Monika Espinasse | La note bleue

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Le jardin suisse. Jardin de quartier pris en tenaille entre deux routes passantes. Gazons sages traversés de sentiers gravillonnés que longent des rangées de bancs en bois et métal. Un petit étang et son jet d’eau central, la piscine ronde entourée d’un haut grillage, des massifs d’arbustes soignés devant un grand terrain de jeu pour enfants, un saule pleureur balançant ses rameaux dans le vent léger. Un petit pont en fer forgé. Des canards sur l’étang. Des statues. Un monument à la gloire de Chopin, la note bleue, élégant, aéré.
Elle est en arrêt devant la surface verte et lisse et la mémoire l’abandonne. Le hasard l’a guidée vers ce parc moderne aménagé avec sobriété qui ne lui évoque en rien le jardin de son enfance.

Elle cherche le magnolia géant planté à l’entrée du parc qui égayait le printemps de ses tulipes mauves. Elle le saluait tous les matins d’école en passant devant avec le tramway 118. Elle cherche les grands arbres autour d’une clairière où les enfants jouaient à cache-cache, elle cherche les tilleuls à l’odeur suave où, la nuit tombée, de jeunes amoureux échangeaient des baisers passionnés. Elle revoit les rochers – il y avait bien des rochers ? - autour de l’étang qui servait de lieu de baignade aux enfants du quartier. Elle cherche, elle doute, elle affirme, mais sur la pointe des pieds. Elle n’est plus sûre de rien, sauf d’une chose : son jardin était sauvage, nature, en liberté.

proposition n° 3

Derrière elle, la ville se déroule, à l’infini. Traverser le boulevard, franchir le portail en dentelles de métal noir brillant au soleil. Se poser. Respirer. Regarder. Devant elle s’étend un grand bassin rond, ceint de gazon vert et de fleurs rouges. Dans le miroir de cette eau transparente apparaît alors le reflet d’un palais. Elle lève les yeux, le palais Belvédère est devant elle. Style baroque évident, il occupe toute la largeur du site. Façade blanche ponctuée d’ornements, de sculptures, de nombreuses fenêtres, de longues marches montant vers les portes d’entrée. Impression de légèreté, d’espace, de symétrie. Respirer encore. Contourner d’un côté ou de l’autre, non, plutôt par la droite comme toujours, par l’allée qui mène au jardin botanique, s’arrêter un instant sous les tilleuls, encore les tilleuls, odeur de miel, ombrage bienfaisant. Bifurquer à gauche vers les grands escaliers en marbre qui descendent en paliers vers la sortie, accompagnés de haies taillées au cordeau. Dans l’espace du milieu, des parterres en arabesques et de nombreuses fontaines aux sculptures crachant des filets d’eau. En bout d’allée un palais jumeau plus petit aux toits rouges. En tournant, elle caresse le lion imposant assis sur son socle massif, regard tourné vers le palais majestueux. Elle suit ce regard, retrouve l’image, la réalité de ce palais familier qui lui appartient depuis son enfance, acquise dans d’éternels dimanches de promenades familiales. Et puis, elle se retourne, retient son souffle et jouit de la vue imprenable, bouleversante à chaque fois. La plongée sur sa ville étendue au soleil, une mer de toits et de pierres, de clochers d’églises, de coupoles vertes, de tours et de parcs. La résille des rues et des avenues, et les sons qui montent, assourdis par la distance. Quelques grues blessent le ciel de leurs flèches pointues, témoins de modernité dans une ville de tradition. Et au fond, au dessus de cette étendue, des collines douces se déroulent tout autour, laissant deviner au milieu l’entaille du Danube.

proposition n° 5

Le boulevard sépare le palais ancien du jardin moderne. Asphalte gris, rues croisées droites sur ce grand carrefour. Bordures grises, îlots d’attente gris à la bordure arrondie, une forêt de mâts gris à l’angle qui enserre le parc. Des lignes noires qui se croisent haut dans le ciel en toile d’araignée, toit aérien à l’horizontale. Des poteaux gris fins ou épais rassemblés dans ce coin, à la verticale. Réverbères aux bras en croix, à une hauteur vertigineuse. Feux verts et rouges, panneaux de limitation de vitesse à 60, panneau de sens unique bleu et blanc, panneau d’interdiction de stationner rouge et bleu, des papiers rouge-blanc-rouge collés contre les montants qui rappellent le drapeau autrichien, un sens interdit de la même couleur, une banderole orange flottant au vent sur le chemin vers le Belvédère. Au milieu du boulevard, dans une longue file, des voitures attendent le feu vert pour tracer dans tous les sens, tandis que les piétons avec sacoches et sacs à dos, amassés à l’arrêt, se ruent pour atteindre l’autre côté de la route. Rubans d’acier encastrés dans la voie, quatre rails du tramway 18 longent le parc pour continuer tout droit sur le boulevard, vers l’ouest ; dans l’angle, quatre rails courbés partent dans le virage pour le tramway O vers le nord ; ils rencontreront quatre rails du tramway D qui part tout droit vers le sud. Ballet des tramways en rouge et blanc qui se côtoient selon un emploi du temps bien étudié. Aux arrêts, des abris en béton gris et en verre, des panneaux d’informations horaires pour les trains en partance de la gare toute proche, autrefois gare du Sud. Aujourd’hui nœud ferroviaire important, c’est la Gare Centrale nouvelle, bâtie en U, dix étages tout en transparence, miroir public qui renvoie l’image des immeubles en face peints aux couleurs des billets de banque européens. Un petite note gaie dans cet univers gris de circulation intense. Et juste en face, les îlots de verdure et de calme du jardin suisse.

proposition n° 6

Revenir. Ré-apprivoiser les lieux. Les nommer. D’une consonance étrange, étrangère, puisque, ici, la langue française ne règne pas en maître. D’abord le parc, le Schweizer Garten. Le boulevard, qui ceinture la ville, le Gürtel. Traverser, s’engager dans la Fasangasse, artère du quartier du même nom. Une rue passante, voitures en plusieurs files, le tramway O qui va jusqu’au centre de la ville, les piétons avançant sur des trottoirs confortables. C’est une descente comme au Belvédère, mais ce n’est pas la même vue. Elle marche d’un pas léger, tournant la tête dans tous les sens pour reconnaître des lieux longtemps abandonnés. Elle traverse la Mohsgasse, cherche à revoir l’endroit où les parents de son père avaient installé une petite épicerie après leur exode de la Bohème, avant la fin du 19e siècle. Plus loin, à gauche, elle retrouve le magasin Dusika où on avait acheté le premier vélo pour son frère, Franz Dusika, connu pour avoir gagné des courses cyclistes dans toute l’Europe. A droite, au coin de la Hohlweggasse, il y avait le cinéma où sa grand-mère l’emmenait le dimanche voir les Heimatfilme, films à l’eau de rose, feel good, comme on dirait aujourd’hui. Un peu à côté, la Kleistgasse où habitait Mme Minna B., la directrice de l’école primaire, la Keilgasse, sa première adresse, au numéro trois, dont la maison avait été bombardée avant la fin de la guerre. Elle ne se rappelle rien. Elle arrive au Rennweg, artère transversale qui part vers l’opéra. Continue dans la même rue, la Fasangasse, qui change de nom et devient la Ungargasse. Toujours en descendant, elle a une belle vue sur l’église russe avec ses coupoles dorées en forme d’oignon, puis retrouve la bibliothèque de prêt qui s’appelle toujours Mathaus, d’où sa grand-mère lui ramenait toutes les semaines un tome des livres d’Agatha Christie. En face la Società Dante Alighieri, où elle avait étudié l’italien. Du coin de l’oeil, elle aperçoit le grand Bunker du Arenbergpark qui a toujours fait partie de son paysage. Elle décide de revenir par le Rudolfsspital, l’hôpital St Rodolphe, tout près de l’adresse de sa famille, et va finalement jusqu’au prochain boulevard, la Landstrasse qui a donné son nom à l’arrondissement. Là, elle se pose, comme souvent autrefois, dans la Gelateria Vittorini, pour manger une belle glace à l’italienne.

proposition n° 7

La menuiserie ! Elle ne l’a pas trouvée dans le quartier, en fait, elle n’avait même pas cherché, elle n’y avait plus pensé. Cet atelier où un oncle ébéniste les accueillait souvent en fin de journée. Il fallait descendre quelques marches pour arriver dans la salle des machines. Les scies criardes montaient dans les sons aigus au moindre effort, la sciure s’envolait dans l’air, remplissait la pièce d’une brume dorée, et les empêchait de respirer. Le bruit les incommodait, mais les gestes de l’artisan les fascinaient. Les planches devenaient droites et lisses et allaient finir en meubles de cuisine ou de chambres à coucher. Elle se rappelle la rue, mais pas le numéro. C’était près du cinéma, juste au coin. Près de l’école primaire, juste de l’autre côté. Facile à situer ! Elle aurait dû trouver. Mais il n’y a plus aucune trace des marches qui descendaient dans le sous-sol de l’immeuble, pas de porte ni de portail, pas de reliquat d’une ouverture. Plus de numéro. L’atelier du menuisier a disparu de la ville.

proposition n° 8

L’orage éclate. Il était temps. La chaleur étouffante pesait sur les épaules, liquéfiait les humeurs. Le goudron fondait sous les pieds nus des enfants qui couraient vers l’étang de baignade, habillés juste d’un petit maillot. Le ciel s’ouvre, les nuages noires explosent. Les gouttes tombent en force, bousculant arbres et passants. La pluie est violente, remue sable et gravier, crée des rigoles, fouette fleurs et rameaux. Mais l’air s’allège. Elle respire, ouvre ses poumons. Lève le visage vers le ciel pour sentir les gouttes lui marteler le front et les joues, ouvre les bras, offre ses paumes à la pluie bienvenue. Elle est trempée, les cheveux mouillés traînent sur ses épaules, elle n’a pas de parapluie, mais elle n’en désire pas. Elle veut sentir l’eau ruisseler sur sa peau, elle hume les odeurs du sol régénéré, la poussière lavée, le parfum d’une ville après l’orage, les senteurs d’un jardin après la pluie. Les roses penchent la tête, mais ravivent leurs couleurs, les canards sur l’étang s’ébrouent et s’éclaboussent, les bancs sont abandonnés, les visiteurs se sont réfugiés dans des abris de fortune. Les enfants sautillent autour de l’étang en jouant avec les gouttes, en riant aux éclats. Et le calme revient, rapidement. Les dernières gouttelettes tombent des arbres, les rigoles se perdent dans l’herbe mouillée, et les premiers rayons de soleil pointent parmi les arbres. Les oiseaux reprennent leur chant. Les gens reviennent, essuient le bois des bancs encore humides, retrouvent leur conversation d’avant. Les statues rincées par l’orage brillent au soleil.

proposition n° 9

Elle se pose sur un banc séché au soleil, ferme les yeux et savoure le calme après l’orage. Le bruissement des feuilles se mêle au tapotement des dernières gouttelettes qui tombent sur le sol. Le gravier résonne sous le pas des passants. Elle entend les canards caqueter, les pigeons roucouler, un pic ricaner en creusant des trous dans les troncs. L’eau de l’étang clapote sous la brise. Un voisin de banc déploie les pages de son journal qui crisse sous ses doigts. De loin, les cris de joie des enfants qui dévalent le toboggan sur le terrain de jeu, le ping-pong des balles en bakélite sur la table de ciment. Les aboiements aigus d’un caniche nain qui tire sur sa laisse et traîne sa maîtresse poussant de grands cris. Du restaurant voisin s’échappe un bruit de vaisselle, les échanges entre convives se mêlent aux flonflons d’un accordéon. Un moment de paix dans la vie agitée de la ville. Dehors, sur la route, les sirènes, les klaxons, le grincement du tramway dans les virages, le tintement d’une cloche à l’ancienne, le couinement des freins juste avant le prochain arrêt.

proposition n° 10

La terre, encore mouillée de l’averse, accroche aux doigts qui cherchent la rosée de l’herbe fraîche. Les mains frôlent le bois du banc, rêche et plein d’échardes. Aïe, elle n’a pas retiré son pouce à temps et l’éclat pointu s’est enfoncé sous la peau. Maladroite ! Elle essaie de l’enlever sans se blesser, mais le sang coule déjà un peu. Elle sort une petite aiguille de son sac volumineux, farfouille dans la blessure et réussit à extraire la pointe sans dégâts. Lèche la goutte de sang avec sa langue, drôle de goût, elle n’aime pas, mais il paraît que ça désinfecte. Elle plonge la main dans l’eau, douce et tiède, une plume de canard flotte dans le courant et la chatouille au poignet. En longeant la haie d’ifs, elle caresse les aiguilles douces comme de la soie. Elle avance lentement, aspire les odeurs de l’ombre qui diffèrent du parfum des plate-bandes ensoleillées. Des fleurs modernes, colorées, souvent inodores, ou à l’odeur acre de feuille écrasée. Elle regrette la roseraie d’antan, au parfum d’épices, vanille, poivre, girofle ou cannelle. Retrouve un autre banc au soleil et se pose à nouveau. Sort de son grand sac un paquet de gaufrettes, carré, à l’emballage rose, les gaufrettes Manner que tous les enfants adorent manger. Tendres, friables, à la crème de noisettes, trop sucrés, on ne pouvait arrêter de les grignoter, jusqu’à ce que le paquet soit fini. Elle le sait depuis longtemps, elle n’en achète pas souvent, mais ce goût doux de l’enfance la consolera de son épisode douloureux d’écharde. Elle sent encore la blessure. La gaufrette fond sur la langue, ses narines frémissent... du restaurant voisin arrivent des effluves de repas autrement consistants, elle reconnaît l’odeur du goulache ou goulyas, ragoût de viande aux oignons et au paprika rouge, soupe hongroise transformée à la sauce viennoise, la soupe au goulyas qu’on peut manger à n’importe quelle heure dans les tavernes de la ville. Elle remet les gaufrettes dans son sac et entre au restaurant, se laissant tenter résolument par cette odeur familière de repas dominical.

proposition n° 11

Tabak Trafik. Une petite échoppe de quartier, une boutique guère plus grande que sa porte d’entrée, non, c’est exagéré, mais la pièce est vraiment exiguë. Et vraiment très remplie. Des murs couverts d’étagères exposant des magazines de sport, de cinéma, de photographie, d’histoire et de géographie, de mots croisés, de faits divers et d’anecdotes de célébrités, étalés habilement en grand nombre. Pour rêver, se documenter, passer le temps agréablement. Des journaux féminins, des programmes de télévision, des hebdomadaires, les journaux du jour épais et sentant encore l’encre d’imprimerie, empilés sur la banque qui fait la largeur du magasin. Derrière ce meuble, au milieu de ces piles, le vendeur –- ou le propriétaire ? — accueille la clientèle. Essaie de servir au mieux, de trouver exactement ce que cherche le client. Il les connaît pour la plupart, ils viennent tous les jours, c’est comme un rendez-vous indispensable. Et il y a un va et vient constant. Les cigarettes sont alignées sur le mur du fond, une quantité importante, des paquets blancs, rouges, dorés, parfois bleus, les fumeurs recherchent leur marque favorite, tendent la main, comptent la monnaie. Les paquets de tabac pour pipes dans un coin, les tickets de Loto ou de Toto, à cocher ou à gratter, juste à côté de la caisse enregistreuse. Des fournitures pour écrire, blocs, crayons, stylos. Des cartes de vœux, anniversaires, fêtes, regrets et joies. Une vieille dame cherche une carte postale sur le tourniquet à côté de la porte. Châteaux, princesses, églises ou panoramas, le choix n’est pas très important, elle finit par trouver. « Vous avez une enveloppe, une seule, s.v.p. ? » Elle achète le timbre qui va avec l’enveloppe, puis un stylo pour écrire sur place — « comme ça, je suis sure de l’envoyer tout de suite ! », elle écrit à sa petite-fille qui habite loin, elle lèche le timbre et le colle sur la lettre fermée. Merci, Monsieur, elle sort du magasin, repère la boite postale jaune soleil juste à côté de la porte, à droite, à hauteur d’épaule, et glisse la lettre dans la fente. Levée à16h. C’est parfait.

proposition n° 12

Un passage souterrain en plein centre ville, reliant deux centres touristiques majeurs. Un couloir large et long, emprunté par de nombreux piétons. Evitant la circulation intense des artères en surface, rejoignant en raccourci les stations de tram et de U-Bahn. Accélérant le pas dans cet antre moderne, pourtant brillamment éclairé, policé, ample, rassurant. Il n’y a pas longtemps, ce couloir était gris, sombre, blafard, inquiétant, infini. Vente de journaux étalés par terre, vendeur qui hélait les passants en insistant, silhouettes couchées sous des cartons en bordure du chemin, rassemblement de groupuscules derrière des piliers, des petits magasins de souvenirs ou de fripes dans des encoches en bordure ; les passants pressaient le pas, inquiets, se tenant bien au milieu, on parlait d’insécurité, et on parlait même de drogue et de dealers. Maintenant tout est sécurisé, la police est présente, l’éclairage se fait plein jour, des vitrines bordent la voie, expositions culturelles, présentations de produits touristiques, de voyage, de mode, de manifestations. La traversée est devenue plaisante, distrayante. La voie s’ouvre, s’éclaire de lumière du jour, débouche sur la grande place ensoleillée, sur l’église, sur l’université. On respire à nouveau.

proposition n° 13

Un banc au soleil. Le temps qui s’étire. Pas de rendez-vous. Pas d’obligations. Pas pour l’instant. Savourer ce moment. Fermer les yeux. Sentir les caresses de la brise légère. Chaleur précieuse qui berce et qui ranime.Les bruits de la circulation sont en sourdine. Le bus 74 s’arrête en face, les gens descendent, se dispersent. Terminus, le bus tourne, souffle en grinçant, repart dans l’autre sens. Près de l’arrêt, des vélos sont amassés, accrochés à des grilles en métal. Un grand portail s’ouvre et se ferme automatiquement et crache une petite foule de gens, la séance de cinéma doit être terminée, ça discute, plein de gestes et de rires - un film heureux, une comédie ? - tout le monde s’attarde. Un couple se serre, se tient par les épaules et se dirige vers le glacier voisin qui a installé des niches de tables et de chaises sur le trottoir. Ils prennent place sous un des marronniers qui jalonnent l’allée. Le serveur balance le plateau à bout de bras, et apporte deux coupes de glace couvertes d’un chapeau blanc de crème Chantilly. Le portail s’ouvre à nouveau, en permanence, la librairie a fait des affaires, les gens sortent avec le sourire, les mains traînant des sacs gonflés de leurs achats. Un courant d’air amène l’odeur de la pâtisserie d’en face, les nez se plissent, hument. Les nuages courent dans le ciel, s’étirent en filaments d’araignées, ça ne sent pas l’orage, le temps restera au beau. Nonchalance, mollesse, laisser-faire et laisser-vivre, les pensées s’échappent, vagabondent. Les yeux aussi regardent sans se poser. La banque, la croix verte de la pharmacie, les feux tricolores du carrefour, le café américain qui a remplacé un café authentiquement viennois ; et qui se rappelle encore qu’avant la pizzeria, il y avait là un important marché couvert ? Marché de viande d’abord, puis légumes, ensuite produits spéciaux slovènes, croates et turcs, odeurs, couleurs, bruits et rencontres. A côté, des poteaux encadrent la gueule grande ouverte de la gare. Noeud de trafic, bus, métro, train, départ pour l’aéroport. Piliers carrés bleus, peintures orange. Des piles de journaux gratuits dans des caissons rouges. Il y a du monde. Les gens passent, repassent. Une queue s’est formée devant les deux guichets du bureau d’information, pour des renseignements, horaires, tarifs, itinéraires, pour la vente de tickets. Tout le monde est poli, ça discute, patiente. Bruit de monnaie, de roulettes de valises, claquements de talons pointus sur le carrelage. Tout est ordonné, la chorégraphie involontaire fonctionne. Pas de chocs, pas de heurts. Un moment de tranquillité.

proposition n° 14

Une jeune femme élancée, cheveux en casque acajou, descend les marches du bus en jonglant avec une poussette encombrante. Le bébé dans le sac à bretelles se blottit contre son corps, il est tout jeune, trois mois peut-être, petit bouddha joufflu à double menton, gigotant et tournant la tête dans tous les sens, le regard vif et les petites jambes bien ancrées sur le ventre de maman.

Un jeune homme, encore près de l’adolescence, s’est posé sous un marronnier et joue de la guitare. Allure de pâtre grec, cliché peut-être, mais la ressemblance avec les portraits anciens est évidente. Cheveu noirs bouclés, yeux noirs attentifs, grand et mince. Ses mains fines courent et sautillent sur son instrument, il pince les cordes et tout doux, il chantonne une mélodie ancienne. Tranquille, timide même, il ne regarde pas les passants qui s’arrêtent pour l’écouter. On dirait qu’il joue pour lui seul.

Corpulente, presque obèse, la femme remonte la rue, elle vient de descendre avec peine du tramway au feu tricolore. Age indéfinissable, mais elle n’est plus jeune. Malgré le beau temps, elle porte un manteau marron ample qui cache ses formes, un chapeau marron, lui aussi, avec une plume de faisan qui pointe vers le ciel. Elle marche à petits pas, comme une respiration haletante, irrégulière. Ses pieds sont serrés dans des bottines fines d’un autre âge, fermées par une rangée de boutons minuscules. Elle porte un sac volumineux qui semble trop lourd pour elle.

Une petite fille, sûre d’elle, esquisse quelques pas de danse dans la rue. Sa robe d’été s’envole dans le mouvement, les tresses blondes suivent. Ses belles chaussures laquées noires brillent à ses pieds. Ses mains accompagnent les tours de valse avec des gestes gracieux. Elle mime une ballerine d’opéra et chante doucement un petit air avec une voix claire et mélodieuse.

Le serveur du glacier juste à côté la regarde et l’applaudit « bravo signorina », il fait une courbette en posant une main dans son dos, comme les cavaliers au bal, malgré son uniforme, chemise blanche, pantalon et gilet noir, ses cheveux noirs lissés en arrière, il joue un jeu, il fait le public, puis se fait rappeler à l’ordre par le patron et court servir un client.

proposition n° 15

Je te suis, je t’accompagne, je ne vois pas ce que tu vois, mes yeux n’ont pas le même regard. Tu parles d’une scène nimbée de bienveillance, de lieux de souvenir qui n’existent plus que dans ta tête, tu enjolives la réalité, avec un désir de faire revivre le passé, ton passé. Nostalgie ? Regrets ou manques ? Mémoire-passoire, à trous, à filtre d’une naïveté bon enfant, sélective. Sélectionner. Choisir. Oui, c’est ce que tu fais ! C’est ce que tu veux ? Choisir les bons paysages, les bons moments, les bonnes personnes ? Garder, maintenir, conserver ? Tu me parles de cinéma évasion, de librairie découverte, de trains en sous-sol qui t’emmènent en voyage, de gourmandises qui restent éternelles ? Et tu ne m’as pas encore parlé de musées, de bibliothèques, de galeries, de lieux de musique, ces monuments de la culture, ça t’as tant manqué, c’est ça qui te fait revenir encore et encore ?

proposition n° 16

Je suis tu, tu es moi, et moi, c’est moi, mais moi, c’est qui ? La petite fille qui danse dans la rue, qui aime les jolis reflets des choses, qui veut que la vie soit belle, qui attend, attendra encore, vivra, fera ? La vieille dame lourde d’un passé inconnu qui est peut-être une de mes aïeules ? Les jeunes garçons pleins de talents, de courage, de joie de vivre ? Toi, ma soeur, toi, mon frère, mes mémoires, mes béquilles à souvenirs, hypermnésie et amnésie, souvenirs à trous, mais pas les mêmes trous, pas les mêmes souvenirs aussi. Alors faut-il se souvenir de tout ?

proposition n° 17

Mais de quels obstacles veux-tu qu’on parle ? Des ennuis quotidiens, minimes, juste agaçants, gâchant la bonne humeur ? Le distributeur de tickets qui refuse mes pièces de deux Euros encore et encore et qui ne crache pas les trajets demandés, jusqu’à ce qu’un étranger vienne à mon secours et réussisse avec ses deux Euros à duper la machine ? Le film que je n’ai jamais pu voir pour avoir oublié de réserver une place ? La dispute maladroite avec une amie proche qui ne m’a jamais plus adressé la parole, sans que je sache pourquoi ? Non, ce sont des tracas, des petits chagrins à surmonter. Le vrai obstacle, c’est l’éloignement. Trop loin pour venir souvent. Trop malcommode. Des gares trop loin pour trouver un train correct. Des bus remplis à ras bord et inconfortables mettant un jour et une nuit pour le trajet. Un aéroport à des heures de chez moi. Chez moi, oui, là où j’habite, là où je vis. Mais il y a une partie de chez moi qui est ailleurs, ici dans ma ville natale. Qui me tente souvent, dont j’ai besoin de temps en temps, pour me ressourcer, pour me réinventer. Pas de nostalgie, pas de regrets. Des stations d’essence, d’essence de vie. Faire le plein, de lumières, de sons, d’odeurs, de savoir, de découverte, d’amitié. Tout n’est pas rose dans ma belle ville, ni bleu d’ailleurs comme le Danube veut le faire croire, le fleuve et la ville reflètent le ciel et l’humeur des gens qui y vivent. Bien sûr que le soir n’est pas le jour, et que la nuit cache bien des misères. Mais je peux aller au Prater avec une ribambelle d’enfants et me réjouir de leurs cris de joie sur les manèges, sans penser aux affres de la nuit profonde quand le public change parfois dangereusement, quand les vols et les agressions surprennent les non avertis. Je peux les amener aux jeux d’été sur les bords du Danube sans obligatoirement penser que dans tout rassemblement important, il peut y avoir des pickpockets. Et je peux respirer avec bonheur l’air vif de cette ville que ses habitants dénigrent parfois, souvent, ronchonneurs, bougons, vite enclins à la critique, mais qu’ils apprécient et défendent dès qu’on l’attaque, leur ville. Ma ville. Aimée à chaque retour, toujours recommencée.

proposition n° 18

Le sens. Les sens. Faire sens. Cette ville a un sens pour moi, un sens unique, rien que pour moi. Puis des sens uniques, des sens interdits, flèches bleues, ronds rouges, pas le même sens pour tout le monde. Des sens qui frémissent, que la ville réveille, je vois, tu entends, il touche, nous humons, vous goûtez, et tous, nous sommes remués, pleins de sensations, d’odeurs de roses et de neige, de gâteaux et de vin blanc des guinguettes, d’encens et de bougies d’églises, de poussière d’été et d’eau fraîche des fontaines. De musique sacrée et de valses entraînantes. De peintres classiques et d’innovateurs. Ville d’histoire qui se sent ville d’avenir. Ville moderne qui exploite son histoire. Les contraires s’assument, les failles se subliment. Failles, fissures, cassures. Tout se répare, se refond, se recrée, s’interprète.

proposition n° 19

Elle marche le long du Ring, anneau qui entoure le coeur de la ville, dédaigne le tram et les bus, fait corps avec l’allée de marronniers, se délecte de la vue des palais alignés, des statues, des arcs, des places et des parcs. Des églises sur les places, partout des coupoles, du doré, du baroque. Ne pas oublier les cafés et les pâtisseries. Rondeurs. Douceurs. Bonheur de vivre. Ne manque que le fleuve qui est loin, tenu à l’écart pour cause d’inondation. Même s’il est en train de rattraper la ville qui s’étend toujours plus loin, le Danube bleu qui n’est bleu que sous un ciel bleu. Le Danube qui effleure la ville et continue sa lancée vers la frontière proche. Bratislava. Puis la Hongrie. Budapest. Des coupoles, des palais , des églises, des thermes ; des collines couvertes de vignobles, des pâtisseries célèbres et des violons pour danser. Des touristes qui affluent. Et le Danube qui traverse la ville comme la Seine traverse Paris, comme la Spree traverse Berlin. Comme l’Arno traverse Florence. Des bateaux, des coupoles, des musées, des places, des églises. Des villes d’histoire. Des villes d’art et de culture. Des villes qu’on visite et où l’on revient. Des parcs qui font respirer dans l’immensité bâtie. Central Park, New York. Jamais vu, beaucoup lu. Elle aimerait voir, courir dans ce parc immense, marcher toute petite dans cette forêt d’immeubles, piliers géants qui percent le ciel. Encore des villes. Des villes pourquoi ? Parce qu’elle est née citadine ? Parce qu’on s’y serre pour avoir chaud ? Parce qu’on y trouve tout ? Parce que c’est commode ? Ou quelques villes élues seulement qui vivent et laissent vivre ? Pierres et jardins, béton et forêts, boulevards et sentiers, la campagne dans la ville, la ville à la campagne ? Avec des bulles pour se déplacer dans l’air, des places pour faire de la musique, des îles pour peindre, des promenades pour dessiner, des bords de fleuves pour lire, des chemins pour s’amuser à courir. Des théâtres de plein air, où il ne pleut jamais, des musées qui s’envolent pour aller ailleurs, d’autres qui reviennent, des musées Satie, des musées Klimt, des musées Mozart ou Beethoven, des jardins Monet ou Belvedere, un souffle magique, et le voeu est exaucé !

proposition n° 20

Froid, humide. L’espace est vaste, mais l’air est confiné. Plus de lumière. Une petite loupiote rouge tout au bout de l’allée. Pas assez pour éclairer cette obscurité sans fenêtres. La porte d’entrée est lourde, en bois solide, chêne peut-être, quelle importance d’ailleurs. Deux vantaux principaux au milieu, fermés, verrouillés. Les deux ailes en biais de chaque côté, plus légères, fermées aussi. Le grand portail extérieur, plus haut, plus large, plus lourd encore, sûrement fermé aussi, impossible à vérifier, impossible à atteindre. Pas la plus petite ouverture. Les bruits de la rue arrivent assourdis, feutrés. Bruits de moteurs, de sirènes, de freins. Des cris, des rires, des pas. A l’intérieur, la voix résonne. Le cri est avalé par les murs épais, froids, les doigts tâtonnent, ciment poussiéreux, marbre lissé, pierre grenue, colonnes torsadées, cela sent l’encens, les flammes des bougies vacillent dans un courant d’air insoupçonné. Le long de la nef, deux longues rangées de bancs en bois, raides, inconfortables. Une nuit à attendre, sans espoir de relève, de libération. S’asseoir. Se coucher sur les bancs trop durs. Marteler de pas bruyants le carrelage des couloirs. Tripoter les livres de messe nerveusement sans pouvoir les déchiffrer dans le noir. Ecouter l’horloge de la tour égrener les heures. Dormir. Ou réfléchir ? Méditer ? Prier peut-être ? Attendre la messe de 6h demain matin. Délivrance divine. Retour à la vie ordinaire.

proposition n° 21

Sur le mur blanc, ligne blanche épaisse, ronds blancs, trous noirs, rectangles noirs à la queue noire serpentée, en dessous carré en lignes claires, grilles tressées d’osier couleur blé, rangés en éventail des rectangles, cartes et fiches, des vagues, des soleils, des ballons, des sourires, couleur et chaleur ; en émergent des tiges vertes fines raides pointes lavande, ruban rouge noué autour ; à côté dix doigts verts poussant dans un pot marron, un petit flacon de verre foncé presque plein de ses senteurs liquides, un bloc de petits carrés jaunes à coller partout, devant, premier plan, un rectangle blanc, cahier à petits carreaux, en épaisseur, fini d’une rangée de trous noirs et de larges spirales blanches, barré sur le dessus par deux traits, crayon bleu et turquoise, bout blanc, bic cristal, bout noir.A côté, premier plan encore, une ligne noire, clavier fermé, mais trois petits points verts, vers luisants, posé sur une planche en bois chaud de vagues et de dunes couleur sable du désert. Le tout nimbé de lumière diffuse qui n’est pas le soleil.

proposition n° 22

Une cuisine tout en long, jalonnée de bacs à vaisselle, cuisinière, cafetière d’un côté, de frigo, buffet, machine à couper le pain de l’autre. Au bout, la fenêtre. Une table carrée en bois massif, entourée en équerre de deux bancs à dossier, en bois massif aussi, pin ou sapin, dans l’angle une étagère dans le même bois, une croix accrochée en hauteur, un bouquet de fleurs séchées, une petite radio, plus tard une mini-télé. Les enfants étaient assis sur les bancs, de plus en plus serrés au fil des années. De l’autre côté deux chaises raides en bois, le père dos à la cuisine de travail, un tiroir à couverts sous la table frôle ses genoux, la mère sur l’autre chaise, dos au mur tapissé de papier peint de jaune clair et d’oignons couleur ocre. Derrière elle sur le mur, un calendrier annoté, deux assiettes en porcelaine peintes de fleurs, une photo. En face du père la fenêtre donnant sur la rue à hauteur du dossier des bancs. On entend le bruit monter jusqu’au deuxième étage, des voix, des autos, des chevaux qui passent. Des rideaux de lin en beige et jaune. En face de la mère, sur le mur opposé, deux reproductions fanées de tableaux de Brueghel. Posées sur la table nue, six assiettes et six tasses couleur arc en ciel. Plus tard, beaucoup plus tard, au milieu de la table, sur le napperon en lin grège, on a posé la photo de la mère.

proposition n° 23

Encore le Ring. Pour être exact, la Ringstrasse. L’anneau qui enserre la cité, l’étreint. Qui est serti de perles, de pierres précieuses. Une allée accompagnée de verdure où brillent des bijoux d’antan. Revenir, revenir toujours. Dans le tramway, rouge et blanc, assise tout devant, comme sur une proue de navire. Le tram qui suit ses rails, il n’y a qu’à suivre le tram, à regarder, à rêver, comme dans un théâtre, assise tranquillement. A gauche, à droite, images et sensations retrouvées, paysages immuables, tête qui tourne.

D’abord, à gauche, le Stadtpark, premier parc de la ville, le plus ancien, qui, parmi les tulipes printanières, héberge le roi de la valse, la statue de Johann Strauss. A droite le Café Schwarzenberg, café traditionnel, bois sombre, lumière douce et notes de pianos égrenées, avec vue sur la place de la fontaine au jet d’eau vertigineux, et derrière en écho le Belvedere, le Musikverein des concerts du nouvel an et, au travers d’une rue, la grande coupole verte de l’église St Charles. L’Opéra national empli de musique et de danse, les statues de Beethoven et de Goethe, assis royalement sur un trône en pierre, et enfin la place des héros, le Heldenplatz, vaste étendue devant la Hofburg, le palais impérial, lieux lourds d’histoire.

Dans le virage qui suit, à gauche, le musée des Beaux Arts et le musée d’Histoire naturelle, jumeaux et complémentaires, face à face sur la grande place, et la statue de l’impératrice Marie-Thérèse au centre, trônant au-dessus des passants et supportant les pigeons posés sur ses épaules. Le tramway s’arrête, on descend. Le regard poursuit plus loin. Le parlement, temple grec, la déesse Athénée veillant devant l’entrée du haut d’une fontaine de pierre. Puis la mairie, le Rathaus, longue bâtisse néogothique, aux flèches pointant vers le ciel. Plus loin encore l’université, une des plus anciennes d’Europe, reconstruite dans la foulée de tous ces bâtiments monumentaux créés dans les styles néo, néogothique, néobaroque, néoclassique, conférant à la Ringstrasse un air d’exposition d’architecture, de musée en plein air. L’émotion est là, toujours. Un clin d’oeil au Burgtheater, où tant de grands acteurs ont joué, jouent encore. Ne pas oublier les jardins, Volksgarten, Burggarten, Rathauspark. Le regard revient. On reste sur le boulevard, entre le Heldenplatz et la place de Marie-Thérèse. Entrer dans la cité ? Les rues à droite convergent vers le centre, le Stefansplatz. Mais non. Traverser à gauche, en souterrain, car le flot de voitures est continu.

Toute petite à côté de la statue monumentale. Attirée par les musées, tous les deux réputés. Beaux Arts ou Histoire naturelle ? ou un pas plus loin le grand complexe des musées contemporains, agencement moderne et vie animée au Museumsquartier, dans la cour spacieuse dédiée à la rencontre et à la détente ?

Musée de l’Histoire naturelle. Pas pour les grands squelettes de dinosaures, ni pour la collection importante de météorites. Mais pour monter sur le toit. Circuit à balustrade tout autour du toit vert en pyramide presque plate. Et panorama sur la ville. On aurait pu monter sur la tour de la cathédrale St Stefan au centre. 343 marches. Vue sur les cloches, sur les toits serrés en contrebas, sur la place toute étroite autour de l’église. Depuis le toit du musée, la vue est tout aussi prenante et bien plus vaste. Sur les collines qui entourent Vienne où les pentes sont couvertes de vignes, sur l’entaille du Danube de l’autre côté de la cité, là où s’étalent les nouveaux quartiers, les tours modernes, les gratte-ciels. Sur la rue commerçante s’étirant vers le sud, vers la gare de l’Ouest, vers le château de Schönbrunn. Vers l’est, sur le quartier de son enfance, vue sur les parcs, le Belvedere, les Bunkers, gros cubes gris au milieu des habitations, les tours circulaires des gazomètres un peu plus loin, sur la route vers l’aéroport. Et tout près, vue sur la grande place des Héros, le Heldenplatz.

proposition n° 24

Vue sur l’arc de triomphe, plus large que haut, au toit plat et lisse, sans statue ni quadrige, trois drapeaux rouge et blanc flottant au vent. Des piliers limitant cinq voies d’accès, piétons, voitures et cars. Vue sur la grande place ponctuée par deux statues de cavaliers historiques, le prince Eugène, et l’archiduc Karl qui avait remporté la première victoire sur Napoléon à Aspern. Vue sur la Hofburg, palais impérial circulaire, noeud de la métropole sous la monarchie de François Joseph. Place immense, comme façonnée pour le rassemblement de foules. Images de l’histoire, des foules pour admirer le carrosse de l’empereur et de l’impératrice Elisabeth ; d’autres de longues années après pour acclamer la proclamation de l’Anschluss en 1938, place noire de monde, consentant ou inconscient, place marquée par les esprits et suscitant plus tard de vifs rejets ; lieu de passage de chefs d’état étrangers, Kennedy ou Khrouchtchev, ou du pape Jean-Paul II ; place dédiée aux défilés et fêtes populaires, aux foires régionales et manifestations politiques.

Vue d’en haut, silhouettes de fourmis agitées, ballet incessant des promeneurs et des visiteurs du musée d’ethnographie installé dans une aile. Souvenirs d’adolescente sortant des salles de la Hofburg au petit matin, après une nuit dansée à perdre haleine dans un de ces bals organisés par des associations diverses pendant la saison du carnaval, en plein hiver. Robe longue, petites chaussures, retour à la maison à pied dans des rues ventées, verglacées. Regard ému sur cette autre aile de la Burg qui héberge la bibliothèque nationale, cadre somptueux, lieu de calme et de recueillement propice aux études de dossiers et de documents pendant des journées entières. Aujourd’hui une partie de ces salles splendides sont dédiées au grand public qui visite des expositions annuelles réputées.

Passage sous un autre arc, grand porche au portail en fer forgé sous une coupole décorée de peintures, qui aboutit à la fontaine monumentale de Neptune et de ses naïades et sur le Michaelerplatz ; fouilles romaines en plein milieu, encore une église, pas de coupole, mais un clocher pointu, une banque hébergée dans un palais Art Nouveau, un autre café viennois plein de célébrités et d’habitués ; une petite rue qui amène au Graben, artère importante de la cité. S’arrêter devant Demel, admirer les devantures pleines de pâtisseries, boutique réputée, inaccessible pour une bourse d’enfant ou d’ado, alors les gâteaux, on les faisait à la maison ; c’est comme les cafés viennois si douillets où elle n’osait pas entrer à vingt ans, trop cher, elle se rattrapait dans les librairies ou les bibliothèques. Cette fois, elle ne résiste pas, elle achète des portions d’Apfelstrudel pour un goûter en famille. Voilà le glacier fameux, rendez-vous des amis, puis le cinéma avec ses projections en v.o, la parfumerie des premiers parfums, et puis, voilà, la place St Stefan animée toute l’année par des touristes, des fiacres, des garçons déguisés en Mozart pour vendre des billets de concert. Autrefois, ou peut-être encore aujourd’hui, les jeunes faisaient la queue pendant des heures devant l’opéra ou le Burgtheater pour avoir des places debout au fond de la salle, heureux de pouvoir assister à des représentations illustres. Puis on rentrait à pied, à travers la ville, arpentant les rues en discutant et en refaisant le monde.

proposition n° 25

Pourquoi avoir glissé dans ce sujet, vaste, redondant et pourtant plein de séduction. Pourquoi remuer des histoires terminées bouclées depuis des années. Pourquoi être tombée dans ce qu’on pourrait appeler un piège, égrener les sites comme pour un dépliant touristique. Comment expliquer cet attachement à des pierres, à des espaces, des rues, des parcs, des palais vieux de 150 ans. Cette envie de creuser dans l’histoire. Dans l’histoire de cette ville précisément. Actuellement. Pourquoi partir et revenir encore et encore. Pourquoi être partie, puis être là, être heureuse d’être là, de vouloir rester et de repartir encore. Pourquoi arpenter, goûter, humer un passé, passé fini, terminé qui ne reviendra pas. Impatience de ne plus retrouver ce qui était. Vague contentement de retrouver des repères. Quelles recherches. Sur quoi d’ailleurs. Déplier la carte, le plan de ville, suivre des artères, ronds, trajectoires, cours d’eau, rêves. Rêver. Découvrir et redécouvrir. Pointer des souvenirs. Souvenirs fidèles ou inventés. Quelle importance. Pour vous. Pour moi. Quel bonheur chercher. Trouver. Harmonie. Gemütlichkeit. Derrière les pierres des vies, des familles, des aventures, des idées, des rêves, encore.

proposition n° 26

Née dans la ville. Enfance, adolescence citadine. Dans un quartier tranquille près du centre, des parcs, de belles maisons du 19e siècle de 3, 4 étages, moulures, fenêtres à croisée, balcons, loggias, dans une rue calme. Une ville avec plein d’activités, des offres de toutes sortes. Ecoles, piscines, cinémas, musique, sport, une forêt aux alentours, une montagne à skier pas loin. Il n’y avait qu’à se servir. Citadine. Indiscutablement. Mais inconsciente. Dans une ville douceur, généreuse. Cocon. Assez grande pour la diversité, pas trop grande pour la convivialité.

Et puis Paris. Métropole. Grande, étendue, animée, agitée. Dès la gare de l’Est, souterrain. Métro. Plan de métro. Et c’est là, que l’idée de ville s’est imposée pour la première fois. L’inconnu, mais organisé. Le plan disait tout. Il rappelait l’étendue, la toile d’araignée des rues, les tentacules des lignes de métro qui se faufilaient partout dans Paris. La ruée des usagers aux heures de pointe. La bousculade aux portillons. Au centre de la ville, à Châtelet, le réseau souterrain des couloirs, géant, la correspondance Clignancourt - porte d’Orléans s’étirant sur un kilomètre, sans tapis roulant, la marche sans fin avec la valise sans roulettes. Gigantesque. Fatigant. Epuisant. Monter des marches, encore des marches. Emerger des bouches de métro sur des places larges, rondes, quelle sortie, quelle rue dans ces places étoilées, panneaux, plan, traversée dans le flot de voitures, de bus, de piétons. Maîtriser les voies, les trajets. Découvrir les espaces. Les monuments. Marcher. Beaucoup. Longtemps. Monter des escaliers à Montmartre, descendre les marches vers la Seine. Des artères larges, longues, des gares immenses. Immensité. Foule. Bousculade. Animation. Aventure. Sensation de grandeur. De liberté. D’appartenir au monde.

proposition n° 27

Le large ruban gris se déroulait devant la voiture et disparaissait plus loin dans la pénombre du soir. Deux longues rangées de lampadaires encadraient la voie. Des ampoules roses et orangées nimbaient l’air d’un brouillard lumineux. Peu de voitures. Pas de camions. Circulation régulière, calme. La voiture glissait sur l’autoroute comme un bateau sur le Danube. Il neigeotait. De légers flocons tourbillonnaient autour des lumières. C’était pourtant le printemps. On aurait dit un poisson d’avril. Mais la neige fondait avant d’arriver au sol renvoyant des éclairs irisés. La route abordait un virage très large et, d’un coup, surplomba la ville. En dessous, des maisons, des rues, des jardins, un terrain de foot. Un réseau de lumières, une nuée de vers luisants, un ciel étoilé tombé sur la ville. La balustrade défilait à toute allure. Entrée dans les faubourgs. Des points verts et rouges, des feux clignotants, des néons bleus ou blancs. Il ne neigeait plus, une légère brume montait du sol et voilait l’horizon incertain. Au dessus de la route, des panneaux indiquaient des sorties, Zentrum, Prater, Bratislava, Budapest, les sorties vers l’est, la Hongrie à deux jets de pierre, à peine une demi-heure d’autoroute pour la frontière autrefois cadenassée de clôtures barbelées et de miradors. La Hongrie. Balaton, Puszta, violons, Tokay, des noms qui chantent. Voyager, puis revenir.

Les panneaux avaient disparu depuis longtemps, la route redescendait en pente douce à hauteur de la ville, des fenêtres éclairées, carrés jaunes dans les immeubles sombres. Courbe large vers la droite, la nuit s’affalait sur le paysage sous les nuages agités par le vent, on abordait la plaine annonçant le Danube. Silhouettes des tours ronds et massifs des gazomètres voisins, à côté le complexe de cinémas éclairés par des néons agressifs. Courbe douce à gauche, dernière ligne du voyage. Une avenue, un carrefour, une horloge, il est tard, la rue est tranquille, une silhouette à travers la fenêtre du premier, toujours la même silhouette, toujours la même fenêtre. La voiture à garer. Respirer. Elle pense au poème d’Anton Wildgans "Ich bin ein Kind der Stadt". La ville. Elle en fait partie. La reconnaît. La ressent. Passé. Présent. Elle embrasse du regard la maison, le portail s’ouvre, couloir, escaliers, odeur de vieille poussière, de plâtre, d’encaustique, sa main retrouve la rampe de bois, les pas claquent sur les carreaux de mosaïque. Des bras se tendent. Elle est arrivée.

proposition n° 28

Marcher, déambuler, sillonner. Traverser la cité, de l’université jusqu’au Stadtpark, du Belvedere jusqu’au Donaukanal. Pour le plaisir de la marche, du mouvement, le nez en l’air, le regard qui virevolte. Qui embrasse le paysage, à la rencontre du connu et de l’aventure. Remonter les rues le soir après les cours, dédaigner tram et bus par économie peut-être, mais aussi par choix. Le pas est long, le talon, même pointu, posé fermement. Elle connaît le trajet par coeur, les rues, les façades, les enseignes, les vitrines, elle trace son chemin sans réfléchir. Elle longe les maisons, les palais, touche le crépi rugueux, reconnaît l’odeur des vieilles demeures. Ralentit devant les pâtisseries. Regarde les affiches d’expositions, de concerts, de manifestations. Accélère quand il y a trop de monde dans les rues. Parfois les pensées s’égarent, s’éparpillent, elle rêve, elle flotte dans sa tête et dans l’avenue, et les pieds continuent tout seuls leur chemin. L’esprit est au pilotage automatique. Parfois elle chantonne, se récite des poèmes, invente des histoires et oublie ce qui l’entoure. Les rues s’ouvrent toutes seules, la font avancer sans erreur. Rues bien éclairées, très ventées selon les saisons, des soirées d’hiver aux étoiles étincelant dans le ciel glacial, la neige tombante qui joue avec les lumières sur le toit d’un palais.Un bus la dépasse, pas besoin de courir, elle continue à marcher, malgré le froid qui la saisit. Les gens autour d’elle sont emmitouflés, moufles, écharpe, loden et chapeau de fourrure. Puis, au printemps, le soleil dégèle les glaçons et les piétons, les cafés débordent sur les rues qui s’animent de fleurs et d’odeurs, de rires et de chansons. Marcher. En toute saison. Sous tous les temps. Longtemps.

proposition n° 29

En flânant dans les rues, elle avait retrouvé ce jeune pâtre grec, comme elle l’appelait en elle-même, le garçon qui jouait de la guitare. Cette fois-ci, il avait en main un harmonica à qui il arrachait des sons très purs et mélodieux. Il avait posé une assiette par terre, timidement. Peu de passants faisaient attention à lui. Il était pourtant très beau dans sa chemise blanche et son chapeau noir. Debout, appuyé contre le mur, il levait les coudes, enveloppait l’harmonica de ses deux mains, l’amenait devant sa bouche, et son souffle créait des notes légères, joyeuses qui caracolaient dans l’air. Il était venu de France pour étudier la musique. Pas la musique traditionnelle comme il lui confiait, mais l’enseignement de la musicothérapie. Il était heureux de lui parler de sa vocation et de son adaptation à la ville. Tout se passait bien, il fallait juste apprendre la langue allemande qu’il ne maîtrisait pas encore complètement.
Dans un angle de rues toutes proches, elle vit avec stupéfaction un piano à queue, noir brillant, posé au milieu d’un accotement, en plein air. Une jeune fille, assise sur un tabouret couvert de velours rouge, laissait ses doigts filer sur les touches ivoire. Ses cheveux blonds ruisselant sur les épaules jusque dans le dos étaient auréolés par le soleil couchant. Elle se tenait dos droit, tête penchée, accompagnant la musique d’un mouvement de son corps. Une valse lente, mélancolique, plainte douce, emplissant pourtant le coeur et la tête d’un sentiment de bonheur. Une valse de Chopin. Autour d’elle, les gens s’étaient assemblés et écoutaient sans bouger. Il lui arrivait souvent d’entendre les sons d’un piano s’échapper d’une fenêtre, mais c’était rare de voir un concert de piano dans la rue. Et la jeune artiste était déjà une virtuose. Moment précieux qui embellissait la journée.

Elle déboucha sur la grande place du Marché, et faillit trébucher sur des journaux étalés par terre. Le vendeur l’apostropha avec un accent étranger assez prononcé. Combien devait-il vendre de journaux par jour pour gagner sa vie ? Elle choisit le Kurier et lui tendit la monnaie, mais ne s’attarda pas. Un fiacre passait, toujours à la mode, toujours demandé par les touristes et par les enfants. Le cocher était une femme, jusqu’ici elle n’avait vu que des hommes dans ce métier. Le melon sur la tête, le costume noir bien serré, le fouet plié dans une main, les rênes dans l’autre, elle se tournait vers le couple derrière elle pour raconter la ville. Les chevaux blancs trottaient à un rythme régulier, les sabots claquaient sur les pavés et les touristes se sentaient revenus dans le siècle passé.

Elle ressentit une petite faim, midi était loin. A sa gauche, elle voyait un stand de saucisses d’où émanait une odeur alléchante. Un de ces stands qui existaient dans tous les quartiers, ouverts jusque tard dans la nuit. Saucisses de Francfort chaudes, craquantes avec une moutarde spéciale et des cornichons aigre-doux, ou des saucisses épicées, grillées, et des petits pains spéciaux. En-cas léger, au goût viennois, apprécié par des promeneurs de jour et de nuit. Elle commanda une part, la mangea debout appuyée à la tablette qui entourait le kiosque et, en discussion avec le vendeur, apprit toutes les dernières nouvelles sur la vie du quartier.

proposition n° 30

Une fois de plus, elle s’était préparée avec sérieux. Avait sorti sa robe longue, ses gants blancs montant jusqu’aux coudes, ses chaussures élégantes à talons. Chaque année, en février, elle allait au bal avec ses amis. Toutes les jeunes filles rêvaient de ces bals de Vienne si réputés pendant la saison du Carnaval qui débutait à la Saint Sylvestre et durait jusqu’au Carême ! Bal des fleuristes, bal des pâtissiers, bal des juristes, bal de l’Opéra...Ce soir, elle participerait au bal des confiseurs. Habillée, pomponnée, coiffée, elle vérifiait le contenu de sa pochette. Monnaie, mouchoir, flacon de parfum, le tout le plus léger possible. Quelques épingles pour prévoir des accidents de la robe. Rendez-vous avec les autres devant le Konzerthaus où ce bal avait lieu chaque année. Bousculade à l’entrée. La salle immense était inondée de lumière. Les lustres en cristal étincelaient et jetaient leurs éclats sur les boiseries au décors dorés et sur le parquet ciré couleur miel. La musique était encore discrète. Les couples se préparaient. Elle et ses amis faisaient partie des danseurs qui ouvraient le bal. Au signal, ils entrèrent dans la salle sur l’air de la Polonaise de Chopin. Les pas en mesure, légers, en rangs serrés. Un pas en avant, un pas en arrière, deux de côté, avec grâce, je vous prie, on tourne, on retrouve son partenaire. Le carré aux rangées blanches et noires avançait comme une vague. La musique puissante étourdissait. Elle dansait avec son amoureux. Un danseur merveilleux, la musique dans le sang et le rythme dans les jambes. Il savait la guider d’une main ferme et légère à la fois. Ils se laissaient porter par le mouvement de la musique. A la fin du défilé, sous les applaudissements des spectateurs, tous se lancèrent dans la Valse de l’Empereur. Elle dansait toute la nuit, tournait pour la valse, sautillait pour la polka, glissait pour le tango. Elle adorait danser, profiter de ces occasions exceptionnelles pour tourbillonner avec la musique. Les danseurs autour d’elle se fondaient dans une foule indistincte, ceux qui ne dansaient pas s’étaient assis à des tables en retrait et sirotaient des boissons rafraîchissantes. L’orchestre alignait un vaste répertoire allant jusqu’au boogie-woogie arrivé récemment des Etats Unis. Pendant des pauses, les couples déambulaient dans les couloirs à colonnades, s’éventaient avec un mouchoir, riaient, flirtaient. C’est seulement au petit matin que la salle se vidait peu à peu, les derniers danseurs profitant de l’espace magnifique pour s’envoler une dernière fois sur le parquet. Dehors, le jour se levait, l’air vif réveillait les esprits fatigués. Rentrer à pied, dans des rues encore vides, parfois enneigées ou verglacées, dormir une heure ou deux. Puis partir au travail ou aux cours, reprendre une journée normale, la tête encore pleine de sons et de lumières.

proposition n° 31

Terminus du tram 71. Zentralfriedhof. Le Cimetière Central de Vienne. Un des plus grands d’Europe. D’une surface égale à celle de la ville intérieure, la Cité. Autant d’âmes mortes sous terre que d’habitants dans la ville entière. Derrière ces murs de briques rouges et de ciment blanc, derrière ces grands portails carrés, des allées rectilignes, tracées au cordon, sillonnent les grands espaces de verdure. De longues avenues, carrossables. Des sentiers, des pistes. Des panneaux indicateurs. Un plan de cimetière comme un plan de ville. Quadrillé. Le quartier des catholiques, des protestants, des juifs, des musulmans, des bouddhistes. Les religions se côtoient, mais ne se mélangent pas. Des statues en marbre, anges, madones, mains qui se tordent, corps qui ploient. Des stèles. Des croix. Des pierres tombales toutes simples. Des caveaux à colonnades. Des inscriptions dorées, derniers repères d’une vie bien remplie. Le reflet d’une coupole verte à travers le feuillage des arbres centenaires qui se penchent sur les tombes.

A Toussaint, sous un ciel gris de tristesse, les nombreux visiteurs se hâtent sur les chemins, chargés de pots de chrysanthèmes jaune soleil, cuivre ou violets, cherchant l’emplacement du tombeau familial en tâtonnant, sous le voile épais d’un brouillard glacial. Toussaint. Novembre. Rite et obligation sociale. Amour filial. Ils posent les fleurs sur les tombes entretenues, allument des bougies dans des verres colorés en rouge, balaient les feuilles mortes sur la pierre humide, se recueillent un instant et repartent dans leurs vies. Mais il y a des visiteurs toute l’année. Ce grand parc respire l’harmonie, le calme, la nature. Il est devenu un but pour les promenades du dimanche. Les enfants courent en toute tranquillité, regardent les écureuils grimper sur les arbres, retrouvent des lapins cachés derrière les orties dans des coins retirés, jouent à cache-cache entre les tombes.

Et il y a un autre quartier qui attire du monde. Les tombeaux des célébrités. Gens de renom, populaires, immortels, gloires de la politique, de la littérature, de la musique, de la variété. Les tombes les plus larges, les flèches les plus hautes, des fleurs à profusions. Défilé de visiteurs. Visites guidées toute l’année. Voir les tombes de Beethoven ou de Mozart, de Falco ou de Udo Jürgens. Flirter avec la mort des autres. Célébrer le souvenir. Une nouveauté, des visites guidées en fiacre, les chevaux qui vous promènent dans les allées, les cochers qui connaissent la vie de ces morts sur le bout des doigts. Et pour finir, une halte dans le nouveau café dans l’enceinte du cimetière, près du deuxième portail, qui permet de terminer la visite avec un bon goûter viennois.

proposition n° 32

Dans les rues, la hauteur des maisons, le resserrement des façades font apparaître un ciel étriqué, plafond de verre, couleur indéfini, indéfinissable. Gris perle, gris souris, beige terreux ? Parfois noir, juste avant un orage, quand le soleil a fini de peser sur les pierres et les épaules, quand les nuages sombres, par contraste, réveillent la blancheur des façades, éclairant les rues avant que l’orage n’éclate. De la fenêtre au quatrième étage, le coucher de soleil prend de l’ampleur, vu au dessus d’un cirque de rues et de maisons, le ciel se teinte de rose, bleu, mauve, parcouru de traînées blanches effilochées, fils de coton et de laine entortillés, et le disque orange soutenu se reflète violemment dans les murs vitrés de l’hôpital voisin, éclat ardent de rouge feu, de carmin et d’éclairs blancs aveuglants.Les nuits d’hiver, sur les grandes places, dans les jardins silencieux, le ciel devient noir velours, profond, étincelant. La voie lactée, les constellations se détachent, dansent dans le froid glacial. Le grand W de Cassiopée, les étoiles d’Orion, les Ourses familières, reconnaissables entre toutes, la splendeur des étoiles maîtresses dans une nuit sans lune qu’on a pu apprivoiser un jour dans une séance d’astronomie sous la coupole de l’observatoire. Etoiles aux consonances fières, Altaïr, Antares,Aldebaran, Capella, Véga, Sirius, au scintillement rouge, bleu ou blanc. Incluses dans des dessins célestes, imagées, imaginées, scorpion, taureau, lion, capricorne...Malgré le froid, la rêverie l’emporte, l’âme se nourrit des légendes, des pensées diffuses flottent dans l’air, le souffle chaud s’envole en buée, un soupir qui relie la terre et le ciel.

proposition n° 33

Transaction. Action. Echanges. Achats. Ventes. Marchés. Rangées interminables d’échoppes, de tavernes. Des présentoirs et des cageots les uns derrière les autres. Des produits étalés, offerts. Les yeux évaluent, les doigts tâtent, les mains se tendent, les paniers se remplissent. La monnaie tinte. Des stands alignés en plusieurs rangs sur la longueur d’une station de métro. On décharge des sacs de pommes de terre nouvelles, des carottes avec les fanes, des choux. Des légumes d’ailleurs, des fruits exotiques, au parfum d’Orient. Les épices colorées, jaune curcuma, rouge paprika, les graines marbrées du cumin, les bouquets d’herbes à l’odeur pénétrante. Les pâtisseries miellées, huileuses. Mais aussi les stands traditionnels de choucroute, de cornichons aigre-doux, de saucisses fines, d’escalopes panées. Comme autrefois, cela sent la charcuterie, les cevapcici, brochettes de la cuisine serbe, les langos, beignets hongrois à l’ail qui dégoulinent d’huile. Les salades de pommes de terre à l’oignon, au chou vert ou rouge effilé finement. Le monde s’est donné rendez-vous ici, les produits viennent d’Italie et de Hongrie, du Liban et de la Turquie, d’Inde et du Vietnam. Le marchand d’huile présente des bouteilles opaques vertes et noires au goût d’olive, de sésame, de noix ou de noisette. Sur une table, des cruches sont remplies de jus de fruits colorés arc en ciel . "Tu veux goûter, c’est bio ?"La jeune femme à l’accent slave tend un petit verre avec insistance. Laisse-toi faire, tu as le temps, tu goûtes, tu aimes, tu achètes. La foule bouscule, un sac tombe par terre sous le présentoir, le vendeur de vin à côté se précipite, le ramasse et le tend à bout de bras. Des cris, du bruit, des rires et des coups de gueule. Les accents fusent, souvenirs d’une monarchie tentaculaire ou marque d’une immigration récente. Le dialecte viennois a fondu depuis des années dans ce marché aux sons et aux coutumes multicolores. Mélange de cultures et de générations. Les jeunes aiment venir ici, manger MacDo ou chinois, ou simplement croquer des saucisses sur un stand. Des victuailles partout. Des tavernes à côté, en face, en bout de rue. Des files pour accéder au café. Cafés et croissants ! Des bases solides pour un petit déjeuner viennois. Des cadeaux laissés par une invasion turque il y a des siècles. Adoptés par les habitants de Vienne, ils sont devenus des spécialités réputés. Tout comme les plats de la cuisine hongroise ou tchèque assaisonnés à la sauce viennoise. Adapter, amalgamer, aspirer, assimiler. Mélanger. Rayonner. Creuset de cultures, de gastronomie comme de musique, de littérature, de peinture.

Au bout du Naschmarkt, après la nourriture débordante, s’étale le grand marché aux puces. Près de 400 vendeurs exposant leurs marchandises, de l’ancien et des curiosités, des richesses et du toc, du kitsch et de l’authentique. Des verres et des cruches en cristal, des couverts en argent, des lampes ouvragées, des bibelots. On touche, on estime, on demande le prix. Vendeurs nonchalants ou empressés, assis dans des fauteuils pliants, debout penchés sur l’étal. On surveille, on se méfie, on vante les belles matières, le savoir-faire de l’artisan. Plus loin, des livres anciens entassés dans des caisses, des tableaux posés à même le sol, des tissus et des bijoux sur une nappe en velours. Deux jeunes filles essaient des bagues à la mode, des fichus en soie pour le cou ou pour les cheveux, les garçons sont au stand de jouets, petites voitures anciennes, rollers usés, chaussures avachies, vieux appareils photos, drapeaux et médailles. Un groupe de touristes navigue dans les espaces libres, la guide brandit un parapluie à fleurs roses et pointe les curiosités des environs. Avec quelques mots d’explication, elle désigne des édifices de l’Art Nouveau, ici, le pavillon d’entrée du métro construit par Otto Wagner, édifice sobre, rectiligne, là, juste en face longeant le marché, un îlot de belles maisons bourgeoises aux façades peintes. Une cloche voisine sonne midi et les touristes se retournent et s’engouffrent rapidement dans une de ces auberges pittoresques pour goûter à la cuisine viennoise.

proposition n° 34
NORD

Elle sort du centre par le tram 38. Perchée sur son siège en bois, elle voit défiler les maisons, serrées en enfilade, hautes et étroites, les rues peuplées, animées, les gens qui courent pour attraper le tram, une mère montant péniblement la poussette d’une main, son enfant serré contre la poitrine, des écoliers avec un sac trop lourd sur le dos, la vieille femme courbée qui revient des courses avec un cabas rempli de victuailles. Puis les maisons s’espacent, deviennent plus basses, deux étages, des jardins autour, des haies pour l’intimité. Elle descend à Grinzing. Une petite rue en montée, des maisons en rang d’oignon, façades jaunes, toits rouges, avec des porches ronds. Vue sur des jardins, des tables sous des tonnelles. A l’entrée une enseigne décorée d’un rameau de sapin, "attention ! ici producteur de vin nouveau !" qui invite les passants à entrer. Il est conseillé de réserver, les adresses étant réputées. Elle s’y est déjà retrouvée avec des amis pour passer une après-midi agréable à boire du vin blanc allongé d’eau pétillante, à goûter des salades et charcuteries diverses, à chanter au son de la cithare et de l’accordéon. Quand il fait mauvais, on déménage dans des petits salons vêtus de bois et de rideaux à carreaux rouge et blanc. Le "Heuriger", moment apprécié des Viennois et des touristes, moment de laissez-vivre et de bien-être. Elle continue à monter, montera encore à travers des prés et des vignobles, et finira par prendre le bus 38A qui la laissera au terminus Kahlenberg. Les hauteurs de Vienne, les collines de la forêt viennoise qui ceinturent la ville. Pas si hautes que ça, à peine 500m, mais offrant un magnifique panorama sur la ville étendue paisiblement, beaucoup d’espaces verts, des coupoles, des flèches, les grands immeubles et les tours pointant dans les quartiers récents de l’autre côté du Danube. Coup de coeur aussi pour le fleuve scintillant au soleil et les écluses qui s’affairent près de Nussdorf. Pour les château-forts et les abbayes qui réapparaissent aux limites de la ville vers le nord. Et pour la vue splendide vers le sud où apparaissent en silhouette les premières montagnes des Alpes.

EST

On est chez des amis au sixième étage. Vue sur le métro qui passe en pétaradant toutes les cinq minutes juste devant la fenêtre sur un pont. Vue sur la grande roue, emblème du Prater et de la ville. "Je veux y aller, dit l’enfant, c’est tout près." Ce n’est pas tout près, il faut encore prendre un bus pour y aller, mais c’est le paradis des enfants. Pas la grande roue qui va trop haut et trop lentement, avec une jolie vue sur Vienne pour les adultes et une pensée pour Orson Welles et le film "le troisième homme". Mais les manèges, ceux qui tournent, ceux qui montent de plus en plus haut, de plus en plus vite, les cabinets à miroirs qui les font se gondoler de rire, les montagnes russes qui finissent dans un bassin d’arrosage général. Les vendeurs de frites, de beignets, de glaces et de coca. Pour les amoureux, les trains-fantômes qui les font se serrer dans le noir quand le squelette apparaît. Pour les gourmands qui ont découvert ici la taverne où on vend les meilleurs jarrets grillés de toute la ville. Elle a connu tout ça, mais aujourd’hui, le bruit, l’opulence, la foule, tout ça la fatigue. Elle a envie d’espace, elles prendra l’U2 pour le nouveau quartier Est qu’elle ne connaît pas encore. Un lac artificiel, des immeubles larges et longs, des tours de dix étages, de l’espace, oui. De grandes places en béton, de vastes pelouses civilisées, des arbres nouvellement plantés, essayant de grandir pour donner de l’ombrage, des bancs en bois, des terrains de jeux et de sport. De larges avenues, bien éclairées. Sur ce qui semble être la place centrale, tout en rond, des magasins, des restaurants, une librairie et une bibliothèque, une pharmacie. Des moyens de transports.Un hôpital pas loin. Elle ne sait pas s’il fait bon y vivre, mais il lui semble que l’on a pensé à tout ce qui peut rendre la vie agréable.

SUD

Premières écoles, premiers parcs. Premiers tramways pour l’école des grands. Premières églises. Elle suit un chemin connu depuis l’enfance. Passe sous le grand porche du complexe Rabenhof, un millier de logements sociaux, un jardin d’enfants, des terrains de jeux, une des premières piscines publiques et un cinéma qu’elle a connu et qui est devenu un théâtre populaire. Elle presse le pas, elle n’aime plus y aller le soir, il n’y a qu’à lire les journaux pour comprendre que dans ces cours enchevêtrées, mal éclairées, il faut être prudent, tenir son sac et éviter les escaliers en retrait du passage. Elle n’avait pas gardé ce souvenir-là, et elle brave la tentation de changer d’itinéraire. Tout de suite après, on arrive d’ailleurs sur l’avenue fréquentée et bien éclairée, avec un tram, si elle en a envie. Elle continue sa route, reconnaît le restaurant de spécialités gastronomiques, caloriques et goûteuses à souhait, où la famille l’a invitée il n’y a pas longtemps. En face, elle voit le panneau du musée des tramways, ancienne remise, et maison de retraite pour les vieux trams. C’est une grande halle, froide, pleine de courants d’air, avec des rangées de wagons rouges et blancs, avec les lettres et chiffres anciens, T, J, 74, 13, avec des explications historiques. Très intéressant, c’est juste qu’elle a très froid. Elle retrouve le soleil en sortant et traverse le canal, le Donaukanal, sur le "pont du stade", la Stadionbrücke. Bien nommé, puisque la route devient allée qui la mènera tout droit vers le grand stade, et vers la piscine de plein air à côté, le Stadionbad. L’allée est arborée, ombragée, avec de larges espaces pour piétons et cyclistes, et bordée de plusieurs rangées de jardins ouvriers avec des cabanes simples en bois, des parasols et des chaiselongues. Un bus la dépasse, mais elle est presque arrivée, près de la piscine, du stade et de l’ancienne halle aux foires nationales et internationales. Dans le grand espace vert sauvage, avec prairies pour jouer, arbres centenaires, sentes pour courir, et coins pour se reposer, le Prater Vert.

OUEST

Après le Heldenplatz et les grands musées, elle a envie de monter dans les rues commerciales. Laissant de côté le complexe du musée moderne, elle suit la rue de Mariahilf. Située dans un quartier connu et populaire, elle abrite des magasins divers de prix et d’importance. Pour démarrer, le grand magasin de meubles, 6 étages, le dernier avec un restaurant très couru et une vue étonnante sur le centre de la ville. Puis une église avec un clocher à bulbe, baroque. Un grand magasin ancien qui a beaucoup perdu de sa splendeur. Un McDo, puis un glacier. Elle traverse l’avenue pour étudier l’affiche du cinéma, il y a encore des cinémas dans ce quartier qu’elle a connu autrefois. Des magasins de fringues, marques internationales. Des opticiens. Des chaussures de marque Geox. Une farfouille où elle trouve un pèse-personne à offrir à sa soeur. De la maroquinerie, bon marché. Une autre église, avec deux clochers à bulbe, baroque, toujours. Une station de métro de ce côté et puis en face. Escalier pour le souterrain, grand panneau de publicité avec le plan de métro. Elle retraverse devant un bus. Une enseigne de resto rapide, Nordsee, avec du poisson, il y en a partout. Un autre cinéma, une rangée de vélos attachés à une balustrade, une tache rose par terre, un enfant vient de faire tomber sa glace et en réclame une autre, une exposition sur les économies d’énergie, un café traditionnel qui laisse échapper des odeurs de goulache. Encore deux stations de métro, toujours les mêmes offres. Elle débouche sur le Gürtel, la grande ceinture, un périphérique. La gare de l’Ouest. Quelques stations avec le tram et on change d’histoire. Schönbrunn. Le palais de Schönbrunn, la belle fontaine, résidence d’été des Habsbourg, les jardins à la française, le zoo réputé qui attire les enfants toute l’année, et au-dessus la Gloriette qui domine le panorama. Visite du château, des pièces décorées, la chambre de Sisi, le carrosse de Sisi. Pour le même prix on visite un labyrinthe et on assiste à la confection du fameux Apfelstrudel, le roulé aux pommes, dans le café du château. Puis on le déguste avec un bon café à la crème chantilly. Site tant de fois visité, scolaires, touristes, historiens, curieux. Au retour, itinéraire entouré par les beaux quartiers, avec de belles villas, des jardins soignés, ouverts déjà sur la forêt viennoise toute proche.

proposition n° 35
NORD

Elle sort du centre par le tram 38. Perchée sur son siège en bois, elle voit défiler les maisons, serrées en enfilade, hautes et étroites, les rues peuplées, animées, les gens qui courent pour attraper le tram, une mère montant péniblement la poussette d’une main, son enfant serré contre la poitrine, des écoliers avec un sac trop lourd sur le dos, la vieille femme courbée qui revient des courses avec un cabas rempli de victuailles. Puis les maisons s’espacent, deviennent plus basses, deux étages, des jardins autour, des haies pour l’intimité. Elle descend à Grinzing. Une petite rue en montée, des maisons en rang d’oignon, façades jaunes, toits rouges, avec des porches ronds. Vue sur des jardins, des tables sous des tonnelles enneigées. A l’entrée une enseigne décorée d’un rameau de sapin, "attention ! ici producteur de vin nouveau !" qui invite les passants à entrer. Il est conseillé de réserver, les adresses étant réputées. Elle s’y est déjà retrouvée avec des amis pour passer une après-midi agréable à boire du vin blanc allongé d’eau pétillante, à goûter des salades et charcuteries diverses, à chanter au son de la cithare et de l’accordéon. A la saison froide, on déménage dans des petits salons vêtus de bois et de rideaux à carreaux rouge et blanc. Le "Heuriger", moment apprécié des Viennois et des touristes, moment de laissez-vivre et de bien-être. Rencontre toute l’année sous tous les temps. Les routes sont déneigées, les trams et bus fidèles au poste.On peut laisser sa voiture à la maison, et rentrer tranquillement, même si on a un peu abusé de vin blanc. Elle continue à monter la pente à pied, ses bottes laissent une trace profonde dans la neige fraîche. Elle continue en glissant, en soufflant, en riant de ses maladresses. Les flocons tombent tout doucement sur ses épaules.Elle montera encore à travers des prés et des vignobles, et finira par prendre le bus 38A qui la laissera au terminus Kahlenberg. Les hauteurs de Vienne, les collines de la forêt viennoise qui ceinturent la ville. Pas si hautes que ça, à peine 500m, mais offrant un magnifique panorama sur la ville étendue paisiblement, les espaces verts teints de blanc, des coupoles, des flèches, les grands immeubles et les tours pointant dans les quartiers récents de l’autre côté du Danube. Coup de coeur aussi pour le fleuve gris aux vagues puissantes, les bateaux qui tracent leur route dans le courant agité, et les écluses qui s’affairent près de Nussdorf. Pour les château-forts et les abbayes qui réapparaissent dans les lueurs du soir aux limites de la ville vers le nord. Et pour la vue splendide vers le sud où apparaissent les monts enneigés des Alpes.

EST

On est chez des amis au sixième étage. Vue sur le métro qui passe en pétaradant toutes les cinq minutes juste devant la fenêtre sur un pont. Vue sur la grande roue, emblème du Prater et de la ville. "Je veux y aller, dit l’enfant, c’est tout près." Ce n’est pas tout près, il faut encore prendre un bus pour y aller, mais c’est le paradis des enfants. Pas la grande roue qui va trop haut et trop lentement, avec une jolie vue sur Vienne pour les adultes et une pensée pour Orson Welles et le film "le troisième homme". Mais les manèges, ceux qui tournent, ceux qui montent de plus en plus haut, de plus en plus vite, les cabinets à miroirs qui les font se gondoler de rire, les montagnes russes qui finissent dans un bassin d’arrosage général. Les vendeurs de frites, de beignets, de glaces et de coca. Pour les amoureux, les trains-fantômes qui les font se serrer dans le noir quand le squelette apparaît. Mais pas aujourd’hui. La première neige a recouvert les rues, les dragons et les nains de Blanche-neige ont mis des capuchons blancs. tout s’est arrêté. Les manèges sont fermés pour l’hiver. L’ambiance est feutrée, paisible. La grande roue tourne encore, pour la vue, pour les touristes. La taverne est toujours ouverte pour les gourmands qui ont découvert ici les meilleurs jarrets grillés de toute la ville. Elle savoure cette tranquillité, quelques promeneurs, pas de bruit de voitures, une sérénité du paysage qui contraste avec l’agitation habituelle. Elle reprend l’U2 pour aller plus loin, vers la Seestadt qu’elle avait visitée au printemps. Elle redécouvre cet espace autrement. De la musique s’échappe des environs du grand lac, d’une patinoire tout près où les enfants en bonnet et moufles glissent , tombent, se tiennent aux épaulent et rient aux éclats. Elle revoit les immeubles larges et longs, les tours de dix étages. Les grandes places, les vastes pelouses , les arbres, un peu grandis pendant l’été, les bancs en bois pleins de neige, des terrains de jeux et de sport. Les larges avenues balayées sous les vents d’hiver. Sur la place centrale, tout en rond, des magasins, des restaurants, une librairie, une pharmacie. Un magasin d’articles de sport. La bibliothèque est devenue une médiathèque. Des moyens de transports.Un hôpital pas loin. Elle pense qu’il fait bon vivre ici, même si le centre de ville est lointain. Il lui semble que l’on a pensé à tout ce qui peut rendre la vie agréable.

SUD

Premières écoles, premiers parcs. Premiers tramways pour l’école des grands. Premières églises. Elle suit un chemin connu depuis l’enfance. Passe sous le grand porche du complexe Rabenhof, un millier de logements sociaux, un jardin d’enfants, des terrains de jeux, une des premières piscines publiques et un cinéma qu’elle a connu et qui est devenu un théâtre populaire. Elle presse le pas, elle n’aime plus y aller le soir, il n’y a qu’à lire les journaux pour comprendre que dans ces cours enchevêtrées, mal éclairées, il faut être prudent, tenir son sac et éviter les escaliers en retrait du passage. Elle n’avait pas gardé ce souvenir-là, et elle brave la tentation de changer d’itinéraire. Tout de suite après, on arrive d’ailleurs sur l’avenue fréquentée et bien éclairée, avec un tram, si elle en a envie. Elle continue sa route, reconnaît le restaurant de spécialités gastronomiques, caloriques et goûteuses à souhait, où la famille l’a invitée il n’y a pas longtemps. En face, elle voit le panneau du musée des tramways, ancienne remise, et maison de retraite pour les vieux trams. C’est une grande halle, froide, pleine de courants d’air, avec des rangées de wagons rouges et blancs, avec les lettres et chiffres anciens, T, J, 74, 13, avec des explications historiques. Très intéressant, c’est juste qu’elle a très froid. Elle retrouve un peu de chaleur en sortant malgré les flocons denses qui dansent dans la lumière du lampadaire. Elle traverse le canal, le Donaukanal, sur le "pont du stade", la Stadionbrücke. Bien nommé, puisque la route devient allée qui la mènera tout droit vers le grand stade, et vers la piscine de plein air à côté, le Stadionbad. L’allée est arborée, avec de larges espaces pour piétons et cyclistes, et bordée de plusieurs rangées de jardins ouvriers avec des cabanes simples en bois. Depuis sa visite au printemps, quelques maisons ont remplacé les petits chalets légers. Maisons à deux étages, pas plus, discrètes, habitables à l’année qui ne déparent pas l’ensemble du paysage. Un bus la dépasse, elle hésite, elle est fatiguée de glisser ainsi dans les ornières de la neige épaisse, mais elle est presque arrivée, près de la piscine, du stade et de l’ancienne halle aux foires nationales et internationales. Elle se demande d’ailleurs, pourquoi elle a voulu aller aussi loin, alors que la nuit tombe et que le vent devient glacial. Dans le grand espace sauvage, les prairies pour jouer, les arbres centenaires, les sentes pour courir, et les coins pour se reposer sont abandonnés ce soir. Demain, on viendra y faire de la luge, des batailles de boules de neige et des bonhommes de neige avec carotte, chapeau et cravate. Le Prater Vert, blanc.pour l’hiver, a encore de beaux atouts à montrer.

OUEST

Après le Heldenplatz et les grands musées, elle a envie de monter dans les rues commerciales. Laissant de côté le complexe du musée moderne, elle suit la rue de Mariahilf qui, en ce début de soirée, est éclairée par des guirlandes lumineuses d’étoiles et de sapins. Située dans un quartier connu et populaire, elle abrite des magasins divers de prix et d’importance. A cette époque, toutes les vitrines sont décorées de sapins, de boules brillantes et de scénettes de Noël pour les enfants qui se bousculent devant les petits trains qui transportent des paquets de cadeaux, les poupées qui dansent au sons de Jingle bells et les étoilent brillantes qui s’envolent dans le ciel de satin bleu. Le grand magasin de meubles, 6 étages, le dernier avec un restaurant très couru et une vue étonnante sur le centre de la ville. Puis une église avec un clocher à bulbe, baroque. Un grand magasin ancien qui a beaucoup perdu de sa splendeur. Un McDo, mais le glacier a fermé pendant la saison froide. Elle traverse l’avenue pour étudier l’affiche du cinéma, il y a surtout des films de Disney en prévision des vacances de Noël. Des magasins de fringues, marques internationales. Des opticiens. Des chaussures de marque Geox. Une farfouille où elle trouve un autre cadeau pour sa soeur. De la maroquinerie, bon marché. Une autre église, avec deux clochers à bulbe, baroque, toujours. Une station de métro de ce côté et puis en face. Escalier pour le souterrain, grand panneau de publicité avec le plan de métro. Elle retraverse devant un bus. Une enseigne très connue de resto rapide, Nordsee, avec du poisson, il y en a partout. Un autre cinéma, une rangée de vélos attachés à une balustrade, ensevelie sous une couche de neige, une exposition sur les économies d’énergie, un café traditionnel qui laisse échapper des odeurs de goulache. Encore deux stations de métro, toujours les mêmes offres. Elle débouche sur le Gürtel, la grande ceinture, un périphérique. La gare de l’Ouest. Quelques stations avec le tram et on change d’histoire. Schönbrunn. Le palais de Schönbrunn, la belle fontaine, résidence d’été des Habsbourg, les jardins à la française, le zoo réputé qui attire les enfants toute l’année, et au-dessus la Gloriette qui domine le panorama. Visite du château, des pièces décorées, la chambre de Sisi, le carrosse de Sisi. Pour le même prix on visite un labyrinthe et on assiste à la confection du fameux Apfelstrudel, le roulé aux pommes, dans le café du château. Puis on le déguste avec un bon café à la crème chantilly. Devant la grande entrée du château, un marché de Noël s’étend sur toute la place, les stands colorés et éclairés offrent des souvenirs, des décorations de fête, des tasses et des mugs au vin chaud sentant bon la cannelle, des beignets et des chocolats, de l’artisanat d’art, de cuir ou de bois. Elle flâne malgré le froid, achète quelques cadeaux coup de coeur pour des amies et se rend lentement vers la station de métro. Au retour, à travers les vitres embuées, elle devine l’enfilade des belles villas, des jardins en sommeil, et de la forêt viennoise toute proche.

proposition n° 36

Elle est perplexe. Réinventer sa ville ? Pourquoi la réinventer alors qu’elle lui plaît comme elle est, comme elle évolue d’année en année ?
Elle est verte, pleine de terrain de jeux, de thermes et de baignades, d’écoles et de musées vivants, de promenades et de fêtes, de bals d’antan jusqu’à la techno-parade. De la musique dans les rues, des ateliers d’artistes dans des cours cachées du quartier. Des rues piétonnes parfois contestées, mais conviviales. Des magasins pour tous les goûts. De la beauté à tous les coins de rue. Des chantiers perpétuels pour rénover, renouveler, réinventer. Avancer, améliorer, moderniser.

Elle l’aime comme elle est, cette ville. Peut-être que personne d’autre ne la voit comme elle. Peut-être bien aussi qu’elle la perçoit comme personne d’autre ne peut la voir. Impressions, sensations, coups de coeur, chacun vit sa ville comme il l’entend. Des réalisateurs l’ont filmée, redécorée, réaménagée, transformée à leur idée. Peut-être bien qu’elle aussi l’a réinventée, sa ville, juste pour elle-même ?

proposition n° 37

Des maisons, des étages, des immeubles, des couloirs, des bureaux, des palais, des parcs et des ciels.
Une pièce encombrée de meubles sur le parquet ciré, piano à queue noir brillant, un bureau chargé de livres, de journaux, de notes, des piles et des piles, une armoire compacte des années 50, des vases en cristal, des bibelots, des souvenirs, des photos, portraits, groupes, paysages. Des fenêtres claires à double montant, vue sur des arbres et des pelouses. Lumineuses. Par contraste, à côté, une pièce vaste, aveugle, presque vide, un placard haut jusqu’au plafond, en face un bandeau avec des crochets pour accrocher des manteaux, des chapeaux, et au milieu de la pièce un grand espace de rencontre pour papoter, jouer, bouger, danser, zone tampon appelée antichambre. La cuisine, bois clair, soleil et lumière. Un cabinet de couture, vieille machine à coudre Singer à pédale, une rangée de bobines de fils dans un tiroir plat et profond, des restes de tissus étalés sur la table. On passe un mur, une rue, c’est moderne, blanc, lisse, meubles bas, canapés moelleux en cuir noir, tableaux modernes en noir et blanc et un grand tableau de Macke, ensoleillé. Quelques murs plus loin, un bureau sévère, fonctionnel, des uniformes, le commissariat de police du quartier. Des étalages de chaussures, le fumet d’un restaurant avec jardinet. Un grand portail, des couloirs aseptisés, des chambres médicalisées, l’hôpital central, odeurs de désinfectant, on marche sur la pointe des pieds, pas de bruits, appréhension, angoisse ou juste le bouquet de fleurs parce que tout va mieux. La rue, le tram, sonnerie, grincement de freins, sièges en bois, composteurs bruyants, les gens regardent dehors, ne se regardent pas. Puis le palais, le grand parc, les marches du palais, l’entrée monumentale, les salles du palais, parquet précieux, plafonds peints, expositions, tableaux de Klimt, le baiser, doré, pointillé, visité, célébré. Traces de l’histoire. Qui finit ici avec des histoires d’artistes et de princesses.

proposition n° 38

Le jardin ensorcelé
scénettes d’un jardin qui n’en fait qu’à sa tête au désespoir de la belle jardinière

La valse mauve
une histoire réinventée autour de l’impératrice Elisabeth, dite Sisi

Les amants disparus de la Grande Roue
Roman policier avec les manèges du Prater de Vienne en toile de fond

Ici et ailleurs
deux pays, deux langues, deux familles, deux amours. Douleur ou lumière ? Choix ou exil ? Vies multiples...

Une institutrice
Histoire d’une aïeule née avant le 20e siècle.

Autour des mots
mots croisés, mots fléchés, mots mélangés, jeux de mots, musique des phrases, quelle belle langue que la langue française

Ruines
célébrées, taguées, abandonnées, à la fin tout est poussière

Les bonheurs possibles
portraits, fleurs, petits bonheurs, histoires d’amour, d’amitié. Poèmes ?

La mer, la mer toujours recommencée
impressions, sensations, à bras le corps et du fond de l’âme

Odyssée des sens
itinéraire à travers les cinq sens

proposition n° 39

Juste à côté du centre. Après le Ring. Sur le chemin vers les musées. De loin, l’image familière de la coupole verte de St Charles, le haut des deux colonnes torsadées, le portail au fronton grec. A côté, l’Ecole polytechnique. On les voit de loin. De l’ambassade de France au Musée de la ville de Vienne. Vers la droite les salles de concert, l’Ecole de commerce. Tout ça, elle le voit. Mais où sont les arbres de la place ? Les buissons ? Les hauts lampadaires ? Où sont les lignes de tram et de bus ? Elle approche, arrive au bord du Karlsplatz, la place St Charles. La place ? Il n’y a plus rien ! Un trou, un grand trou, un gouffre à la place du parc. Enorme. La place avalée. Il y a juste l’église, les maisons, tous ces bâtiments qui restent debout, alignés au bord de la rive, comme au bord d’un lac.
Des engins s’activent au fond. Des tracteurs circulent. Une grue dépasse de la pointe comme une girafe qui viendrait prendre l’air. De la terre. Des cailloux. Terrain rocheux. Marteau-piqueurs. Vacarme. Les sons s’amplifient sur le vaste espace au lieu de rester confinés dans ce trou profond. Désarroi total. C’est laid, agressif. Boueux. La pluie a laissé des traces, des flaques, des ruisselets. Au fond, des personnages s’agitent, tout petits, perdus dans cette immensité engloutie. Ces ouvriers en casque et bottes s’affairent, manient les outils, pics, marteaux, poutrelles en métal. De grandes grilles en plastique orange couvrent une partie de l’espace. Des cordes, des échelles, des échafaudages, une toile d’araignée où de petits insectes se déplacent, travaillent, s’accrochent.
Ce sera un point de rencontre pour un nouveau réseau de transport, métro amélioré, train souterrain plus rapide, plus confortable, croisement de lignes supplémentaires. Echangeurs, couloirs souterrains pour les voyageurs, éclairages, magasins, points de restauration. Enorme, le projet. Enorme comme le trou. Elle est choquée. Elle a mal au ventre, au coeur, à la tête. Elle n’aime pas. Mais elle sait que ça en vaut la peine. Que le progrès casse pour refaire, mieux refaire si possible, sinon ce ne serait pas un progrès. Le chantier durera six ans. Après, ce sera bien.

proposition n° 40

A peine sortie du centre, la route continuait le long du Danube. Vestiges de l’époque romaine, de l’invasion turque. La frontière vers l’Est, la Hongrie, la Tchécoslovaquie. Stop. C’était fini. La route s’arrêtait, barrée. Pas d’échappatoire à gauche, ni à droite. Juste devant, une frontière impénétrable, agressive, défensive. Des clôtures en fils de fer barbelés, tressés, entortillés, hostiles. Des miradors. Derrière ces grilles barbares, un no man’s land, une étendue vaste, désertique, des soldats qui patrouillaient avec casques et fusils. Coupure totale entre deux pays voisins. A quelques kilomètres de Vienne, à une heure de voiture, à deux heures de bateau sur le fleuve, à une demi-journée de vélo, tout près de la capitale qui prenait de l’importance, qui s’étendait de plus en plus loin. C’était le bout du monde. Ici on ne faisait pas de tourisme, on ne visitait pas le pays. On pouvait juste rêver de Budapest, ville jumelle, du lac Balaton entouré d’églises baroques, de la puszta, des chevaux fougueux, du violon des tziganes. Et du Danube qui continuait à couler tranquillement vers l’est. Mais les gens ne passaient pas. Même avec un passeport en règle. Les contrôles étaient stricts, le passage sévèrement trié. Et pour les habitants de l’autre côté de la frontière, c’était pire, c’était un mur, comme à Berlin. Le bout du monde pour eux aussi. En plus dangereux. Ceux qui désiraient changer de pays, mettaient leur vie en jeu. Les soldats avaient des consignes, tiraient sans pitié sur les silhouettes qui essayaient de franchir les barbelés. Ceux qui pensaient pouvoir fuir en voiture, tapis dans des cachettes insoupçonnables, tremblaient lors des vérifications minutieuses des douaniers soldats. Opérations brutales qui présageaient des répressions sévères en cas de découverte. Et de l’autre côté, au-delà de la frontière, on ne pouvait pas aider, on pouvait juste accueillir les fugitifs en cas de réussite inespérée. Un fossé entre deux mondes. Une limite à ne pas franchir sous peine de représailles. L’Est, c’était une direction que les Viennois n’aimaient pas prendre, qui sentait le soufre. Mais eux, ils pouvaient faire demi tour, repartir dans l’autre sens, retrouver l’ambiance douillette d’une ville en devenir, d’une ville agréable à vivre. Rejoindre le monde présent.

proposition n° 42

entre 12 et 13

Elle est contente de reprendre la lumière. D’être en vacances. Ne rien faire, se laisser vivre. Se poser.

entre 13 et 14

Un moment d’absence. De rêve. De volupté. Elle est dans un état cotonneux agréable, plus fatiguée qu’elle ne pensait, à force d’avoir sillonné les rues et les places. Elle reprend conscience en retrouvant le monde qui l’entoure. Rythme plus rapide que le sien, tout le monde semble avoir un but, une obligation, un projet. Elle observe, met en scène, devine, interprète. Se fait son film. Y inclut les personnages qui passent, qui la frôlent, ne la voient même pas dans son immobilité choisie.

entre 16 et 17

Se souvenir. Des joies et des chagrins. Rechercher des émotions plus que les faits passés. Laisser filer les sentiments, laisser battre le coeur comme il l’entend, permettre les sautes d’humeur, supporter les amertumes, les écarter d’un geste de la main, d’un mouvement de l’esprit. Accepter les gens, les événements tels qu’ils se présentent, tels qu’ils sont ou ont été. Ne pas vérifier les "il était une fois" ou "j’aurais peut-être dû". Trop tard, ça ne sert à rien, tu ne peux pas y revenir. Tu ne peux pas revivre la vie que tu as vécue autrefois. Ainsi, tu seras en paix avec toi-même et avec ceux qui t’entourent.

proposition n° 43

Une sensation de manque. De pas fini. Pas assez dit. Pas assez creusé ? Pas eu le temps. Le temps a filé dans un marathon d’été, et l’automne me trouve sur les genoux. Où sont mes personnages ? Quelle est l’histoire ? Comment remonter la pente ? Surtout, comment remonter le temps ? On recommence ! Il était une fois une ville... mais il y avait aussi des gens, qui avaient une histoire, chacun la sienne, et les uns avec les autres, ensemble. Il y avait l’Histoire, la grande, qui façonnait leur vie, qui bâtissait la ville, qui construisait un pays. Un pays qui était vaste et grand, et qui a rétréci, mais n’a pas abdiqué dans l’Histoire. Et tous ces gens, ces familles, ces métiers, ces bâtiments se retrouvent dans un creuset qui bouillonne, qui amalgame, qui prend des formes et des couleurs insoupçonnées. On parle musiques et écritures, langues et ententes, on parle bien manger et être ensemble. On parle devenir, on parle espoir. On reste ou on part, mais on ne quitte pas tout à fait sa ville, on laisse toujours un petit bout d’âme.

proposition n° 44

Arrêt. Terminus. Un vieil homme acariâtre, malade, à bout de force. Pendant une longue nuit d’agonie, il invoque ses rues, ses musiciens, ses poètes, égrène ses émotions, connaissances, acquisitions, les pensées divaguent, zigzaguent, voyagent,....Paris, Istanbul, Téhéran, Palmyre, des noms à rêver, des tentations étranges, étonnantes, des études inhabituelles, rares. Récalcitrant, ronchonnant, désespéré, en regret permanent de son grand amour impossible, affaibli, se noyant dans la musique de Beethoven qui accompagne sa déchéance. Et Vienne à nouveau, retrouvailles entre désir et appréhension. Ville tant explorée qui le laisse encore insatisfait. Fil rouge de ces souvenirs tressés.

Arrivée, départ, arrivée. Ville, gare. Tout est là, à nouveau. En quelques phrases, une musique différente. Une langue mélodieuse, lointaine et pourtant proche. Qui intrigue, qui séduit. Happée, accrochée, hameçonnée. Surprise, conquise. Prête à rêver encore.

Rêve et réalité. Prendre la mesure des possibles. Partir, revenir. Goûter à la mélancolie, avec bonheur et sans regret. Trouver le fil rouge de ses émotions, de ses souvenirs. Réveiller la note bleue pour enjoliver le quotidien. Ecouter la musique de Beethoven, ou de Chopin. Profiter des instants, les imprimer. Plonger dans l’histoire, déambuler dans le présent. Ressentir les liens, les gens, les choses. Le coeur chaviré dans une rencontre heureuse, l’esprit chamboulé par tant de découvertes, les sens qui frémissent aux retrouvailles, à la reconnaissance, d’une odeur, d’une couleur, d’un portail ou d’un ciel. Tant de sensations, de sentiments à assimiler, à transformer en événements heureux. Pour arriver jusqu’au bout, il faut savoir renoncer, aménager, recréer. Retrouver l’harmonie. Peindre des images de lumière. Ici ou ailleurs.



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1ère mise en ligne 25 juillet 2018 et dernière modification le 20 septembre 2018.
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