Sybille Cornet | Tenter de se souvenir

« construire une ville avec des mots », les contributions

Je suis metteuse en scène, théâtre pour enfants et adolescents, et écris habituellement mes spectacles. Actuellement je prépare un projet intitulé Faire l’école aux grands singes, projet interactif qui tourne uniquement dans les classes d’école et qui interroge et expérimente l’ennui du corps en classe. Je fais aussi de la direction d’acteur, et quelque fois d’ailleurs il m’arrive de diriger Vincent Tholomé même si il ne se qualifierait peut-être pas lui-même d’acteur.

proposition n° 1

Rrrrrrr rrrrrr rrrrr font les roulettes de la valise roulant avec difficulté sur le macadam de la rue étroite. Crrr Crrrrr fait la valise en escaladant vaille que vaille la bordure et brouf fait-elle en retombant lourdement sur le trottoir. Rrrr cloc rrrr cloc rrr cloc font les roulettes de la grosse valise en mordant péniblement les pavés puis en tombant dans les raynures séparant les pavés de pierres du trottoir. Pffff fait la petite dame en tirant la lourde valise sur les pavés de pierre. Pffff pffff fait-elle en soufflant dans la montée tout en tirant la lourde valise derrière elle. Pffff souffle –t-elle et aie pense-t-elle à chaque fois qu’elle appuie sur son genoux gauche qui la fait souffrir.

Numéro 73. 73-5= 68. 68 maisons. Mais divisé par deux. Reste 34 maisons. Rrrr cloc rrrr cloc font les roulettes de la lourde valise. Pffff fait la grosse bouche en soufflant. 34 Maisons donc pense-t-elle. Plus que 34 maisons. Arrivée devant le numéro 47. 47- 5 = 42. Divisé par 2, plus que 21, 21 maisons Puis 12, 7, et puis quand il n’en reste que 2 elle ralenti. Le genoux fait mal. La valise s’alourdit. Mais le cœur aussi. Puis elle retient son souffle et avance.

proposition n° 2

Venir - revenir – revenir de très loin – pour faire la connaissance d’un lieu – qu’on a pourtant connu – fréquenté – habité - très loin dans l’enfance - revenir devant un lieu qu’on a connu – puis oublié – un lieu dont on ne sais plus grand chose aujourd’hui –

Façade grise – 3 étages - maison imposante – à front de rue - mais à l’air minable – en déliquescence – au rez - porte d’entrée – à deux battants – peinture écaillée – bois à nu – grisé par la pluie – pièces de bois manquantes – rez toujours - deux hautes et larges fenêtres aux vitres sales - au-dessus de la porte – accroché à la façade – une enseigne – défraîchie - sorte de double cône tournant – de couleur rouge et bleue - signalant un salon de coiffure – mais en panne - premier étage - balcon de pierres – dangereusement écroulé – juste au dessus - traces d’écoulement d’eau – sur la façade - crépi moisi – et partiellement désolidarisé de la façade - 2 ème étage – sur le côté droit d’une fenêtre – traces noires indiquant un incendie passé – troisième étages – lucarnes en zinc – ouvragées -

proposition n° 3

Plus haut, une pharmacie. Campée sur ses chaussures à talons rouge vif, immobile derrière la double porte vitrée de sa pharmacie, la pharmacienne. Son sourire est pincé, presque grimaçant. Elle a une crinière bouffante, blonde et bouclée, partiellement relevée en chignon, ce qui lui donne l’air d’une courtisane de Louis XIV.

De l’autre côté la rue, un salon lavoir qui fait également nettoyage à sec. Et repassage. L’employé, la trentaine, immobile derrière son comptoir, est chauve. Il rabat avec pudeur les quelques rares cheveux qu’il lui reste pour couvrir le mieux possible son crâne brillant.

Le reste des maisons de la rue sont sans intérêt particulier. Des maisons de briques orangées aux dimensions raisonnables, ni trop grandes ni trop petites, des maisons familiales, des maisons moyennes, des maisons de province en somme.

Et pourtant surprenant, dans le bas de la rue, faisant le coin avec une avenue plantée de vieux tilleuls qui s’engage vers le haut de la ville, une grosse maison de maître surmontée pompeusement d’une tourelle un peu ridicule. Tout autour de cette demeure, un minuscule parc sombre avec étang encerclé par une grille en fer forgé. On y fait bed and breakfast. Elle y a pris une chambre. Pour plusieurs jours, peut-être plusieurs semaines, le temps qu’il lui faudra pour s’imprégner de la maison, de la rue, de la ville, ou pour tenter de se souvenir, mais de quoi ? elle ne sait pas encore.

proposition n° 4

Passé le coin de la pharmacie, la rue a disparu. S’étend alors une longue avenue qui descend vers la ville. Elle va la prendre. Comme ça. Pour voir. Pour sentir. Elle va la descendre. A pieds.
L’avenue est longue. Calme. Presque sans vie. Il est onze heures du matin. Sur sa gauche un garage. C’est un bâtiment de ciment blanc. Un seul niveau. Une grande vitrine arrondie façon années soixante. A l’intérieur des motos. Des Harley Davidson. Neuves. Des grosses cylindrées. Le garage ne lui rappelle rien.

Une rue c’est une succession de façades. Mais une façade ne dévoile rien ou presque de la vie qui s’y cache. Comment comprendre une ville si elle ne s’ouvre pas à nous ? à nos regards ? si elle ne se déplie pas devant nous ?

Elle ne le sait pas mais un homme entre deux âges viendra dans l’après-midi acheter une Harley Davidson jaune, une 1250, le modèle dont il a rêvé depuis l’enfance, qu’il gardera un certain temps puis offrira à son fils pour ses 21 ans.

En face du garage, une maison sans fenêtre. Une façade en briques blanches, muette. Et une lourde porte de bois rustique. Fixée à la porte avec de grosses vis dorée, une plaque de laiton annonçant un club privé. Elle ne peut voir que dans l’arrière salle du club il y a un tripot. La nuit on y joue au poker. Un homme y perdra bientôt tout ce qu’il possédait. Et le lendemain matin, sans avoir avoué sa ruine ni à sa femme ni à ses enfants, il descendra dans sa cave et se tirera une balle dans la tête.

A droite comme à gauche, des maisons cossues, des maisons de maître. Avec jardinet à l’avant. Roses rouges. Perron de pierre. Fenêtres agrémentées de vitraux colorés. De la rue, personne ne peut entendre le cri muet des maris cocus.

Plus bas, sur la gauche de la rue, un terrain vague. Empli de carcasses de voitures. Un groupe d’adolescents y viendra l’été prochain s’installer tous les soirs au volant de voitures rouillées pour y boire des bières chaudes. Appuyant en vain sur des klaxons muets.

A côté du terrain vague, une maison basse, toute simple. La façade de briques jaune est triste. Elle ignore que derrière les rideaux, au rez de chaussée, une vieille dame aveugle et très croyante tricote des bandages de laine à destination des lépreux d’Inde, qu’elle remettra au prêtre de la paroisse.

Elle se retourne, la rue est vide, toujours silencieuse. Tout est immobile. La rue ne lui rappelle rien. Au loin, elle remonte sans doute vers le haut de la ville. Plus tard, elle ira y faire un tour.

proposition n° 5

Elle regarde plus attentivement la maison. Le balcon du premier étage est fendu. Il a été vaguement sécurisé à l’aide de barres de métal plates qui le soutiennent. Sur la façade, entre le premier et le deuxième étage, des champignons, de longs et fins champignons d’un bleu encre poussent sous le crépi moisi. De la maison s’échappe un filet d’air froid. L’air qui lui arrive est humide et légèrement fétide. Elle traverse la rue et s’asseoit juste en face. Sur une des marches de la maison d’en face. Elle regarde la maison elle se dit : la maison, la maison est morte.

proposition n° 6

Midi. 3ème jour. Petit marmiton, restaurant friterie. Voisin du numéro 5. Situé entre le numéro 5 et la pharmacie faisant le coin. Elle, pousse la porte de verre. Salle étriquée et sombre. Petites tables individuelles, nappées de blanc. 7 tables en tout. S’assied. Serveur arrive (nom Tankred Hauzeur), grand baraqué, 27 ans, un tatouage au bras gauche. Elle, demande dans son français hésitant une spécialité locale. Le serveur : Une spécialité locale ? pas sûr de bien comprendre va voir la patronne. La patronne, (madame Mosselman, 51 ans, anciennement institutrice à l’école des Hougnes) vient à la table et après réflexion lui conseille les boulets frites sauce lapin. Mais s’exclame étonnée : Il y a donc des touristes à Vieuxvert ? (nom de la ville). Nadine Luth, 47 ans, vivant dans la rue prend mine de rien part à la conversation. Elle (la prétendue touriste) raconte dans son français hésitant (accent anglophone prononcé) qu’elle est originaire de la ville. Née dans la maison voisine où sa mère a grandit. Même si elle ne s’en souvient plus. Madame Luth, lui propose de lui faire découvrir le quartier (elle est femme au foyer, s’ennuye et est battue par son mari mais on ne l’apprendra que plus tard). Elle (celle qu’on ne prend plus pour une touriste mais pour une « locale délocalisée ») accepte. Arrivée des boulets sauces lapin. Repas rapide. Mais enthousiaste. Et comme dessert ce sera quoi ? demande le serveur Tankred Hauzeur, 27 ans, tatoué au bras gauche quand il revient. Même cinéma de questions sur les spécialistés locales. Discussion entre madame Mosselman (la patronne) et madame Luth (la voisine). On s’accorde pour suggérer une part de tarte au riz macaron (une autre spécialité locale). Service un peu manièré du serveur (le boulet sauce lapin et la tarte au riz macaron ayant soudain pris du grade). Discussion avec madame Luth sur les habitants de la maison voisine (numéro 5). Madame Luth (du numéro 53) ayant dans l’enfance bien connu certains de ses habitants. Et tout spécialement Hélène (dite Nene).

proposition n° 7

J4 : Le rendez-vous a lieu le lendemain 11h devant la maison de N. L. rencontrée la veille au restaurant friterie Le petit Marmiton. N. L. qui lui a proposé de l’emmener dans son quartier d’enfance tout près juste là à quelques rues et de lui raconter tout simplement des choses comme ça lui vient et elle l’australienne (qu’on appellera C. pour la nommer puisqu’au final son nom nous importe peu) a pris ça pour une aubaine la proposition de N. L. un premier fil un tout premier fil à tirer déplier un tout premier fil auquel s’accrocher un fil pour commencer son histoire à elle quelque part. N. L. marche vite et elle C. avec son genoux qui fait mal peine à suivre mais elle appuie comme elle peut la main sur la jambe droite pour alléger un peu le genoux gauche et elle se dit quelle chance quelle chance j’ai (bien sûr dans sa tête ce n’est pas ces mots-là exactement qu’elle forme puisque C. a passé l’entièreté de sa vie ou presque en Australie (une petite ville aussi perdue dans le désert d’Australie qu’un patelin de Cowboy dans le vaste Ouest) et a toujours parlé Anglais mais bref) .

Bref.

N. L. marche dans la rue un peu vite peut-être l’émotion allez savoir et C. trottine derrière et traîne la patte et souffle et peine et les voici déjà arrivées dans le quartier des Hougnes.

Au carrefour arrêt circonstancié. N.L. lui indique tout d’abord une maison blanche haute un peu austère sans rideaux on voit à l’intérieur c’est comme en Hollande à Amsterdam dit-elle où l’on peut regarder à travers de grandes fenêtres dans des intérieurs sobres et vivement éclairés les gens vivre sans pudeur aucune au vu et sus de tous presque comme dans les films. Cette maison c’est la maison d’un peintre un type il ne peignait que des toiles hyper réalistes avec des aplats de couleurs froides pas de reliefs jamais des instants arrêtés comme des clichés photographiques reportés sur des toiles mais dans des cadrages étranges par exemple des voitures des formules 1 il peignait ça des formules 1 des courses de formules 1 des plans larges de la course ou alors des détails un pilote au volant pendant l’arrêt à l’écurie le changement d’un pneu ou même juste une roue de formule 1 un gros plan sur le pneu avec très lisible la marque Good Year (c’est vrai demande N. L. toi qui parle anglais c’est vrai que good Year ça veut dire bonne année drôle de nom pour une marque de pneus non ?) ou bien ou bien il peignait (un peu gêné N. L. rit pour indiquer qu’elle ne sais pas si elle peut si elle doit aborder ce genre de sujet avec C.) des femmes des femmes nues en porte jartelle avec des chapeaux borsalino ou des détails de sexes de femme une femme qui se touche le sexe ce genre de choses. Ce type était fou. La plus jeune des filles Nanou ma voisine ma meilleure amie.

Et là dit N.L. (elle indique une rue sur la gauche, la rue est plane, une rue résidentielle particulièrement calme) là c’est la rue de mon enfance et au moment de pointer un endroit précis du doigt endroit sans doute particulièrement cher à son cœur sa maison peut-être ou plus simplement un trottoir où elle aurait appris à rouler à vélo ou peut-être où elle aurait embrassé un garçon pour la première fois là soudain là là la tête se tourne et fixité du regard bouche qui s’ouvre corps qui se tend et suspension et silence et comme arrêt dans le temps. Là un mur il y avait un mur dit N.L. désemparée un gigantesque mur haut et long des dizaines de mètre de mur un mur de briques surmonté de barbelés et il était si haut ce mur nous enfants on ne voyait pas derrière mais de toute façon personne personne ne voyait derrière c’était terrible dit-elle ce mur ce mur qui était comme une coupure dans l’espace c’était comme si rien derrière n’existait comme si la ville s’arrêtait là comme si le monde s’arrêtait là et ça faisait peur d’habiter au bord du monde et puis maintenant plus de mur un champ ouvert un immense terrain vague des grues des pelleteuses des tas de briques et de ferraille un champ de ruines. Emotion dans la gorge de N. L. une larme cherche presque son chemin. Depuis toujours ici une prison c’était la prison de la ville elle était vieille vous voyez vétuste plus aux normes les prisonniers faisaient tout le temps grêve ils montaient sur les toits et criaient on les entendait hurler de colère et puis les sirènes de police ici dans une petite ville tranquille ce n’était plus possible et là là ils l’ont détruite ça y est ils l’ont abattue. On dirait que le mur en s’écroulant a privé N.L. et son monde intérieur de sens que le vide créé a aspiré une partie de son enfance et qu’elle ne sait plus très bien qui elle est.

N.L. est comme perdue il lui fait du temps pour se reprendre après elle bafouille et s’excuse confuse de ne pouvoir continuer la visite.

Puis tout de même se fait demi-tour et emmène C. jusqu’à son ancienne école l’école des Hougnes (où si l’on se souvient Madame Mosselman, actuelle patronne de la friterie restaurant Le petit Marmiton sévissait comme institutrice, à noter, c’est un détail mais qui a son important, que dans cette ville (Vieuxvert) une friterie se dit une friture mot issu sans aucun doute possible du flamand patois non pas local mais de Flandres région adjacente à la Wallonie mais les migrations économiques ont toujours été légion dans la région, le nom même (le patronyme Mosselman) qui signifie l’homme aux moules (pêcheur de moules, vendeurs de moules ?) est lui-même issu de cette même région à savoir la Flandre ibid). C’est ici donc dit N. L. qui tente de se rassembler que j’ai fait mes années primaires dans cette école communale tout ce qu’il y a de plus commune de plus banale une école populaire avec ses épidémies de poux et ses cris d’enfants perçants des cris d’enfants je vous avoue il ne me reste que ça comme souvenir des cris perçants d’enfants et le mal de tête qui allait avec. L’école est en briques rouges des briques rouges et sales une école fermée sur elle-même sans verdure sans arbre ni perspective autre que celle d’un ciel tout petit enfermé entre les murs de cette cour cour qui ressemble à s’y méprendre à celle d’une usine d’une caserne ou oui d’une prison.

proposition n° 8

Vieuxvert ce n’est pas le Sud, ce n’est pas les grands soleils chauds qui vous brûlent la peau l’été jusqu’à ce qu’elle craque comme un poulet en broche, non, Vieuxvert ce n’est pas ça. Ce n’est pas non plus les ciels dégagés d’un bleu puissant, ces ciels transparents infinis de profondeur, non, non plus. Vieuxvert ce n’est pas non plus la Sibérie, des hivers au froid croquant, à la neige moelleuse qui donne envie de s’y jeter et même d’y dormir non. Non Vieuxvert, à Vieuxvert il pleut. Oui il pleut tout le temps. Ou presque. Et à Vieuxvert il y a toutes sortes de pluies. On raconte que les Inuits ont un grand nombre de mots pour designer la neige, 52 pour être exact. Et bien les Vieuxverriens sont les Inuits de la pluie. Sauf qu’à la vérité même si il y a un grand nombre de pluies différentes les Vieuxverriens ne possèdent pas 52 mots désignant la pluie. Et même les Inuits, en réalité n’en ont que 12. A Vieuxvert la pluie on l’appelle plouve. Et quand il pleut on dit : i plou. Mais pour les grosses pluies battantes, celles qui vous prennent au dépourvu en pleine rue alors que vous n’avez pas votre parapluie, qui vous lessivent, qui transpercent tout, le pull le pantalon et même la toile prétendûment imperméable, celles qui déferlent contre les pare-brise, qui tambourinent sur les toits, alors là le mot, le mot qu’on dit là-bas c’est drache. On n’a l’air de rien sous la drache, que d’une vieille loque mal essorée et même après, quand enfin ça s’est calmé, dans les chaussures ça fait ploutch ploutch. Et ça, ça à Vieuxvert c’est une bonne drache. Oui à Vieuxvert on dit i drache. Et à Vieuxvert i plou et i drache souvent. Et tout près de Vieuxvert, il existe même un lieu, un village, tout petit, qui s’appelle Houtsiplou et ça veut dire Ecoutes’ilpleut. Oui c’est le nom du village. Et bien sûr tout le monde à Vieuxvert rêve secrètement d’être de Houtsiplou. Rien ne peut égaler ça. De venir de là. Même si à Vieuxvert, à Vieuxvert aussi, bien sûr, on écoute la pluie.

proposition n° 9

Où l’on imaginera plus que l’on apprendra comment (et non pourquoi) madame N.L. est est battue par son mari

C. est couchée dans un transatlantique dans le jardin de N.L., il est 15H57, il fait bon, ciel nuageux . Hier, N. L. a proposé à C de venir prendre le thé, déguster une part de gâteau de Vieuxvert et profiter du jardin. C. a généreusement dit oui. Je dis généreusement car recevoir nécessite parfois plus de générosité que de donner si on considère que personne ne donne sans attendre rien en retour. Contre la jouissance du jardin, du transatlantique, il est tout naturellement sous-entendu que C. devra prêter l’oreille aux récits de N. L., que ceux-ci l’intéressent ou non, qu’elle soit (ou non) toujours en plein jetlag et finalement qu’elle comprenne (ou non) suffisamment le français. C. est infirmière de métier, métier s’il en est de dévotion à l’autre. C. pratique donc l’écoute empathique de façon plus que régulière (quelque fois 20h d’affiliée quand elle est de garde en hôpital), elle est donc pour ainsi dire « formatée » à l’écoute active (ou passive). Cependant, aujourd’hui, et peut-être clairement pour la première fois de sa vie, elle désire écouter autre chose que des loghorrées continues de femme plus ou moins désespérée, plus ou moins maltraitée. Aujourd’hui, parce qu’elle a fait ce voyage de l’Australie jusqu’ici à la recherche de ses racines, elle désire être là pour elle-même, pour prendre soin d’elle et de son histoire. Et pour cela, elle désire écouter la rue, la ville, elle désire tenter de retrouver peut-être au fond d’elle un sentiment de vague familiarité avec l’espace qui l’environne. Un rayon de soleil traverse le feuillage du grand tilleul sous lequel sont installés les transats. C. en profite pour fermer les yeux, joïr de ce moment. Espérant vaguement que ses yeux à présent clos donneront subtilement à madame Luth le signe qu’elle désire rentrer en elle-même, et profiter un instant et dans un relatif silence de la quiétude du jardin. Madame Luth reçoit-elle ce signe ? Peut-être. Peut-être sa voix a-t-elle fléchit quelque peu. Mais reprenant de plus belle le flux reprend, soutenu. C. écoute d’une oreille distraite. Parviennent jusqu’à elle et de façon récurrente des mots comme pieds, ventre, secouer, timbre poste, cuisine, lourde casserole, lumière éblouissante, assis à plusieurs, cris, je.
C. tente de s’abstraire et se concentrer sur ses sensations physiques. Tout particulièrement les odeurs. Celle persistante du tilleul, arbre (elle le découvrira plus tard) omniprésent dans la petite ville. Le silence se fait presque dans sa tête. La douce brise la berce. L’image d’une tortue lui passe par la tête. Cette vision la surprend. Elle tente de s’y accrocher mais très vite elle s’évanouit. Elle tente de rattraper la sensation fugitive mais rien à faire elle s’est enfuie. Passe dans le ciel un petit avion de plaisance dont le ronronnement se mêle aux paroles de madame Luth.

Pour laisser place au retour d’un flot de mots de madame Luth. Cette fois, comme si il s’agissait d’un autre épisode des déboires de Madame Luth, elle entend les mots.

Vrrrrr, ronronnement de moteur, son qui se déplace dans le ciel, dans l’espace du ciel, de droite à gauche (entendu du point d’écoute de C.),puis disparaissant vers l’ arrière, derrière le transat de C., flux de mots de madame Luth, formant un discours indistinct et contenant les mots garde-robe, bureau de poste, clés, cris, silence, ronronnement du moteur d’avion au lointain, passage d’une voiture dans la rue à l’avant de la maison, passage de vitesse, puis s’atténuant en s’éloignant. Interpellation de madame Luth, demande explicite de madame Luth de prise de position par rapport à son récit avec des phrases comme : vous vous rendez compte et très vite après : parce que ça coulait ça coulait et enfin : le salaud !

C. hoche la tête en signe de bienveillance, et sourit de façon empathique, elle lève les yeux au ciel et hausse les épaules d’un air un peu désolé. Madame Luth, sans doute décontenancée, propose de passer à table. Elle sert à C. un part de gâteau de Vieuxvert tout en lui affirmant que c’est le meilleur de la ville. Il est accompagné d’un thé puer très réputé que C. pourtant trouve particulièrement fade.

proposition n° 10

J5 numéro 43 de la rue Libonvi ( en français Lebonvieux), jardin de Madame Luth, ayant invité C. à venir prendre le thé et profiter du jardin.

Jardin orienté Sud-sud ouest ciel nuageux mais température très douce (27 degrès) brise légère qui caresse agréablement la peau (visage) et se glisse dans et sous les cheveux, légère odeur de tilleul sucrée.
Au menu, thé fumé de Ceylan et gâteau de Vieuxvert (une galette de blé aux amandes) Dessert moelleux et onctueux quand il est frais et de plus en plus sec au fur et à mesure qu’il vieillit.

A Vieuxvert on boit beaucoup de thé. Du thé au lait. A l’anglaise. Un nuage de lait dèrlinege (comprenez Darling) ? Ièsdîw (comprenez ici Yes dear). Mais pourquoi me direz-vous boit-on autant de thé dans une bourgade qui n’a colonisé ni l’Inde ni la Chine ? Vieuxvert, petite ville de province, connut une expension spectaculaire entre les années 1840 et 1910, et ceci grâce à la fabrique de draps de laine, des draps d’une rare finesse, très appréciés à travers toute l’Europe. Il y avait de l’argent à gagner. Beaucoup d’Anglais débarquèrent dans ce petit chef lieu pour y créer leur industrie propre. Bon nombre firent rapidement fortune. Achetant de grandes parcelles de terres et y construisant des manoires à tourelles, roulant dans des voitures de sport décapotables exubérantes, se retrouvant pour jouer au golf et organisant de gigantesques chasses à courre dans les forêts environnantes pourtant relativement étriquées , ils organisant également des Thea party très en vogue dans la région. D’où le thé. Car la bourgeoisie locale adoptât très vite un mode de vie « à l’anglaise », après tout, ils avaient en commun de pratiquer activement la marche sous la pluie. On se mit donc au thé. Avec nuage de lait. D’abord en se pinçant le né puis finalement avec un certain plaisir. Il est vrai que dans la région, un région d’agriculteurs bourrus, on avait toujours penché pour le café, la jatte comme on dit là-bas. Un p’tite jatte di câfè ? mais il faut vivre avec son temps, adapter son standing etc. Après tout que sommes-nous sinon l’image que nous donnons de nous mêmes etc. etc. Bref, le thé, est bu aujourd’hui encore par les gens bien nés (comprenez les gens dont les parents, grands-parents ou arrière-grands parents ont aussi fait fortune dans le commerce ou le traitement de la laine et dont les enfants, petits-enfants ou arrière petits enfants voient aujourd’hui encore les répercussions directes de ce commerce sur leur compte en banque). Donc Madame Luth, dont le grand-père avait lui une usine de traitement de la laine (rinçage et teinture) et qui jouissait dans la petite ville d’un certain prestige (comprenez d’un prestige très certain) mais ayant perdu le standing de vie de ses ancêtres proches, se plaît néanmoins à servir le thé à l’anglaise dans un service de porcelaine représentant des scènes de chasse au milieu de paysages bucoliques.

proposition n° 11

J6 - Les températures ont chuté. Il a plu toute la nuit et le matin, malgré le ciel clair, le climat est humide et attaque les os. C’est une des particularités de la ville, ce changement très soudain de climat. Et cette humidité qui peut flotter dans l’air et presque vous ronger de l’intérieur. C. n’a jamais expérimenté cela, elle ne connaît pas ce genre de sensation. En Australie il fait toujours beau, toujours chaud. On ne doit pas lutter contre le froid là-bas. Non. Plutôt contre le chaud. Pour se réchauffer le corps C. décide de se rendre à la piscine. En Australie les piscines sont propres et chaudes. IL y a des piscines publiques à tous les coins de rue, et des piscines semi-privées dans presque tous les immeubles. En général il y a peu de monde, on n’y croise que des gens qu’on connaît et on s’y sent chez soi. Les Australiens fréquentent assidûment les piscines. Elles sont presque toujours jumelées avec un sauna dans lequel les gens se retrouvent pour discuter. Un peu comme on se donnerait rendez-vous au café. Si ce n’est bien sûr qu’au sauna on y est nu. Et papoter nu au bistrot ça se fait rarement. Et soyons clairs, ça fait tout de même une différence.

La piscine est en plein centre-ville. Au sommet d’un bâtiment assez imposant surmonté d’une vaste verrière. Il faut savoir que dans cette ville de 50.000 habitants il n’y a guère qu’une piscine communale. A son arrivée dans le hall d’entrée il y a une file de treize personnes devant le guichet. Le hall est presque aussi vaste qu’un hall de gare, et il est habillé de carrelage jaune crème, une couleur qu’elle trouve particulièrement triste. Elle patiente dans la file puis achète son ticket d’entrée. Quand elle arrive devant les cabines de déshabillage, elle peine à en comprendre le fonctionnement. Il faut appeler une grosse dame vêtue comme une infirmière, qui vient au bout d’un temps presqu’infini ouvrir une porte de cabine. Ensuite il faut se déshabiller dans ce lieu aussi étriqué qu’un cabinet de toilette, pendre ses affaires sur un cintre en plastique rouge d’où tout déborde. Puis le confier à cette même grosse dame qui le range sur une longue tringle au côté de dizaines d’autre. Tout ça inquiète un peu C.. Elle craint de ne plus revoir ses affaires. Mais la grosse dame, de sa voix rauque et agacée, lui assure que si, elle les retrouvera, tout le monde y arrive. C. laisse donc à la grosse dame le soin de son cintre rouge et monte à l’étage, son drap ce bain sous le bras. Après avoir pris une douche, elle franchit les portes qui mènent au bassin de natation. Et là c’est le choc. Est-ce l’écho des voix de dizaines d’enfants qui crient, piaillent, appellent, rient, insultent ou si c’est l’odeur, une odeur intense de chlore mélangée à de l’urine et de la sueur, une odeur qui s’infiltre dans vos narines et vos poumons qui ainsi l’assaille ? La piscine est grande, hors nome, et partout, des gens qui nagent et des enfants qui crient, un chaos comme elle en imagine seulement dans les stades de football ou dans les manifestations de métallurgistes. Une sorte de marée humaine indisctincte. Un instant immobile, presque découragée elle hésite à faire demi-tour. Puis dépose sa serviette sur un muret et agrippe soudain l’échelle du grand bassin de natation et descend résolument dans l’eau. Mais là, là le choc est terrible. L’eau est froide. 22 degrès. Elle remonte d’un bond. Une dame au bonnet fleuri de grosses marguerites en plastique mauves l’a regardée faire. Sitôt que C. est sortie du bassin elle s’avance vers elle. Elle a de petits yeux perçants, des yeux de chat, et des lèves aussi fines que des cordelettes, je vois, lui dit-elle d’un air sévère, un air d’institutrice primaire, que vous n’êtes pas d’ici ça se voit que vous n’êtes pas d’ici et l’eau vous dégoûte dit-elle. C. est d’abord suprise. Puis elle veut répond que non que simplement son corps doit prendre le temps, le temps de s’habituer. Mais la dame au bonnet à grosses fleurs mauves la coupe et reprend : et vous ne la trouvez pas assez propre assez claire c’est ça ? mais sans écouter la réponse elle continue, mais oui c’est comme ça ici oui cette piscine est ancienne très ancienne et vétuste et oui si vous trouvez qu’il y a trop d’urine dedans une trop forte concentration d’urine ben alors allez voir ailleurs la dame s’échauffe et C. peine à comprendre ce qu’elle lui veut, d’autant que la dame à présent devient légèrement agressive mais où hein où iriez-vous parce que des piscines il en n’a pas d’autre dans la région que celle-là alors vous irez où hein ? C. cherche à mettre un terme à la conversation mais elle n’arrive pas à placer le moindre mot, la dame au bonnet à fleurs mauves la regarde d’un air de défi et continue de plus belle, elle pointe son index vers la piscine et avec un léger tremblement dans la voix, un tremblement d’émotion dit : c’est que c’est ainsi cette piscine on ne peut plus la vider plus la vider depuis des années, des dizaines d’années même, parce que les murs des bassins s’effondrent, oui, c’est la pression de l’eau vous voyez c’est ça qui empêche le bassin de s’effondrer la pression de l’eau alors on ne peut pas le vider le bassin c’est comme ça on garde l’eau et on rajoute du chlore un maximum de chlore dit-elle encore en regardant C. au fond des yeux c’est ainsi d’où cette terrible odeur d’urine dans l’air ça coûte cher une piscine vous croyez quoi vous dit-elle en s’échauffant toujours plus, la ville elle a pas les moyens non d’en reconstruire une nouvelle alors vous pouvez bien avoir cet air dégoûté c’est ainsi et depuis le temps je vous dis ça fait des années que c’est comme ça, des dizaines d’années même qu’y changent pas l’eau y doit y en avoir une sérieuse concentration de pisse dans cette piscine et la dame au bonnet de fleurs mauves d’un air de défi lui lance : allez vous-en maintenant ou alors c’est simple si vous restez c’est que vous voulez attraper je sais pas des maladies genre salmonelle ou alors un genre d’urticaire vu que vous êtes pas d’ici c’est que nous nous depuis le temps on est pour ainsi dire vaccinés immunisés mais vous vous qu’avez l’air de débarquer de je sais pas où avec ce drôle d’accent bizarre que vous avez vous feriez mieux de déguerpir. C est restée interdite, interloquée, ne sachant comment répondre. Elle ne comprend pas ce que cette dame lui veut. C. a froid. Elle se sent seule. Elle voudrait juste nager, elle voudrait juste être bien, se sentir bien comme c’est toujours le cas en Australie quand elle se rend à la piscine. Fatiguée d’écouter cette femme, elle finit par se jeter dans un couloir et malgré le choc thermique par nager avec force. Elle fait plusieurs longueurs, et son corps se fait à la température de l’eau. Elle nage le crawl de façon rythmée et trouve même un certain plaisir à être ainsi immergée dans une eau si fraîche. Quand elle sort, elle se sent revigorée. Elle remonte à pied jusqu’à son bed and breakfast.

proposition n° 12

J7. C. prend le bus. Le bus emprunte une avenue bourgeoise. A travers la vitre du bus des des manoirs, souvent flanquées de tourelles de château miniature, avec partout des vitraux colorés pleins d’oiseaux exotiques ou d’animaux mythologiques et des jardins très entretenus pleins de rosiers, des roses banches ou rouges, petites et délicates ou tout au contraire grosses et épanouies. Cette avenue semble tout droit sortie d’un film pour enfants.

Puis les manoirs laissent place à une gigantesque église de couleur grise dont les flèches des deux clochers tirent à l’infini vers le ciel. Des murs même de l’église émergent de la rocaille ressemblant un peu aux parois d’une grotte. Elles semblent couler le long des murs puis se fondre en un jardin de ciment et de mousse. Sur le trottoir, deux panneaux attirent l’attention du passant « Ne pas circuler sur le site, chute de pierres, danger de mort ». Elle voit dans la façade de l’église contenue vaille que vaille par des étançons jaunes, une gigantesque lézarde qui parcourt toute la longueur de l’église.

Le bus s’engouffre ensuite sous une sorte d’échangeur autoroutier, passant sous un viaduc bétonné. Il fait sombre, comme à l’entrée d’une grotte. Le bus s’arrête. C’est le terminus. C. descend. Au-dessus de sa tête, elle entend le bruit continu des voitures, des clocs répétitifs créés par les roues des voitures passant sur les jointures du viaduc.

Vieuxvert est une de ces petites bourgades située à l’orée de forêts profondes peuplées d’animaux sauvages et de larges plateaux aquifères, des étendues marécageuses planes et désolées, battues par les vents, qui avec leurs hautes herbes disparates et jaunies ressemblent à l’idée qu’on se fait de la Toundra. Malgré ce caractère profondement rural et retiré, Vieuxvert est desservie par une large autoroute très moderne. Oui il y a l’autoroute à Vieuxvert. Si l’autouroute arrive jusqu’à Vieuxvert c’est que dans ce pays toutes les villes ont droit à leur autoroute, c’est une question de principe. Pas de raison que Vieuxvert y coupe. L’autoroute longtemps s’arrêta net devant Vieuxvert, oui pendant longtemps Vieuxvert fût un cul de sac d’autoroute. On roulait on roulait puis soudain on voyait apparaître des panneaux nous intimant l’ordre de ralentir, de 120 km/h il fallait réduire progressivement sa vitesse, décélérer jusqu’à 30 et là, à la sortie d’un tournant, l’autoroute s’arrêtait, disparaissait, s’évanouissait forçant l’automobiliste à s’immiscer dans le flux tranquille des petites rues de Vieuxvert, avec l’impression d’être arrivé au bout du monde. Et Vieuxvert avec son autoroute en cul de sac resta une ville un peu oubliée de tous. On ne passait pas par Vieuxvert, on n’y fait pas une halte par hasard en chemin vers la mer, l’Allémanie ou les montagnes du Caucase comme on fait une halte pipi sur une aire d’autoroute non, qui arrivait à Vieuxvert l’avait décidé. Vieuxvert était une destination, une vraie. Mais les hommes politiques de la région en décidèrent un jour autrement, oui un jour les grands décideurs décidèrent de sortir toute la région de son isolement et d’entreprendre de grands travaux, de gigantesques travaux qui allaient enfin permettre au monde non plus de s’arrêter à la porte de Vieuxvert mais de continuer vers l’est, vers les villages situés au cœur des forêts profondes. Oui les politiques décidèrent de connecter au reste du monde moderne les grandes forêts sauvages et les vastes étendues marécageuses peuplées d’animaux vivant habituellement dans le silence et le secret. Et on repris la construction de l’autoroute où on l’avait laissée. On la fit avancer jusqu’au fond des forêt qui se cachaient derrière Vieuxvert. Est-ce pour apporter la modernité ? Ou plus prosaïquement afin que les bourgeois détenteurs d’un permis de chasse puissent plus confortablement rejoindre leur pavillon d’automne en saison de chasse. Tirer le gibier en fin de matinée et retrouver sans encombre leur télévision sur le hauteurs de Vieuverts dans l’après-midi. Ou peut-être fût-ce pour que ces mêmes bourgeois puissent facilement accéder à cette ville d’eau réputée, grâce à son eau férigineuse aux vertus thérapeutiques qui fut fréquentée par toute l’artistocratie russe au XIXe siècle, s’y montrer en habit juste pour une soirée, que ce soit au casino au charme si désuet, ou au grand théâtre à l’italienne pour écouter une opérette chantée par quelques stars locales. Peut-être fût-ce encore pour donner au circuit de formule 1 la possibilité de prendre sa place dans les grands circuits mondiaux en donnant à l’Europe entière un accès plus facile au lieu. Ou encore pour inviter tous ces Hollandais en mal de verdure à faire l’acquisition d’une de ces rudes maisons campagnardes aux pierres couleurs de rouille sachant qu’ils pourraient enfin faire l’aller retour dans le week-end. Quelques soient les raisons, les conséquences furent désastreuses pour Vieuxvert car l’autoroute, en reprenant son chemin, devait pénétrer la ville, passer dans la ville, au milieu de la ville. Deux possibilités s’offraient aux ingénieurs : la faire passer en sous-sol ou par les airs. On choisit les airs. On construisit donc un viaduc, un viaduc pimpant neuf, la crème de la crème du viaduc, dont les politiques longtemps furent très fiers, eux qui bien sûr vivaient à l’autre bout de la Vieuxvert. Le viaduc allait surplomber légèrement une avenue, mais cette avenue resterait en fonction, permettant encore aux voitures d’y rouler, aux passants d’y passer, aux commerçants d’y commercer, simplement l’autoroute suivrait le tracé de cette avenue mais en hauteur, à hauteur du 2ème étage des maisons. Ca ferait une ville à étages, comme on se plaisait à les imaginer au XXème siècle quand on se demandait à quoi ressembleraient les villes de l’an 2000.

En passant sur l’autoroute aujourd’hui, dans la partie plus urbaine, on a quelques fois la chance d’apercevoir à sa fenêtre un homme qui paraît-il a volontairement loué un appartement donnant sur la voie rapide (la speedway comme il dit) il aurait argué que pour lui le bruit des voitures était une forme de musique, de forme évoluée de musique urbaine, la musique contemporaine de l’urbanité contemporaine (selon ses propres mots) et même cet homme se plairait-il à dormir la fenêtre ouverte ce bruit berçant son sommeil comme jadis les oiseaux ou le vent berçaient les oreilles de ses ancêtres.

C. descend donc du bus. Ainsi que les autres passagers qui disparaissent aussitôt dans la pénombre. Elle entend l’écho de leurs pas résonner sous la voûte du viaduc. Le chauffeur a coupé le moteur du bus et se détend les jambes sur le trottoir sombre.

Un flot de voitures passent, s’arrêtent brièvement au feu, puis redémarrent. D’autres voitures empruntent la rampe d’accès au nouveau tronçon d’autoroute D’autres voitures, plus lentes celles-là, se dirigent vers le crématorium installé juste sur la gauche du viaduc, d’autres voitures encore, empruntent une petite ruelle qui mène aux maisons bordant le pont autoroutier. C. aperçoit sous le béton, une entrée de grotte, partiellement bouchée. Quelques oiseaux égarés y rentrent et en sortent. Elle voit même une nichée de chauves souris sortir pour une ronde. Les passants sont rares. Quand l’un ou l’autre passe sous le viaduc il baisse la tête d’un air décidé en accélérant le pas.

A côté de l’arrêt de bus, de grands containers ronds et bruns sont destinés à la collecte du verre. A côté des containers, une foule d’objets cassés déposés en pagailles : vases, doubles vitrages, une serre de jardin débitée en tranches, de la vaisselle, des pares brises de voiture, de camions et même un pare-brise d’avion de plaisance dans lequel on voit plusieurs éclats.

Plus loin, contre un des piliers du viaduc, elle aperçoit une construction étrange, elle s’approche. C’est une sorte de cabane faite de panneaux colorés et de planches grossièrement assemblées contre un pilier de béton. Autour est organisé un jardinet de béton, un fauteuil club, une table de jardin, elle regarde plus attentivement. Une femme est assise dans le fauteuil, deux enfants sur ses genoux, ils boivent un soda. La jeune femme doit avoir 19 ou 20 ans, maigre, le teint pâle, elle a sur ses genoux deux enfants d’environ deux et quatre ans. Le bruit de l’autoroute est continu, dense, entêtant. Mais ni la jeune femme ni les enfants ne semblent dérangés. C. les regarde sans rien dire. Puis la jeune femme prend les deux petits et disparaît dans la cabane.

Le chauffeur est remonté à bord du bus, il a remis le moteur en marche. C. revient sur ses pas. Vous repartez demande-t-elle ? Et elle remonte dans le bus faisant le chemin en sens inverse mais cette fois, regardant au travers de la fenêtre, de l’autre côté, et découvrant un autre pan de la ville.

proposition n° 13

De la chambre de ce bed and breakfast de province, tu regardes par la fenêtre. Plusieurs fois par jour tu ouvres cette fenêtre et tu observes la place qui te fait face. Le matin, mais aussi l’après-midi ou le soir. Oui le soir aussi tu fixes cette place comme si elle avait quelque chose à te dire, à te révéler d’elle-même ou de toi, de toi ou de ton histoire. Mais qu’y découvres-tu ? Cette place a beau être vaste, plane, tranquille, cette place a beau être recouverte d’un joli gazon doux, entourée de grands arbres, des hêtres pour la plupart, âgés déjà, puissants, elle a beau offrir quelques bancs de bois peints sur lesquels se reposer, quelques bosquets de fleurs mauves, un urinoir ancien, ouvragé, au charme désuet, la place reste vide, toujours vide. Les enfants ne viennent pas y jouer, ni les vieilles personnes s’y asseoir ni même les hommes s’y soulager la vessie. Non, la place reste là, immobile et triste, comme abandonnée à elle-même, inutile. Et toi, chaque fois que de ta chambre tu t’absorbes dans son observation, tout ce que tu remarques c’est ce vide, ce vide silencieux. Mais ce qui te frappe surtout c’est le contraste, le contraste créé par la juxtaposition du silence avec en bordure du silence, le mouvement bruyant des voitures qui tournent autour de la place. Et tu penses à ces grandes toupies de fer blanc peintes de couleurs vives qui émettent un sifflement si caractéristique quand on les actionne en poussant sur une tige de métal. Au bout d’un temps, si la toupie tourne assez vite, son centre par un effet d’optique s’immobilise. Et la place, tu te dis, ressemble à cette toupie, une gigantesque toupie avec sur sa carosserie, le ballet des petites voitures peintes dans un dessin naïf, un peu simplet, et en son centre, la place, immobile, comme flottant dans l’air. La toupie tourne vite, à la voir, de ta fenêtre, toujours en mouvement, tu en attrapes parfois le tournis. Et même tu te demandes, tu en arrives à te demander comment les gens, les habitants de la place font, eux, de leur fenêtre, pour ne pas être pris de malaise face à cet infernal manège tournant. Tu te dis, oui c’est ce que tu imagines, que peut-être justement grâce à cette place, leur regard peut s’accrocher à quelque élément fixe, lui un arbre, elle un bosquet de fleurs ou un banc. Et peut-être même, c’est ce qu’encore tu te dis, qu’en imagination tous les habitants du rond-point y vivent partiellement sur cette place immobile. Que c’est leur havre de paix mental. Leur point d’ancrage dans ce monde. Et peut-être même est-ce là la raison précise pour laquelle ils n’y sont pas en chair et en os. Oui peut-être. Parce qu’ils y sont déjà en pensée.

proposition n° 14

Dans son bed and breakfast, C. peine à trouver le sommeil. Elle se tourne et se retourne dans son lit. C. pense soudain à Madame Luth, rencontrée au restaurant Le petit Marmiton, qui lui a fait découvrir le quartier et chez qui elle a pris le thé. Une femme se dit C., qui faisait des efforts pour plaire, qui aurait pu être jolie, qui l’a été sans doute, mais qui aujourd’hui avait le corps et le visage légèrement bouffis par l’alcool ou par l’excès de pâtisseries. Sa bouche, pourtant fine et bien dessinée, dessinait quelque fois un vilain rictus.

Elle pense aussi à cette dame à la piscine, cette très grosse dame au bonnet à fleurs mauves qui autour du bassin lui avait parlé de façon si abrupte. Son corps lourd, gras, avec ce ventre rebondi à outrance et ce museau qu’elle pointait sans cesse vers le haut lui donnait l’air d’une otarie. C. rit seule dans son lit. Quand je la voyais se déplacer, je m’étonnais que les amas de chairs informes qui lui tenaient lieu de jambes arrivent encore à la porter. Au moindre pas elle soufflait, comme une baleine qui crache de l’eau.

Et le chauffeur de bus. Ce n’est qu’au terminus, au moment où il est descendu sur le trottoir pour faire quelques pas que j’ai constaté à quel point ses mouvements étaient flottants. Ses talons, à chaque pas, rebondissaient légèrement comme montés sur des ressorts. Et il y avait comme une vague qui lui parcourait l’échine.

C. rit, en pensant aux vieuxverriens. C’est pourtant d’ici que mes ancêtres viennent se dit-elle, je dois tenir d’eux moi aussi. Peut-être à leurs yeux suis-je étrange. Et tout en souriant à cette pensée, elle s’endort.

proposition n° 15

Il y a la raison qu’écrire, c’est quelque chose qu’on ne décide pas, jamais, parce que c’est trop fort, cette sensation, cet espoir que là, d’une façon ou d’une autre, on sera enfin chez soi, qu’on trouvera là, dans les mots, sa maison, enfin – écrire appartient sans doute à ceux qui, d’une façon ou d’une autre ne sont bien dans aucun lieu réel, ont échoué à être au monde et quel qu’en soit le prix, même si ce prix à la vérité est élevé, terriblement élevé (puisqu’écrire nous retire comme définitivement du monde) doivent dire plutôt qu’être, car qui écrit ne vit pas avec les mots mais dans les mots, à l’intérieur d’eux, s’exile en eux, c’est peut-être parce qu’un jour, quelqu’un, que nous aimions, vis-à-vis de qui nous n’avions pas de distance, pas la distance nécessaire pour nous protéger, quelqu’un à qui nous aurions tout donné même notre vie, nous a soudain, et de façon tellement incompréhensible, une façon peut-être violente, ou tout au contraire tellement banale et quotidienne, interdit d’être là, entier, à un moment précis de notre vie oui nous a interdit d’être nous-même, que nous avons jugé bon de nous retirer, de nous effacer du monde, et de faire ce pas en arrière de nous-même, ou ce pas de côté, pour devenir à jamais des regardeurs de vie, et non des acteurs nous mêmes, et plutôt que d’exister, nous sommes devenus, peut-être malgré nous, mais avec un délice certain, oui ça il faut quand même le dire, il y a dans l’acte d’écrire quelque chose qui tient de la joie pure, des traducteurs d’existences, des sténographes de petits riens, des esquisseurs d’histoires inachevées et donc moi, pour moi, il a été nécessaire un jour, de parler de cette femme C. revenant sur les lieux de son enfance, de sa toute petite enfance, de raconter comme en creux l’histoire de C., ayant un jour, au cours d’un repas de famille, dans une petite ville de la côté ouest de l’Australie où elle avait grandi avec ses sœurs et ses parents, une ville où il ne se passait rien, où ils avaient elle et sa famille, échoué par le fait du hasard, un hasard peut-être un peu malheureux (son père, électricien et alcoolique, s’étant au cours d’une tournée arrêté dans un pub, comme on s’arrête sur une aire d’autoroute pour faire le plein, sauf que là c’était dans une ville minuscule, à peine plus grande qu’un village, une ville construite à la hâte pour les nouveaux arrivants, les colons, qu’on faisait débarquer en masse de toute l’Europe, histoire d’occuper le territoire et de repousser les Aborigènes plus au loin dans leur désert, il n’y avait pas, ou plus, d’électricien justement, et on lui a proposé du travail, à temps plein, dans ce bled paumé, et lui, saoul, il aurait signé le contrat, et le soir, rentrant à la maison, leur a annoncé, à sa femme et ses filles, qu’ils partaient s’établir là, dans cette ville, qui n’avait de ville que le nom, qu’ils y étaient attendus pour le lundi suivant, et donc là, dans ce patelin ridicule où elle avait grandi et où vivaient encore ses parents, au cours de ce repas de famille, C., 53 ans, infirmière accoucheuse a appris, un dimanche, il devait être 15h17, c’était le début de l’automne, (mais les saisons sont inversées là-bas), aurait donc appris, alors que tout le monde, ses sœurs, ses parents, pensaient qu’elle savait, tenaient pour évident qu’elle connaissait cette partie de son histoire puisque précisément elle l’avait vécue, aurait appris qu’entre l’âge d’un an et deux ans, elle avait vécu à Vieuxvert chez sa tante, sous la garde de sa tante, alors que ses parents, vivaient eux en Angleterre, et que sa mère travaillait, et là, quel choc, d’apprendre ça, qu’elle avait vécu à Vieuxvert avec sa tante, un an élevée par cette femme solaire et généreuse, cette femme tellement tournée vers la vie, tellement du côté de la vie, elle comprenait enfin, d’où ça lui venait, à elle cet amour immense de l’autre, cette espèce de capacité à embrasser l’humanité, elle la tenait de sa tante, sa mère pour un an, un an tout entier, et d’apprendre ça à un repas de famille, par hasard, alors que tous pensaient qu’elle savait, alors qu’elle avait déjà 53 ans, et qu’elle n’en avait pas le moindre souvenir, non aucun indice ne lui avait été donné, jamais, aucune histoire, aucune anecdote n’avaient transpercé et elle soudain, C. 53 ans, mariée, infirmère accoucheuse, entendant ça, en serait non pas tombée de sa chaise mais presque tombée de sa vie, de sa propre vie car elle, elle qui s’était toujours sentie différente, étrangère au sein de son propre clan, avec cette mère dure et froide, cette mère vivant dans le regret et les rancoeurs, de n’avoir pas pu faire d’études, alors qu’à l’école, à la sortie du lycée, 11 A+, elle en avait eu 11, la plus grande distinction mais on lui avait interdit de continuer à étudier sous prétexte que l’université c’était la perdition pour les femmes, lui intimant l’ordre (l’ordre !) de devenir masseuse dans son salon de coiffure (oui la grand-mère était coiffeuse, le plus beau salon de coiffure de Vieuxvert, elle, la grand-mère aurait personnellement coiffé la Reine) et sa mère, à C., qui ne supportait pas le contact physique, elle, devenir masseuse, toucher des corps de femme tout le jour, et dans le salon de sa mère en plus, sous les ordres de sa mère, sa propre mère, qu’elle haïssait de ne pas la laisser être qui elle était, de ne pas la laisser briller comme elle aurait pu si bien le faire, aurait épousé le premier venu, un Belgo-Anglais, le premier qui s’était présenté, c’était comme ça en ce temps-là on se présentait en costume et gants blancs et on quémandait la fille et le père vous la cédait ou non, là ce fût oui, et sitôt le consentement paternel accordé, il l’aurait emmenée de l’autre côté de la Manche tel un prince salvateur, et elle, qui ne pensait qu’à mettre des kilomètres, le plus de kilomètres possible entre sa mère et elle, s’était crue sauvée, mais sitôt débarquée en Angleterre, elle tout de suite enceinte, le répit fût de courte durée,
en deux temps trois mouvements la voilà mère, et donc cette jeune femme, brillante (11a+), voit la vie se refermer sur elle telle une prison, alors à peine mère elle décide, oui, avec son mari de travailler, comme une forcenée, accumuler l’argent, le plus d’argent possible, et partir loin, au loin, recommencer la vie, à zéro, effacer l’ardoise, tout oublier de sa mère et de Vieuxvert, aller là où personne ne peut l’atteindre, ni décider de ce qui elle est, alors que d’autres, au même moment partaient pour les colonies africaines, eux ce fût l’Australie, mais l’argent, il fallait le gagner, le bateau, jusqu’à l’autre bout du monde, travailler, travailler dur, alors elle décide, elle fait ce choix de déposer C. chez sa sœur, à Vieuxvert, sa jeune sœur, ce ne sera que pour quelques mois, un an tout au plus, et la mère, le cœur serré sans doute, s’en retourne travailler son petit pécule, rassembler l’argent nécesaire, son sésame vers la liberté, une vie nouvelle et donc C. 53 ans, infirmière accoucheuse, qui soudain, au cours de ce repas de famille découvre enfin ce que peut-être elle pense soudain avoir toujours su, à savoir qu’elle a vécu là-bas à Vieuxvert, entre l’âge d’un an et deux ans, rentre chez elle, abasourdie, et, alors qu’elle a un mari (lui aussi électricien) et des enfants (grands maintenant) et un travail, et une maison, et un chien, elle annonce à son mari (un homme plutôt doux et gentil) qu’elle part, qu’elle va à Vieuxvert voir cette maison de la rue Libonvi, voir cette rue, et cette ville, où elle a vécu même si elle n’en a aucun souvenir, découvrir d’où elle vient et là, là se passe ce à quoi elle ne s’attendait pas, son mari, avec qui elle vit depuis plus de 30 ans, qui est son compagnon de vie, il dit non, il lui refuse le droit de disposer de cet argent, leurs économies, pour aller là-bas voir une façade de maison, là-bas, à l’autre bout du monde, et là, pour C. s’en est trop, et de façon aussi soudaine qu’inattendue, elle annonce à cet homme, pourtant bon et doux, que c’en est assez, qu’elle le quitte, elle vide le compte en banque, prend congé de son travail et saute dans un avion, et bien sûr, c’est là mon histoire, oui le nœud de mon histoire, C. revient sur les traces de ses ancêtres.

proposition n° 16

Et en tant que lecteur on se dit : c’est là que ça commence, que tout commence, l’action je veux dire, oui ça y est notre personnage principal, C., a eu sa révélation, comme dans les contes de fées ou comme dans Star Wars, elle a sa quête principale, c’est bon, elle est sur les rails, tout va rouler, il va y avoir de l’action, des rencontres inopinées, des hasards surprenants, des indices qui vont la mettre sur la voie, tout ça, et le recit va enfin démarrer, ben non, non, on se trompe complètement, ici rien ne commence, parce les souvenirs enfouis, ils ne remontent pas juste comme ça sur commande, juste parce qu’on s’asseoit devant une maison abandonnée face à une porte fermée, non, d’ailleurs toi, très vite tu l’as su, là, face à cette maison qu’il n’y avait rien à en tirer de cette façade en déliquescence, que tu pourrais bien y rester cent ans devant cette maison, que quand même tu n’en apprendrais rien de plus sur ton histoire, oui tu as eu beau venir jusqu’à Vieuxvert, faire 15 000 kilomètres puis débarquer de ton avion sous un ciel gris cendre, sortir d’un train dans le vent, descendre du bus sous une pluie crachottante, et venir te poster devant cette façade avec ton air d’enfant buttée, eh bien ça n’en a rien changé, tu ne t’es souvenue de rien, non, rien ne t’es revenu, tu n’as pas eu de vision soudaine, ni en regardant la maison, ni en auscultant les jointures entre les pavés du trottoir, ni en respirant l’odeur qui se dégageait de la friterie voisine, ni en passant devant la vitrine de la pharmacie, pas de réminiscence profonde, ni même de vague résurgence, rien, mais bon, c’est aussi qu’on n’est pas dans un film, où chaque scène est dense et pleine, non, ici on est dans le réel, et le réel il est plutôt lent à se mettre en route, sauf que toi, cette lenteur de l’action, tu te la prends dans la tronche, en plein milieu, oui parce que tu n’as pas toute la vie, bientôt il te faudra rentrer, reprendre l’avion, et Dieu sait si tu reviendras jamais, alors là, tu commences à penser que ton électricien de mari, quand il t’a interdit de faire ce voyage insensé, en dépensant qui plus est toutes vos économies, il avait ses raisons, et même peut-être qu’il avait juste raison, de te l’interdire, et toi là, tu commences à douter, sérieusement, du bien fondé de cette idée, de venir ici, en personne, dans cette ville, devant cette maison, parce que là, tu le vois bien, qu’il ne se passera rien, qu’en somme tu es venue pour rien, que tout ça n’a pas de sens, et là, même, tu t’en veux, tout ça tu te dis, en somme, c’était naïf, terriblement infantile, et tu te parles à toi-même, intérieurement tu te houspilles : mais je croyais quoi, hein, que des fantômes allaient m’apparaître, que la maison allait se lever sur ses jambes et se mettre à me parler ? et même tu souffles, et sans t’en rendre compte tu secoues la tête, et tes mains se tordent, juste comme tu faisais enfant quand ta mère te grondais, et puis tu te décourages, oui tu dois bien l’admettre, tu as beau être d’un naturel plutôt optimiste, là tu as perdu confiance, tu te sens ridicule, et même idiote, mais là, étonnament, alors que le bon sens voudrait que tu rentres gentiment manger, que tu rejoignes ce bed and breakfast dans lequel tu as élu domicile, non tu restes face à cette maison et tu prends une décision ferme, aussi ferme qu’incongrue, et qui t’étonne toi-même, oui, tu n’en reviens pas toi-même de te résoudre à pareille chose, et pourtant si, si tu le sens, tu es déterminée, une détermination que tu ne connais pas de toi, tu le sais, cette nuit, pas plus tard que cette nuit, tu vas forcer la porte de la maison, et pénétrer à l’intérieur, oui, voilà, toi, infirmière accoucheuse, 53 ans, mariée (même si tu viens de quitter ton mari), mère de trois enfants, propriétaire d’une maison et d’un chien australien, une femme normale, tu es résolue, aussi incongru que cela puisse paraître, à te rendre dans une quincaillerie, à y acheter une grosse pince coupante, et a, cette nuit, exploser la chaîne du cadenas qui retient la porte d’entrée et à entrer, de force, dans cette maison, et là ; odeurs, vieux meubles, manteaux de cheminées, disposition des pièces, c’est ce que tu te dis, il y aura bien quelque chose qui viendra à moi, et si ça ne me rappelle rien, du moins, du moins j’aurai essayé. Et tu ris, tu ris de ton audace nouvelle, toute nouvelle, toi qui, il y a quelques jours à peine vivait encore en Australie, partant tôt les matins accoucher des femmes, rentrant le soir, le genoux douloureux, retrouver dans ta maison de banlieue ton mari et ton chien, toi qui n’as jamais volé dans un magasin, qui n’as pour ainsi dire jamais menti (sauf à ta sœur concernant la montre de sa première communion que tu avais volontairement brisée sans jamais vouloir le reconnaître), tu vas aujourd’hui, cette nuit, commettre un délit, une effraction.
Tu ris silencieusement et tu te dis : je n’ai ni le profil ni l’âme d’une cambrioleuse, mais comme je ne désire pas voler, mais simplement mettre la main sur ce qui m’appartient, à savoir mon histoire, le délit sera moindre. Et tu descends, pleine d’excitation, jusqu’à la place ronde et vaste qui fait face à ta chambre, tu vas y attendre le bus afin de te rendre dans une quincaillerie du centre-ville. Et pendant qu’assise à l’aubette tu observes la place, tu te rends compte qu’elle commence à tes yeux à prendre vie, à contenir au moins une histoire, celle d’une femme qui prépare un larcin.

proposition n° 17

Rez-de-chaussée. Salon de coiffure. Rayon de lumière de lune. Et faisceau de lampe torche. Poussière en suspension. Odeur de crème solaire rance. Flacons oranges et bruns répandus sur le sol. Lime à ongle en carton gonflée par l’humidité. Plancher en grosses lattes de chêne sombre. Cuir craquelé et vieilli d’un fauteuil couleur ivoire. Seul à tenir encore debout. Les autres gisant au sol. S’asseoir. A la nuit tombante. Dans ce fauteuil sali par le temps. Sans même balayer de la main la poussière. Laisser basculer sa tête vers l’arrière. Dans la cuvette destinée au lavage/rinçage des cheveux de dames. Et regarder. Se voir dans le miroir. À la lueur de la lampe torche. Puis là. Accrochés à la fenêtre. Les voiles de rideaux jaunis. Se lever. Et faire rouler entre le pouce et l’index le tissus de polyester. Sensation rêche. Léger crissement. S’avancer vers une tablette triangulaire en formica. Sur lequel gisent épars. Un fer à friser. Quelques bigoudis en plastique verts. Un pinceau de décoloration mordu par l’amoniaque. Une bouteille de laque. L’attraper. La vider dans l’air. Pour sentir le dichlorométhane. Et laisser venir.

Cage d’escaliers. Rampe moulurée de bois vernis. La suivre du bout des doigts. Puis poigner dedans. Glisser sa main le long des barreaux de la rampe. Sentir sous la main les renflements des barreaux. Fermer les yeux.

Monter à l’étage. Découvrir la petite cuisine étriquée avec meubles blancs en formica. Brodure brune. Et poignée en inox incrustée dans le contreplanqué.

Monter dans les chambres. Voir des scènes enfantines se répètant à l’infini dans l’épaisseur d’un papier peint rouge rosé qui gondole. Et dans un angle, près de la fenêtre, au beau milieu d’une partie rosée de cache cache, de longs champignons bleu nuit qui coulent en grappe le long du mur.

proposition n° 18

Tu y repenses. Tu revois les bouches. En gros plan. C’est à table. On en est au dessert. Ta sœur. Un carrot cake. Moelleux. Nappé de phildelphia sucré. Une part de gâteau qui avance vers sa bouche. Ses lèvres qui s’entr’ouvrent. Puis se referment. Sur la bouchée de carrot cake. Alors que toi. À l’aide de ton couteau à dessert inox. Tu grattes le sucre. Le nappage sur le dessus du carrot cake. Écœurant. Tu trouves ça écœurant. Ce nappage glacé. Ca couvre le goût subtil du gateau. Gingembre, noisette. Et tu grattes consciencieusement. Tu fais tomber par plaques entières le glaçage sur le rebord de ton assiette. Une assiette à dessert à liseré doré. Et ça agace ta sœur. Tu le sais ça. Que ça l’énerve. Elle qui hier après-midi a passé plus de 35 minutes à lisser le philadelphia sucré sur l’arrondi du gâteau. Mais toi. Rien à faire. Ce que tu apprécies dans le carrot cake c’est la rencontre gingembre noisette. Et qu’on ne te la fasse pas. Le philadelphia. Sucré ou non. N’a rien à faire là-dedans. Surtout pas dans ton assiette. Alors absorbée par la tâche. Tu ne prêtes attention à la conversation que d’une oreille distraite. Car tu le sais. Qu’à cause de ton goût avéré pour le carrot cake sans nappage de philadelphia tu risques des reproches. Des reproches sévères. Des remontrances. De la part de ta sœur aînée. Elle peut se liguer soudain contre toi. Même pour une affaire de carrot cake. Et ça peut mal tourner pour toi. C’est déjà arrivé. Et pour moins qu’un glaçade de carrot cake. Mais toi. Toi prêter le flan aux sarcasmes de type culinaires de ta sœur ce n’est pas ton genre. Et les laisser dégénérer en règlement de compte encore moins. Les disputes de famille qui naissent sur les rebords d’assiettes tu ne te prêtes pas à ce jeu-là. Trop facile. Alors tu te fais discrète. Pourtant ça y est, ça démarre. Ta sœur te dit mal élevée. À 53 ans te dire ça. Et devant ta mère en plus, c’est plutôt drôle. Ou risible. Silence. Ta sœur aînée peut parfois partir en vrille. Surtout pendant les repas de famille. Alors prudence. Mais pourquoi ça tombe sur toi. Tu grattes silencieusement ta part de carrot cake. Et tu laisses couler. Tu savoures résolument ton carrot cake nature. Déglacé si on peut dire. C’est que tu es différente. Ca y est ça recommence. Tout ça pour un glaçage de carrot cake. Tu n’es pas comme nous. Tu ne l’as jamais été. Elle regarde autour d’elle et cherche des alliées. Mais on la connaît. Personne n’est dupe. Personne ne prend parti. Toi non plus tu ne répondras rien. Le mieux : faire la sourde oreille. Toc toc tu n’y es plus. Laisser passer le train. C’est Vieuxvert. Tu n’entends rien. C’est le temps que tu as passé à Vieuxvert. Tu as fermé la porte. Cependant ce mot Vieuxvert, inhabituel dans les conversations de famille se faufille et vient gratter à ton typan. Tu n’es pas comme nous à cause du temps que tu as passé à Vieuxvert. Tu lèves la tête. Tu la regardes surprise. Qu’est-ce que tu racontes ? Pourquoi tu dis : moi Vieuxvert ? Quelque chose se joue qui t’échappe mais t’interpelle furieusement. Ben si, toi Vieuxvert et même ça se voit. Pas comme nous à cause de Vieuxvert. Regard interrogatif. De quoi tu parles là ? C’est pas nerveux, agacé, ou en colère, non, c’est juste une question. Jamais vécu à Vieuxvert. Allez, arrête, je parle de toi Vieuxvert entre 1 an et 2 ans chez Nénenne. Nénenne ? Tu te retournes vers ta mère. C’est quoi cette histoire ? Interrogation toujours et un peu d’effaremment. La sœur, trop contente, elle tient son bout. Ben allez, hein maman que quand moi avec toi et papa en Angleterre à Exeter, elle, bébé, restée avec ta sœur Nénenne à Vieuxvert, hein ? La mère acquiesce. Moi ? À Vieuxvert avec Nénenne ? Moi ? Un an avec Nénenne ? Quelle révélation. Tu n’en reviens pas. Toi Vieuxvert pendant 1 an, toi Nénenne comme mère pendant toute une année. Tu les regardes. Oui, elles différentes de toi, oui. Mais là, soudain, tu sais pourquoi. Parce que toi, un an, dans les bras de Nénenne, Nénenne la grosse et douce Nénenne, Nénenne la pleine de rires, Nénenne la pleine de vie, Nénenne dont l’amour et la joie débordent de partout, des seins, des yeux. Tu as tenu dans les bras de Nénenne. C’est là que tu l’as puisée la vie. La vie qui t’anime de façon si intense. C’est là. Oubli du carrot cake. De le gratter, de le manger. Il n’y a plus que ça. Dans ta tête en tout cas. Et dans ton cœur et tes tripes. Ton histoire s’est réécrite. Là. Aujourd’hui.

proposition n° 19

Dans la chambre à l’étage, le papier peint fané rouge rosé, avec scènes enfantines, cache-cache, et en arrière plan, verdure rouge rosée, roseaux et saule tétard, puis une rivière, une rivière d’un rose tendre, qui s’écoule dans le papier peint, et cette scène répétée, dans des petits tronçons de 12 centimètres, répété plusieurs fois, plein de fois, oui partout sur le mur répété, des enfants qui jouent à cache-cache, et la rivière rouge rosée qui coule, et elle coule, et sur toute la largeur du mur elle coule, oui sur tout le mur des enfants jouent à cache-cache, de façon répétée, en tronçons de 12 centimètres, et de haut en bas sur le mur, et rient, et crient, et sous la fenêtre encore, les enfants et la rivière et jusqu’au plafond et sur le mur d’en face, là où, là où repose un lit, vieux lit de métal gris, avec sommier en ressort ondulés, incurvé, un lit superposé, avec échelle, quelque barreaux rouillés, et derrière là aussi les cris de joie des enfants qui jouent, et jamais ne dorment, non, les jeux sans fin des enfants, qui durent éternellement, et les cris, et les rires, résonnent dans la chambre, sans trêve ni repos, c’est pour ça, à cause de ça, de ces enfants, des jeux de ces enfants qu’on ne dormait pas dans cette chambre, jamais vraiment, la naïveté bruyante des jeux des enfants, et la rivière coulant, dans la chambre, sur les murs, tous les murs, et le clapotis de la rivière, et le bruissement des feuilles, des feuilles de saules, pareils à de petits poissons oblongs, des poissons rosés accrochés à leur branche, ils s’entrechoquent dans le vent, et chantent, comme du cristal, et les enfants, quel âge ont-ils ? 5 ? 6 ? 9 ans ? et leur corps en mouvement, et leur bouche ouverte, en plein cris et rire, pris en plein mouvement de rire, et d’insouciance, c’est la ronde de l’insouciance dans la chambre sur papier rosé qui se décolle et s’effondre par endroits, l’insouciance des enfants dans la chambre, noyés par le bruit d’un rivière qui coule, et d’un papier peint qui s’effondre, et toute cette eau, tout ce vent, tous ces cris, et ces rires et mouvement, cette excitation, cette vie qui grouille dans le mur, toujours, et l’eau qui coule et coule, toute cette eau dans le mur, et les champignons, qui poussent, en silence, au-dessus du lit superposé, juste au-dessus, les champignons bleu encre, qui tombent doucement, en grappe concentrée, en grappe bleu nuit, sur le lit superposé.

proposition n° 20

Dans la chambre à côté. De la fumée. Des traces de flammes. Là et là. Sur le mur couleur bronze. Papier peint structuré. Imitation cuir. Des médaillons cirés. Mangés. Rongés par le feu. Et là. Et là sur le mur. Des volutes grises. Des dessins noircis de flammes. Et contre ce mur. Un lit. Double. Grand. Gros. Un lit vaste. Comme une marre. Comme un étang. Un lit dans lequel on s’affale. Se vautre. Se terre. Pour cherche refuge. Un lit comme un terrier. Dans lequel on creuse. Pour s’évader. S’absenter de ce monde. Chercher ailleurs. Et dans le lit. Un creux. La trace d’un corps. Lourd. Et la trace noircie. Par la fumée. Oui. Le soir. Au balcon. En regardant la nuit. Les doigts jaunis de nicotine. On fume au balcon. Ou au lit.



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1ère mise en ligne 18 juillet 2018 et dernière modification le 12 août 2018.
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