Simone Wambeke | Frôler sa vie

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Elle y a vécu quinze ans, de 1945 à 1960. Elle freine très fort. Elle n’a pas envie du tout de frôler sa vie à ce moment là. Mais il semble que ça devienne nécessaire à soixante-dix-sept ans. La veille, elle a discuté avec sa belle-fille qui dit : « Comment j’ai pu vivre vingt ans, comme ça, sans me poser de questions, à me marier, avoir quatre enfants ? »Elle reçoit très fort ces mots, exactement ce qu’elle a fait elle-même de 1960 à 2008, sans y penser plus que cela, sans analyse. Donc 15 ans dans sa vie ont donné des années entières à vivre sous cloche.

Les parents ont eu de la chance, un grand appartement, dans un centre ville très tranquille, à la sortie de la guerre.

Elle ne veut pas faire ce retour. Là, devant ce rez-de-chaussée, une envie de repartir en courant. Cette ville qu’une bibliothécaire appellera en 2018, un petit Berlin, plein d’inventions,de centre-ville déplacés, d’associations, elle ne l’a pas vue. Elle n’a jamais senti une ambiance, une couleur, elle voit tout gris depuis toujours Rien, il n’y a rien. Et c’est pourtant pour cela qu’elle veut y retourner : tout n’était pas rien, tout n’était pas noir et blanc. Un gros cafard la surprend.

proposition n° 2

Non, ce n’est pas çà. Tout n’est pas noir, impossible.Difficile de débroussailler, elle est où, là ? Revenir mais où ? Elle suit sans y penser le chemin, si court, qui va à l’école. Elle entre.

Ha ! C’est cela, l’école. Elle est à sa place, à son petit bureau ciré. La perfection. Un petit carnet bleu, elle écrit. C’est tout simple. Tout disparaît : les copines, la maîtresse. Le temps qu’il fait ?Quelle importance. Rien ne la distrait. Elle sait. Combien de minutes, d’heures ? Ça ne compte pas. Bien sûr, là, il n’y a pas les parents, les frères et les sœurs. Elle est seule face à son carnet.

Que s’est-il passé, là, qu’elle a perdu depuis ? Elle cherchait quoi ? Elle ne cherchait pas, c’était une évidence. Tout ce qui faisait sa vie de tous les jours, les actes répétitifs, l’ennui, n’existent plus.

Une paix énorme l’envahit. Elle découvre en l’écrivant que ce moment, cet endroit sont fondateurs. Toute sa vie tient dans cette classe. Pas la maîtresse, pas les autres filles, même pas les fenêtres. Elle est en dedans d’elle, complètement.

proposition n° 3

Très vite, elle est sortie sur le trottoir. Le petit carnet bleu dans la poche, pas dans le cartable. Elle attend. Derrière elle, l’école est close sur elle-même. La « dame de la cuisine » vient de fermer la grande porte.Les demies-pensionnaires sont déjà installées dans le réfectoire.Plus personne dans la grande-cour. A la fenêtre du premier étage,la directrice regarde, surveille, par moments plutôt perdue dans ses pensées.

L’effervescence a laissé place à un grand silence. L’habitude est prise depuis longtemps. Sur sa droite, c’est le contraire : La place du marché est juste au bout de la rue, un peu loin tout de même. L’animation est grande, Des mamans avec leurs bébés finissent leurs courses. Les vélos bien chargés rentrent sous les portes cochères. Quelqu’un sort du bureau de tabac avec un petit paquet de gris et le journal. Une ou deux dames en tailleurs et talons hauts sont vraiment habillées comme pour une sortie. Le plus souvent, les femmes sont « en cheveux », comme à la maison. Ce n’est pas un quartier où on fait des chichis, quoique certains messieurs soient sur leur trente-et-un.

proposition n° 4

Elle prend de la hauteur, pas trop. Du silence et du bruit. Comme s’il ne se passait rien. Du bruit, mais effacé, juste une trace de bruit comme si c’était vide . Un pas résonne la nuit, des talons hauts touc,touc,touc. Et du silence surtout comme une poisse. Un bloc avec un toit de tuiles. Le même que celui d’à coté. Du gris, du terne. Un peu de vert quand même juste à coté des toits. La rondeur des arbres, reposante. L’immeuble est en carré. De chaque coté, ces rues qu’elle n’a jamais prises, l’une toute ordinaire, l’autre très très longue ,sept kilomètres, toute droite du Nord au Sud. Comme une boussole qu’elle n’a pas, n’a jamais eue, au propre comme au figuré. On peut voir des collines, sept ? enfin je ne vois pas, mais la ville moutonne. Une ville qui grandit. En ceintures, d’immenses immeubles blancs de six, sept,huit étages.

proposition n° 5

De l’appartement à l’école, tout près. La bande pour traverser la rue. Les petites filles deux par deux, menées par une grande. A la pharmacie, petit boite jaune de réglisse Zan, 20 centimes d’anciens francs. A coté, le petit pain du matin uniquement le matin à cause de la messe, il faut être à jeun. Le bar, immuable toujours. Ne pas trop regarder des fois que. Ne pas du tout regarder les petits garçons en face, drôle et bouillonnants. Une tellement grande envie de traverser la rue. La grande écharpe rouge d’un grand de première, et le garçon qui va avec. La première 2 CV de l’oncle devant la porte. En sort une famille gaie, rieuse. Le père claudique, il a eu la polyo enfant. Ingénieur "fait maison" chez Michelin. La mère joue du violon dans un orchestre de Clermont-Ferrand. Leur fille fait de la danse. Des essais nombreux, peu fructueux, de faire le grand écart. Les chaussons roses à pointe en bois. LBL sur la porte écrit sur une toute petite plaque en émail au dessus du loquet. Traduction paternelle, « Le Locataire Bien Logé fermera la porte ». La dame du troisième étage croisée dans l’entrée. Elle me parle ! Elle me parle ! Comment va l’école ? Que faites vous aujourd’hui ? Allez petite. Seul échange répertorié à ce jour avec une voisine. Au coin de la rue, chez le coiffeur, une élève de la même école prépare maintenant le CAP. Elle joue du piano.La cours de récré spéciale pluie, grande pièce entourée de bancs. Au milieu, une seule fois, un piano à queue. Elle joue. Premier spectacle vivant. L’acoustique est merveilleuse...

proposition n° 6

Enfance et adolescence avec les saints. Si j’osais, « La pesanteur et la grâce ».

L’école est importante, alors papa met les trois sœurs chez les sœurs.Mes frères chez les frères. Ce sera donc la Sainte-Famille, tout à coté de l’église st-Roch sans parler de tous les saints des litanies. Et le pire est dentrer à fond soi-même dans cet embrigadement. Il y aura les prières la messe les retraites, les petits carnets où on marque ses péchés. Cela est très favorable à l’introspection et à la ratiocination, surtout si le tempérament y est enclin. On se confesse chez l’abbé Dornat, haute figure parmi les prêtres de Saint-Etienne. Il organise chaque année un concours sur la résistance, je crois.

Pour confirmer notre croyance, pardon notre foi, on va à la Grand-Eglise le dimanche pour la grand-messe. Alors là, un orgue mémorable joue avec emphase la musique de Bach. A nos jeunes oreilles c’est très beau.

De très bon cœur, on ira au patronage comme cheftaine, non ce mot est pour les scouts et guides de France. Il faudrait déjà habiter dans les beaux quartiers. On n’a pas d’appellation spéciale. Les jeudi après-midi, on emmène quinze garçons ,tout vivants, géniaux , inventer des jeux de piste à La Cotonne. Passé le cimetière, il y a encore des arbres des prés. On aime beaucoup. Le prêtre qui s’en occupe est génialement concerné. On finira l’après-midi par une séance de cinéma dans la salle où on a goûté.Le film est projeté sur un drap. C’est extra.

Cela, c’est avant de partir sauver les enfants noirs en Afrique. On y croit vraiment. Et oui, on apprendra plus tard que ces enfants, il faudrait les sauver de nos pillages et exactions.

La Sainte-Famille ne va que jusqu’en première, on ira ensuite au Lycée Simone Weil, miracle, non, trop catholique ce mot, vertige. D’abord, grosse défaite. On était dans les cinq meilleures élèves de la classe. D’un seul coup on se retrouve 25ème sur 30. Le niveau est tellement plus haut. Simone Weil, vous vous rendez compte, au moment où on découvre la philo, les usines, le monde du travail. Le moment où on va nu-pied dans ses chaussures l’hiver , très froid en 1956, pour partager. Où on se prive de trop manger pour être avec, un tout petit peu ces déportés en camps d’extermination. C’est prodigieux. Vous vous rendez-compte, la prof de philo nous propose de venir échanger chez elle, oui, chez elle. Ce jour-là, on se sentira très petite, à coté des autres, car on ne sait pas parler.

On connaîtra très peu les quartiers, mais on en parle. Aujourd’hui, sur internet on peut lire les mails d’une jeune femme, militante. Elle travaille à Beaubrun-Tarentaize. Elle dit « Au milieu des difficultés de plus en plus importantes, les familles populaires produisent un énorme travail quotidien » et puis « Nous cherchons à transformer ce qui est inacceptable » Cela fait un grand écho avec ce qu’on entendait en 1950 : des gens du P.C. Ou de la JOC organisaient des achats groupés. On montait des pièces de théatre dans les quartiers, le soir après le travail. Et oui, de nouveau, les gens ont du mal, beaucoup de mal. Mais ils bougent de plus en plus.

Tous ces quartiers, on en a beaucoup entendu parler sans les connaître. La Métare, Montreynaud, La Cotonne, Tarentaize, Tardy. On en discute en famille. Des cousins y habitent. Peut-être tout ce qui se passe là a préparé notre adhésion complète à tout ce que dit Monique Pinçon-Charlot, sociologue, écrivaine, née à Saint-Etienne en 1945.

proposition n° 7

C’est si loin. C’était donc où ? Elle longe la rue, passe et repasse. Tout le long, les volets sont fermés au rez-de-chaussée. L’année dernière aussi, ils l’étaient, il y a trois ans aussi.. Elle veut repartir. Mais non. Elle s’arrête tout près de la maison de Monsieur Bonche. Elle s’en souvient, il travaillait à La Tribune, le quotidien. Un homme important à nos yeux de ce temps. Il est juste en face le petit immeuble de quatre étages plus les chambres sous les toits. Celui-là n’a pas été démoli. Elle aurait voulu pourtant , et trouver à la place un pré, où il ne se soit rien passé, jamais. Peut-être c’est cela qui la dérange, il ne s’est rien passé en fait. C’est un non-lieu. Elle veut insister, c’est important. A la fin de sa vie elle veut réunir tout. Elle veut peut-être refabriquer ce qui a manqué, reconstituer ce rien ressenti très fort dans le ventre. Alors, elle ferme les yeux, et dans son rêve re-ouvre la porte.Le couloir traversait l’appartement en angles droits. Des cachettes partout. Elle entend très feutrés les cris des frères et soeurs qui se font peur dans les recoins et leurs rires quand ils se tamponnent. Elle arrive vers la grande salle "de devant" dans un sommeil un peu lourd. C’est là que pépé nous criait "Tu veux une ficelle ?" pour quoi faire ? "Pour attacher ton sifflet". Ah ! oui, c’est vrai, on aimait ça siffler à la maison. Lui, non. La pièce est très grande, avec une alcôve. C’est là devant la cheminée que Suzanne nous montrait comment faire le grand écart. Pour ne parler que des meubles, ils ont souvent changé de place dans cette maison. Et les petits bureaux où on faisait les devoirs de même. Ce n’est pas grave. Non, rien n’était grave. Rien ne dépasse rien dans son demi-rêve.

proposition n° 8

Ce 14 août 1949 à minuit moins trois minutes. Elle se rappelle de l’heure si exactement parce que ce jour là, elle n’arrive pas à s’endormir. Elle pense, tourne et se retourne dans le lit. La famille de Clermont-Ferrand est venue. Aux informations, tous ont écouté, on parle de Pacte Atlantique qui crée une alliance militaire entre onze pays occidentaux, l’Otan. Elle ne comprend pas tout,loin de là. Mais ça la tracasse. Sa chambre est à l’ouest, la pluie est arrivée de là, sans prévenir. Elle pense mieux avec la pluie qu’elle entend sans la voir, les volets gris sont fermés. L’oncle n’est pas fermé lui. Il rit, il a un accent rocailleux comme s’il goûtait les mots. Il est étonnamment vivant.

Ce 14 août 1951 à minuit moins trois minutes. C’est la nuit et elle est restée à la fenêtre de la pièce de devant. Les autres dorment. Elle aime ce moment suspendu entre le jour même et le lendemain. La pluie fine commence à tomber. Encore ces bruits de réarmement, la guerre froide, la Corée : Ça existe une guerre froide ? On ne lui a pas expliqué. Monsieur Bonche vient d’arriver. Il rentre sa voiture au garage. Il n’a pas de parapluie, ça n’a pas l’air de le gêner. À quoi pense-t-il et qui retrouve-t-il chez lui ? Elle ne sait pas, sa femme serait malade. Une veilleuse s’allume à l’étage, elle sera vite éteinte. Il n’y aura pas d’autres promeneurs. Elle fixe les petites gouttes d’eau qui rebondissent sur le trottoir.

Ce 14 août 1955 à minuit moins trois minutes. Elle a juste quinze ans, à la minute près. Elle a eu le temps d’entendre aux infos : Il va y avoir une conférence sur l’utilisation pacifique de l’énergie atomique. Exceptionnellement elle est dehors, place Albert Thomas avec ses parents et ses frères et sœurs. La vogue s’est installée dans l’après-midi. Elle est à part, dans son monde. La pluie, dommage, est belle parce qu’elle retient les couleurs des manèges, des phares de voiture, rouge, verte violette. Elle regarde tout là-haut dans le ciel et suit des yeux ces petites traînes transparentes, irisées. Les gens, la musique, les autos tamponneuses, tout tournoie. Entourée de tous ces gens, sans pour autant leur parler, elle se sent bien. La place, qu’elle connaît si bien, est illuminée et la pluie est si fraîche. « C’est beau une ville la nuit ».

proposition n° 9

Bande son détériorée.

Un avion vrombit sourdement et très fort. Longtemps. Il vrombira tout le temps, jusqu’à la fin, silencieuse ou pas. Ceux qui restent le raconteront. Il est lancinant, pesant. Ne s’arrêtera jamais. Il couvrira tous les autres bruits. Même les Symphonies de Beethoven dont on découvrira toutes les nuances nuit après nuit pendant des années. Tout le temps qu’elle passe en ce lieu, de 3 à 18 ans, on entendra ces disques. Elle depuis son lit, son père à la table de la salle à manger travaillant pour les contributions jusqu’à minuit. On a le temps, après il y aura « Dans les steppes de l’Asie centrale » de Borodine, « La Mohldau » de Smetana, « Les six concertos brandebourgeois » de Bach, « Valse triste » de Sibelius, « Les quatre saisons » de Vivaldi, « Casse-noisette » de tchaïkovski, « Danse hongroise » de Brahms, jamais Mozart, jamais. C’est la faute du jansénisme en cours dans la famille.

Il sera toujours là pendant la récitation des leçons d’un ton assez monotone ou des tables de multiplication plus modulées, on fredonnera la sixième symphonie, la pastorale, pour ne pas trop s’ennuyer. Dans la cour des filles, on joue au ballon prisonnier, on entend tout à coup un ouiiiii strident à chaque point marqué, là, très fort mais intérieurement, on entend « La symphonie du nouveau monde » un brouhaha de discussions de filles en petits cercles un peu fermés et on pense à « Casse- noisette ».
Il couvrira le bruit des feuilles mortes écrasées sous les pieds tout le long du cours Fauriel quand on va aux deux barrages le dimanches. Et le chant appris par les tantes lors de la fête du Sacré-Coeur lorsqu’on monte aux Guizay pour la journée, « Vent frais vent du matin soulevant le sommet des grands pins, joie du vent qui chante allons dans le grand vent » en canon, on adore.

Cet avion, on l’entendra jusqu’à ce jour où on vient de boucler cette bande-son avec bien du mal en écoutant La flûte enchantée de Mozart.

proposition n° 10
1

L’eau de Cologne de sa grand’mère, elle la recherche depuis des années,Une délicate senteur mais éveillante. Verveine peut-être ou plutôt fleur d’oranger, forte en alcool. Celle de son père est plus douceâtre, il la mélange avec de l’eau. Sur la peau, l’effet est fade, une odeur de linge humide, pas encore lavé.

L’odeur de métal du meccano de son frère. Elle aime quand il l’appelle dans sa chambre et lui montre ses agencements. Les vis et les petits écrous sentent le cuivre. Comme ses engrenages. Elle voit et comprend ce qu’elle n’avait pas saisi en cours. Leur complicité enfantine lui revient et lui noue la gorge. Ce frère lui dira il n’y a pas longtemps « Pourtant on s’entendait bien ? »,

Et la bonne odeur des boulets rouges incandescents et des cendres encore tiède. Un gros poêle en cylindre est placé au centre de la maison. Il sent le chaud, une bonne odeur de maison pleine.

2

Un souvenir très fort lui revient. Avec sa sœur, elles dorment dans le même grand lit et cette sœur est énurésique. Sur le matin, elle sent ce toucher humide du drap, même sur sa chemise de nuit. Alors pour ne pas la gêner ou lui faire honte elle ne dit rien et se pousse tout au bord du lit, là où elle trouve du sec.

Le long du chemin de l’école, avec ses doigts elle tâte le grain du ciment rugueux, le métal d’une rampe d’escalier et en arrivant en bas, tourne avec sa paume autour de la boule noire d’une rondeur parfaite. Elle vient toujours vérifier les affiches, elles doivent bien adhérer. Sur le bois, ça va. Sur les murs, elle arrache toujours des petits coins tout abimés. Elle les roule dans ses doigts, ça ne sert à rien, mais avec le papier, elle a toujours eu un contact fort.

Toucher un piano l’a toujours remuée. Timide, elle n’ose pas. Si on l’y invite, elle passe la main sur le couvercle, l’ouvre avec précaution. L’ivoire des touches apparaît. Les touches, comme le mot est bien choisi, une touche par ci, par là, oh la la elle voudrait savoir jouer.

3

Le premier délice qui lui revient, c’est le goûter. Du pain et du chocolat noir. Elle le fait durer le plus possible. Le chocolat fond tout doucement. Le pain qu ’elle est allée chercher le matin vaut tous les gâteaux du monde.

Elle a envie de rire, le plus bizarre c’est l’hostie sur la langue. Elle a été très intriguée pendant longtemps, comment ce peut être le corps du Christ venu pour nous sauver ? Mais puisqu’on le lui a dit. Elle fera durer longtemps cette pastille sans tellement de goût mais que son pouvoir transcende. De la farine et de l’eau comme le pain.

Très vite elle a eu une tête et pas de corps. Elle ne connaissait pas ses émotions, n’a pas su les nommer. C’était confus et obstrué complètement.

proposition n° 11

Nous y allons tous souvent, à notre corps défendant. Dans toutes les villes, et celui-ci est pareil, on entre dans ces mastodontes, plein de bruit et de violence. Non ce ne sont pas des boites de nuit ni des parkings souterrains. Il peut y avoir aussi plein de silence et de tendresse. C’est L’hôpital Nord. Plus jeune, on va y voir des malades mais aussi des couples avec leur nourrisson de quelques heures, des parents proches. Mais ensuite on y va pour soi. Déjà dans le hall d’entrée ceux qui arrivent et ceux qui partent forment une foule bigarrée. Certains sont soulagés de s’en aller, d’autres anxieux d’y venir : ça va ? Tranquille. Un coup de main ? ça va aller.

passez donc devant. Une affiche prévient : « Nous porterons plainte pour toute violence envers le personnel soignant ». on n’a jamais vu rien de tel, mais on sait, cela arrive de plus en plus souvent. On y entre anonyme, parmi tant de gens, et du coup on se sent plus proche d’eux. Les langues se délient , on échange aisément, plus en confiance. On ne peut plus se mentir.

Peut-être tous ont capté cela, on est sur la crête de la vie et de la mort. Sur la gauche on bascule et hop !

proposition n° 12

Son petit-fils de revingt-quat ans, revenant de Taïwan avant de repartir au Canada, lui fait connaître un restaurant très sympathique dans une rue de Saint-Etienne qui s’appelait avant « Rue des réhabilités de Vingré ». Ils étaient six, fusillés pour l’exemple sur ordre d’un général, crétin fini, « Pour aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance » en décembre 1914. Ils seront réhabilités en janvier 1921. Cette rue s’appelle maintenant rue des martyrs de Vingré. Déjà en 1955 ses parents lui ont recommandé de ne jamais y aller, sans explication. Elle apprendra un peu plus tard que c’est une des rues où les prostituées sont nombreuses. On circule beaucoup ici. Avec l’air innocent de celui qui passe par hasard, un peu plus scrutateur à mesure que la nuit avance... On repart dans l’autre sens, oui, là, on va rentrer. On repartira plus tard d’un pas plus assuré. Soulagé en quelque sorte. Ce jour-là, avec son petit-fils, changement complet. Beaucoup de bars, restaurants avec de toutes petites terrasses, la rue est piétonne maintenant, très animée, on y croise des anglais, des allemands se promenant, tranquilles. Tous les deux s’assoient et déjà sont servis. Moment suspendu dont elle se souviendra toujours. Elle appréhendait de se promener seule avec son grand-petit-fils, on va parler de quoi, et s’il y avait trop de silences, et s’il allait s’embêter. Pas du tout, Ils ont même piqué des fou-rires, ils étaient bien. Depuis, elle porte en elle cet instant dans un coin caché où elle seule peut retourner.

proposition n° 13

En attendant Paulo.

Un banc au milieu. Pas en plein milieu quand même, domaine des voitures, cars camions. Un peu au milieu en retrait. C’est jeudi. Au-dessus de la tête, le ciel à 360°. Sur la gauche, la rue qui monte à l’IUFM, enfin avant, plus d’IUFM maintenant. Un trolley passe. Une dame inspecte la semelle de sa chaussure, puis repart, tranquille. Un peu plus à gauche, celle qui va vers la ZI. Une, deux, cinq voitures, un, deux, cinq trolleys. Les piétons se dépêchent. Un monsieur s’arrête. Il inspecte les deux semelles de ses chaussures, puis repart, pressé. Les enfants vont tout de travers, n’importe où. Sur la droite de la première rue, une sortie d’autoroute. Le feu est vert. Un trolley, deux voitures, un camion, ça ne s’arrête pas. Les piétons ont feu rouge, un petit tas de gens s’accumulent. Ils ne regardent pas leurs chaussures,ils sont obnubilés par le petit feu en face. Il va devenir vert. Alors, ça vient. Voilà . C’est venu. Alors sur la droite de la sortie d’autoroute une entrée d’autoroute se met à démarrer en trombe. Deux trolleys, une voiture, un camion, et puis encore encore, ça ne finit pas. Les piétons ne regardent plus leurs semelles mais le feu en face. Ils sont comme au départ d’un starting block, 1,2,3 et hop. Ils passent devant la station service, bien placée, le carrefour est grand. Six rues ou avenues y convergent. Le gérant est à son affaire, les clients se servent eux-mêmes ou attendent d’être servis. Ah mais non, ce n’est pas le gérant, aujourd’hui, il n’est pas là. Le jeudi il arrive plus tard. Sur la droite encore, une cinquième avenue part vers des grandes barres peut-être, ou des tours ou quelques jardins, on y voit du vert et des murets. On entend surtout un, deux trolleys, quinze voitures, deux camions. Sur le trottoir de droite, une jeune fille s’arrête, inspecte ses chaussures puis repart. Ce tour se termine par une dernière avenue. Elle part vers la gare, plus loin, bien plus loin. Le feu est vert pour les voiture, trolleys, cars et camions. Ils passent à toute vitesse, enfin, un peu plus que 50 km à l’heure, il ne faut pas exagérer non plus. Sur le trottoir, une vieille dame accroché à un vieux monsieur, regarde ses semelles avec circonspection.

Tiens, Paulo arrive, c’est lui qu’on attendait depuis ce matin. Mais il faut rentrer. On reviendra demain, au même endroit, en attendant Paulo.

proposition n° 14

Tranquille, son pas. Reposée, sa tête. Attentifs ses yeux. De loin, une harmonie complète. De plus près, une présence intérieure. Elle a du beaucoup travailler parce que son dos est un peu voûté, ses jambes enflées, ses mains actives en permanence. Un geste rageur pour frotter ses chaussures sur le trottoir, l’homme est pressé, toujours pressé sans doute.Il ne regarde rien autour de lui, entièrement fermé dans sa tête.Il marche vite et a un air décidé. Ses yeux sont rentrés dans leurs orbites. Il mordille ses lèvres, il pense. L’enfant a dix ans. Il est très mince. Il a traversé un peu vite devant le trolley, il s’est fait peur. Mais déjà, il est sur un petit muret, fanfaron devant les autres. Il va vite, un peu trop, saute sur le trottoir, tire un coup dans le ballon arrivé vers ses pieds,se retourne, agite les bras.Son visage est très mobile, ses yeux remarquent tout. Un zèbre. Une des deux jeunes filles, là, sur le trottoir, traîne, repart, s’arrête. Toute jeune elle est marquée par la vie. Son corps est maigre et anguleux. Elle regarde son amie, interrogative, mais vite détourne les yeux. Son visage est tranchant, son front martelé, irrégulier, fuyant. Elle ne va nulle part. Sur la sixième avenue, la vieille dame paraît usée. Elle boite, son déhanchement est très prononcé. De plus, elle est très grosse. Elle fatigue. Elle s’arrête, fait arrêter aussi son compagnon, et d’un geste tellement tendre, elle ajuste son veston et lui prend la main. Ils repartent.

proposition n° 21

Sur l’écran allumé, le petit renard arrondi, orange et bleu de Firefox. Plein de petits papiers sur le bureau : Envoyer courrier APA, « heureux les fêlés », juillet : 32h , un mot de passe. Le crayon de bois fiché dans un trou sur une boule en bois, le nez de Pinocchio. Une enceinte beige sale au look des années 70. Sur le cadre de l’écran, comme un serpent géométrique avec un oeil rectangulaire vert très brillant. De petits cailloux au fond d’un vase carré en verre épais. Pas des cailloux, des boules d’argile. Par la fenêtre ouverte, un sapin laisse juste un petit triangle de ciel. Des oiseaux, beaucoup d’oiseaux.Sur le bureau, la photo d’un homme, juste la tête. Il a une casquette, des lunettes fumées. Des yeux très bons. A coté, une autre photo, d’un homme, juste la tête. Il a des lunettes, des yeux rieurs. Derrière lui, un catalpa, arbre à forme oblongue dans l’autre sens que celui habituel. Au mur, une photo de la maison : la fenêtre du milieu, à l’étage, est celle ouverte sur le sapin. A coté, un dessin au crayon, d’une maison en trois parties, pleine de fenêtres. Un tiroir resté ouvert avec un grand fouillis : sur un petit carton, trois petits cœurs, un rouge, un rose et un blanc, c’est le blister d’une clé USB. Les cœurs sont entourés de petits carrés comme ceux d’une photo dont on voit trop les pixels.

proposition n° 22

La lune par la fenêtre, une fenêtre très haute, et le rayon de lune sur le lit. Une tranche de pain de seigle foncée et une barre de chocolat sur une petite table, recouverte de livres, maths physique, grammaire, géographie. Sur la droite, une grande enveloppe en papier kraft, libellée « Centre National d’ Enseignement par Correspondance. Au milieu, un bout de table dégagé, du bois brut marron, sobre. La chaise paillée. Un petit, très petit bout de parquet ciré, cinquante centimètres sur deux mètres. Le cartable ouvert, plein de livres, cahiers, La boucle en métal du cartable,

proposition n° 23

De la boulangerie du coin. Trois marches et trois squares. Le grand, imposant avec le musée. Deux escaliers se rejoignent sur le perron. Le moyen square très soigné, et le petit square : le gardien va de chaise en chaise, le monument aux morts immense. Cinq rues traversent , en diagonale, en parallèle. La statue égyptienne et le sphinx en fonte. Le tram et son petit tintement prévenant.

Le terminus du tram.Un ciel immense. Une place en triangle. Le marché. Beaucoup d’étals, beaucoup de monde, toujours. Et le bruit du tram, omniprésent. Les voitures klaxonnent. Le brouhaha des gens qui parlent, des bébés qui pleurent ou qui rient.
De la colline. La grande rue. Sept kilomètres, toute droite. Et les sept collines Villeboeuf, La Cotonne, Montmartre, les pères, Montaud, Montreynaud, Le Crêt de Roch. Là, l’école primaire, là, la faculté. Là, le magasin de l’oncle. Et là, tu vois le < Chaudron >et là, la muraille de Chine.La ville entière.

Vue du premier étage d’un immeuble. Plongée directe dans une cour. Quatre bâtiments, en carré, et au milieu, une petite cours en ciment. Elle est partagée en quatre par les deux diagonales inscrites dans le ciment. Et au milieu, une petite bouche d’égout avec ses odeurs. Tout est gris. Plongée dans l’autre sens, un bout de ciel, carré, tout petit. Il n’y a pas de diagonale, pas de bouche d’égout et pas non plus de soleil.

Vue du sous-sol. Les boyaux étroits. Les soutiens en bois. Les wagonnets pleins de charbon. Un mineur . Il a les yeux blancs au milieu d’une tête toute noire. Le cheval harassé tirant à longueur de temps... Noir, sombre, étouffant.

proposition n° 24

Vue du premier étage d’un immeuble. Plongée directe dans une cour

La dernière fois. En bas, tout est moche, tout est gris. Des fenêtres, des fenêtres, encore des fenêtres. Toutes les mêmes, avec les mêmes rideaux. Et personne en vue. La concierge n’est plus là, les volets sont fermés.La petite bouche d’égout, pleine de papiers sales, de bouteilles vides. Plus rien n’y coule. Contre-plongée, un bout de ciel, carré comme la cour, minuscule. Deux traînées de condensation le partagent en quatre.

Soixante ans en arrière. Une cour entourée de quatre immeubles, quel ennui. Pas de bruit, pas de linge aux fenêtres. Personne derrière un rideau entr’ouvert. La symphonie du nouveau monde à fond : « Chut ! Les voisins ! ». Les voisins ? Quels voisins ? La lumière toujours allumée chez la concierge. Petit filet d’eau dans la bouche d’égout. La voisine du 5ème, invisible. Et tout en haut, un petit carré tout bleu, seule couleur.

Soixante-dix ans en arrière. quatre immeubles sur sept étages de cinq fenêtres chacun, cela fait cent quarante fenêtres. Très géométrique. Un peu guindé, mais propre. En bas, ce petit bout de cour avec deux grandes portes cochères. De part et d’autre leur chasse-roue en pierre. Une femme traverse. Fatiguée, habillée de sombre. Regardera ? Non, elle ne se retourne pas. Comme une grande tristesse. En haut, le petit carré de ciel bleu, pour personne.

proposition n° 25

Vivre longtemps dans un lieu sans n’en rien sentir. S’acharner à bien faire et il ne reste presque rien. Ne pas longer tous les jours les rues pour les reparcourir mentalement après. Ne pas avoir accès à ses émotions devant la beauté ou la laideur la tristesse ou la joie la fraîcheur ou le vent. Cette ville a-t-elle donc une existence propre. Celle qui y passe a-t-elle une existence propre. Aimer plus une ville qu’une autre. Ne jamais avoir eu l’idée de saisir l’âme d’une ville puis d’une autre puis d’une autre. Connaître de très près une ville industrieuse. Programmer une recherche par les livres. Parler avec les gens est si difficile. Ne pas savoir aborder. Ne pas savoir commencer. L’autisme pourrait empêcher de voir. L’amour rend aveugle ou muet ou les deux. Penser à tout cela seulement à 77 ans n’empêcherait pas de continuer ses recherches. Qu’a-t-elle pu apprendre à ses enfants vu son indigence de connaissances et de curiosité.



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1ère mise en ligne 16 juillet 2018 et dernière modification le 12 août 2018.
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