Monika Espinasse | La note bleue

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Le jardin suisse. Jardin de quartier pris en tenaille entre deux routes passantes. Gazons sages traversés de sentiers gravillonnés que longent des rangées de bancs en bois et métal. Un petit étang et son jet d’eau central, la piscine ronde entourée d’un haut grillage, des massifs d’arbustes soignés devant un grand terrain de jeu pour enfants, un saule pleureur balançant ses rameaux dans le vent léger. Un petit pont en fer forgé. Des canards sur l’étang. Des statues. Un monument à la gloire de Chopin, la note bleue, élégant, aéré.
Elle est en arrêt devant la surface verte et lisse et la mémoire l’abandonne. Le hasard l’a guidée vers ce parc moderne aménagé avec sobriété qui ne lui évoque en rien le jardin de son enfance.

Elle cherche le magnolia géant planté à l’entrée du parc qui égayait le printemps de ses tulipes mauves. Elle le saluait tous les matins d’école en passant devant avec le tramway 118. Elle cherche les grands arbres autour d’une clairière où les enfants jouaient à cache-cache, elle cherche les tilleuls à l’odeur suave où, la nuit tombée, de jeunes amoureux échangeaient des baisers passionnés. Elle revoit les rochers – il y avait bien des rochers ? - autour de l’étang qui servait de lieu de baignade aux enfants du quartier. Elle cherche, elle doute, elle affirme, mais sur la pointe des pieds. Elle n’est plus sûre de rien, sauf d’une chose : son jardin était sauvage, nature, en liberté.

proposition n° 3

Derrière elle, la ville se déroule, à l’infini. Traverser le boulevard, franchir le portail en dentelles de métal noir brillant au soleil. Se poser. Respirer. Regarder. Devant elle s’étend un grand bassin rond, ceint de gazon vert et de fleurs rouges. Dans le miroir de cette eau transparente apparaît alors le reflet d’un palais. Elle lève les yeux, le palais Belvédère est devant elle. Style baroque évident, il occupe toute la largeur du site. Façade blanche ponctuée d’ornements, de sculptures, de nombreuses fenêtres, de longues marches montant vers les portes d’entrée. Impression de légèreté, d’espace, de symétrie. Respirer encore. Contourner d’un côté ou de l’autre, non, plutôt par la droite comme toujours, par l’allée qui mène au jardin botanique, s’arrêter un instant sous les tilleuls, encore les tilleuls, odeur de miel, ombrage bienfaisant. Bifurquer à gauche vers les grands escaliers en marbre qui descendent en paliers vers la sortie, accompagnés de haies taillées au cordeau. Dans l’espace du milieu, des parterres en arabesques et de nombreuses fontaines aux sculptures crachant des filets d’eau. En bout d’allée un palais jumeau plus petit aux toits rouges. En tournant, elle caresse le lion imposant assis sur son socle massif, regard tourné vers le palais majestueux. Elle suit ce regard, retrouve l’image, la réalité de ce palais familier qui lui appartient depuis son enfance, acquise dans d’éternels dimanches de promenades familiales. Et puis, elle se retourne, retient son souffle et jouit de la vue imprenable, bouleversante à chaque fois. La plongée sur sa ville étendue au soleil, une mer de toits et de pierres, de clochers d’églises, de coupoles vertes, de tours et de parcs. La résille des rues et des avenues, et les sons qui montent, assourdis par la distance. Quelques grues blessent le ciel de leurs flèches pointues, témoins de modernité dans une ville de tradition. Et au fond, au dessus de cette étendue, des collines douces se déroulent tout autour, laissant deviner au milieu l’entaille du Danube.

proposition n° 5

Le boulevard sépare le palais ancien du jardin moderne. Asphalte gris, rues croisées droites sur ce grand carrefour. Bordures grises, îlots d’attente gris à la bordure arrondie, une forêt de mâts gris à l’angle qui enserre le parc. Des lignes noires qui se croisent haut dans le ciel en toile d’araignée, toit aérien à l’horizontale. Des poteaux gris fins ou épais rassemblés dans ce coin, à la verticale. Réverbères aux bras en croix, à une hauteur vertigineuse. Feux verts et rouges, panneaux de limitation de vitesse à 60, panneau de sens unique bleu et blanc, panneau d’interdiction de stationner rouge et bleu, des papiers rouge-blanc-rouge collés contre les montants qui rappellent le drapeau autrichien, un sens interdit de la même couleur, une banderole orange flottant au vent sur le chemin vers le Belvédère. Au milieu du boulevard, dans une longue file, des voitures attendent le feu vert pour tracer dans tous les sens, tandis que les piétons avec sacoches et sacs à dos, amassés à l’arrêt, se ruent pour atteindre l’autre côté de la route. Rubans d’acier encastrés dans la voie, quatre rails du tramway 18 longent le parc pour continuer tout droit sur le boulevard, vers l’ouest ; dans l’angle, quatre rails courbés partent dans le virage pour le tramway O vers le nord ; ils rencontreront quatre rails du tramway D qui part tout droit vers le sud. Ballet des tramways en rouge et blanc qui se côtoient selon un emploi du temps bien étudié. Aux arrêts, des abris en béton gris et en verre, des panneaux d’informations horaires pour les trains en partance de la gare toute proche, autrefois gare du Sud. Aujourd’hui nœud ferroviaire important, c’est la Gare Centrale nouvelle, bâtie en U, dix étages tout en transparence, miroir public qui renvoie l’image des immeubles en face peints aux couleurs des billets de banque européens. Un petite note gaie dans cet univers gris de circulation intense. Et juste en face, les îlots de verdure et de calme du jardin suisse.

proposition n° 6

Revenir. Ré-apprivoiser les lieux. Les nommer. D’une consonance étrange, étrangère, puisque, ici, la langue française ne règne pas en maître. D’abord le parc, le Schweizer Garten. Le boulevard, qui ceinture la ville, le Gürtel. Traverser, s’engager dans la Fasangasse, artère du quartier du même nom. Une rue passante, voitures en plusieurs files, le tramway O qui va jusqu’au centre de la ville, les piétons avançant sur des trottoirs confortables. C’est une descente comme au Belvédère, mais ce n’est pas la même vue. Elle marche d’un pas léger, tournant la tête dans tous les sens pour reconnaître des lieux longtemps abandonnés. Elle traverse la Mohsgasse, cherche à revoir l’endroit où les parents de son père avaient installé une petite épicerie après leur exode de la Bohème, avant la fin du 19e siècle. Plus loin, à gauche, elle retrouve le magasin Dusika où on avait acheté le premier vélo pour son frère, Franz Dusika, connu pour avoir gagné des courses cyclistes dans toute l’Europe. A droite, au coin de la Hohlweggasse, il y avait le cinéma où sa grand-mère l’emmenait le dimanche voir les Heimatfilme, films à l’eau de rose, feel good, comme on dirait aujourd’hui. Un peu à côté, la Kleistgasse où habitait Mme Minna B., la directrice de l’école primaire, la Keilgasse, sa première adresse, au numéro trois, dont la maison avait été bombardée avant la fin de la guerre. Elle ne se rappelle rien. Elle arrive au Rennweg, artère transversale qui part vers l’opéra. Continue dans la même rue, la Fasangasse, qui change de nom et devient la Ungargasse. Toujours en descendant, elle a une belle vue sur l’église russe avec ses coupoles dorées en forme d’oignon, puis retrouve la bibliothèque de prêt qui s’appelle toujours Mathaus, d’où sa grand-mère lui ramenait toutes les semaines un tome des livres d’Agatha Christie. En face la Società Dante Alighieri, où elle avait étudié l’italien. Du coin de l’oeil, elle aperçoit le grand Bunker du Arenbergpark qui a toujours fait partie de son paysage. Elle décide de revenir par le Rudolfsspital, l’hôpital St Rodolphe, tout près de l’adresse de sa famille, et va finalement jusqu’au prochain boulevard, la Landstrasse qui a donné son nom à l’arrondissement. Là, elle se pose, comme souvent autrefois, dans la Gelateria Vittorini, pour manger une belle glace à l’italienne.

proposition n° 7

La menuiserie ! Elle ne l’a pas trouvée dans le quartier, en fait, elle n’avait même pas cherché, elle n’y avait plus pensé. Cet atelier où un oncle ébéniste les accueillait souvent en fin de journée. Il fallait descendre quelques marches pour arriver dans la salle des machines. Les scies criardes montaient dans les sons aigus au moindre effort, la sciure s’envolait dans l’air, remplissait la pièce d’une brume dorée, et les empêchait de respirer. Le bruit les incommodait, mais les gestes de l’artisan les fascinaient. Les planches devenaient droites et lisses et allaient finir en meubles de cuisine ou de chambres à coucher. Elle se rappelle la rue, mais pas le numéro. C’était près du cinéma, juste au coin. Près de l’école primaire, juste de l’autre côté. Facile à situer ! Elle aurait dû trouver. Mais il n’y a plus aucune trace des marches qui descendaient dans le sous-sol de l’immeuble, pas de porte ni de portail, pas de reliquat d’une ouverture. Plus de numéro. L’atelier du menuisier a disparu de la ville.

proposition n° 8

L’orage éclate. Il était temps. La chaleur étouffante pesait sur les épaules, liquéfiait les humeurs. Le goudron fondait sous les pieds nus des enfants qui couraient vers l’étang de baignade, habillés juste d’un petit maillot. Le ciel s’ouvre, les nuages noires explosent. Les gouttes tombent en force, bousculant arbres et passants. La pluie est violente, remue sable et gravier, crée des rigoles, fouette fleurs et rameaux. Mais l’air s’allège. Elle respire, ouvre ses poumons. Lève le visage vers le ciel pour sentir les gouttes lui marteler le front et les joues, ouvre les bras, offre ses paumes à la pluie bienvenue. Elle est trempée, les cheveux mouillés traînent sur ses épaules, elle n’a pas de parapluie, mais elle n’en désire pas. Elle veut sentir l’eau ruisseler sur sa peau, elle hume les odeurs du sol régénéré, la poussière lavée, le parfum d’une ville après l’orage, les senteurs d’un jardin après la pluie. Les roses penchent la tête, mais ravivent leurs couleurs, les canards sur l’étang s’ébrouent et s’éclaboussent, les bancs sont abandonnés, les visiteurs se sont réfugiés dans des abris de fortune. Les enfants sautillent autour de l’étang en jouant avec les gouttes, en riant aux éclats. Et le calme revient, rapidement. Les dernières gouttelettes tombent des arbres, les rigoles se perdent dans l’herbe mouillée, et les premiers rayons de soleil pointent parmi les arbres. Les oiseaux reprennent leur chant. Les gens reviennent, essuient le bois des bancs encore humides, retrouvent leur conversation d’avant. Les statues rincées par l’orage brillent au soleil.

proposition n° 9

Elle se pose sur un banc séché au soleil, ferme les yeux et savoure le calme après l’orage. Le bruissement des feuilles se mêle au tapotement des dernières gouttelettes qui tombent sur le sol. Le gravier résonne sous le pas des passants. Elle entend les canards caqueter, les pigeons roucouler, un pic ricaner en creusant des trous dans les troncs. L’eau de l’étang clapote sous la brise. Un voisin de banc déploie les pages de son journal qui crisse sous ses doigts. De loin, les cris de joie des enfants qui dévalent le toboggan sur le terrain de jeu, le ping-pong des balles en bakélite sur la table de ciment. Les aboiements aigus d’un caniche nain qui tire sur sa laisse et traîne sa maîtresse poussant de grands cris. Du restaurant voisin s’échappe un bruit de vaisselle, les échanges entre convives se mêlent aux flonflons d’un accordéon. Un moment de paix dans la vie agitée de la ville. Dehors, sur la route, les sirènes, les klaxons, le grincement du tramway dans les virages, le tintement d’une cloche à l’ancienne, le couinement des freins juste avant le prochain arrêt.

proposition n° 10

La terre, encore mouillée de l’averse, accroche aux doigts qui cherchent la rosée de l’herbe fraîche. Les mains frôlent le bois du banc, rêche et plein d’échardes. Aïe, elle n’a pas retiré son pouce à temps et l’éclat pointu s’est enfoncé sous la peau. Maladroite ! Elle essaie de l’enlever sans se blesser, mais le sang coule déjà un peu. Elle sort une petite aiguille de son sac volumineux, farfouille dans la blessure et réussit à extraire la pointe sans dégâts. Lèche la goutte de sang avec sa langue, drôle de goût, elle n’aime pas, mais il paraît que ça désinfecte. Elle plonge la main dans l’eau, douce et tiède, une plume de canard flotte dans le courant et la chatouille au poignet. En longeant la haie d’ifs, elle caresse les aiguilles douces comme de la soie. Elle avance lentement, aspire les odeurs de l’ombre qui diffèrent du parfum des plate-bandes ensoleillées. Des fleurs modernes, colorées, souvent inodores, ou à l’odeur acre de feuille écrasée. Elle regrette la roseraie d’antan, au parfum d’épices, vanille, poivre, girofle ou cannelle. Retrouve un autre banc au soleil et se pose à nouveau. Sort de son grand sac un paquet de gaufrettes, carré, à l’emballage rose, les gaufrettes Manner que tous les enfants adorent manger. Tendres, friables, à la crème de noisettes, trop sucrés, on ne pouvait arrêter de les grignoter, jusqu’à ce que le paquet soit fini. Elle le sait depuis longtemps, elle n’en achète pas souvent, mais ce goût doux de l’enfance la consolera de son épisode douloureux d’écharde. Elle sent encore la blessure. La gaufrette fond sur la langue, ses narines frémissent... du restaurant voisin arrivent des effluves de repas autrement consistants, elle reconnaît l’odeur du goulache ou goulyas, ragoût de viande aux oignons et au paprika rouge, soupe hongroise transformée à la sauce viennoise, la soupe au goulyas qu’on peut manger à n’importe quelle heure dans les tavernes de la ville. Elle remet les gaufrettes dans son sac et entre au restaurant, se laissant tenter résolument par cette odeur familière de repas dominical.

proposition n° 11

Tabak Trafik. Une petite échoppe de quartier, une boutique guère plus grande que sa porte d’entrée, non, c’est exagéré, mais la pièce est vraiment exiguë. Et vraiment très remplie. Des murs couverts d’étagères exposant des magazines de sport, de cinéma, de photographie, d’histoire et de géographie, de mots croisés, de faits divers et d’anecdotes de célébrités, étalés habilement en grand nombre. Pour rêver, se documenter, passer le temps agréablement. Des journaux féminins, des programmes de télévision, des hebdomadaires, les journaux du jour épais et sentant encore l’encre d’imprimerie, empilés sur la banque qui fait la largeur du magasin. Derrière ce meuble, au milieu de ces piles, le vendeur –- ou le propriétaire ? — accueille la clientèle. Essaie de servir au mieux, de trouver exactement ce que cherche le client. Il les connaît pour la plupart, ils viennent tous les jours, c’est comme un rendez-vous indispensable. Et il y a un va et vient constant. Les cigarettes sont alignées sur le mur du fond, une quantité importante, des paquets blancs, rouges, dorés, parfois bleus, les fumeurs recherchent leur marque favorite, tendent la main, comptent la monnaie. Les paquets de tabac pour pipes dans un coin, les tickets de Loto ou de Toto, à cocher ou à gratter, juste à côté de la caisse enregistreuse. Des fournitures pour écrire, blocs, crayons, stylos. Des cartes de vœux, anniversaires, fêtes, regrets et joies. Une vieille dame cherche une carte postale sur le tourniquet à côté de la porte. Châteaux, princesses, églises ou panoramas, le choix n’est pas très important, elle finit par trouver. « Vous avez une enveloppe, une seule, s.v.p. ? » Elle achète le timbre qui va avec l’enveloppe, puis un stylo pour écrire sur place — « comme ça, je suis sure de l’envoyer tout de suite ! », elle écrit à sa petite-fille qui habite loin, elle lèche le timbre et le colle sur la lettre fermée. Merci, Monsieur, elle sort du magasin, repère la boite postale jaune soleil juste à côté de la porte, à droite, à hauteur d’épaule, et glisse la lettre dans la fente. Levée à16h. C’est parfait.

proposition n° 12

Un passage souterrain en plein centre ville, reliant deux centres touristiques majeurs. Un couloir large et long, emprunté par de nombreux piétons. Evitant la circulation intense des artères en surface, rejoignant en raccourci les stations de tram et de U-Bahn. Accélérant le pas dans cet antre moderne, pourtant brillamment éclairé, policé, ample, rassurant. Il n’y a pas longtemps, ce couloir était gris, sombre, blafard, inquiétant, infini. Vente de journaux étalés par terre, vendeur qui hélait les passants en insistant, silhouettes couchées sous des cartons en bordure du chemin, rassemblement de groupuscules derrière des piliers, des petits magasins de souvenirs ou de fripes dans des encoches en bordure ; les passants pressaient le pas, inquiets, se tenant bien au milieu, on parlait d’insécurité, et on parlait même de drogue et de dealers. Maintenant tout est sécurisé, la police est présente, l’éclairage se fait plein jour, des vitrines bordent la voie, expositions culturelles, présentations de produits touristiques, de voyage, de mode, de manifestations. La traversée est devenue plaisante, distrayante. La voie s’ouvre, s’éclaire de lumière du jour, débouche sur la grande place ensoleillée, sur l’église, sur l’université. On respire à nouveau.

proposition n° 13

Un banc au soleil. Le temps qui s’étire. Pas de rendez-vous. Pas d’obligations. Pas pour l’instant. Savourer ce moment. Fermer les yeux. Sentir les caresses de la brise légère. Chaleur précieuse qui berce et qui ranime.Les bruits de la circulation sont en sourdine. Le bus 74 s’arrête en face, les gens descendent, se dispersent. Terminus, le bus tourne, souffle en grinçant, repart dans l’autre sens. Près de l’arrêt, des vélos sont amassés, accrochés à des grilles en métal. Un grand portail s’ouvre et se ferme automatiquement et crache une petite foule de gens, la séance de cinéma doit être terminée, ça discute, plein de gestes et de rires - un film heureux, une comédie ? - tout le monde s’attarde. Un couple se serre, se tient par les épaules et se dirige vers le glacier voisin qui a installé des niches de tables et de chaises sur le trottoir. Ils prennent place sous un des marronniers qui jalonnent l’allée. Le serveur balance le plateau à bout de bras, et apporte deux coupes de glace couvertes d’un chapeau blanc de crème Chantilly. Le portail s’ouvre à nouveau, en permanence, la librairie a fait des affaires, les gens sortent avec le sourire, les mains traînant des sacs gonflés de leurs achats. Un courant d’air amène l’odeur de la pâtisserie d’en face, les nez se plissent, hument. Les nuages courent dans le ciel, s’étirent en filaments d’araignées, ça ne sent pas l’orage, le temps restera au beau. Nonchalance, mollesse, laisser-faire et laisser-vivre, les pensées s’échappent, vagabondent. Les yeux aussi regardent sans se poser. La banque, la croix verte de la pharmacie, les feux tricolores du carrefour, le café américain qui a remplacé un café authentiquement viennois ; et qui se rappelle encore qu’avant la pizzeria, il y avait là un important marché couvert ? Marché de viande d’abord, puis légumes, ensuite produits spéciaux slovènes, croates et turcs, odeurs, couleurs, bruits et rencontres. A côté, des poteaux encadrent la gueule grande ouverte de la gare. Noeud de trafic, bus, métro, train, départ pour l’aéroport. Piliers carrés bleus, peintures orange. Des piles de journaux gratuits dans des caissons rouges. Il y a du monde. Les gens passent, repassent. Une queue s’est formée devant les deux guichets du bureau d’information, pour des renseignements, horaires, tarifs, itinéraires, pour la vente de tickets. Tout le monde est poli, ça discute, patiente. Bruit de monnaie, de roulettes de valises, claquements de talons pointus sur le carrelage. Tout est ordonné, la chorégraphie involontaire fonctionne. Pas de chocs, pas de heurts. Un moment de tranquillité.

proposition n° 14

Une jeune femme élancée, cheveux en casque acajou, descend les marches du bus en jonglant avec une poussette encombrante. Le bébé dans le sac à bretelles se blottit contre son corps, il est tout jeune, trois mois peut-être, petit bouddha joufflu à double menton, gigotant et tournant la tête dans tous les sens, le regard vif et les petites jambes bien ancrées sur le ventre de maman.

Un jeune homme, encore près de l’adolescence, s’est posé sous un marronnier et joue de la guitare. Allure de pâtre grec, cliché peut-être, mais la ressemblance avec les portraits anciens est évidente. Cheveu noirs bouclés, yeux noirs attentifs, grand et mince. Ses mains fines courent et sautillent sur son instrument, il pince les cordes et tout doux, il chantonne une mélodie ancienne. Tranquille, timide même, il ne regarde pas les passants qui s’arrêtent pour l’écouter. On dirait qu’il joue pour lui seul.

Corpulente, presque obèse, la femme remonte la rue, elle vient de descendre avec peine du tramway au feu tricolore. Age indéfinissable, mais elle n’est plus jeune. Malgré le beau temps, elle porte un manteau marron ample qui cache ses formes, un chapeau marron, lui aussi, avec une plume de faisan qui pointe vers le ciel. Elle marche à petits pas, comme une respiration haletante, irrégulière. Ses pieds sont serrés dans des bottines fines d’un autre âge, fermées par une rangée de boutons minuscules. Elle porte un sac volumineux qui semble trop lourd pour elle.

Une petite fille, sûre d’elle, esquisse quelques pas de danse dans la rue. Sa robe d’été s’envole dans le mouvement, les tresses blondes suivent. Ses belles chaussures laquées noires brillent à ses pieds. Ses mains accompagnent les tours de valse avec des gestes gracieux. Elle mime une ballerine d’opéra et chante doucement un petit air avec une voix claire et mélodieuse.

Le serveur du glacier juste à côté la regarde et l’applaudit « bravo signorina », il fait une courbette en posant une main dans son dos, comme les cavaliers au bal, malgré son uniforme, chemise blanche, pantalon et gilet noir, ses cheveux noirs lissés en arrière, il joue un jeu, il fait le public, puis se fait rappeler à l’ordre par le patron et court servir un client.

proposition n° 15

Je te suis, je t’accompagne, je ne vois pas ce que tu vois, mes yeux n’ont pas le même regard. Tu parles d’une scène nimbée de bienveillance, de lieux de souvenir qui n’existent plus que dans ta tête, tu enjolives la réalité, avec un désir de faire revivre le passé, ton passé. Nostalgie ? Regrets ou manques ? Mémoire-passoire, à trous, à filtre d’une naïveté bon enfant, sélective. Sélectionner. Choisir. Oui, c’est ce que tu fais ! C’est ce que tu veux ? Choisir les bons paysages, les bons moments, les bonnes personnes ? Garder, maintenir, conserver ? Tu me parles de cinéma évasion, de librairie découverte, de trains en sous-sol qui t’emmènent en voyage, de gourmandises qui restent éternelles ? Et tu ne m’as pas encore parlé de musées, de bibliothèques, de galeries, de lieux de musique, ces monuments de la culture, ça t’as tant manqué, c’est ça qui te fait revenir encore et encore ?

proposition n° 16

Je suis tu, tu es moi, et moi, c’est moi, mais moi, c’est qui ? La petite fille qui danse dans la rue, qui aime les jolis reflets des choses, qui veut que la vie soit belle, qui attend, attendra encore, vivra, fera ? La vieille dame lourde d’un passé inconnu qui est peut-être une de mes aïeules ? Les jeunes garçons pleins de talents, de courage, de joie de vivre ? Toi, ma soeur, toi, mon frère, mes mémoires, mes béquilles à souvenirs, hypermnésie et amnésie, souvenirs à trous, mais pas les mêmes trous, pas les mêmes souvenirs aussi. Alors faut-il se souvenir de tout ?

proposition n° 17

Mais de quels obstacles veux-tu qu’on parle ? Des ennuis quotidiens, minimes, juste agaçants, gâchant la bonne humeur ? Le distributeur de tickets qui refuse mes pièces de deux Euros encore et encore et qui ne crache pas les trajets demandés, jusqu’à ce qu’un étranger vienne à mon secours et réussisse avec ses deux Euros à duper la machine ? Le film que je n’ai jamais pu voir pour avoir oublié de réserver une place ? La dispute maladroite avec une amie proche qui ne m’a jamais plus adressé la parole, sans que je sache pourquoi ? Non, ce sont des tracas, des petits chagrins à surmonter. Le vrai obstacle, c’est l’éloignement. Trop loin pour venir souvent. Trop malcommode. Des gares trop loin pour trouver un train correct. Des bus remplis à ras bord et inconfortables mettant un jour et une nuit pour le trajet. Un aéroport à des heures de chez moi. Chez moi, oui, là où j’habite, là où je vis. Mais il y a une partie de chez moi qui est ailleurs, ici dans ma ville natale. Qui me tente souvent, dont j’ai besoin de temps en temps, pour me ressourcer, pour me réinventer. Pas de nostalgie, pas de regrets. Des stations d’essence, d’essence de vie. Faire le plein, de lumières, de sons, d’odeurs, de savoir, de découverte, d’amitié. Tout n’est pas rose dans ma belle ville, ni bleu d’ailleurs comme le Danube veut le faire croire, le fleuve et la ville reflètent le ciel et l’humeur des gens qui y vivent. Bien sûr que le soir n’est pas le jour, et que la nuit cache bien des misères. Mais je peux aller au Prater avec une ribambelle d’enfants et me réjouir de leurs cris de joie sur les manèges, sans penser aux affres de la nuit profonde quand le public change parfois dangereusement, quand les vols et les agressions surprennent les non avertis. Je peux les amener aux jeux d’été sur les bords du Danube sans obligatoirement penser que dans tout rassemblement important, il peut y avoir des pickpockets. Et je peux respirer avec bonheur l’air vif de cette ville que ses habitants dénigrent parfois, souvent, ronchonneurs, bougons, vite enclins à la critique, mais qu’ils apprécient et défendent dès qu’on l’attaque, leur ville. Ma ville. Aimée à chaque retour, toujours recommencée.

proposition n° 18

Le sens. Les sens. Faire sens. Cette ville a un sens pour moi, un sens unique, rien que pour moi. Puis des sens uniques, des sens interdits, flèches bleues, ronds rouges, pas le même sens pour tout le monde. Des sens qui frémissent, que la ville réveille, je vois, tu entends, il touche, nous humons, vous goûtez, et tous, nous sommes remués, pleins de sensations, d’odeurs de roses et de neige, de gâteaux et de vin blanc des guinguettes, d’encens et de bougies d’églises, de poussière d’été et d’eau fraîche des fontaines. De musique sacrée et de valses entraînantes. De peintres classiques et d’innovateurs. Ville d’histoire qui se sent ville d’avenir. Ville moderne qui exploite son histoire. Les contraires s’assument, les failles se subliment. Failles, fissures, cassures. Tout se répare, se refond, se recrée, s’interprète.

proposition n° 19

Elle marche le long du Ring, anneau qui entoure le coeur de la ville, dédaigne le tram et les bus, fait corps avec l’allée de marronniers, se délecte de la vue des palais alignés, des statues, des arcs, des places et des parcs. Des églises sur les places, partout des coupoles, du doré, du baroque. Ne pas oublier les cafés et les pâtisseries. Rondeurs. Douceurs. Bonheur de vivre. Ne manque que le fleuve qui est loin, tenu à l’écart pour cause d’inondation. Même s’il est en train de rattraper la ville qui s’étend toujours plus loin, le Danube bleu qui n’est bleu que sous un ciel bleu. Le Danube qui effleure la ville et continue sa lancée vers la frontière proche. Bratislava. Puis la Hongrie. Budapest. Des coupoles, des palais , des églises, des thermes ; des collines couvertes de vignobles, des pâtisseries célèbres et des violons pour danser. Des touristes qui affluent. Et le Danube qui traverse la ville comme la Seine traverse Paris, comme la Spree traverse Berlin. Comme l’Arno traverse Florence. Des bateaux, des coupoles, des musées, des places, des églises. Des villes d’histoire. Des villes d’art et de culture. Des villes qu’on visite et où l’on revient. Des parcs qui font respirer dans l’immensité bâtie. Central Park, New York. Jamais vu, beaucoup lu. Elle aimerait voir, courir dans ce parc immense, marcher toute petite dans cette forêt d’immeubles, piliers géants qui percent le ciel. Encore des villes. Des villes pourquoi ? Parce qu’elle est née citadine ? Parce qu’on s’y serre pour avoir chaud ? Parce qu’on y trouve tout ? Parce que c’est commode ? Ou quelques villes élues seulement qui vivent et laissent vivre ? Pierres et jardins, béton et forêts, boulevards et sentiers, la campagne dans la ville, la ville à la campagne ? Avec des bulles pour se déplacer dans l’air, des places pour faire de la musique, des îles pour peindre, des promenades pour dessiner, des bords de fleuves pour lire, des chemins pour s’amuser à courir. Des théâtres de plein air, où il ne pleut jamais, des musées qui s’envolent pour aller ailleurs, d’autres qui reviennent, des musées Satie, des musées Klimt, des musées Mozart ou Beethoven, des jardins Monet ou Belvedere, un souffle magique, et le voeu est exaucé !

proposition n° 20

Froid, humide. L’espace est vaste, mais l’air est confiné. Plus de lumière. Une petite loupiote rouge tout au bout de l’allée. Pas assez pour éclairer cette obscurité sans fenêtres. La porte d’entrée est lourde, en bois solide, chêne peut-être, quelle importance d’ailleurs. Deux vantaux principaux au milieu, fermés, verrouillés. Les deux ailes en biais de chaque côté, plus légères, fermées aussi. Le grand portail extérieur, plus haut, plus large, plus lourd encore, sûrement fermé aussi, impossible à vérifier, impossible à atteindre. Pas la plus petite ouverture. Les bruits de la rue arrivent assourdis, feutrés. Bruits de moteurs, de sirènes, de freins. Des cris, des rires, des pas. A l’intérieur, la voix résonne. Le cri est avalé par les murs épais, froids, les doigts tâtonnent, ciment poussiéreux, marbre lissé, pierre grenue, colonnes torsadées, cela sent l’encens, les flammes des bougies vacillent dans un courant d’air insoupçonné. Le long de la nef, deux longues rangées de bancs en bois, raides, inconfortables. Une nuit à attendre, sans espoir de relève, de libération. S’asseoir. Se coucher sur les bancs trop durs. Marteler de pas bruyants le carrelage des couloirs. Tripoter les livres de messe nerveusement sans pouvoir les déchiffrer dans le noir. Ecouter l’horloge de la tour égrener les heures. Dormir. Ou réfléchir ? Méditer ? Prier peut-être ? Attendre la messe de 6h demain matin. Délivrance divine. Retour à la vie ordinaire.

proposition n° 21

Sur le mur blanc, ligne blanche épaisse, ronds blancs, trous noirs, rectangles noirs à la queue noire serpentée, en dessous carré en lignes claires, grilles tressées d’osier couleur blé, rangés en éventail des rectangles, cartes et fiches, des vagues, des soleils, des ballons, des sourires, couleur et chaleur ; en émergent des tiges vertes fines raides pointes lavande, ruban rouge noué autour ; à côté dix doigts verts poussant dans un pot marron, un petit flacon de verre foncé presque plein de ses senteurs liquides, un bloc de petits carrés jaunes à coller partout, devant, premier plan, un rectangle blanc, cahier à petits carreaux, en épaisseur, fini d’une rangée de trous noirs et de larges spirales blanches, barré sur le dessus par deux traits, crayon bleu et turquoise, bout blanc, bic cristal, bout noir.A côté, premier plan encore, une ligne noire, clavier fermé, mais trois petits points verts, vers luisants, posé sur une planche en bois chaud de vagues et de dunes couleur sable du désert. Le tout nimbé de lumière diffuse qui n’est pas le soleil.

proposition n° 22

Une cuisine tout en long, jalonnée de bacs à vaisselle, cuisinière, cafetière d’un côté, de frigo, buffet, machine à couper le pain de l’autre. Au bout, la fenêtre. Une table carrée en bois massif, entourée en équerre de deux bancs à dossier, en bois massif aussi, pin ou sapin, dans l’angle une étagère dans le même bois, une croix accrochée en hauteur, un bouquet de fleurs séchées, une petite radio, plus tard une mini-télé. Les enfants étaient assis sur les bancs, de plus en plus serrés au fil des années. De l’autre côté deux chaises raides en bois, le père dos à la cuisine de travail, un tiroir à couverts sous la table frôle ses genoux, la mère sur l’autre chaise, dos au mur tapissé de papier peint de jaune clair et d’oignons couleur ocre. Derrière elle sur le mur, un calendrier annoté, deux assiettes en porcelaine peintes de fleurs, une photo. En face du père la fenêtre donnant sur la rue à hauteur du dossier des bancs. On entend le bruit monter jusqu’au deuxième étage, des voix, des autos, des chevaux qui passent. Des rideaux de lin en beige et jaune. En face de la mère, sur le mur opposé, deux reproductions fanées de tableaux de Brueghel. Posées sur la table nue, six assiettes et six tasses couleur arc en ciel. Plus tard, beaucoup plus tard, au milieu de la table, sur le napperon en lin grège, on a posé la photo de la mère.



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1ère mise en ligne 25 juillet 2018 et dernière modification le 13 août 2018.
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