite, c’est le contraire : La place du marché est juste au bout de la rue, un peu loin tout de même. L’animation est grande, Des mamans avec leurs bébés finissent leurs courses. Les vélos bien chargés rentrent sous les portes cochères. Quelqu’un sort du bureau de tabac avec un petit paquet de gris et le journal. Une ou deux dames en tailleurs et talons hauts sont vraiment habillées comme pour une sortie. Le plus souvent, les femmes sont « en cheveux », comme à la maison. Ce n’est pas un quartier où on fait des chichis, quoique certains messieurs soient sur leur trente-et-un.

proposition n° 4

Elle prend de la hauteur, pas trop. Du silence et du bruit. Comme s’il ne se passait rien. Du bruit, mais effacé, juste une trace de bruit comme si c’était vide . Un pas résonne la nuit, des talons hauts touc,touc,touc. Et du silence surtout comme une poisse. Un bloc avec un toit de tuiles. Le même que celui d’à coté. Du gris, du terne. Un peu de vert quand même juste à coté des toits. La rondeur des arbres, reposante. L’immeuble est en carré. De chaque coté, ces rues qu’elle n’a jamais prises, l’une toute ordinaire, l’autre très très longue ,sept kilomètres, toute droite du Nord au Sud. Comme une boussole qu’elle n’a pas, n’a jamais eue, au propre comme au figuré. On peut voir des collines, sept ? enfin je ne vois pas, mais la ville moutonne. Une ville qui grandit. En ceintures, d’immenses immeubles blancs de six, sept,huit étages.

proposition n° 5

De l’appartement à l’école, tout près. La bande pour traverser la rue. Les petites filles deux par deux, menées par une grande. A la pharmacie, petit boite jaune de réglisse Zan, 20 centimes d’anciens francs. A coté, le petit pain du matin uniquement le matin à cause de la messe, il faut être à jeun. Le bar, immuable toujours. Ne pas trop regarder des fois que. Ne pas du tout regarder les petits garçons en face, drôle et bouillonnants. Une tellement grande envie de traverser la rue. La grande écharpe rouge d’un grand de première, et le garçon qui va avec. La première 2 CV de l’oncle devant la porte. En sort une famille gaie, rieuse. Le père claudique, il a eu la polyo enfant. Ingénieur "fait maison" chez Michelin. La mère joue du violon dans un orchestre de Clermont-Ferrand. Leur fille fait de la danse. Des essais nombreux, peu fructueux, de faire le grand écart. Les chaussons roses à pointe en bois. LBL sur la porte écrit sur une toute petite plaque en émail au dessus du loquet. Traduction paternelle, « Le Locataire Bien Logé fermera la porte ». La dame du troisième étage croisée dans l’entrée. Elle me parle ! Elle me parle ! Comment va l’école ? Que faites vous aujourd’hui ? Allez petite. Seul échange répertorié à ce jour avec une voisine. Au coin de la rue, chez le coiffeur, une élève de la même école prépare maintenant le CAP. Elle joue du piano.La cours de récré spéciale pluie, grande pièce entourée de bancs. Au milieu, une seule fois, un piano à queue. Elle joue. Premier spectacle vivant. L’acoustique est merveilleuse...

proposition n° 6

Enfance et adolescence avec les saints. Si j’osais, « La pesanteur et la grâce ».

L’école est importante, alors papa met les trois sœurs chez les sœurs.Mes frères chez les frères. Ce sera donc la Sainte-Famille, tout à coté de l’église st-Roch sans parler de tous les saints des litanies. Et le pire est dentrer à fond soi-même dans cet embrigadement. Il y aura les prières la messe les retraites, les petits carnets où on marque ses péchés. Cela est très favorable à l’introspection et à la ratiocination, surtout si le tempérament y est enclin. On se confesse chez l’abbé Dornat, haute figure parmi les prêtres de Saint-Etienne. Il organise chaque année un concours sur la résistance, je crois.

Pour confirmer notre croyance, pardon notre foi, on va à la Grand-Eglise le dimanche pour la grand-messe. Alors là, un orgue mémorable joue avec emphase la musique de Bach. A nos jeunes oreilles c’est très beau.

De très bon cœur, on ira au patronage comme cheftaine, non ce mot est pour les scouts et guides de France. Il faudrait déjà habiter dans les beaux quartiers. On n’a pas d’appellation spéciale. Les jeudi après-midi, on emmène quinze garçons ,tout vivants, géniaux , inventer des jeux de piste à La Cotonne. Passé le cimetière, il y a encore des arbres des prés. On aime beaucoup. Le prêtre qui s’en occupe est génialement concerné. On finira l’après-midi par une séance de cinéma dans la salle où on a goûté.Le film est projeté sur un drap. C’est extra.

Cela, c’est avant de partir sauver les enfants noirs en Afrique. On y croit vraiment. Et oui, on apprendra plus tard que ces enfants, il faudrait les sauver de nos pillages et exactions.

La Sainte-Famille ne va que jusqu’en première, on ira ensuite au Lycée Simone Weil, miracle, non, trop catholique ce mot, vertige. D’abord, grosse défaite. On était dans les cinq meilleures élèves de la classe. D’un seul coup on se retrouve 25ème sur 30. Le niveau est tellement plus haut. Simone Weil, vous vous rendez compte, au moment où on découvre la philo, les usines, le monde du travail. Le moment où on va nu-pied dans ses chaussures l’hiver , très froid en 1956, pour partager. Où on se prive de trop manger pour être avec, un tout petit peu ces déportés en camps d’extermination. C’est prodigieux. Vous vous rendez-compte, la prof de philo nous propose de venir échanger chez elle, oui, chez elle. Ce jour-là, on se sentira très petite, à coté des autres, car on ne sait pas parler.

On connaîtra très peu les quartiers, mais on en parle. Aujourd’hui, sur internet on peut lire les mails d’une jeune femme, militante. Elle travaille à Beaubrun-Tarentaize. Elle dit « Au milieu des difficultés de plus en plus importantes, les familles populaires produisent un énorme travail quotidien » et puis « Nous cherchons à transformer ce qui est inacceptable » Cela fait un grand écho avec ce qu’on entendait en 1950 : des gens du P.C. Ou de la JOC organisaient des achats groupés. On montait des pièces de théatre dans les quartiers, le soir après le travail. Et oui, de nouveau, les gens ont du mal, beaucoup de mal. Mais ils bougent de plus en plus.

Tous ces quartiers, on en a beaucoup entendu parler sans les connaître. La Métare, Montreynaud, La Cotonne, Tarentaize, Tardy. On en discute en famille. Des cousins y habitent. Peut-être tout ce qui se passe là a préparé notre adhésion complète à tout ce que dit Monique Pinçon-Charlot, sociologue, écrivaine, née à Saint-Etienne en 1945.

proposition n° 7

C’est si loin. C’était donc où ? Elle longe la rue, passe et repasse. Tout le long, les volets sont fermés au rez-de-chaussée. L’année dernière aussi, ils l’étaient, il y a trois ans aussi.. Elle veut repartir. Mais non. Elle s’arrête tout près de la maison de Monsieur Bonche. Elle s’en souvient, il travaillait à La Tribune, le quotidien. Un homme important à nos yeux de ce temps. Il est juste en face le petit immeuble de quatre étages plus les chambres sous les toits. Celui-là n’a pas été démoli. Elle aurait voulu pourtant , et trouver à la place un pré, où il ne se soit rien passé, jamais. Peut-être c’est cela qui la dérange, il ne s’est rien passé en fait. C’est un non-lieu. Elle veut insister, c’est important. A la fin de sa vie elle veut réunir tout. Elle veut peut-être refabriquer ce qui a manqué, reconstituer ce rien ressenti très fort dans le ventre. Alors, elle ferme les yeux, et dans son rêve re-ouvre la porte.Le couloir traversait l’appartement en angles droits. Des cachettes partout. Elle entend très feutrés les cris des frères et soeurs qui se font peur dans les recoins et leurs rires quand ils se tamponnent. Elle arrive vers la grande salle "de devant" dans un sommeil un peu lourd. C’est là que pépé nous criait "Tu veux une ficelle ?" pour quoi faire ? "Pour attacher ton sifflet". Ah ! oui, c’est vrai, on aimait ça siffler à la maison. Lui, non. La pièce est très grande, avec une alcôve. C’est là devant la cheminée que Suzanne nous montrait comment faire le grand écart. Pour ne parler que des meubles, ils ont souvent changé de place dans cette maison. Et les petits bureaux où on faisait les devoirs de même. Ce n’est pas grave. Non, rien n’était grave. Rien ne dépasse rien dans son demi-rêve.

proposition n° 8

Ce 14 août 1949 à minuit moins trois minutes. Elle se rappelle de l’heure si exactement parce que ce jour là, elle n’arrive pas à s’endormir. Elle pense, tourne et se retourne dans le lit. La famille de Clermont-Ferrand est venue. Aux informations, tous ont écouté, on parle de Pacte Atlantique qui crée une alliance militaire entre onze pays occidentaux, l’Otan. Elle ne comprend pas tout,loin de là. Mais ça la tracasse. Sa chambre est à l’ouest, la pluie est arrivée de là, sans prévenir. Elle pense mieux avec la pluie qu’elle entend sans la voir, les volets gris sont fermés. L’oncle n’est pas fermé lui. Il rit, il a un accent rocailleux comme s’il goûtait les mots. Il est étonnamment vivant.

Ce 14 août 1951 à minuit moins trois minutes. C’est la nuit et elle est restée à la fenêtre de la pièce de devant. Les autres dorment. Elle aime ce moment suspendu entre le jour même et le lendemain. La pluie fine commence à tomber. Encore ces bruits de réarmement, la guerre froide, la Corée : Ça existe une guerre froide ? On ne lui a pas expliqué. Monsieur Bonche vient d’arriver. Il rentre sa voiture au garage. Il n’a pas de parapluie, ça n’a pas l’air de le gêner. À quoi pense-t-il et qui retrouve-t-il chez lui ? Elle ne sait pas, sa femme serait malade. Une veilleuse s’allume à l’étage, elle sera vite éteinte. Il n’y aura pas d’autres promeneurs. Elle fixe les petites gouttes d’eau qui rebondissent sur le trottoir.

Ce 14 août 1955 à minuit moins trois minutes. Elle a juste quinze ans, à la minute près. Elle a eu le temps d’entendre aux infos : Il va y avoir une conférence sur l’utilisation pacifique de l’énergie atomique. Exceptionnellement elle est dehors, place Albert Thomas avec ses parents et ses frères et sœurs. La vogue s’est installée dans l’après-midi. Elle est à part, dans son monde. La pluie, dommage, est belle parce qu’elle retient les couleurs des manèges, des phares de voiture, rouge, verte violette. Elle regarde tout là-haut dans le ciel et suit des yeux ces petites traînes transparentes, irisées. Les gens, la musique, les autos tamponneuses, tout tournoie. Entourée de tous ces gens, sans pour autant leur parler, elle se sent bien. La place, qu’elle connaît si bien, est illuminée et la pluie est si fraîche. « C’est beau une ville la nuit ».

proposition n° 9

Bande son détériorée.

Un avion vrombit sourdement et très fort. Longtemps. Il vrombira tout le temps, jusqu’à la fin, silencieuse ou pas. Ceux qui restent le raconteront. Il est lancinant, pesant. Ne s’arrêtera jamais. Il couvrira tous les autres bruits. Même les Symphonies de Beethoven dont on découvrira toutes les nuances nuit après nuit pendant des années. Tout le temps qu’elle passe en ce lieu, de 3 à 18 ans, on entendra ces disques. Elle depuis son lit, son père à la table de la salle à manger travaillant pour les contributions jusqu’à minuit. On a le temps, après il y aura « Dans les steppes de l’Asie centrale » de Borodine, « La Mohldau » de Smetana, « Les six concertos brandebourgeois » de Bach, « Valse triste » de Sibelius, « Les quatre saisons » de Vivaldi, « Casse-noisette » de tchaïkovski, « Danse hongroise » de Brahms, jamais Mozart, jamais. C’est la faute du jansénisme en cours dans la famille.

Il sera toujours là pendant la récitation des leçons d’un ton assez monotone ou des tables de multiplication plus modulées, on fredonnera la sixième symphonie, la pastorale, pour ne pas trop s’ennuyer. Dans la cour des filles, on joue au ballon prisonnier, on entend tout à coup un ouiiiii strident à chaque point marqué, là, très fort mais intérieurement, on entend « La symphonie du nouveau monde » un brouhaha de discussions de filles en petits cercles un peu fermés et on pense à « Casse- noisette ».
Il couvrira le bruit des feuilles mortes écrasées sous les pieds tout le long du cours Fauriel quand on va aux deux barrages le dimanches. Et le chant appris par les tantes lors de la fête du Sacré-Coeur lorsqu’on monte aux Guizay pour la journée, « Vent frais vent du matin soulevant le sommet des grands pins, joie du vent qui chante allons dans le grand vent » en canon, on adore.

Cet avion, on l’entendra jusqu’à ce jour où on vient de boucler cette bande-son avec bien du mal en écoutant La flûte enchantée de Mozart.

proposition n° 10
1

L’eau de Cologne de sa grand’mère, elle la recherche depuis des années,Une délicate senteur mais éveillante. Verveine peut-être ou plutôt fleur d’oranger, forte en alcool. Celle de son père est plus douceâtre, il la mélange avec de l’eau. Sur la peau, l’effet est fade, une odeur de linge humide, pas encore lavé.

L’odeur de métal du meccano de son frère. Elle aime quand il l’appelle dans sa chambre et lui montre ses agencements. Les vis et les petits écrous sentent le cuivre. Comme ses engrenages. Elle voit et comprend ce qu’elle n’avait pas saisi en cours. Leur complicité enfantine lui revient et lui noue la gorge. Ce frère lui dira il n’y a pas longtemps « Pourtant on s’entendait bien ? »,

Et la bonne odeur des boulets rouges incandescents et des cendres encore tiède. Un gros poêle en cylindre est placé au centre de la maison. Il sent le chaud, une bonne odeur de maison pleine.

2

Un souvenir très fort lui revient. Avec sa sœur, elles dorment dans le même grand lit et cette sœur est énurésique. Sur le matin, elle sent ce toucher humide du drap, même sur sa chemise de nuit. Alors pour ne pas la gêner ou lui faire honte elle ne dit rien et se pousse tout au bord du lit, là où elle trouve du sec.

Le long du chemin de l’école, avec ses doigts elle tâte le grain du ciment rugueux, le métal d’une rampe d’escalier et en arrivant en bas, tourne avec sa paume autour de la boule noire d’une rondeur parfaite. Elle vient toujours vérifier les affiches, elles doivent bien adhérer. Sur le bois, ça va. Sur les murs, elle arrache toujours des petits coins tout abimés. Elle les roule dans ses doigts, ça ne sert à rien, mais avec le papier, elle a toujours eu un contact fort.

Toucher un piano l’a toujours remuée. Timide, elle n’ose pas. Si on l’y invite, elle passe la main sur le couvercle, l’ouvre avec précaution. L’ivoire des touches apparaît. Les touches, comme le mot est bien choisi, une touche par ci, par là, oh la la elle voudrait savoir jouer.

3

Le premier délice qui lui revient, c’est le goûter. Du pain et du chocolat noir. Elle le fait durer le plus possible. Le chocolat fond tout doucement. Le pain qu ’elle est allée chercher le matin vaut tous les gâteaux du monde.

Elle a envie de rire, le plus bizarre c’est l’hostie sur la langue. Elle a été très intriguée pendant longtemps, comment ce peut être le corps du Christ venu pour nous sauver ? Mais puisqu’on le lui a dit. Elle fera durer longtemps cette pastille sans tellement de goût mais que son pouvoir transcende. De la farine et de l’eau comme le pain.

Très vite elle a eu une tête et pas de corps. Elle ne connaissait pas ses émotions, n’a pas su les nommer. C’était confus et obstrué complètement.

proposition n° 11

Nous y allons tous souvent, à notre corps défendant. Dans toutes les villes, et celui-ci est pareil, on entre dans ces mastodontes, plein de bruit et de violence. Non ce ne sont pas des boites de nuit ni des parkings souterrains. Il peut y avoir aussi plein de silence et de tendresse. C’est L’hôpital Nord. Plus jeune, on va y voir des malades mais aussi des couples avec leur nourrisson de quelques heures, des parents proches. Mais ensuite on y va pour soi. Déjà dans le hall d’entrée ceux qui arrivent et ceux qui partent forment une foule bigarrée. Certains sont soulagés de s’en aller, d’autres anxieux d’y venir : ça va ? Tranquille. Un coup de main ? ça va aller.

passez donc devant. Une affiche prévient : « Nous porterons plainte pour toute violence envers le personnel soignant ». on n’a jamais vu rien de tel, mais on sait, cela arrive de plus en plus souvent. On y entre anonyme, parmi tant de gens, et du coup on se sent plus proche d’eux. Les langues se délient , on échange aisément, plus en confiance. On ne peut plus se mentir.

Peut-être tous ont capté cela, on est sur la crête de la vie et de la mort. Sur la gauche on bascule et hop !

proposition n° 12

Son petit-fils de revingt-quat ans, revenant de Taïwan avant de repartir au Canada, lui fait connaître un restaurant très sympathique dans une rue de Saint-Etienne qui s’appelait avant « Rue des réhabilités de Vingré ». Ils étaient six, fusillés pour l’exemple sur ordre d’un général, crétin fini, « Pour aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance » en décembre 1914. Ils seront réhabilités en janvier 1921. Cette rue s’appelle maintenant rue des martyrs de Vingré. Déjà en 1955 ses parents lui ont recommandé de ne jamais y aller, sans explication. Elle apprendra un peu plus tard que c’est une des rues où les prostituées sont nombreuses. On circule beaucoup ici. Avec l’air innocent de celui qui passe par hasard, un peu plus scrutateur à mesure que la nuit avance... On repart dans l’autre sens, oui, là, on va rentrer. On repartira plus tard d’un pas plus assuré. Soulagé en quelque sorte. Ce jour-là, avec son petit-fils, changement complet. Beaucoup de bars, restaurants avec de toutes petites terrasses, la rue est piétonne maintenant, très animée, on y croise des anglais, des allemands se promenant, tranquilles. Tous les deux s’assoient et déjà sont servis. Moment suspendu dont elle se souviendra toujours. Elle appréhendait de se promener seule avec son grand-petit-fils, on va parler de quoi, et s’il y avait trop de silences, et s’il allait s’embêter. Pas du tout, Ils ont même piqué des fou-rires, ils étaient bien. Depuis, elle porte en elle cet instant dans un coin caché où elle seule peut retourner.

proposition n° 13

En attendant Paulo.

Un banc au milieu. Pas en plein milieu quand même, domaine des voitures, cars camions. Un peu au milieu en retrait. C’est jeudi. Au-dessus de la tête, le ciel à 360°. Sur la gauche, la rue qui monte à l’IUFM, enfin avant, plus d’IUFM maintenant. Un trolley passe. Une dame inspecte la semelle de sa chaussure, puis repart, tranquille. Un peu plus à gauche, celle qui va vers la ZI. Une, deux, cinq voitures, un, deux, cinq trolleys. Les piétons se dépêchent. Un monsieur s’arrête. Il inspecte les deux semelles de ses chaussures, puis repart, pressé. Les enfants vont tout de travers, n’importe où. Sur la droite de la première rue, une sortie d’autoroute. Le feu est vert. Un trolley, deux voitures, un camion, ça ne s’arrête pas. Les piétons ont feu rouge, un petit tas de gens s’accumulent. Ils ne regardent pas leurs chaussures,ils sont obnubilés par le petit feu en face. Il va devenir vert. Alors, ça vient. Voilà . C’est venu. Alors sur la droite de la sortie d’autoroute une entrée d’autoroute se met à démarrer en trombe. Deux trolleys, une voiture, un camion, et puis encore encore, ça ne finit pas. Les piétons ne regardent plus leurs semelles mais le feu en face. Ils sont comme au départ d’un starting block, 1,2,3 et hop. Ils passent devant la station service, bien placée, le carrefour est grand. Six rues ou avenues y convergent. Le gérant est à son affaire, les clients se servent eux-mêmes ou attendent d’être servis. Ah mais non, ce n’est pas le gérant, aujourd’hui, il n’est pas là. Le jeudi il arrive plus tard. Sur la droite encore, une cinquième avenue part vers des grandes barres peut-être, ou des tours ou quelques jardins, on y voit du vert et des murets. On entend surtout un, deux trolleys, quinze voitures, deux camions. Sur le trottoir de droite, une jeune fille s’arrête, inspecte ses chaussures puis repart. Ce tour se termine par une dernière avenue. Elle part vers la gare, plus loin, bien plus loin. Le feu est vert pour les voiture, trolleys, cars et camions. Ils passent à toute vitesse, enfin, un peu plus que 50 km à l’heure, il ne faut pas exagérer non plus. Sur le trottoir, une vieille dame accroché à un vieux monsieur, regarde ses semelles avec circonspection.

Tiens, Paulo arrive, c’est lui qu’on attendait depuis ce matin. Mais il faut rentrer. On reviendra demain, au même endroit, en attendant Paulo.

proposition n° 14

Tranquille, son pas. Reposée, sa tête. Attentifs ses yeux. De loin, une harmonie complète. De plus près, une présence intérieure. Elle a du beaucoup travailler parce que son dos est un peu voûté, ses jambes enflées, ses mains actives en permanence. Un geste rageur pour frotter ses chaussures sur le trottoir, l’homme est pressé, toujours pressé sans doute.Il ne regarde rien autour de lui, entièrement fermé dans sa tête.Il marche vite et a un air décidé. Ses yeux sont rentrés dans leurs orbites. Il mordille ses lèvres, il pense. L’enfant a dix ans. Il est très mince. Il a traversé un peu vite devant le trolley, il s’est fait peur. Mais déjà, il est sur un petit muret, fanfaron devant les autres. Il va vite, un peu trop, saute sur le trottoir, tire un coup dans le ballon arrivé vers ses pieds,se retourne, agite les bras.Son visage est très mobile, ses yeux remarquent tout. Un zèbre. Une des deux jeunes filles, là, sur le trottoir, traîne, repart, s’arrête. Toute jeune elle est marquée par la vie. Son corps est maigre et anguleux. Elle regarde son amie, interrogative, mais vite détourne les yeux. Son visage est tranchant, son front martelé, irrégulier, fuyant. Elle ne va nulle part. Sur la sixième avenue, la vieille dame paraît usée. Elle boite, son déhanchement est très prononcé. De plus, elle est très grosse. Elle fatigue. Elle s’arrête, fait arrêter aussi son compagnon, et d’un geste tellement tendre, elle ajuste son veston et lui prend la main. Ils repartent.

proposition n° 15

Je venais juste de ranger un peu sa veste et de lui donner la main quand je l’ai aperçue, cette dame avec une robe rouge toute fluide et des boucles d’oreille assorties,mais que fait-elle, elle attend sans bouger, alors je regarde son visage plutôt triste, immobile, ses yeux sont éteints, insondables : j’aime bien regarder les gens et dans les yeux même, ça montre si on peut parler un peu, s’ils sont abordables, et juste à ce moment nos regards se croisent et un léger sourire arrive tout doucement, alors j’ose : ça va madame -mmm- je m’arrête et pose mon sac par terre, lui pose doucement la main sur le bras et lui dit « Hé oui,pas trop hein ? Vous savez il y a des bons et des mauvais moments, et des fois, c’est un mal pour un bien, je suis vieille et l’ai vérifié souvent » et voilà qu’elle me répond : Vous avez sans doute raison, mais là, je ne peux plus avancer, c’est trop et en même temps elle se détourne, ce n’est pas mon genre d’importuner les autres alors je la regarde s’en aller d’un pas décidé mais je le sens bien, c’est pour tromper son monde, elle donne l’impression de quelqu’un complètement dévasté.

proposition n° 16

Je vais faire mes courses le matin, avant la chaleur. Le lendemain, elle était là aussi. Elle attend quelqu’un peut-être. Oh ! j’ai mal aux jambes. Je m’assieds un moment sur le muret et lui fais un petit signe. Viens, ce n’est pas difficile, viens donc. C’est bruyant là. Tu vois, excusez-moi, je peux tutoyer ? j’ai l’habitude depuis toujours. Elle veut. Je disais tu vois, toute ma vie j’ai habité là et j’ai 92 ans. Des moments le temps dure, il ne se passe rien. Et puis quand même, tu vois cette rue, il n’y a plus qu’une maison que j’ai toujours vue. Tout le reste a changé. Là, tu vois la banque, avant c’était une magasin de cycles. En face, c’était une boulangerie, ils en ont fait un appartement. Tu te rappelles la famille Vernet ? Non, tu étais trop jeune. C’est eux qui habitent là. Avant ils vivaient à Lapte, et le soir, ils ont voulu faire comme d’habitude, sortir deux chaises sur le trottoir, les voisins arrivaient, on épluchait les haricots. Mais ici, c’est juste pas possible. On lui a vite fait comprendre que ça ne se faisait pas en ville. Et la roue tourne, tu as vu en ce moment, les turcs ou les kosovars ils refont ça, de sortir les chaises le soir. C’est gai, on discute. Je l’aime bien ce quartier. Mon homme n’est pas là ce matin, il a été pris de fatigue. C’est qu’il a travaillé dur et longtemps. Mais tu vois, on est encore là et heureux d’y être.

proposition n° 17

Les murs de parpaing ou de fils barbelés s’élèvent partout dans le monde.

A la maison, depuis toujours le verrou est fermé à 18h15, l’école dure jusqu’à 18h. On ne sort pas, on ne voit pas dehors ce qui se passe. Il n’y aura jamais de copines chez nous le jeudi. On est encore...pas fermés, ce n’est pas dit, mais on ne peut pas sortir et c’est intégré depuis longtemps.

« C’est pas possible d’être si bête ». Le motif, je le connais, mais pas besoin de développer. J’ai 15 ans et j’entends encore ces mots à 77 ans. C’est mon père qui me dit ça. Un incroyable mur intérieur grandit à toute vitesse.

Tout près, au lycée Simone Weil. A 17 ans, vacances de Pâques, lire Emmanuel Mounier « Le personnalisme » collection que sais-je PUF N°395 de 1950. Faire un compte-rendu. Premier livre que je prends le temps, avec bonheur, de découvrir. Le professeur rend les devoirs, « Gros travail de compréhension du texte » et une mauvaise note. « Il faut mûrir un peu ». Ce sera tout.

Les murs s’élèvent de partout.

proposition n° 18

Elle fixe oui, elle fixe quoi
Elle fixe les petites gouttes toutes mouillées.
Toutes mouillées qui rebondissent les gouttes.
Elle fixe et rebondit. Elle rebondit, pas les gouttes.
Elle fixe le trottoir, une petite goutte dans l’oeil.
Gouttes d’eau, gouttes de pluie, l’averse est finie.
L’averse rebondit sur le trottoir.
Le trottoir fixe l’averse qui réfléchit la lune.
Elle fixe l’averse qui réfléchit la lune.
Elle fixe la lune.
Elle fixe trop la lune, le trottoir, les gouttes, tout quoi.
Elle fixe pour ne pas être fixée.
Pour ne pas être fixée par tout le monde.
Elle est fixée dans ses idées, complètement.
Elle fixe son idée dans son idée.
Elle fixe, elle ne rebondit pas.
Elle rebondit tout le temps.
Mais elle fixe le rebond.
Elle fixe tout ce qui rebondit sur le trottoir empli de gouttes d’eau.

proposition n° 19

On vient de refermer la porte cintrée à deux battants en bois blond et poignée en or. Les rues qui nous séparent de l’école sont larges et sentent le vent. On n’a jamais été jusqu’à la mer mais on la voit, elle touche le ciel. La tête devient légère comme l’oiseau siffleur. Et on arrive sur l’esplanade pleine de jeunes étudiants. Ils vont viennent discutent assis sur des murets. Deux jeunes filles sont installées sur un grand livre ouvert, sur des mots, des phrases entières. Elles m’empêchent de tout lire, je ne les dérange pas. J’entre dans l’immense bibliothèque, je ne peux plus la quitter. Elle est presque à ciel ouvert . Pourtant à chaque petite table, une lumière douce prend en elle le lecteur et son livre. Le silence au milieu de tous ces garçons et filles est tout ce qu’elle veut. Le silence et des livres.

proposition n° 20

Aux heures de fermeture, et surtout à partir de minuit où les lumières de la ville sont éteintes, la bibliothèque n’existe plus. Personne pour y entrer ni sortir. Personne ne passe devant .Elle est vivante et morte, les livres pleins de mots et d’histoires sont vivants et morts. Il était facile de partir sur les quanta, ’’La quantique interroge la relation imparfaite entre la réalité et les outils dont on dispose pour en parler’’. Dit avec des connaissances très basique, les choses n’existent que lorsqu’on les regarde. L’observateur a un pouvoir sur l’objet observé. Mais la théorie des quanta est cette branche de la physique concernant les molécules, les atomes, les particules et il est dommage que la mode du développement personnel, de la prise de conscience l’ait trop vite et mal appliqué au monde réel. Fausse route. La bibliothèque existe même si on ne la regarde pas. Les livres sont à l’aise. D’abord, ils sont d’accord avec les étagères,un support solide, bien ferme. C’est énorme quand on a été malmené, feuilleté à la va-vite, reposé puis finalement repris, incessamment. Mais pas toujours d’accord entre eux, Paul Auster voudrait être à coté de Siri Hustvedt, mais A et H sont loin l’un de l’autre. Verlaine voudrait être à coté de Baudelaire et Rimbaud plutôt vers Breton, mais ce n’est pas la même époque. C’est inextricable, un tas de lignes temporelles individuelles et collectives s’entrecroisent. Attention, on repart vers les quanta. Le silence des lieux vient de ce que les livres ont un langage bien à eux, ils n’ont pas besoin de parler, ils ont des mots mais pas de disputes. Une bibliothèque sans ses abonnés, c’est comme une cathédrale silencieuse, c’est comme la musique de John Cage, ’’ 4’33 ’’. un moment de silence pendant un concert. On croit que c’est du silence, mais les livres entendent un vent léger, des gouttes de pluie sur le toit, le bruissement des arbres. Une bibliothèque silencieuse la nuit, c’est comme le pianiste assis, qui n’arrive plus à jouer. Intérieurement, il l’a, la musique. La bibliothèque est pleine de tant de bruissements de vie, de phrases, de rire. Il faut un peu arrêter. Et si on mangeait les enfants ? Et si on mangeait, les enfants ? Une virgule, ce n’est pas rien quand même,. Les virgules, les points d’exclamation, les points sont en place dans les rayons. Mettez un peu de ponctuation dans votre existence.

proposition n° 21

Sur l’écran allumé, le petit renard arrondi, orange et bleu de Firefox. Plein de petits papiers sur le bureau : Envoyer courrier APA, « heureux les fêlés », juillet : 32h , un mot de passe. Le crayon de bois fiché dans un trou sur une boule en bois, le nez de Pinocchio. Une enceinte beige sale au look des années 70. Sur le cadre de l’écran, comme un serpent géométrique avec un oeil rectangulaire vert très brillant. De petits cailloux au fond d’un vase carré en verre épais. Pas des cailloux, des boules d’argile. Par la fenêtre ouverte, un sapin laisse juste un petit triangle de ciel. Des oiseaux, beaucoup d’oiseaux.Sur le bureau, la photo d’un homme, juste la tête. Il a une casquette, des lunettes fumées. Des yeux très bons. A coté, une autre photo, d’un homme, juste la tête. Il a des lunettes, des yeux rieurs. Derrière lui, un catalpa, arbre à forme oblongue dans l’autre sens que celui habituel. Au mur, une photo de la maison : la fenêtre du milieu, à l’étage, est celle ouverte sur le sapin. A coté, un dessin au crayon, d’une maison en trois parties, pleine de fenêtres. Un tiroir resté ouvert avec un grand fouillis : sur un petit carton, trois petits cœurs, un rouge, un rose et un blanc, c’est le blister d’une clé USB. Les cœurs sont entourés de petits carrés comme ceux d’une photo dont on voit trop les pixels.

proposition n° 22

La lune par la fenêtre, une fenêtre très haute, et le rayon de lune sur le lit. Une tranche de pain de seigle foncée et une barre de chocolat sur une petite table, recouverte de livres, maths physique, grammaire, géographie. Sur la droite, une grande enveloppe en papier kraft, libellée « Centre National d’ Enseignement par Correspondance. Au milieu, un bout de table dégagé, du bois brut marron, sobre. La chaise paillée. Un petit, très petit bout de parquet ciré, cinquante centimètres sur deux mètres. Le cartable ouvert, plein de livres, cahiers, La boucle en métal du cartable,

proposition n° 23

De la boulangerie du coin. Trois marches et trois squares. Le grand, imposant avec le musée. Deux escaliers se rejoignent sur le perron. Le moyen square très soigné, et le petit square : le gardien va de chaise en chaise, le monument aux morts immense. Cinq rues traversent , en diagonale, en parallèle. La statue égyptienne et le sphinx en fonte. Le tram et son petit tintement prévenant.

Le terminus du tram.Un ciel immense. Une place en triangle. Le marché. Beaucoup d’étals, beaucoup de monde, toujours. Et le bruit du tram, omniprésent. Les voitures klaxonnent. Le brouhaha des gens qui parlent, des bébés qui pleurent ou qui rient.
De la colline. La grande rue. Sept kilomètres, toute droite. Et les sept collines Villeboeuf, La Cotonne, Montmartre, les pères, Montaud, Montreynaud, Le Crêt de Roch. Là, l’école primaire, là, la faculté. Là, le magasin de l’oncle. Et là, tu vois le < Chaudron >et là, la muraille de Chine.La ville entière.

Vue du premier étage d’un immeuble. Plongée directe dans une cour. Quatre bâtiments, en carré, et au milieu, une petite cours en ciment. Elle est partagée en quatre par les deux diagonales inscrites dans le ciment. Et au milieu, une petite bouche d’égout avec ses odeurs. Tout est gris. Plongée dans l’autre sens, un bout de ciel, carré, tout petit. Il n’y a pas de diagonale, pas de bouche d’égout et pas non plus de soleil.

Vue du sous-sol. Les boyaux étroits. Les soutiens en bois. Les wagonnets pleins de charbon. Un mineur . Il a les yeux blancs au milieu d’une tête toute noire. Le cheval harassé tirant à longueur de temps... Noir, sombre, étouffant.

proposition n° 24

Vue du premier étage d’un immeuble. Plongée directe dans une cour

La dernière fois. En bas, tout est moche, tout est gris. Des fenêtres, des fenêtres, encore des fenêtres. Toutes les mêmes, avec les mêmes rideaux. Et personne en vue. La concierge n’est plus là, les volets sont fermés.La petite bouche d’égout, pleine de papiers sales, de bouteilles vides. Plus rien n’y coule. Contre-plongée, un bout de ciel, carré comme la cour, minuscule. Deux traînées de condensation le partagent en quatre.

Soixante ans en arrière. Une cour entourée de quatre immeubles, quel ennui. Pas de bruit, pas de linge aux fenêtres. Personne derrière un rideau entr’ouvert. La symphonie du nouveau monde à fond : « Chut ! Les voisins ! ». Les voisins ? Quels voisins ? La lumière toujours allumée chez la concierge. Petit filet d’eau dans la bouche d’égout. La voisine du 5ème, invisible. Et tout en haut, un petit carré tout bleu, seule couleur.

Soixante-dix ans en arrière. quatre immeubles sur sept étages de cinq fenêtres chacun, cela fait cent quarante fenêtres. Très géométrique. Un peu guindé, mais propre. En bas, ce petit bout de cour avec deux grandes portes cochères. De part et d’autre leur chasse-roue en pierre. Une femme traverse. Fatiguée, habillée de sombre. Regardera ? Non, elle ne se retourne pas. Comme une grande tristesse. En haut, le petit carré de ciel bleu, pour personne.

proposition n° 25

Vivre longtemps dans un lieu sans n’en rien sentir. S’acharner à bien faire et il ne reste presque rien. Ne pas longer tous les jours les rues pour les reparcourir mentalement après. Ne pas avoir accès à ses émotions devant la beauté ou la laideur la tristesse ou la joie la fraîcheur ou le vent. Cette ville a-t-elle donc une existence propre. Celle qui y passe a-t-elle une existence propre. Aimer plus une ville qu’une autre. Ne jamais avoir eu l’idée de saisir l’âme d’une ville puis d’une autre puis d’une autre. Connaître de très près une ville industrieuse. Programmer une recherche par les livres. Parler avec les gens est si difficile. Ne pas savoir aborder. Ne pas savoir commencer. L’autisme pourrait empêcher de voir. L’amour rend aveugle ou muet ou les deux. Penser à tout cela seulement à 77 ans n’empêcherait pas de continuer ses recherches. Qu’a-t-elle pu apprendre à ses enfants vu son indigence de connaissances et de curiosité.

proposition n° 26

Premières vacances, vers douze ans, huit jours à la campagne. Et la hâte de rentrer pour ressentir une protection. Première sensation de redécouvrir un territoire pourtant si restreint pour elle. Puis plus rien pendant longtemps, trop. Sur une étagère un classeur commencé en 2004, sur la tranche il est noté Emigrants et voyages- Les arbres- Ecrivains américains- La ville. Après avoir ouvert beaucoup de dossiers, un cancer bienvenu va aider à éliminer tout ce qu’on n’aura jamais le temps d’approfondir. Quatre resteront, dont la ville. On y trouve un numéro Télérama ’’ Les villes’’ sorti en 2010, un numéro de Libération ancienne mouture sur Besançon, un article ’’ regarde la ville se faire ’’ sur Ivry, un autre sur Raymond Depardon et ses photos ’’Un tour du monde en un mois et sept métropoles’’, un dernier sur Bergen en Norvège, Staalesin trace un portrait de sa ville à travers ses romans policiers. On est en 2010, ces découvertes et les lectures qui s’en suivent seront possibles après la mort du mari, un vrai gouffre . Quelques années plus tard, un compagnon depuis cinq ans va mourir. L’atelier d’écriture de cet été 2018, construire une ville avec des mots, est un moment important dans la journée, être à coté sans trop parler et se revivifier, un peu. Barcelone, Porto, Amsterdam, New-York ni Bergen ne seront visités. Mais chaque proposition amène à saisir sa propre ville. Et c’est magique.

proposition n° 27

C’est un mardi à 1heure de l’après-midi en juillet. Le trajet n’est pas trop long, heureusement. D’abord, descendre les deux étages avec un sac à dos, de ville quand même, et les bâtons de marche. La canne ce sera plus tard. La porte d’entrée donne sur un trottoir très étroit et les voitures déboulent à toute allure sans interruption

Le feu piéton passe au vert, c’est bon. Il faut traverser le passage sous l’autoroute il amène un peu de tranquillité à défaut de beauté,

il est moche, les murs tout gris et des mouchoirs, des mégots, des bouteilles en plastique traînent par terre. Ce boyau amène à un autre carrefour, surtout prendre son temps, tranquille, les gens sont si pressés, beaucoup de cyclistes passent le nez en l’air. Attention aux piétons. Cette ville est très enfumée et le bruit est partout surtout les sirènes de pompier et de la police, klaxons énervés, un enfant hurle parce que son père ne veut pas acheter des bonbons ou une voiture ou peut-être ils sont énervés tous les deux. Une voiture s’arrête là juste devant. un jeune a vu son copain arriver en face ils s’arrêtent tous deux pour tchatcher et re-klaxon rageurs. Le garage est là. Le temps d’ouvrir sortir la voiture et refermer et ça roule. On va en fait d’une ville à l’autre mais rien n’indique la fin de l’une et le début de l’autre. D’abord de grands immeubles, des concessions automobiles, des banques et des assurances. Il n’y a pas trop de promeneurs, quel intérêt de flâner devant ces enseignes toutes les même dans n’importe quel quartier. On va se garer dans un grand parking à trois étages, on se sent écrasé oppressé en sentant toutes ces voitures au dessus de nos têtes. Allez, on prend le ticket le parking est gratuit si on prend le tram. En arrivant à l’arrêt gros souci on ne sait plus s’il faut monter ou composter avant. Deux jeunes arrivent en même temps que le tram, voient le problème et prennent les deux tickets, les compostent et les rendent avec un grand rire, ’’montez vite’’. C’est rare d’entendre des gens qui parlent ils avancent plutôt comme des zombies vite toujours viteet surtout ne croisent pas le regard des autres. Le tram part silencieusement à intervalles réguliers on entend juste la voix synthétique des hauts-parleurs ’’prochaine sortie Michelet, prochaine sortie Michelet...’’ on n’est pas sourd quand même. Il suffit pourtant qu’on lance une boutade un voisin puis un autre se met à rire, ouf des humains. C’est là quil faut descendre. On attend que la cohue montante et descendante se calme parce qu’on a peur que les portes se referment. Juste deux cent mètres à pied, on arrive.C’est presque ’Le tour du monde de deux enfants de 72 ans.

proposition n° 28

Deux cents mètres à pied ce n’est rien surtout avec les bonnes chaussures de marche et les bâtons comme si on allait dans les Chambarans en Isère. L’habitude est restée, ces bâtons servent à tout, bien marcher, les pieds bien plantés et assurés, très utiles en randonnée puis sur le goudron et les pavés à mesure qu’on a moins d’équilibre. Avant il suffisait d’enlever l’écorce d’une branche de noisetier mais en ville, on aime ces bâtons. Ceux-ci sont de couleur rouge queue de renard, ils ont été réglés juste à la bonne taille, équipés de dragonnes, sangles entourant les poignets. Cela évite de se baisser pour les ramasser. Et deux cents mètres à pied c’est beaucoup si la marche est lente. C’est plutôt une déambulation. Ce n’est pas l’arrivée qui compte mais le passage. Il faut attendre l’autre et souffler un peu, regarder l’oiseau vers la flaque d’eau, une mésange ou un sansonnet, et cette maison aux volets bleus, elle fait tellement envie, ce serait bien d’habiter là dans ce tout petit coin de San Francisco. Le temps dure longtemps. A l’angle de la rue, un bar très animé, c’est bon de s’arrêter et boire un café, des jeunes sortent du lycée et y viennent pour travailler, ou discuter. Ça va, ça vient. Pas tristounet du tout ce cani, le re-démarrage est plus facile après. Et c’est bon, on y est.

proposition n° 29

Ce fût très bref. Il était déjà installé à une table en retrait dans ce café et lisait le journal en mangeant lentement. Il n’a rien dit. Il regardait de temps en temps les gens arriver, s’asseoir puis il reprenait sa lecture. Je me suis assise à la table juste à coté de lui, avec un panini et un café corsé, ai pris un journal. L’ai replié. En me levant, je suis restée debout face à lui. On s’est regardé vingt secondes dans les yeux. C’est tout mais sans barrière. Un temps arrêté dans un bar où je vais pour la première fois. Cet homme je ne l’avais jamais vu et ne le reverrai jamais. Après ces vingt secondes, je suis sortie toute légère. J’étais comme lui, j’étais comme eux tous. Ce serait facile après de rencontrer, d’échanger. Mais pas les codes, je n’ai pas, ne sais pas. Ça n’a aucune importance. Mais fugitivement, avec lui, j’ai senti que j’allais pouvoir. J’en suis encore à essayer. Cette après-midi de l’été 2018, je suis partie voir un de ces lieux ouverts à des expériences du coté de l’art, du design et du ’’Mixeur’’ —un tiers lieu et porte d’entrée sur le quartier créatif manufacture – Mais c’est le 27 août, un lundi, Pas un chat. Dommage.

Il faut combien de temps pour rencontrer une ville ?

proposition n° 30

Le rituel, c’est beau mais très compliqué, surtout pour nous, enfants. Était-ce un rite ou un rituel ? Les deux. Il faut commencer par déblayer quand même. Cette famille avait des rituels très religieux. Cela venait de loin, du jansénisme c’est du sérieux ça. Le sacrifice, la culpabilité et tout ce qui va avec de frustrations, d’empêchements. Mais dans cette société à la petite échelle de la ville, à ce moment là ou plutôt en ce lieu précis, un rituel spécial ne nous liait pas aux autres, il n’était pas un partage puisque l’introspection les renfermait sur eux-mêmes, les coupait du monde peut-être. C’était d’une sévérité faiseuse de gâchis plutôt, parce que dans cette famille de onze enfants, il y avait trois prêtres et trois religieuses. Il a bien failli y avoir quatre prêtres : mon père est parti en courant du grand séminaire, du coup il n’y a eu que sept enfants au lieu de onze et pas un seul religieux. Il l’a payé un peu parce que question ’’rapports charnels’’, deux mots courants dans l’église catholique, c’est plus chrétien de dire ça plutôt que coït amoureux.

Alors c’était comme cela à chaque mariage, mon oncle curé le plus âgé et le plus admirable célébrait la messe et lisait son discours, pardon le prêche en même temps. Il était très académique et très intégriste ? Oui, oui. Å chaque mariage, même si certains auraient préféré un certain curé de leur paroisse vivant, partageux, curieux de tout et toujours avec un désir de relier les gens entre eux. Le grand jour arrivait et ça devenait plutôt un rite, d’accord ou pas, c’était ainsi. Au moins il n’y avait pas d’imprévu, on aurait préféré qu’il y en eût un, même plusieurs, on aurait ri un peu plus de bonheur. La messe se déroulait dans un ordre absolu avec un sérieux, risible maintenant, tellement voulu. C’était le grand frère, le modèle.

Ce qui est tellement bête, c’est que son frère plus jeune, prêtre lui aussi, était vraiment humain. Il avait commencé vicaire comme tous et l’était resté, dans une église de Villeurbanne pleine d’ouvriers qui rejoignaient les communistes le soir. Il allait dans les familles, parlait avec tous. Son rire était réjouissant et pourtant un peu retenu. Mais ses sermons touchaient au cœur. Pour le coup, ils nous réunissait tous, nous donnait à penser. Il jouait et riait avec mes cousines, beaucoup plus ouvertes que nous. Å la fin, il se maria et ce furent les dix meilleurs années de sa vie.

Alors avec tout cela, plus tard, on enverra trop, beaucoup trop souvent les rituels pourtant formateurs, bienveillants et soudants une communauté, aux orties.

Et pour ce qui est de la durée, c’est franchement ce soir au-dessus de mes forces d’écrire pendant toute la durée d’une messe, à peu près une heure si le sermon était court. Il ne l’était jamais.

proposition n° 31

Il avait choisi, quelques mois avant de mourir, d’être enterré, non pas dans la ville où il avait vécu, mais dans un cimetière de campagne. Il voulait, étant mort, avoir un grand espace avec arbres, prés, vaches, routes et oiseaux, avions, et surtout un carré d’herbe sur sa tombe, pas une dalle. Ses grands enfants à coté de lui autour de la grande table de chêne ont dessiné un modèle de tombe et colorié avec un feutre vert le petit morceau de gazon. ’’Ah non, pas ce vert, un autre comme de la vraie herbe et surtout pas de synthétique’’. Ils avaient ri ensemble, un peu désarçonnés par leur propre rire devant leur père, tellement aimé et admiré quoique contesté très fort par moment, qui allait mourir. Très peu après, la cérémonie à l’église fût un moment très marquant pour eux tous. Les enfants chacun leur tour sont venus au micro dire un petit mot affectueux et par moment taquin, ’’On te l’avait dit, papa, que maman ne comprenait pas l’humour, au premier degré, encore moins au troisième ou quatrième degré.’’ Les petits enfants se sont retrouvés au fond de l’église pour s’amuser et la femme du mort les a rejoints pour écouter ce qu’ils avaient à dire. Un sentiment de grande paix et de tranquillité a soudé tous ces enfants pour toujours. Une importante question a été soulevée par un petit garçon de quatre ans, au cimetière, devant l’urne de son grand-père, ’’ Mais comment on a fait pour le mettre là-dedans, il était grand et gros, grand-père ?

Tout l’inverse de ce que nous raconte Pierre Lemaitre dans son livre ’’Au revoir là-haut’’. Le père vieillit et pense tout le temps à son fils mort à la guerre 14-18 et dont le corps n’a pas été retrouvé.Il se met en tête de le faire chercher, sa fille part vers le cimetière indiqué, elle y rejoint le militaire qui a causé cette mort et le gardien des lieux. Le lecteur sait ce qui est arrivé indirectement au fils par la dureté du militaire, sait que le corps dans le cercueil n’est pas celui du jeune soldat, et qu’en fait le fils est toujours vivant mais ailleurs, parce qu’il a la ’’gueule cassée’’ et ne veut ou ne peut pas retourner chez lui. Avec beaucoup d’autres péripéties tout aussi parlantes, la façon dont Pierre Lemaitre parle de thèmes importants, la jeunesse à la guerre, les revenants ou pas et la mort qu’on sent venir est magistrale.

C’est dans une toute petite commune loin en Picardie. Pas encore les hauts de France, quelle absurdité— que les enfants feront leur apprentissage du déroulement d’une vie jusqu’à la vieillesse et la mort.

Chaque année aux vacances, ils partent dans la famille du père, et chaque année on porte une plante, tout sauf des chrysanthèmes, sur la tombe des grands-parents, dans un petit cimetière dont la grille ouvre sur une allée longée d’arbres. Ils aiment le son du gravier qu’ils créent avec leurs chaussures. Ils aiment remplir le broc d’eau au robinet caché dans la haie. Devant la tombe chacun pour soi prie ou parle aux deux morts côte à côte là en dessous. Cette cérémonie intérieure s’est imprimée pour toujours en eux. Il est plus facile de sentir, comprendre ou réfléchir à la mort dans ce petit cimetière de campagne, plutôt que dans celui de leur grande ville où ils vont rarement, qu’ils ne connaissent pratiquement pas. Tout au long de leur vie ils y iront plus souvent, mais c’est étrange, le lieu ne leur dévoile pas ou alors ils n’ont pas pris le temps, ils ne veulent pas insister pour tenter d’y rentrer bellement. Les visites rituelles dans le petit cimetière, là-bas, les ont pacifié pour toujours face à la mort.

proposition n° 32

Un jour spécial dans cette ville où je suis née : Les parents travaillent dans la cuisine et chantent en duo ’’ Le ciel est par dessus le toit, si bleu si calme...’’. Je traîne un peu dans la pièce, l’air de rien mais écoute avec bonheur. Je pense que ce ciel est très haut par dessus les toits, car je ne le vois pas du tout. Il faudra beaucoup de temps pour regarder la ville de plus haut. Il faudra beaucoup de temps pour comprendre que je n’aime pas ce bleu de juillet : C’est lié à ce jour d’été où les avions sont passés très haut dans le ciel violent, et où nous sommes montés à l’atelier dans le jardin pour éviter de recevoir les murs de la maison sur la tête. Depuis toujours j’ai préféré au ciel clamant l’obscur celui que des petits nuages étouffent, ou ceux, vagues et rayés en paille de fer. Que peut me dire un ciel neutre, rien. Que peut me dire ce bleu flamboyant, rien. Ma ville me parle quand elle ressemble à Dunkerque un jour d’orages et de nuages, je suis au milieu d’un tourment si gris qu’il faut lui pardonner, d’un vacarme si apaisant qu’il entr’ouvre la terre. Les nuages bas et lourds pèsent comme un couvercle. Mon corps et ma tête sont accordés au ciel triste et tout noir d’épaisseur.

proposition n° 33

Ça se passe d’une façon bizarre. Ceux venant de l’autre ville regardent ahuris. Elle, sa boulangerie marchait bien, son mari fabriquait le pain, elle le vendait. Voilà qu’elle part avec le boucher. Personne n’a compris, mais tous regardent, l’épicier, le charcutier, le poissonnier, la mercière, le buraliste, le pharmacien, le moniteur d’auto-école, sous le manteau bien sur, sans en avoir l’air. L’assureur, certain que personne ne le voit, sort de son bureau, revient ressort, un trafic ! Le garagiste laisse une voiture sur le pont et en sifflotant, sort pour se faire sa petite idée. C’est que les commerçants entre eux forment une caste. Et il est aisé d’observer qu’une autre caste, tout aussi curieuse, sans avoir toutefois les mêmes codes, reproduit les même dysfonctionnement. A la sécurité sociale,L’un avait le même poste depuis des années, un jour, il ne vient pas au travail. Il est vite remplacé par un autre qui devient jaloux d’un troisième, lequel ne peut pas souffrir son collègue, il gagne plus que lui pour le même travail, et puis, il part toujours à quinze heure au lieu de 16 comme tout le monde,et les vacances. Quoi, les vacances, parce que tu crois que j’en ai moi des vacances dit la femme à son mari qui, sentant venir une crise, sort faire un tour et rencontre le garagiste auquel il raconte ce que le garagiste va raconter à son tour à l’assureur qui va le. A l’infini, critiques, jalousies, surenchère, petites cases toujours ses cases. Il faudrait donc que les gens soient toujours à leur place et fassent ce que l’on attend d’eux. Le représentant, là, toujours en costume, avec sa belle voiture,et pourtant sa femme elle, s’habille sur le marché et vient aux réunions avec nous, elle ferait mieux de bien balayer chez elle et d’aller chez le coiffeur, elle n’a rien à faire avec nous. Mais cet enchevêtrement de tous ces habitants qui savent toujours ce que les autres devraient faire, au lieu de donner une impulsion, une invention,une création, un renouvellement, une envolée, une utopie,finit par créer un climat délétère irrespirable. De temps en temps, ils changent de quartier, de maison, celui-ci m’insupporte et puis ça craint ici. Mais très vite, les mêmes enchevêtrements, embrouilles, jalousies, critiques se reproduisent. En même temps, je dis bien en même temps, tout cela fonctionne quand même parce qu’il n’y a pas seulement le visible. Sous-jacentes sont les interrogations, questions, doutes, interférences. D’autres attitudes apparaissent en filigrane. Il ne faut pas uniquement passer dans cette ville, il vaut mieux y rester longtemps. Alors on voit que tout ce tintamarre est épidermique. Il faut creuser. L’âme de ces habitants comporte tellement d’autres déploiements. Faut-il encore prêter attention à leurs petites escarmouches. On se met à affiner son regard sur les gens. En fait, se trouve une autre ville dans cette ville là . Un tableau différant se superpose, s’ajoute et se conjugue à l’autre. Des regards, des interprétations,des pensées, des gestes. Des journaux circulent de l’un à l’autre, un paquet d’oeuf, des prêts d’habits, un crédit pour celui-ci à l’épicerie, il, est au chômage, une aide aux devoirs. Si on pouvait toutes les écrire ces pensées de tous ces gens, foisonnantes, incessantes, multiples, assurément, on pourrait en faire un très beau livre.

proposition n° 34
SUD

La ville est devenue lointaine : j’habite en ce moment au sud, douze kilomètre du centre ville. La distance n’est pas énorme, c’est l’âge et les maladies qui nous éloignent de participer, ’’comme une taupe’’, dit Daniel Mermet de Là-bas si j’y suis, ’’plutôt que comme un colibri’’. Je cherche les traces de la taupe, partout. Et plus sur internet que physiquement. Ce sud très proche, c’est une vallée de l’Ondaine, toute petite rivière qu’on commence à sortir de terre, la découvrir et aménager ses rives. Quand on y arrivait dans les années 60, elle ressemblait à Cendrars décrivant les banlieues sud de Paris, rues très grises, poubelles de bric et broc dehors. On peut maintenant traverser ces villes en enfilade sans voir les traces de cette mauvaise réputation. Pourtant la plus proche était et reste un peu une ville minière. Les maires depuis quarante ans y étaient communistes dans le vrai sens du mot. Le dernier est infirmier et maire. Il a une longue habitude de la commune et a toujours été sur le pont. Pourtant c’est une ville qui se dépeuple d’un côté et se remplit d’un autre. Dans les quartiers, on voit un changement de population. Beaucoup d’émigrants sont arrivés, et la précarité s’installe pour eux d’abord. Ça me plaît de voir cette petite ville pauvre bagarrer pour que, en sous-sol, des liens, des présences des échanges aient lieu. On est ensemble, on va, il faut y arriver. Il n’y a qu’à s’arrêter vers la médiathèque, le Centre Culturel, L’Epallle théatre’ pour sentir le foisonnement de vie proposée à tous pour s’ouvrir la tête.

NORD

Toujours me reviennent les visions et les odeurs de l’Hôpital Nord. Ma vue est brouillée tout autour et derrière. Trop fréquenté, trop souvent depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui. Beaucoup de véhicules, ambulances, vsl, pompiers, transport de produits ou d’organes, ceux des infirmiers, des aides-soignants, malades et leur famille défilent dans tous les sens, à toute heure du jour et de la nuit. Tellement de voitures à l’arrêt sur le parking. Beaucoup d’activité tout le temps, passage de malades en fauteuil ou sur des brancards, des gens pressés, d’autres non, tout dépend des nouvelles reçues. Avec le bâtiment A
. le C, le FGE, le L, le DE et tous les panneaux de circulation, voies pompiers, interdit sauf GIG-GIC, dépôt minute, cédez le passage. La voie principale, les voies réservées, les dessertes, une vraie ville, ou un aéroport, un centre commercial au choix puisqu’on y voit, en plus de la circulation, un hélicoptère, des piétons congolais, nigérians, des chinois de toutes tailles, toutes sortes d’habits de ville, des négligés, des drôles ou de très sérieux, femmes hommes enfants, frisés ou pas, sympas ou pas bavards ou taiseux qu’on va rafistoler comme on peut, pansements, compresses, béquilles, prothèses, chimio avant qu’ils ne soient poussés vers la sortie définitive ou relégués dans un petit appartement, ou une Epahd, abîmés, meurtris, mis au rancart, ou guéris et de retour chez eux avec bonheur. A l’accueil, de même, une myriade de personnes dans tous les sens, cherchant un bâtiment, une cafeteria, un étage, quel couloir, quelle porte et où est le secrétariat, et je me perds – On est tous perdus – répondra un psychologue. Toute une humanité colorée, aux coiffures foisonnantes, dreadlocks, . Cheveux rouges, bruns, blancs, blonds, noirs. Dans une petite chambre, on rassemble tout ce qu’on veut ramasser vite et emmener chez soi, loin de tous ces docteurs, soins odeurs médicamenteuses, fenêtres fermées et atmosphère confinée . On a hâte de partir pour retrouver un intérieur plus calme, aux lumières tamisées, intime et chaleureux, là où la vraie vie se passe.

EST

Le Furan, un affluent fougueux, furieux. Pas un grand fleuve genre Amazone. Pas de quoi rêver de bateaux en partance, pas d’illusions. Ce serait plutôt le sale, le moche, le puant. Aujourd’hui, il est juste quelques cent mètres à découvert, autour de Valbenoite. Sinon il est sous terre. Il y entre au milieu des broussailles et détritus, ira jusqu’en plein centre ville, place du peuple, puis plus loin où il rejoint la Loire. On ne peut pas s’en glorifier, mais j’ai toujours rêvé de ma ville avec un fleuve et je le cherche depuis longtemps pas assez à fond. Avant d’être couvert, beaucoup de métiers tournaient le long de ses berges : Manufrance, Manufacture française d’armes et cycles,les ateliers de moulinage, de forgerons, des brasseries et teintureries qui déjà déversaient leurs eaux usées. Cette toute petite rivière fera vivre beaucoup, d’ouvriers et ouvrières, des tisserands des passementiers. Ils ont tellement pollué que le Furan devint un égout.

OUEST

De l’ouest vient la pluie de l’atlantique. De notre est vient la pluie du Pilat. Pluvieux ici, pas toujours, avec le réchauffement de la planète, pas toujours facile de s’y retrouver. Au milieu de la nature cette ville, c’est fou. Ça se voit au ciel, un grand ciel tracassé de nuages et de vents. Cette année, des photos circulent sur les réseaux, c’est chamboule tout. De gros nuages en paquets au dessus des immeubles, des cumulonimbus en étages, comme les maisons,, une grosse averse puis le calme. Les traces d’avion s’élargissent dans le ciel, retenant l’oeil du rêveur. La nature est là, tout près, tout en dessous d’un ciel à trois cent soixante degrés. Les animations ne sont pas arrivées là par hasard. Tout un imaginaire s’est développé par cette fascination pour le cosmos. L’ouest ici, c’est la plaine, le chemin du dimanche après-midi, L’Ecopole du Forez, on la sait là, présente à trente kilomètres. Avec les petits-enfants, les grandes ballades dans le Pilat, c’est fini. On se retourne de l’autre côté, la ballade est douce, ensuite on rentre dans les bâtiments. Olivier Ott raconte.Il a lu Grey Owl, ’’La dernière frontière. Nous aussi, vers les années 52. Puis Thoreau, ’Walden ou la vie dans les bois’’. Olivier est « ferrailleur », les vieilles ferrailles sont une métaphore de ce que les gens cherchent, ne pas jeter, récupérer, re-inventer. Une renaissance. Très nombreuses sont les associations dans cette ville ’’entre’’ . Entre deux mondes, entre deux espaces, entre deux périodes. Un ’’petit Berlin’’.

proposition n° 35
SUD

La ville est tout près ce vendredi, douze kilomètre, la distance ne compte pas. L’âge et les maladies ne comptent pas., il faut s’y mettre ’’comme une taupe’’, dit Daniel Mermet de Là-bas si j’y suis, ’’plutôt que comme un colibri’’. Je veux être la taupe, partout. Et physiquement. Le sud se rapproche un peu plus. La vallée de l’Ondaine, avec sa toute petite rivière qu’on commençait à sortir de terre se bouge et rejoint les associations de la métropole. En un an, la référence à Cendrars décrivant les banlieues sud de Paris, rues très grises, poubelles de bric et broc dehors semble si déplacée. On peut maintenant traverser ces villes en enfilade, les rues sont pleines de gens très occupés. La plus proche, ville minière, est en ébullition. Les maires depuis quarante ans y étaient communistes dans le vrai sens du mot. Le dernier est infirmier et maire. Il est très sollicité, mais veut garder toujours ce désir de voir les gens prendre leur autonomie. Pourtant c’est une ville qui s’est dépeuplé d’un côté et s’est remplie d’un autre. Dans les quartiers, beaucoup d’émigrants sont arrivés et ce qui était une difficulté va devenir un atout. Cette petite ville pauvre s’est bagarrée pour que, en sous-sol, des liens, des présences des échanges aient lieu. On commence très fragilement à remarquer des changements. Ce vendredi, Il n’y a qu’à s’arrêter vers la médiathèque, le Centre Culturel, L’Epallle théatre’ pour sentir cette ébullition grandissante. Ce vieux monde enfin, s’est craquelé.

NORD

Toujours me reviennent les visions et les odeurs de l’Hôpital Nord. Ma vue est brouillée tout autour et derrière. Trop fréquenté, trop souvent depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui. Beaucoup de véhicules, ambulances, vsl, pompiers, transport de produits ou d’organes, ceux des infirmiers, des aides-soignants, malades et leur famille défilent dans tous les sens, à toute heure du jour et de la nuit. Tellement de voitures à l’arrêt sur le parking. Beaucoup d’activité tout le temps, passage de malades en fauteuil ou sur des brancards, des gens pressés, d’autres non, tout dépend des nouvelles reçues. Avec le bâtiment A, le C, le FGE, le L, le DE et tous les panneaux de circulation, voies pompiers, interdit sauf GIG-GIC, dépôt minute, cédez le passage. La voie principale, les voies réservées, les dessertes, une vraie ville, ou un aéroport, un centre commercial au choix puisqu’on y voit, en plus de la circulation, un hélicoptère, des piétons congolais, nigérians, des chinois de toutes tailles, toutes sortes d’habits de ville, des négligés, des drôles ou de très sérieux, femmes hommes enfants, frisés ou pas, sympas ou pas bavards ou taiseux qu’on va rafistoler comme on peut, pansements, compresses, béquilles, prothèses, chimio avant qu’ils ne soient poussés vers la sortie définitive ou relégués dans un petit appartement, ou une Epahd, abîmés, meurtris, mis au rancart, ou guéris et de retour chez eux avec bonheur. A l’accueil, de même, une myriade de personnes dans tous les sens, cherchant un bâtiment, une cafeteria, un étage, quel couloir, quelle porte et où est le secrétariat, et je me perds – On est tous perdus – répondra un psychologue. Toute une humanité colorée, aux coiffures foisonnantes, dreadlocks, . Cheveux rouges, bruns, blancs, blonds, noirs. Dans une petite chambre, on rassemble tout ce qu’on veut ramasser vite et emmener chez soi, loin de tous ces docteurs, soins odeurs médicamenteuses, fenêtres fermées et atmosphère confinée . On a hâte de partir ce vendredi pour retrouver tous ceux qui se lèvent et n’acceptent plus cette société brimée et jamais écoutée.

EST

Le Furan, un affluent fougueux, furieux. Pas un grand fleuve genre Amazone. Pas de quoi rêver de bateaux en partance, pas d’illusions. Il était plutôt le sale, le moche, le puant. Aujourd’hui, il est franchement découvert. Ce petit cours d’eau est une métaphore de la ville, les stéphanois sont réveillés, toujours aussi chaleureux et brouillons, mais tous, ou presque, il ne faut pas exagérer non plus, prêts à participer. Comme le Furan, on cherche une voie. J’ai toujours rêvé de ma ville avec un fleuve et je le cherche depuis longtemps. On va chercher ensemble, comment être solidaires parce que ça va être compliqué. Ce vendredi, on commence à établir d’autres fonctionnements, on n’accepte plus tous ces métiers devenus esclavage, avec des burn out et des suicides. Tous ces métiers à Manufrance, à la Manufacture française d’armes et cycles,les ateliers de moulinage, de forgerons, des brasseries et teintureries qui déjà déversaient leurs eaux usées sont obsolètes.On ne veut plus de pollution, plus de robots, on veut vivre. Cette toute petite rivière deviendra un mythe vivant, allez les gens, retroussez vos manches et déblayez, déblayez tout ce vieux monde.

OUEST

De l’ouest vient la pluie de l’atlantique. De notre est vient la pluie du Pilat. Pluvieux ici, pas toujours, avec le réchauffement de la planète, pas toujours facile de s’y retrouver. Au milieu de la nature cette ville, c’est fou. Ça se voit au ciel, un grand ciel tracassé de nuages et de vents. Cette année, des photos circulent sur les réseaux, c’est chamboule tout. De gros nuages en paquets au dessus des immeubles, des cumulonimbus en étages, comme les maisons, une grosse averse puis le calme. Les traces d’avion s’élargissent dans le ciel, retenant l’oeil du rêveur. La nature est là, tout près, tout en dessous d’un ciel à trois cent soixante degrés. Partout les animations deviennent plus précises.Même à l’ouest où c’est la plaine et le chemin du dimanche après-midi, ces lieux sont malmenés dans le bon sens, plus d’animateurs, plus de participation. L’Ecopole du Forez, on la sait là, présente à trente kilomètres. Avec les petits-enfants, les grandes ballades dans le Pilat, c’est fini. On se retourne de l’autre côté, la ballade est douce, ensuite on rentre dans les bâtiments. Olivier Ott raconte.Il a lu Orwell, Ivan Illich, Castoriadis. Olivier est ’’ferrailleur’’, les vieilles ferrailles sont une métaphore de ce que les gens cherchent, ne pas jeter, récupérer, re-inventer, recycler, réduire, relocaliser, redistribuer. Une renaissance. Très nombreuses sont les associations dans cette ville ’’entre’’ . Entre deux mondes, entre deux espaces, entre deux périodes. Un ’’petit Berlin’’ qui arrive à réagir, parce que c’est urgent :décroissance ou barbarie.

proposition n° 36
SUD

La ville est lointaine : On la distingue vers le sud, douze kilomètre encore. La distance n’est pas énorme, c’est la route pour y arriver qui a été longue, longue. Elle ressemble à une taupinière plutôt qu’à une vraie ville. Je cherche les traces de la taupe, partout. Et d’abord je veux la situer sur internet, mais elle n’y est pas. Non, elle n’y est pas. Ce sud très proche, c’est d’abord une vallée , une toute petite rivière qui commence à sortir de terre, des hommes aux grands gestes larges aménagent ses rives. Quand on lisait encore Cendrars dans les années 60, il décrivait les banlieues sud de Paris, rues très grises, poubelles de bric et broc dehors. On dirait, là, qu’on va traverser cette ville, est-ce bien une ville ou les restes de quelques tumulus abandonnés, sans voir trace vivante. Pourtant elle ressemble un peu à une ville minière. Tous ces terrils, là. Il faudra descendre par des couloirs sombres pour enfin rencontrer des gens calmes, paisibles. Pas tout à fait des humains. Ils sont transparents et silencieux. Plusieurs sont assis en rond échangeant dans le vrai sens du mot, des gestes et signes. L’un, plus grand que les autres et portant des habits colorés a une longue habitude d’écoute et de l’aisance, cela se remarque à ses gestes plus précis, toujours attentif, toujours sur le pont. Pourtant on dirait que ce lieu, une ville ou sa copie évanescente se dépeuple d’un côté et se remplit d’un autre. On voit un changement de population à chaque étage descendu. Beaucoup sont arrivés depuis peu, on les sent précaires, pas vraiment installés. Après un long moment d’angoisse, ça me plaît de voir cette taupinière apparemment pauvre bagarrer pour que, en sous-sol, des liens, des présences des échanges aient lieu. Ils sont ensemble. Il n’y a qu’à s’arrêter vers le dernier sous-sol, où une taupinière entière est réservée pour la réflexion et la connaissance avec des supports multiples qu’on ne connaît pas, qu’on découvrira plus tard, pour sentir le foisonnement de vie proposée à tous pour s’ouvrir la tête.

NORD

Au nord, Ma vue est brouillée tout autour et derrière. Trop fréquentée, par trop de personnes, depuis de petits enfants jusqu’à des vieux très droits,portant haut la tête. Beaucoup de petits véhicules silencieux, des surfs aériens, des hommes volants, emmenant derrière eux des enfants en leur donnant la main, même un bébé, tout le monde défile dans tous les sens, à toute heure du jour. Tellement de voitures à l’arrêt sur le parking. Beaucoup d’activité tout le temps, une activité tranquille, donnant une sensation d’affairement, sans bousculade ni râleries. En se faufilant partout, on découvre des inscriptions indéchiffrables : des pi, o, lu, té, si. Puis des passages changeant entre les tumulus, on se retourne, celui qu’on vient d’emprunter n’ est plus. On y voit, en plus de la circulation, des jardins en mezzanine, des puits descendants très loin jusqu’au quatorzième sous-sol. Des marcheurs, drôles ou de très sérieux, femmes hommes enfants, frisés ou pas, habillés d’étoffe somptueuses, très colorées et soyeuses, avant qu’ils ne disparaissent sans qu’aucune porte n’ait été fermée, sans aucun bruit. A ce qu’on suppose un accueil, car nulle indication ne le précise et on ne saura pas tout de suite de quelle sorte d’accueil il s’agit, de même, une myriade de personnes dans tous les sens va sans peine aucune d’un monticule à l’autre, d’un étage à l’autre,. Toute une humanité colorée, aux coiffures foisonnantes, tressées ou en catogan. Cheveux rouges, bruns, blancs, blonds, noirs. Dans une petite pièce, on a le temps d’apercevoir une habitante rassemblant un paquet volumineux de feuilles et classeurs, elle veut ramasser vite et emmener, loin de tous, ces précieux documents. Elle a hâte de partir pour retrouver un intérieur calme, aux lumières tamisées, intime et chaleureux ? Supposition parce qu’on se tient à distance.

EST

Le Valour, un affluent fougueux, furieux. Pas un grand fleuve genre Amazone. Pas de quoi rêver de bateaux en partance, pas d’illusions. Ce serait plutôt le ruisselet murmurant. Aujourd’hui, il est juste quelques cent mètres à découvert, autour de la Toimos, l’un de leurs centres multiples. Sinon il est sous terre. Il y entre au milieu des broussailles et des joncs, ira jusqu’à un autre ’’Ogara’’, un peu à part, sur la gauche, puis plus loin où il rejoint la Trande.. On ne peut pas s’en glorifier, mais il est précieux et respecté. Mes rêves sont toujours pleins de ville avec un fleuve et je chéris celui-ci particulièrement. Avant d’être couvert, des métiers tournaient-ils le long de ses berges ? Anciens métiers comme chez nous, moulins, forges, brasseries et teintureries ? Sans doute pas, l’eau en est très claire et pure. Cette toute petite rivière a été épargnée, ou bien depuis toujours, leur patience et connaissance les ont préservés de cette dégradation. Ils ont tous un savoir impressionnant.

OUEST

De l’ouest vient la pluie de l’Atramonte. De l’est est vient la pluie du Marélot. Pluvieux ici, pas toujours, avec le réchauffement de l’univers, pas toujours facile de s’y retrouver. Au milieu de la nature cette ville, c’est fou. Ça se voit au ciel, un grand ciel tracassé de nuages et de vents. Cette année, des photos circulent sur leurs entrelacements lenticulaires, c’est chamboule tout. De gros nuages en paquets au dessus des tumulus, des cumulonimbus en étages, comme leurs sous-sols mais à l’envers, une grosse averse puis le calme. Les traces des modulables aériens dont les ailes sont couvertes de cellules solaires encapsulées s’élargissent dans le ciel, retenant l’oeil du rêveur. La nature est là, tout près, tout en dessous d’un ciel à trois cent soixante degrés. Les changements ne sont pas arrivés là par hasard. Tout un imaginaire s’est développé par cette fascination pour le cosmos. L’ouest ici, c’est la plaine, le chemin vers la légèreté. on la sait là, présente à dix kilomètres. Avec les petits-enfants, les grandes ballades dans le Marelot c’est fini. On se retourne de l’autre côté, la ballade est douce, ensuite on rentre dans les terriers du temps que les bêtes parlaient . Oloam Virois raconte, transmet sans mots, il n’en est pas besoin. Oloam est ferrailleur, les vieilles ferrailles sont une métaphore de ce que les gens cherchent, ne pas jeter, récupérer, re-inventer. Une renaissance, non, une façon d’être depuis toujours. Très nombreux sont les liens multiples dans cette termitière ’’entre’’ . Entre deux mondes, entre deux espaces, entre deux compréhensions. Une ’’ville mystère’’ où je veux marcher et me perdre pour toujours.

proposition n° 37

37. Il y avait toujours du bruit. La traversée de l’appartement durait longtemps, j’avais 5 ans et tout était nouveau. Le couloir de la cuisine aux chambres, les parties de cache cache, les cachettes. Ce débarras dans un angle,il appartient aux parents, ne pas y entrer, ne pas ceci, ne pas cela, j’intègre les sévérités les interdits qui s’insinuent, qui rentrent. Je me souviens des ouvertures des portes, de la porte d’entrée fermée à clé.Je me souviens de sa petite chambre, unique pièce qu’il aura dans un IMP. Une merveille. Je travaille, travaille encore pour comprendre, retenir, je veux saisir le monde et ne saisis rien, les ouvertures sont encore trop petites. Pour l’instant je regarde son lit une place, il est allongé, il bouquine pour me laisser préparer les cours, écrire, chercher jusqu’à la perfection. Comme un mantra, il faut, il faut se sacrifier, penser aux autres, bla bla bla. Au secours. Il m’emmènera sur un autre terrain, une autre maison. Rien à voir avec l’opulence, la mise aux rebuts des anciens signes de richesse de Blaise Cendrars. Je n’ai qu’une tête, il m’apprendra à exister, à être un corps vivant dans ce petit appartement, une cuisine, une chambre, les WC dans la cour, l’eau sur le palier, cette eau à faire chauffer pour la vaisselle, le linge, les sols. Puis l’enfant arrive, des occupations très terre à terre mais qui vident la tête. Un bébé, un monde entier s’est invité chez nous plein de bonheur, de douceur. Puis la jeune fille qui viendra aider, les commerçants, les voisins, la bibliothèque, les réunions. Celles du PSU surtout, dans un local moche, mais quelle importance, on découvre, on observe. Des débats, discussions, apartés. Le sol sali d’encre d’imprimerie et la vieille rotative pour imprimer les tracts. J’y entend le bruit de gens vivants, des éclats de la ville et de tous les quartiers. C’est tout un monde en miniature, pas stable, qui cherche. J’écoute, comme si l’expérience des autres pouvait entrer en moi.Plus tard une réunion sur le foncier, l’église a trop de bâtiments et maisons qui coûtent cher d’entretien, cette école, cette maison de maître avec son grand jardin, cette cure désaffectée depuis longtemps, elle veut vendre tout ça. De petits groupes dans la salle s’installent, dix par dix sur des tables du catéchisme, je suis désignée pour en faire la synthèse devant une grande assemblée. Ce ne sont pas les découvertes de Blaise Cendrars, C’est la découverte de la vie en commun, des autres, même si on rêve d’être, d’arriver à, de faire comme tant de gens qui sont depuis longtemps dans notre Panthéon personnel. Il faudra beaucoup de temps pour s’accepter avec ses limites, ses impossibilités. Au bout de quarante ans dans la même maison, avec les mêmes enfants, voisins, les même écoles, rien n’a l’air d’avoir changé, mais rien n’est pareil. Il n’y a rien à jeter, j’ai du temps pour penser et tourner dans tous les méandres de ma vie et même pour aller manifester quand les jambes veulent bien suivre.

proposition n° 38

POÈMES.

La couleur des orages. Poème en prose. Quand les nerfs détendus peuvent recevoir ces coups de tonnerre et ces couleurs d’incendie comme une plénitude.

Ciels ombrés. Noyer son regard dans l’immensité du ciel de Saint-Etienne, remontent de moi vers lui les larmes trop longtemps retenues.

UN ALBUM PHOTOS DE 1957.

Des coups de pieds dans les cailloux. Jamais publié. Trois frères ados, un été chaud à St-Etienne. Feuilleté ces jours-ci, à l’occasion de l’exposition des photos de Ito Josué bien connu à St-Etienne. Il était photographe pour Jean Dasté de la comédie. Il a fondé Le Studio 36, au N° 36 de la rue du 11 novembre.

DES ESSAIS.

Spiritualité sans Dieu. Après des années dans l’école de La Sainte Famille, années de servitude volontaire tout à fait in volontaire, essai à la suite de André Comte-Sponville sur une spiritualité laïque.

Le corps amoureux. A force de faire mourir son corps au monde, on a une tête, c’est tout. Comment revenir et habiter son corps, seule façon d’être avec les autres.

Être un volcan. Avec René Char, un espace accru apparaît devant nous, s’illumine en nous, multiplié par la nature omniprésente à St-Etienne. C’est ainsi que je comprends le désir d’être et faire avec les autres.

DES ROMANS.

MÉTASTASES. L’histoire de Zoé. Ou comment renaître toujours après L’Hôpital Nord, la leucémie du petit, les pontages du grand, les cancers, les morts très proches, la vie de tout le monde quoi.

PARTIR, REVENIR. Cette famille vivait à st-Etienne, est partie pendant quatre ans dans le Cantal, puis y est revenue pour quarante et plus.Comment s’est passé ce retour dans une ville chaleureuse.

TOUS LES REZ-DE-CHAUSSÉE SONT À LA CAVE. Depuis quelques années, les rez-de-chaussée ont tous les volets fermés. Aventures drôles de quatre familles.

DEMAIN SUR LES TOITS. Martin vit au septième étage d’un immeuble, rue du 11 novembre à St-Étienne, comment un jour l’idée lui viendra d’aller faire son jardin sur le toit plat, entraînant avec lui tous les voisins de septième comme lui. ( Le maire nouvel élu est de chez ’’les verts’’.

CE N’ÉTAIT PAS LE BON ARRET .Essai complètement raté de Thriller. (ma petite fille me ressemble, sa mère lui montrait comment se défendre contre les grands à l’école, elle la regarde et lui dit –Mais je ne sais pas faire—)

TRAFFIC SOUS LES PLATANES. Roman policier dans la même veine que Jean-Claude IZZO, dans la Série noire, Total Khéops Le héros ne sera pas Fabio Montale, mais François Morel -– à ne pas confondre avec l’acteur, scénariste, réalisateur et amuseur bien connu.

proposition n° 39

Au départ, je voulais raconter « Steel », ce grand complexe de la consommation en train de sortir de terre, mon gendre, grutier, y travaille depuis un mois. L’idée était de passer une journée avec lui dans sa grue pour être de plein pied avec ce chantier. Je le ferai,, un peu plus tard. C’est très bête, mais j’ai buté sur un nom, celui du PDG d’APSYS réalisateur du projet, Maurice Bansay...Banzaï ! Mais c’est bien sûr...saperlipopette, trop, c’est trop « in » trop « dans le coup » trop de « Dieu croissance ».

Depuis un bon moment déjà, quelques années, Saint-Etienne se transforme. Pas de bruit, pas de bulldozers, pas de grands trous, pas d’engins tonitruants. Ça se passe dans des lieux humbles, des bords d’escalier, de rues petites ou de grandes artères ,sur les toits. La ville verte devient encore plus verte. Cette nature, présente partout, au SUD le Pilat, au NORD la plaine du Forez, à L’EST les monts du lyonnais, à l’OUEST les monts du Forez, va entrer par tous les interstices. C’est un chantier invisible à l’oeil nu, une transformation très lente, comme on prend des photos successives pour capter l’éclosion d’une fleur, on ne la voit pas mais elle existe. Des herbes pas folles du tout sortent vers les murs, les bas-cotés, les terre-pleins. Ces « mauvaises herbes » sont des friches voulues. Même dans le projet Steel, la nature sera là. J’irai voir, comme j’ai vu la cité du design. Elle a un coté coin perdu, on dirait presque abandonné, chaque angle regorge d’arbres à papillons, d’herbes blondes énormes. Ça a un coté sauvage et pourtant, l’homme y a son travail. Il est possible de se ballader du sud au nord sur la boucle verte autour de la ville. De voir le Furan et le Furet à découvert, de monter jusqu’au Guizay, d’où on a une vision entière de saint-Etienne et passer devant les jardins ouvriers, traverser le parc de Montaud, s’arrêter devant le cadran analemmatique en marbre rose orienté du sud vers le nord, quinze plots en granit marquent les heures de cinq heure du matin à gauche à dix-neuf heure à droite, admirer les arbres du parc de l’école des mines, un marronnier, des cèdres, séquoias, pins, tilleuls, un magnolia, passer et repasser vers les platanes du cours Fauriel. Ils ont des odeurs et des bruits d’enfance quand les feuilles d’automne craquent et s’envolent sous nos pieds. Rêves de légèreté et de rire.

Un projet à pas d’homme, petits pas. Planifié par la ville. Le matin de bonne heure, je m’arrête et regarde les agents d’entretien arroser, nettoyer, remplacer les fleurs, tondre l’herbe. J’ai dans l’idée de passer une journée ou deux avec eux : Le rythme des changements de semis m’intéresse, peut-être parce que je suis toujours en retard pour planter mes graines, et pas que les graines en fait, en retard pour l’ordonnancement de la vie. Eh oui.

Tout le monde peut s’y mettre, depuis ramasser les saletés dans la rue, jusqu’aux essais de permaculture en ville. Une de mes amies a crée un mini coin dans son mini jardin et les tomates et côtes de bête sont irréguliers mais très beaux.J’ai vu sur un balcon des pots assez gros emplis d’herbes aromatiques, Thym, sarriette, persil, menthe et basilic. Et surtout, des petits endroits inoccupés ont étés plantés de salades et tomates mis à la disposition de tous.

La Nature reprend possession de la ville. C’est magnifique.

proposition n° 40

C’est de la faute du GPS, je cherche la rue Crozet-Boussingault en venant du cours Fauriel. « Au prochain rond-point, prendre la deuxième sortie, après trois cents mètres, au carrefour... » Tiens, mais c’est l’auberge du Portail Rouge, elle est renommée « La Maison... ». Alors là, c’est une limite que je ne peux pas franchir, non. Je gare la voiture à l’ombre, tout près du mur et m’assieds sur un plot en ciment.

Combien de fois j’y ai pensé. La revoir, ainsi, maintenant, je ressens un nœud au ventre et j’ai la gorge serrée. C’est un lieu suspendu. Je voudrais rester là, parce que je l’aime cette maison, avec une grande cour, on dirait une cour d’école avec ce grand préau sur deux côtés. Il est loin le temps où on y arrivait en ayant traversé toute la ville à pied, on était passé devant notre école, puis devant le Conservatoire avec la circulation dans les oreilles et tout le bruit d’une ville. Le temps de la voir, c’était déjà le panneau de sortie de Saint-Etienne à trente mètres. Encore un immeuble, puis des prés, des bois, une petite route, la campagne. On allait faire huit kilomètres pour voir les deux barrages, monter tous les escaliers, redescendre. On était avec pépé, mon grand-père maternel. Il trouvait un pré, « Allez, amusez-vous, je vais faire la sieste ». Son journal sur la tête, il dormait vraiment. Le bonheur, ce pépé. On était libres et heureux. Et c’est là en arrivant, juste entre les deux panneaux, qu’on entrait dans l’auberge, pour demander une omelette et du fromage blanc. On mangeait dehors, sous le grand platane. Instant magique.

Et je suis là, avec le GPS, parce que j’ai un cours de piano-jazz tout près, dans un immeuble récent de six étages, au cinquième. Un appartement de citadin mais avec des baies immenses donnant sur un grand parc avec des cèdres et un ciel immense. C’est la campagne à la ville, ou l’inverse. Et c’est un lieu d’apprentissage, si près de l’auberge, cette maison à la lisière de deux mondes. Et dans ma tête, je suis dans une autre lisière entre la vie et la mort, dont je me rapproche très vite.

proposition n° 41

Ce 14 août 1949 à minuit moins trois minutes [1]. Ce jour là de 1949, elle se rappelle de l’heure si exactement parce qu’ elle n’arrive pas à s’endormir. Elle pense, tourne et se retourne dans le lit [2] . La famille de Clermont-Ferrand est venue. Aux informations, tous ont écouté, on parle de Pacte Atlantique qui crée une alliance militaire entre onze pays occidentaux, l’Otan [3]. Elle ne comprend pas tout,loin de là. Mais ça la tracasse. Sa chambre est à l’ouest, la pluie est arrivée de là, sans prévenir. Elle pense mieux avec la pluie qu’elle entend sans la voir, les volets gris sont fermés. L’oncle n’est pas fermé lui. Il rit, il a un accent rocailleux comme s’il goûtait les mots. Il est étonnamment vivant.

Ce 14 août 1951 à minuit moins trois minutes. [4] C’est la nuit et elle est restée à la fenêtre de la pièce de devant [5] Les autres dorment. Elle aime ce moment suspendu entre le jour même et le lendemain. [6] La pluie fine commence à tomber. Encore ces bruits de réarmement, la guerre froide, la Corée : Ça existe une guerre froide ? On ne lui a pas expliqué. [7] Monsieur Bonche vient d’arriver. Il rentre sa voiture au garage. Il n’a pas de parapluie, ça n’a pas l’air de le gêner. À quoi pense-t-il et qui retrouve-t-il chez lui ? Elle ne sait pas, sa femme serait malade. Une veilleuse s’allume à l’étage, elle sera vite éteinte. [8] Il n’y aura pas d’autres promeneurs. Elle fixe les petites gouttes d’eau qui rebondissent sur le trottoir.

Ce 14 août 1955 à minuit moins trois minutes, [9] Elle a juste quinze ans, à la minute près. Elle a eu le temps d’entendre aux infos : Il va y avoir une conférence sur l’utilisation pacifique de l’énergie atomique. Exceptionnellement elle est dehors, place Albert Thomas avec ses parents et ses frères et sœurs. La vogue [10] s’est installée dans l’après-midi. Elle est à part, dans son monde. La pluie, dommage, est belle parce qu’elle retient les couleurs des manèges, des phares de voiture, rouge, verte violette. Elle regarde tout là-haut dans le ciel et suit des yeux ces petites traînes transparentes, irisées. Les gens, la musique, les autos tamponneuses, tout tournoie. Entourée de tous ces gens, sans pour autant leur parler [11] . elle se sent bien. La place, qu’elle connaît si bien, est illuminée et la pluie est si fraîche. « C’est beau une ville la nuit ».

proposition n° 42

entre 17 et 18.

Et oui, elle s’en rend compte encore maintenant : Il est difficile de grandir dans un milieu tellement fermé de tout, un milieu où il ne se passe rien. Elle veut de toutes ses forces, elle désire intensément... à vide. Sans vouloir exagérer, quoique...elle devient autiste. Les murs qui s’élèvent de partout, c’est ça, du bétonnage intérieur. Elle est comme une abeille enfermée qui bouge, tourne, saute, vibrionne mais se cogne contre la vitre. Elle est empêchée. C’est ainsi qu’insidieusement son cerveau tourne à vide comme une roue de moulin quand la rivière est tarie. Elle devient mutique et ne sait pas comment s’en sortir, alors elle regarde.

entre 21 et 22.

C’est le bureau de son mari. Il y était bien et souvent. Quand il est mort, elle y est venue, pas trop au début, et puis beaucoup ensuite. Elle l’a adopté et rempli de « barda » à mesure que les années passaient, que les petits enfants s’y installaient, souvent. « Faites bien attention de ne pas éparpiller mes petites notes, les feuilles, les courriers à finir ». Ils aiment bien regarder partout, surtout les tiroirs où ils trouvent des trésors, le plumier en bois d’olivier et le petit coffre avec son fermoir doré, en olivier aussi. Elle y met des petits mots pour eux, un caillou très lisse, un cœur rouge minuscule, un petit grelot. Elle aime ses petits enfants, son bureau tout plein d’une vie de 48 ans heureuse avec son mari. Rien à voir avec son bureau d’institutrice dans un pensionnat privé, installé dans un angle du dortoir des grandes qu’elle surveille en préparant ses cours, délimité par deux simples rideaux blancs. Son vrai grand bonheur, à deux heures du matin, c’est de regarder par la fenêtre.

entre 24 et 25.

Et non, la femme ne se retournera pas. C’est sa mère. Elle part, oh ! pas très loin. Elle ira chez l’épicier, le boucher, c’est tout, faire quelques courses. Elle leur a dit, fatiguée, puisque c’est comme ça, je m’en vais. Elle, elle a 8 ans, et derrière elle, il y a trois garçons et une fille qui font les imbéciles à table, parce que le jeudi soir, le père n’est jamais là, Il a une audience des prud’hommes au palais de justice de St-Etienne. Ils ont bien raison, c’est tellement bon de rire quand ce père n’est pas là. La mère reviendra un peu plus tard, sans dire un mot, fera la vaisselle. L’ambiance est retombée. Cette vie trop renfermée entraîne à la longue un désarroi, un empêchement, elle ne saura pas faire.

proposition n° 413

La réflexion en moi-même de ce que je suis en train d’écrire est amère. La relecture de mes textes me laisse perplexe. Je veux m’arrêter et « marcher » dans mon propre tableau pour le rectifier. D’abord dans l’invention, j’aurai voulu construire une ville nouvelle et ne pas retracer le passé. J’aurais voulu créer d’autres places, d’autres carrefours, inventer une ville qui n’aurait pas de nom. J’aurais voulu ne pas utiliser « Je » et n’ai jamais pu faire autrement. Il y a un grand écart entre ce que je voulais écrire et ce qui s’est installé au fil des propositions. Ça vient de très loin, que je n’aime pas et ça surgit aussi de très près, que je suis en train de vivre. Comment parler légèrement de passages sombres ? Pour être brève, à 77 ans, comme beaucoup de gens, la vie a été pleine de joie et pleine de douleurs. J’ai toujours voulu rester dans la vie, recréer des liens pour continuer à inventer cette vie en train de se faire, recréer encore et encore. Et bien à partir de ces 45 textes, je voudrais arriver à recréer une ville, celle qui va venir, avec des transformations qui ne se feront pas sans nous. Une ville utopique, je voudrais, et les mots pour le dire.

A la relecture, je n’ai pas su installer cette vibration, je n’ai pas su dire avec précision ce que je n’ai pas écrit, ce qu’il faudrait développer.

L’idée que la fin a toujours été écrite en chacun des fragments de la 1 à la 44 m’a beaucoup intéressée, mais je ne sais pas la développer.

proposition n° 44

Les lecteurs, tiens, il parle des lecteurs.On est en plein dans le sujet. Le nombre de livres écrits sur la ville est impressionnant. Cette description est minutieuse. Joli moment où il va au bistrot avec un client de sa librairie, parle d’un livre puis de l’auteur. C’est Flaubert, dans « l’éducation sentimentale » par les phrases longues, un style très maîtrisé, une langue très belle.. Mais par contre, des textes donnés, des livres sur la ville, d’un auteur aimé, on ne saura rien. Il manquerait de mots un peu plus précis, des titres de livres peut-être, des noms de poètes ou d’artistes. Par moments, on se demande où on va, « Rien de bien réel » ? Et à d’autres, ce beau langage devient trop beau. Sur un texte très imagé, on bute parfois à cause de mots anciens, ou trop connus, légèrement grandiloquents. Une phrase très belle dit beaucoup sur l’auteur du texte, parlant de sa rencontre avec un professeur plus âgé : « Il avait le savoir, moi j’avais la sensation ». Sensation très bien exprimée tout le long du texte. Peut-être je préfère aussi la sensation au savoir.

Une ambiance difficile, grise, moche, des résurgences de la guerre. Et puis, aussi bien, des impressions positives, des changements intéressants et une nature omniprésente. Des moments rêvés ou vrais ? Difficile de le savoir. L’histoire du GPS est tout à fait plausible, elle réunit un moment raconté du passé avec un pépé formidable dans une vie qui ne l’était pas trop et un moment à un âge avancé où elle vit un apprentissage bienvenu dans une vie devenue difficile. Assez souvent, des personnages de militants, des réunions, des rotatives, des allusions à daniel Mermet, à l’écologie, à se retrousser les manches. On ne pense pas tant à un écrivain, plutôt à un chroniqueur de la ville ou un photographe qui aurait pris des photos sur 70 ans de vie, ou un cinéaste comme Depardon ou Agnès Varda. Des fragments, des petits détails, des instantanés. Un texte Sud Nord Est Ouest mêle le rêve souterrain à une réalité très verdoyante assez chouette.

Les chanteurs surtout et leurs chansons depuis un long temps, mais aussi les films, les peintres, les dramaturges, tout ce qui nous a traversés et formés depuis ce temps-là. Une ville décrite comme un concentré de tout ce que nous avons vécu et compris tous. On sent la fragilité de toute vie, à se poser des questions qu’on oublie, qu’on reprend, on s’égare, ne se retrouve pas soi-même plus l’angoisse de la vie et l’idée du suicide. Dans un style fluide et parfois haché, une continuité dans un texte. Les licornes des petites filles, moment de tendresse, tout de suite teinté de tristesse par celles de Murakami. On marche n’importe où, n’importe comment, un cri dans une ville-symbole depuis ces jours noirs de 39-45. Le narrateur découvre son nom, Médée, sans plus de détails:Un ressenti très fort, à travers musiques, films, ses connaissances énormes d’un changement de civilisation qui se profile du mythe de cassandre ? Je pense au livre de Primo Levi « trève » les mots me manquent là, mais il parle de nous, il parle de moi.



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1ère mise en ligne 16 juillet 2018 et dernière modification le 25 septembre 2018.
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[1Cette date et heure sont très importantes dans sa vie, c’est l’heure et le mois de la naissance de Thierry, son second enfant. Avec son mari, ils avaient ri longtemps ce soir-là, une fois le plus dur de l’accouchement passé, parce que la sœur –et oui, encore une sœur dans la maternité— voulait absolument l’enregistrer le 15 août, c’est la fête de la sainte vierge, ce sera bien. Oui mais il est né trois minutes avant le 15, alors sa naissance vraie, c’est le 14 à minuit 57

[2Cela lui arrivera souvent par la suite, elle sera toujours plus du soir que du matin, mais ne le sait pas encore, et puis, les enfants se couchent à vingt heures trente

[3l’Otan, ce MACHIN inutile et oh, combien dangereux !!! dont parle De Gaulle

[4Elle aura tout le temps de repenser à cette date plus tard, à cet enfant qui naîtra le 14 août 1962

[5appelée ainsi parce qu’elle donne sur la rue, les autres fenêtres donnent sur la cour. Du coté de la rue, on ferme toujours les volets bien sûr, c’est au rez-de-chaussée. Ce soir là, elle les fermera plus tard.

[6Bien des années plus tard, elle aimera ce moment . Elle voudrait retenir le temps, que les aiguilles ne franchissent pas minuit.

[7En fait, on ne lui a pratiquement rien expliqué, pas plus sur la politique que sur ses questions à un âge où déjà on a compris pas mal de choses et où on a faim d’en connaître encore plus

[8Elle ne le connaît pas beaucoup, mais elle sait qu’il travaille à « La tribune » et ça lui plairait bien d’être journaliste, elle rêve.

[9Cette date et heure sont celles de la naissance de Thierry, son fils, qui vient de se suicider à 53 ans, quand elle, elle a 74 ans. Ce besoin impérieux qu’elle a de parler de lui, parce qu’elle ne supporte pas cette idée de sa disparition. Elle ne supporte pas que ce soit aussi à cause d’elle, tout le monde lui dit —mais non allons— , mais c’est tout de même elle qui l’a aimé, élevé et sans doute mal compris ?

[10Il faut ici préciser que « vogue » est un nom connu sur St-Etienne et les environs, Ailleurs on parle de Fête foraine. La vogue des noix de Firminy – 12 kilomètres de St-Etienne – est quand même la troisième foire de France, après la foire du trône à Paris XIIème et la foire de nancy

[11elle aura longtemps encore cette difficulté à parler aux autres, sûrement venue d’une enfance trop couvée, trop protégée.