Dominique André | Après l’usine d’aviation

« construire une ville avec des mots », les contributions

Je prends un petit sentier sinueux, un peu exposé et qui s’enfonce aussi sous de très vieux arbres. Pas de liens avec le monde connu.

D’où ça parle : Ault, Somme.

D’où c’est écrit : Grenoble.

proposition n° 1

En face. L’espace de la route. De l’autre côté, la petite porte verte. Et le portail. Le grand portail qu’on n’a jamais vu ouvert. Pas de voiture pour en sortir ou y entrer. La petite porte verte. Traverser la route. Comme si c’était possible. Arriver en voiture, en glissant, sur le côté et s’arrêter pile en face de la porte verte, descendre de taxi ou descendre d’une voiture longtemps après qui ramènerait. Mais se tenir juste en face. De l’autre côté de la route. Infranchissable. En face, ça existe seulement parce qu’on l’avait vu d’en haut, on s’en souvient comme d’une image très lointaine où on interpellait le voisin. Mais de l’autre côté, et regarder. Ça, ce n’est pas possible.

proposition n° 2

Du haut de la fenêtre grande ouverte. Plongée sur la route, le champ d’en face. La barrière. Quelques moutons tout près du bord, qui semblent attendre un passage. Jour gris ou de plein soleil qui nimberait d’ombre. Jour de printemps, gris ou brillant. L’éclat du printemps tient peut-être seulement à un nom de fleur. Le personnage qui traverse l’image, qui longe la barrière aux moutons s’appelle Narcisse. Un prénom de fleur qui remplit la scène d’un éclat comme celui des jonquilles. Et l’étonnement de ce nom d’homme venu d’un nom de fleur. L’homme des champs des blés et des fleurs de printemps. L’homme de ce paysage, nécessairement.

proposition n° 3

Derrière, c’est le mur de la chambre. Avec cette chose étrange, l’étagère de parpaings. La belle table d’acajou ovale et lisse et ondulante, son plateau bordé de courbes, ses pieds galbés, sa couleur douce et chaude. Et les cases de ciment brut. Avec sûrement plein d’araignées dans les recoins. Derrière à droite aussi, l’immense poster de crocodile collé sur la porte. Heureusement, dans la journée, elle est ouverte, on ne le voit pas. Le crocodile fait face au mur.

proposition n° 4

Le champ aux moutons s’étale à perte de vue. Tout au loin sûrement, une ligne de maisons. Une mince frange de bâtiments crêtés de toits. Ou bien en suivant la route qui passe aux bords, on entre dans le village. Des maisons dressées à même la rue, des trottoirs tout étroits et même quelquefois pas, et on finirait par arriver à une place avec fontaine, ou par déboucher sur l’église blanche et son grand parvis. Par où aller alors pour rejoindre les champs immenses, à perte de vue ? Quelle rue conduit ?

proposition n° 5

Au bord du cadre qui enferme le champ, le béton rugueux du bord de la fenêtre où les mains posent. Pas de barre d’appui. Les volets sont bien repliés sur le côté. Des volets ocre jaune. Les petites stries horizontales et le métal un peu bombé pour laisser passer le jour. Le système complexe de la fermeture qui émerge comme une énigme quand il faut le mettre en jeu, mais qui est là lui aussi soigneusement replié. On voit surtout le volet de gauche. Parce qu’on est un peu à droite dans le cadre. A droite de celui qui est à gauche. Tout prêt donc, du volet qu’on aperçoit et qui borde l’image du champ aux moutons.

proposition n° 6

La rue de l’Aviation. Un grand mot qui contient toute une flotte de petits avions de zinc gris, lignes impeccables et métal dur, transfigurés par l’idée même de la chose, sommet du progrès technique. À l’arrière-plan, une manche à air rouge et blanche qui claque en plein vent, quand par chance il y en a pour gonfler l’immense chaussette. Et les petits planeurs blancs qui dérivent en plein ciel quand on lève droit la tête.

Mais les moutons du champ, qu’ont-ils à faire des avions et de l’aviation ?

proposition n° 7

Là tout auprès mais. Il y a tant de choses qu’on a perdues. Toutes les routes pour aller. La place de la fontaine. La place de l’église. Les grands champs au loin. Descendre un peu au creux et on était au cœur du village et on entrait dans les maisons pour dire bonjour et parler une heure en buvant le café, en écoutant nommer des gens si familiers et parfaitement inconnus, et on était comme un ange effaré tombé du ciel et tout étonné d’être fêté sans connaissance d’un passé dont on se trouvait être un rameau anté. Ou bien partir au loin sur la terre bombée, nimbée de blés, et découvrir qu’en plein champ aussi on avait son ancrage.

proposition n° 8

Est-ce qu’il pleut ? Est-ce qu’il a jamais plu ? Il n’y a que trois saisons : Pâques, le mois d’août et Noël. A Pâques et au mois d’août, c’est toujours plein soleil. Sauf peut-être ce matin-là où Narcisse longe le champ aux moutons, un peu plus couvert ? Et à Noël, probablement il pleut quelquefois. Nul souvenir de la pluie ni du froid. Comme si l’extérieur à Noël n’existait pas. Sauf pour la messe de minuit. Mais cette nuit, c’est une obscurité brillante de fête…Rentrer de front ensemble sur la route sans voiture…

proposition n° 9

Est-ce qu’on entend les moutons bêler ce jour-là ? On entend surtout la voix de celui avec qui on partage le cadre de la fenêtre... Une voix enjouée, on rit. C’est si drôle d’être à la fenêtre grande ouverte et de pouvoir donner son avis sur le monde d’en-bas. C’est si drôle de voir passer l’homme avec un nom de fleur. Est-ce qu’il passe aussi des voitures sur la route à ce moment-là ? On ne les entend ni ne les voit. La bande-son à d’autres moments, ce serait, par une autre fenêtre, la trompette aiguë du coq conjuguée à la lumière drue du plein été, et plus loin, d’autres moutons. Mais les bruits de ville ne sont pas là.

proposition n° 10

Les odeurs de ce lieu… ce matin-là rien de précis… il faudrait circuler dans la maison. Dans le cabinet de toilette, une odeur un peu magique de parfum de poudrier près du meuble insolite, la coiffeuse. Il y a aussi le pot de chambre massif en métal blanc émaillé liséré de bleu. Qu’on s’avance vers la petite porte du fond, on accède à l’escalier du grenier, et les marches montées, c’est la touffeur poussiéreuse qui, associée à la crainte des araignées, donne très vite envie de redescendre. À la cave à l’inverse, ce sera le froid humide et noir où la peur des marches qu’on ne voit pas est à peine allégée par la petite lueur du soupirail qu’on aperçoit enfin. Quelle surprise, des décennies plus tard, de retrouver cette même odeur de cave dans une aussi enfoncée, mais bien blanche et propre : ça fait longtemps qu’on n’y mettait plus le charbon. Entre le haut et le rez-de chaussée, il a fallu descendre en chaussettes l’escalier lisse, poli, verni, ciré, avec toutes chances de déraper et d’atterrir contusionné sous le porte-manteau de l’entrée. La petite chambre du rez-de chaussée : l’antre aux merveilles. Mais c’est par là qu’il fallait commencer. À peine arrivé, s’y voir conduit et regarder soulever les torchons blancs. Sur le bureau, il y a des tartes et des choux qui attendent les voyageurs. Merveille pour celui qui entre le premier dans le secret. L’odeur, le goût peut-être moins savoureux que le fait d’être ainsi amené le premier : un cadeau dont le prix par-delà le temps n’a fait que croître. Parmi ces gâteaux, celui dont on n’a plus jamais mangé, cette tarte aux abricots ou aux mirabelles qu’on ramenait ensuite dans le train, et dans le vieux moule noir carré qui avait été prêté. Il faisait encore mieux sentir ce qu’on avait laissé.

proposition n° 11

Quelquefois, soudain, un klaxon insistant interpelle. Il faut sortir sans attendre, en n’oubliant pas de quoi payer. Sur la route, presque en face de la maison, se tient un petit camion blanc, au flanc relevé comme un auvent. On s’approche, on dit son nom, car on est le visiteur à reconnaître comme l’habitant provisoire de la maison d’en face. Une commande a été passée, on la retire en payant et on est tout étonné de rapporter à la maison une pièce de viande ou un paquet de charcuterie, arrivés presque à domicile. Quelquefois c’est tout simplement un joko qu’on achète, mais il a une importance particulière avec son nom étrange. D’autres personnes aussi qui convergent et parlent sous l’auvent de la famille en visite. La fille le gendre et les petits-enfants. Par ricochets tout le village y passe et ses enfants partis de-ci de-là. Le petit camion arrime pour un moment la ville à la maison, et déroule en plein air quelques fils de la longue pelote des histoires qui se sont tissées ailleurs.

proposition n° 12

Il y a d’autres lieux où l’on est à la fois dedans et dehors. Quand on chemine dans le village, il y a toujours deux portes aux maisons. Deux arrondis qui s’ouvrent. A vrai dire, le grand très souvent largement ouvert : c’est la cour de la ferme, où la route se prolonge en plein-air, semble faire demi-tour et repart. Quelle tristesse, d’autres fois, de voir trop de ces larges portes fermées. Même la petite découpe rectangulaire, le passage pour une personne, la porte dans la porte, est close, alors que le plaisir est de prolonger la rue dans la cour et d’aller de cour en cour, au moins par les yeux. Une fois, au fond d’une cour, un immense hangar plein de bottes rectangulaires de foin, et au-delà on voyait les champs. Comme une sorte de passage couvert qui relie la rue et l’intérieur du village à l’extérieur illimité de la campagne.

proposition n° 13

A l’autre bout, le carrefour par lequel on entre dans le village, depuis la grande route qui vient de la ville, et de la gare. Route bordée de fossés couverts d’herbe qui la séparent des pâturages. Derrière, loin derrière, l’usine d’aviation, parallélépipède gris posé sur les étendues vertes. La manche à air gonflée sur les terrains qui servent à côté de pistes d’atterrissage. Et l’autre route par où on revient de la promenade dans les champs. Le côté de la ville et de la gare et le côté des champs. Le côté où on arrive et repart, gonflé d’attente ou rendu à sa solitude, et le côté d’où l’on revient de la boucle immense si près du soleil, noyé dans les blés, fondu dans ce groupe qui a noué une alliance avec la terre. En tête de cohorte, quand on revient du côté du carrefour, on a l’impression de tirer l’héritage léger d’un ballon ou d’un planeur, mais c’est un réservoir bien plus vaste qu’on a rempli au long du chemin par les champs. Et qu’on enfournera dans le taxi pour repartir par la route de la ville et de la gare.

proposition n° 14

Près du champ aux moutons, un vieux monsieur très grand, au visage doux, marche le long du trottoir. Un garçon de dix ans, cheveux ébouriffés, yeux effarés, traverse la rue en courant. Le regarde, l’air gouailleur, le voisin, colosse moqueur, près du colombier. Un jardinier en salopette bleue de travail s’est arrêté de pousser, un peu essoufflé, une lourde brouette en bois. Une dame enveloppée d’un tablier à fleurs se penche pour respirer les roses de son jardin.

proposition n° 15

Les personnages se font mis en mouvement… ils tirent avec eux des morceaux de temps qu’ils ébranlent et fondent… est-ce que tu les mélanges dans ta tête aussi… ou les rapproches et les échanges seulement le temps de la fiction ? de toute façon, tu es à la fois à la fenêtre à regarder le champ d’en face, et devant l’écran à tapoter sur le clavier, assis dans le canapé jaune : c’est un matin d’été, les martinets cerclent le ciel, le soleil naissant redessine le creuset des toits dans ce coin de la vieille ville, qui ne connaît rien du village de là-bas… comme tu voudrais y retourner avec l’acuité d’aujourd’hui aux sons et aux couleurs et transcrire ce qui faisait le temps d’autrefois… il a coulé, et le dépôt qu’il a laissé en toi, tu voudrais qu’il soit si épais et si riche que tu puisses tout reconstruire par la mémoire et te promener là-bas et revivre avec ceux d’autrefois… mais tu n’as que le mince bagage de l’enfant de dix ans, qui a fixé quelques scènes dans une sorte de capture diffuse qui correspond à son sentiment d’autrefois et non à l’impératif besoin que tu as aujourd’hui de décrire.

proposition n° 16

Allons-y ensemble, tu pourrais dire aussi l’ennui mortel des conversations autour de la tasse de café, des repas de famille qui n’en finissent plus, des toilettes à l’ancienne et du débarbouillage à l’emporte-pièce dans la bassine jaune, des draps glacés où l’on glisse deux briques brûlantes et pourtant, ce n’est pas cela qui fait problème : c’est un peu l’arrière-plan qui fait que tout se tient, et qu’on y a vraiment vécu…comme le nécessaire revers, l’arrière-cour du paradis… Ce qui fait vraiment problème, c’est d’envisager le prolongement aujourd’hui, que tu t’es toujours permis d’oblitérer : la maison comme transplantée dans un village métamorphosé, toilettage urbanistique et modernisation obligée… ou bien est-ce que l’usine a fermé… ?

proposition n° 17

Qu’est-ce qui bloque, et fait obstacle ? Quelque chose qui enraye ton récit, mais qui le tient aussi finalement bien cacheté dans le passé ? D’abord tu ne bouges plus, la tête rentrée dans les épaules, tu regardes les mouches se promener sur la table et siphonner la grenadine. La télé est éteinte, l’aiguille n’avance plus. On parle sans fin et c’est toujours le même événement en boucle qui revient. Ensuite tu passes devant la porte, la belle porte couleur bois doré, avec sa poignée noire en ferronnerie. Elle est fermée. Elle est fermée sans clé mais il est interdit de l’ouvrir. Même l’horloge est arrêtée. Tu imagines celle qui est derrière et cela te rend fou. Tu imagines qu’elle est simplement allongée, elle dort sur des draps blancs tout apaisée. Tu ne sais pas imaginer sa blessure. Tu ne sais pas, mais elle y est, et d’autant plus terrible qu’elle est au-delà de ton imagination. Comme tu as préservé la maison, en refusant d’y confronter le présent, on t’a préservé son image, en refusant d’y faire entrer l’accident. Enfin tu es dans le jardin. Dans les allées de cailloux bordées de petites plaques de ciment aux arceaux arrondis, comme un petit canal qui sépare les plans de fraises et les rangées de glaïeuls ou de haricots à rame, tu ne joues plus. On brûle des choses, tu es tout prêt des braises, les semelles de tes chaussures fondent, et tu restes près de cette chaleur car l’autre est perdue.

proposition n° 18

Le temps d’autrefois… il a coulé. Il y a comme le petit goulot du sablier. Cet étranglement dans la phrase et dans la gorge. Tu avais drôlement bien fait de le casser. Pas assez pour tout arrêter. Il a coulé. Comme l’eau entre les doigts. Cette impression qu’il ne reste rien, qu’un jour tu as tout perdu, d’un coup, et pour toujours. Et tu regardes tes mains, où il ne reste rien. Alors tu écris le temps, et la phrase redéroule doucement ce qui n’existe plus, comme les images se déploient dans ta tête quand tu y penses, comme une note qu’on lance et doucement la mélodie se déroule, comme le sablier qu’on retourne et le sable de nouveau coule. C’est l’autre sablier, acheté pour remplacer celui qui était fêlé, par où s’est écoulé le temps du passé. Le sable coule et la phrase roule et déboule sur la campagne immense ensoleillée. Tout a coulé, mais tout n’a pas brûlé.

proposition n° 19

Un jour, dans un observatoire photographique du paysage, tu as vu une petite route de campagne. Et la même, longtemps après. Cette fois goudronnée, lisse comme un ruban, empaquetée dans ses glissières de sécurité, un tracé impeccable qui slalome entre les bouquets d’arbres et les rares maisons. On peut rouler vite, on ne fait que passer. Et tu es revenu à la première image. Tu as vu les graviers de la petite route, l’herbe qui la mange des deux côtés. Il y a bien un poteau et des fils électriques, mais on ne sait pas si on va tourner à droite et continuer en longeant les prés ou à gauche par les champs bordés d’arbres bouquets. Sur cette petite route de campagne, tu t’es revu en promenade. C’est dans l’Indre, dit la légende, « Canton de Saint-Benoît-du-Saut, Mouhet l’Aumône, Chemin ». L’aumône, comme les petites pièces rangées dans la pochette du petit livre de messe ; chemin, comme l’essence de la promenade à travers les champs. Cette petite route de l’Indre, elle conduit à tes souvenirs de là-bas.

proposition n°20

La maison, si elle était restée inchangée, inhabitée, empaquetée pendant tout ce temps ? Les araignées sans nombre du grenier auraient gagné. Elles auraient tissé et enveloppé le mobilier comme de housses pour garder. Il y aurait eu le jour et la touffeur des vasistas du grenier, le jour par le carreau de la porte d’entrée, le jour dans la cuisine par les vitres de la véranda. Le reste dans le noir filtré des volets. Rien de la nuit noire de la cave mais l’obscurité tamisée de l’été où l’on sait que la vie au dehors vous attend. Elle aurait attendu, la maison, dans le temps. Ecrire, c’est fait pour rêver ; c’est fait pour imaginer un autre devenir. De ceux qui sont restés dans l’œuf et qui attendent notre désir pour se déployer en prenant appui sur rien. Sur rien, qui dort en attendant dans l’obscurité douce.

proposition n° 21

Un bord noir lisse arrondi, un petit fil blanc gainé tortillé à côté, sur la surface blanche métallique laquée. Le fuseau jaune hexagonal et effilé en pointe sur le blanc mat du papier où bouclent des tracés gris de graphite. Des strates archéologiques de feuilles ponctuées par des lisérés aux couleurs plus vives de plastiques, cartons, élastiques. L’arc élégant d’une feuille verte sur fond de vieilles tiges. Comme un satellite, une antenne et ses quatre rectangles assemblés en plein ciel. Un cylindre métallique rutilant et sa tranche vive de soleil.

proposition n° 22

Un bord presque lisse, un peu strié par les veines du bois de chêne sombre ; l’arrondi d’une baguette qui fait le tour du plateau hexagonal ; le plastique rouge sombre oblong et pointu d’un petit cône bombé et tronqué, fuselé, que la baguette arrondie empêche de tomber ; le déséquilibre de la paume qui ne peut s’étendre à plat ; l’arrondi mou d’où l’assise glisse ; le cadre sombre ouvert sur la lumière, le vert et le silence ponctuellement percé d’un cri aigu de coq.

proposition n° 23

Devant tout au fond, grandes plantations d’artichauts et immense sapin, masquant l’autre grillage, avant l’entrée des champs. Puis les blés jaunes à hauteur d’yeux, sur fond de bleu pur et de champs étagés jusqu’à l’horizon. Retour dans le dédale gris des rues et des grandes portes cochères fermées. Déboucher sur une place inondée de soleil, parvis d’église, façade blanche et cloches en liesse. Autre dédale silencieux, entre les marbres bas et les stèles inscrites.

proposition n° 24

Une place inondée de soleil, parvis d’église, façade blanche et cloches en liesse. Bourdonnement des échanges, joie des retrouvailles, fierté d’appartenir. L’église sombre, où est énoncé un nom, dont on croit qu’il convoque et va faire se lever la personne ainsi nommée. L’église vide, enténébrée, car personne n’y vient plus. L’église transposée, dans la harpe des cloches, sur une île, au cou des moutons dispersés d’un grand champ d’été. L’église retrouvée, noces, clarines dans l’intensité du matin et le meuglement des vaches étrangement familières. Si loin pourtant, dans l’ailleurs et dans le temps, le sentiment d’appartenance retrouvé.

proposition n° 25

Pourquoi j’écris sur ça. Qu’est-ce que je cherche à faire. Faire revivre. Pas possible. Retrouver. Joie des détails qui émergent qu’on croyait oubliés. Frustration profonde de n’avoir pas mieux observé. Pourquoi j’écris seulement maintenant. Pourquoi j’écris déjà. Pourquoi j’ai peur de dire que c’est moi. Pourquoi j’ai besoin de dire que c’est moi. Est-ce que c’est nécessaire pour ancrer et rendre vie. Pourquoi j’ai la prétention de croire que ça va rendre vie. Pourquoi je pleure presque chaque fois. Pourquoi pleurer c’est comme une marque. Pourquoi ça fait peur aussi. Pourquoi. Est-ce que c’est vraiment écrire tout ça. Est-ce que j’aurais la force de continuer. Est-ce qu’un jour je pourrai écrire autre chose. Est-ce que ça vaut la peine d’écrire autre chose. Est-ce qu’on court toujours après ses fantômes.

proposition n° 26

Un pigeon marche seul sur la crête du toit d’en face, à pas prudents, dans l’orangé du matin d’été. Je revois le sol gris de Paris, soudain couvert d’un attroupement d’oiseaux, qui piétinent, résolus et fébriles. Dans la solitude de la grande ville où les repères manquent, il y a le jeu familier des pigeons pour dire la chaleur quand même du grand corps anonyme. Déception des villes sans pigeons. Reconnaissance inverse quand ils sont là. Dans les lieux de l’intime, pas de pigeons : c’est l’échelle du cœur.

proposition n° 27

Arriver, c’est toujours en train. Un tracé rectiligne au fil duquel le paysage s’assemble de façon de plus en plus précise, et s’immobilise enfin, recomposé, à notre descente : c’est fini, il est prêt à nous accueillir. On reconnaît la silhouette de montagnes familières, avec leur coupe qui forme presque un visage et qui fait signe aux fenêtres qu’elles sont toujours là ; le rythme du train qui ralentit a aussi une musique propre. On sent les mêmes coups de frein qui ponctuent la décélération. On peut dire ça y est on arrive dans 4 minutes. Quelques rares fois on est détrompé, mais souvent c’est bien ça. Il y a très longtemps, c’était la même chose, dans le RER. Immanquablement, entre Châtelet et Gare du Nord, un ralentissement en milieu de parcours, une reprise, et la décélération de l’entrée en gare. On savait la mélodie par cœur et on rassemblait ses forces pour jaillir du wagon et bondir un étage jusqu’au train de banlieue qui allait s’élancer la minute d’après. Arriver, c’est toujours en train. Glisser le temps que le but se concrétise. Quelquefois il faut du temps. Quelquefois la ligne n’existe plus. Interrompue. Une correspondance s’est ajoutée, un nœud qui désormais empêche le retour dans la douceur continue du souvenir.

proposition n° 28

Pour circuler dans Paris, par le métro, c’était le noir entre des noms, séparés puis incarnés dans leur soudaine apparition lumineuse et populeuse. On comptait les stations, sans inclure le départ et l’arrivée pour que le trajet soit moins long. Ce qui comptait, c’étaient les arrêts pour rien, ceux qui allaient fabriquer l’ennui morne de la dérive. Au départ et de l’arrivée, on était encore ou de nouveau très bientôt dans l’action. La ville est donc en noir, noir des segments d’itinéraires, noir des tunnels, noir de l’ennui. Quelle surprise plus tard quand armé d’un plan et l’intérêt tout neuf du marcheur qui découvre, on établit soi-même le parcours et on voit s’incarner les noms dans les lieux. Circuler avant, c’était aussi le nez au vent dans la voiture à la vitre entr’ouverte. Grand privilège car il va falloir la refermer, en haine du courant d’air qui va rendre malade. On hume plus fort la campagne, on voudrait l’aspirer dans cet air plus vif, dans cette multiplicité des décors qu’elle juxtapose soudain sous les yeux. Ici, pour aller d’un endroit à un autre, on peut garder les yeux grand ouverts sur le monde.

proposition n° 29

Sur le quai de la gare à l’arrivée du train, un homme attend, les bras croisés dans le dos, il tourne la tête de droite et de gauche, il essaie de capter le numéro des voitures ou de surveiller en amont et en aval les mouvements sur le quai. La ville tourne autour d’un point fixe qu’il est depuis si longtemps dans la ville. Après il reprendra son chemin de manière tranquille. C’est lui qui a tracé la route, qui a écrit l’histoire, qui a circulé dans ces rues, qui a inscrit son devenir et celui de ses proches dans cet espace si complexe et si largement ouvert à tous les possibles. Qui a fait exister au loin ce qui pouvait rester si proche, mais qui n’aurait pas eu la force alors de s’envoler. De l’ancrage, et de l’essor. Les géographies de la mémoire sont plus complexes qu’il n’y paraît. Les villes connexes inattendues.

proposition n° 30

Le matin, éveil de la ville, le camion du ramassage des ordures, les tramways qui emportent les gens qui vont au travail, les rues parcourues de quelques personnes au pas rapide. Indifférent au rythme de la semaine, le jet d’eau de la grande fontaine et son flux bouclé, qu’on entend mieux dans le fond calme de l’été, quelquefois le mouvement flou du vent dans les grands arbres du jardin de ville. L’heure va sonner aux différents clochers. L’été, dans le repli qui isole du dehors collectif, on peut, fenêtres ouvertes ou même installé sur le balcon, vivre au rythme du grand corps qui s’éveille, en se sentant reprendre possession de ses moyens, de ses projets, de sa vigilance, et riche aussi de ces forces qu’on n’aura pas aujourd’hui à jeter dans le tumulte. Dans cet espace connexe et pourtant séparé, on peut laisser le temps à l’écoute, à la pensée, à l’écriture, accompagné par la dérive des nuages, la brève parenthèse d’un oiseau, les premiers doigts de lumière du soleil. Dans la ville d’aujourd’hui, les villes d’avant reprennent forme, sortent, rues et campagnes, gares et macadam, du balcon suspendu entouré de montagnes.

proposition n° 31

Rues et campagnes… à la frontière des deux, à l’écart, presque au bout du monde construit, presque au début des champs, il y avait le cimetière. Tout prêt d’une maison grouillante d’enfants, de chiens et de chats, monde de vivants étrangement institués en gardiens insouciants de tes morts. Tu irais après y boire le café et regarder-écouter médusé l’enchevêtrement des ordres, les chats sur la table et les buffets, le tournoiement incessant des enfants, la mère outillée en fabrication de tricots au kilomètre...Toi tu sors juste du monde éteint, définitif dans sa fin. Tu remplis un broc de plastique (ils sont alignés en quantité à l’entrée : qui a soif dans le monde des morts ?), tu chemines à angle droit dans les allées, les rangées, où tout semble à peu près identique, tu croules sous la masse de noms qui s’accumule et dont tu ne sais rien, et tu arrives comme par miracle devant un que tu ne connais que trop et dont la familiarité te brûle, en même temps que l’incongruité de le voir inscrit ici, où tu pensais que jamais il n’aurait raison d’être. Quel sentiment de solitude et d’abandon. Quoi, ils sont si nombreux et tout est si vide. Dans les cimetières indifférents, tu te promènes comme dans l’histoire, tu lis les noms, les dates, tu imagines les vies et les familles, tu repeuples par la pensée. Ici, elle est gelée. Confrontée à la vie dense que tu as partagée, rien ne t’arrache au vide absurde de la perte. Il faut avoir quitté le cimetière et ses dalles de pierre, pour que les morts retrouvent vie, et t’accompagnent dans tes pensées, tes souvenirs, tes efforts, redeviennent tes tutelles, tes auspices, tes étoiles. Tu concèdes le rituel à la ville qui ordonne en espace marqueté son passé défunt ; c’est le socle qui l’assure qu’elle a vécu un temps peuplé, c’est l’histoire qu’elle reverse aux visiteurs intéressés. Toi, tu vis ailleurs avec ton cortège. Aujourd’hui, tu reviens avec eux sur les temps et les lieux que vous avez ensemble habités et qu’ils t’ont légués à jamais dans l’immense malle du souvenir : infinité de petites capsules que découvre et entr’ouvre enfin l’écriture.

proposition n° 32

Quand ça commence, regarder le ciel ? Tout jeune on vit dans une atmosphère, on sent qu’il fait gris ou grand beau ou tout blanc ou qu’il pleut. Et puis arrive un moment où on prend le temps, on lève le nez, parce qu’il est moins urgent de courir jouer. Ou bien quand rien ne presse, l’école on sera bien à l’heure on peut regarder en l’air. Se perdre dans une profondeur vers le haut. Du bleu sans matière et pourtant magnifique. On voudrait s’y noyer. Un jour on reconnait le ciel des pays. Souvent à distance lorsqu’on les a quittés et que par hasard en images on les retrouve. Le ciel moutonneux, rarement en plein bleu, souvent dans l’entre-deux, c’est le ciel d’Ile-de-France. Le ciel du soir en mince bande violette, c’est l’été de Los Angeles, avec le matin orange vif sur les Rocheuses encore brumeuses de Pasadena. Le ciel vif, vite dégagé, repeint en bleu dru après un jour de pluie franche, c’est le ciel des Alpes. Et ma ville d’avant, quel ciel ? L’air liquide et lumineux des promenades en plein champ, le ciel plombé du cimetière ? (mais le plomb c’est dans mon cœur)

proposition n° 33

Quand ça commence, engager la conversation avec les inconnus du monde d’avant ? On n’est plus dans la cour de récré, à négocier des billes et les enjeux d’une partie. Il faut s’avancer à découvert, hors des rituels de l’école. Déjà, acheter le pain à la boulangerie, c’est avancer la phrase toute faite et recevoir vite la baguette. Alors qu’est-ce qu’on dira au contrôleur, qui poinçonne les tickets et adresse une plaisanterie aux enfants ? Qu’est-ce qu’on dira au monsieur du taxi, qui questionne la famille, et embraye dès qu’il comprend qu’on est des familiers, de loin maintenant, mais familiers quand même… qu’est-ce qu’on dira au voisin, à l’arrivée ? celui qui vient prendre l’apéritif pastis grenadine et qui fait un peu peur ? ceux à qui on rend dès que possible visite parce que ce sont les amis de longtemps ? ceux à qui on rend nécessairement visite parce que ça fait longtemps qu’ils ne nous ont pas vus ? Et puis est venu un moment où on est allé en voir, des gens, des inconnus parfaits ceux-là, dans des maisons éloignées plus encore, des grandes bâtisses bourgeoises en pleine ville, parfaites briques rouges et chaines de pierres blanches. Le médecin, le conducteur témoin de l’accident, la personne qui avait prévenu les pompiers… Il fallait remercier, mais surtout savoir encore comment ça s’était passé, revivre en boucle, récupérer des détails nouveaux pour apprivoiser l’événement, s’habituer à l’impossible qui avait eu lieu, comprendre comment il avait été inévitable, comment il était advenu. Après il y aurait l’enchainement des autres événements, ceux qui viennent toujours après. On est dans une maison avec une famille qu’on connaît mal, on est censé jouer avec les enfants. Les choses se passent pendant ce temps, on viendra nous rechercher après. On regarde la télé, en se demandant, face à l’image fabriquée, ce qui se passe dans la vraie vie. Avec qui les parents doivent parler en ce moment où tout se referme. Pourquoi les choses vont se clore sans qu’on sache comment. A l’écran il y a un moment la lune blanche sur fond noir, et des voix qui lui adressent des questions. Des questions, cette fois, on en avait plein. Des questions qu’on ne poserait jamais. Une zone s’était dessinée, aveugle et indicible. On constaterait seulement ses effets, dans un chagrin et un travail qui dureraient des années, et qui laisseraient, autour de la mi-juillet, des jours glissants et contondants qu’on ne saurait comment esquisser, négocier ou franchir. Ce serait, à tout jamais, la cicatrice d’une essentielle charnière qu’on ne pourrait jamais évoquer qu’à demi-mots. À demi-mots.

proposition n° 34

Quand ça commence, situer tout ça par rapport aux points cardinaux ? Le nord de toujours existe intensément. C’est l’horizon. L’horizon indépassable, celui vers lequel toujours on s’élance. C’est indiqué dès le départ : Gare du Nord. Et puis il se met à résonner comme inaccessible dès que se font entendre les destinations où on n’ira jamais : Arras, Lille. On descend toujours en chemin, à mi-parcours, aux bords du monde connu. Un jour viendra pourtant où on ira jusqu’à la fin. Une première fois marquante, en rupture. On sera entré dans une autre époque. Le monde d’avant sera bien clos, mais peu à peu intégré dans un ordre nouveau en dépit de ses lignes de fracture violente. Sud. Pas de nouvelles. Jamais vu. Même le nom résonne creux. Il commencera à prendre consistance quand le nord se sera densifié. Il s’incarnera Marseille Toulon, et on découvrira ses couleurs inédites, les toits de tuiles orangées, un horizon segmenté en surfaces ondulées tout saillant de soleil, et rythmé par de longs cyprès, avec la surprise des entrevues sur la mer. Un jour on nagera le soir sous un ciel glorieux dominant tous nuages. Tendre vers l’est. Est-sud est. Si on avait su alors qu’on y ferait l’essentiel de sa vie. Là les cardinaux sont on ne peut plus clairs : ça fait même partie des rites d’initiation, nommer les trois massifs qui encadrent la ville. Chartreuse, Vercors, Belledonne. Belledonne à la fenêtre, on surveille le gâteau neigeux qui dit l’avancée de l’année, les moments où le blanc commence et gagne, les moments où les cônes fondent, les moments où il ne reste qu’une petite galette, l’absence de tout qui dit la canicule. Chartreuse noyée les jours de pluie, on entre dans le pays des fantômes, tous reliefs arasés, ou tous sommets détachés, suspendus et flottants. Vercors sombré ou lointaine crête verte inaccessible. Quelquefois pénétrer dans les failles, les anfractuosités, découvrir les torrents qui serpentent silencieusement avec la route, et voir se reconfigurer le monde d’en haut, en tête à tête avec le ciel. Tout un espace nouveau, vastes cirques, plaines et collines, si haut cachés. L’ouest enfin. Si près du centre parisien, inutile de le nommer, c’est l’évidence, on y vit de toujours, même si on sait qu’ailleurs, de plus longtemps, on appartient. On attendra longtemps avant de pousser plus loin. Comme une ressource à rejoindre. Quitter le sud-est et ses jours denses, couler dans la douceur de l’ouest. Retrouver les plaines de toujours, mais si fondues de vert. Aller jusqu’à l’air vif de la mer. Longer avec elle la côte. Redécouvrir des attaches. Les souvenirs hérités de l’effort et du courage au mitan du siècle. Les ancrages plus lointains encore près du Havre. De la Manche à la Somme, somme toute, il n’y avait qu’un pas.

proposition n° 35

Anticipation mais pas trop. Une rephotographie. Encore faudrait-il une image précise. Mais dans l’image du souvenir ? Mais dans la géographie du cœur ? Les horizons affectifs d’un parcours, déjà floutés et grossis. Alors accentuer résolument la dérive et conjuguer la projection personnelle et la projection globale. Si peu à l’échelle du temps et du monde. Le nord de toujours existe intensément. C’est l’horizon. Un jour viendra pourtant où on ira jusqu’à la fin. La toute fin. Sud. Un jour on nagera le soir sous un ciel glorieux dominant tous nuages. Dans quelle mer ? Est-Sud Est. Belledonne à la fenêtre, Chartreuse noyée, Vercors sombré. Un jour on vivra peut-être dans un est aux montagnes arasées. L’ouest enfin. Retrouver les plaines de toujours, mais si fondues de vert. Aller jusqu’à l’air vif de la mer. Longer avec elle la côte. Aura-telle beaucoup monté ? La mer allée… On aura prolongé l’automne des retrouvailles.

proposition n° 36

Du lointain, du très loin, de l’imaginaire. L’horizon de toute dérive. Les possibles entre lesquels l’écriture avance suspendue. Et inscrit ses angoisses et ses espoirs comme autant de mondes en devenir, entre lesquels choisir. Choisir et agir. Comme le couteau tendu au bord du cadre des natures mortes. Comme la grenade entr’ouverte, si proche de la bouche qui s’en gorgera. Comme les espaces reverdis vers lesquels un jour des générations pourront courir. Le nord. La toute fin. Un wagon glacial le seul du train pas d’autres voyageurs une gare qu’on n’atteint jamais. Le sud brûlant. Un soleil rouge qui roule si près de la terre asséchée. L’est où les montagnes ont définitivement fondues, liquéfiées après la langue des glaciers. L’espoir demeure à l’ouest. Dans la fraîcheur de la côte et du rivage des enfants naissent et grandissent, dans l’ardeur de mondes rêvés, tendant leurs forces pour incarner.

proposition n°37

Revenir au présent de l’écriture et redescendre dans les méandres du souvenir pour parcourir la ville en enfilades. Que dire d’autre que ces cuisines où l’on passe boire le café sur la toile cirée, près de la gazinière où la grosse bouilloire d’inox est vautrée, ou ces jardins étirés, étagés autour de leur unique allée, d’où l’on voit d’ici chez le voisin, et celui d’à côté, et encore plus loin des deux côtés comme un éventail déplié, caché de la route par les maisons frontalement alignées. Ou bien par-delà la clôture du fond, les champs immenses et jointés, toutes routes absorbées. Un jour une enfilade parfaite, du salon tamisé avec rocking-chair et piano noir laqué, à l’antichambre des chambres à coucher, gorgée de boîtes de jeux et de poupées impeccablement coiffées. Le sentiment d’un monde où l’on était déplacé. L’envie de retourner dans la proximité de la toile cirée et des étroits potagers. Il était interdit de toucher le piano ou coiffer les poupées. Mais l’autre maison durait, sous les arbres à plumes, sous le sapin dressé, près du colombier… Riche en son grenier de cadres dédorés, de fourrures poivrées, de laines mitées, tissus démodés, albums et gros livres du siècle passé. Un jour viendrait où toutes malles révélées et dépouillées seraient dispersées.

proposition n° 38

L’écriture chemine entre livres suspendus, ceux dont on a perdu jusqu’au titre, le conte de la clé gardée, de l’appentis fermé au secret protégé ; ceux qu’on n’écrira jamais, La carte interdite, l’imaginaire d’une ville qu’il n’est plus possible de localiser sur une carte, ni de visualiser autrement ; Le vent de la guerre, revenir travailler à la ferme avec un mari lointain prisonnier et deux enfants en bas âge, et défier l’occupant avec une fierté joyeuse et le courage des combats quotidien ; La place du château, l’enfance enclose entre l’étang qui borde la ferme et les jeux sur la place auxquels la fin des étés, la vie déroulée viendront mettre fin ; L’apprentissage, devenir ajusteur plutôt que garçon de ferme à la fin des années cinquante et s’arracher aux ancrages par soif d’apprendre et de construire quand rien n’a été donné d’emblée ; La descente, une tombe qui n’est pas à ciel ouvert, mais comme un mausolée, on y descend par un escalier, quelquefois après le contraste d’un mur ruiné de pierres en pleine lumière, on arrive dans un monde rougeâtre et enfumé, on a le sentiment terrifiant d’une vie emmurée, on entend distinctement une voix familière ; La place est déjà écrite, on pourrait la prolonger par le besoin de prouver une ultime fidélité.

proposition n° 39

L’écriture chemine au milieu d’autres chantiers. De ces cailloux qu’on assemble grain à grain pour fabriquer le continu des heures où on tisse à plusieurs, efforts anodins, si petits que la fatigue gagnant on ne voit que la poussière de tout, la fraîcheur revenue on voit mieux la trace mais d’un pas d’un seul, l’autre encore à faire, de nouveau entreprendre. Et puis chantiers de ces parpaings qui grimpent si vite, promoteurs pelleteuses et grues, où est passé le petit café du coin, où la boulangerie du passage à niveau près de la gare ? la ville va s’endormir résidentielle, une boulangerie a refleuri plus loin, plus clinquante, rez-de-chaussée de l’îlot nouveau, mais le petit café a sombré avec les vieilles maisons de quartier. Le café et l’ancienne boulangerie qui marquaient le chemin de la gare. D’où l’on prendrait le train. Le train qui n’arrive plus.

proposition n° 40

Le bas-côté. La route goudronnée, et puis les touffes d’herbe, et d’autres plus drues, et puis le fossé. Des deux côtés. La route échappée, surgie de la ville, entre les champs prolongée. Elle en revient, sur le vélo. Elle est presque au bout, au tournant, au rond-point. Ou bien elle descend encore la côte à vive allure. Qu’est-ce qu’il y a sur le bas-côté. Qu’est-ce qu’il y a donc bon sang sur le bas-côté. Qui lui a fait franchir ce jour de juillet. Quelle paroi crevée. Qu’est-ce qu’elle n’a pas vu. Qu’est-ce qui l’a troublée. Elle revenait de la ville par la route en vélo. La campagne a refermé sur elle les grands pans des champs de l’été. Elle revenait aussi de l’autre ville. Par le fil du train, aujourd’hui dénoué.

proposition n° 41

Près du champ aux moutons, un vieux monsieur très grand, au visage doux, marche le long du trottoir. Un garçon de dix ans, cheveux ébouriffés, yeux effarés, traverse la rue en courant. Le regarde, l’air gouailleur, le voisin, colosse moqueur, près du colombier. Un jardinier en salopette bleue de travail s’est arrêté de pousser, un peu essoufflé, une lourde brouette en bois. Une dame enveloppée d’un tablier à fleurs se penche pour respirer les roses de son jardin. [1]

proposition n° 42

entre 3 et 4

Le crocodile restera derrière la porte. Il faut la laisser grande ouverte. Il y a tant besoin de circuler de dans la maison, de regarder dehors, de retourner dans les champs.

entre 25 et 26

Extrêmement difficile de dire je la première fois. Extrêmement difficile de décoller du strict souvenir et de mêler les temps. L’impression de falsifier et de perdre plus sûrement définitivement. Et puis la gymnastique vient on gagne en souplesse et on compose la marqueterie qui allège et qui révèle comment les temps sont en fait réellement intriqués entre le je qui écrit et les temps écrits, on circule tout le temps. On se sent mieux même. Comme libéré. Est-ce parce qu’on a écrit et pleuré ? Ou est-ce qu’on a simplement appris à en parler, à l’écrire, à raconter, sans s’interdire de bouger, entre les lieux entre les moments, entre les espaces recomposés ? Est-ce que c’est ça écrire, la dynamique de la composition, on peut sauter, on peut changer d’échelle ? Moi je ne connaissais que la fulgurance d’une image, d’une sensation vécue intensément à transposer. Est-ce qu’enfin j’entre dans le récit ?

proposition n° 43

Ça y est, mon frère, on peut y aller. En voiture quand tu voudras. En voiture nez au vent. On en portera des fleurs, des fleurs en brassées. Dans le cimetière de la maison aux chats. Dans le cimetière de la ferme du château. Dans le cimetière où la pierre s’effrite. Et dans celui tout frais près du champ bleu d’avril. Et même…allons-y, devant la petite porte verte. Maintenant je suis prête.

proposition n° 44

Je prends congé dans la brume du rêve. Le rêve d’un corps débordant où se réfugie le chagrin des enfants. L’effroi des cris et des bris à jamais consolé même les corps manquants, la marque en creux mais plus fort le sentiment qu’on l’a un temps comblé.

Je rêve à un chemin de fleurs et de senteurs où on retrouve le temps d’avant. Le soleil frappe dur. On choisit les trottoirs d’ombre fine. Le vert envahit tout, platanes, lauriers roses et bignones. On chemine en secret vers la maison au berceau de glycine, bordée d’hortensias et de roses thé.

Je rêve à ces trains arrêtés qu’un ressort secret a relancé. Aux mots qu’on ne dit plus à demi. Aux corps qu’on a rejoints et si profondément embrassés.

proposition n° 45

Je roule dans la nuit qui traverse les villes. Les tunnels si noirs qui ne finissent jamais. Ceux qu’on se sent si seul à parcourir. La nuit qui ne finit jamais. Ces tunnels où l’on sait qu’on peut aussi marcher. Marcher si longtemps. L’étroit couloir qui longe les voies. A peine la place pour le corps debout quand le train va passer. La fascination pour ces sortes de niches où l’on peut quand même s’abriter. La marche dans le tunnel. Quel étonnement d’en voir surgir comme d’un autre monde. Est-ce qu’on peut sortir du tunnel. Et puis le bout du tunnel. Le point infime de lumière. Un mirage auquel on ne croit pas. Une lueur dans la nuit vide comme celle d’une bougie soufflée. Un rêve dans le rêve du dormeur prisonnier. Et puis le rond infime qui très lentement grandit. Le noir vide qui s’étire en profondeur sombre parce qu’un lointain clair enfin se dessine. Se maintient. S’affirme mais reste au loin. Rien qu’un espoir. Un but que peut-être on n’atteindra que. Dans très longtemps. Il est là, tout au loin. On marche vers lui. On n’est plus seul. On partage un espoir. Un espoir où on rejoint. L’espoir de tous ceux qui ont espéré. La fin du tunnel. Hommes en marche dans la nuit. Marche dans la nuit. L’angoisse d’avoir perdu, l’incertitude d’un demain. D’un où la lumière reviendra. La lumière reviendra.

Je roule dans la nuit. Dans la nuit qui traverse les temps. Dans la nuit qui accueille ceux qui viennent au devant. Qui reviennent dans la nuit. Qui reviennent de longtemps. Qui m’emportent avec eux dans l’obscur qui les fond. Qui m’agitent avec eux dans l’effort qui les tend. Qui m’étreignent sans corps dans l’image qui les vend. Pauvre lueur au levant.

Je roule dans la nuit. L’écriture à tâtons vers les sources d’avant. Lève le sombre par le bord minuscule qui le tend, lève l’ombre, rouvre la porte de dedans. Le tunnel, l’étroit passage, le goulot. Le sablier. Laisse le sable couler. Les cendres, les braises, les papiers brûlés. Laisse les chaussures abîmées. La route oubliée. Laisse la voiture rouler. La maison empaquetée. Laisse la porte rouillée. Ton frère attend.



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1ère mise en ligne 17 juillet 2018 et dernière modification le 20 septembre 2018.
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[1Trois photos. Deux en couleurs, une en noire et blanc prise à Bagatelle. Les deux premières captent un instant, l’autre capte une pose qui pourrait dire une identité transmise. Comme la descente en vélo, en plein air, en plein vent, dans une ardeur de vie où les âges se rejoignent. La photo qui point inverse les filiations. Elle fait de la vieille dame aux fleurs l’enfant du texte qui s’écrit. Y eut-il des roses sur sa tombe comme en son jardin ? Les faire refleurir ici. La rose thé par excellence, la rose des mots.