Chrystel Courbassier | La demeure

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Ah ! La voilà, la ruelle presque dissimulée à côté de la grosse banque écrasante de modernisme. Elle a bien cru qu’elle allait la manquer. Elle était passée devant tellement de fois sans s’y arrêter, sans même détourner le regard, comme si de rien était, une autre vie, un autre temps. Quand on est adolescent ou jeune adulte, on ne pense pas, on fonce, tête baissée, sans se retourner. Elle la voit, marque un temps d’arrêt et entame la montée, front levé vers tout ce qu’elle voudrait retrouver, reconnaître. La descendre était toujours plus simple que la remonter. Le trottoir de gauche, à l’ombre, toujours. Celui de droite, trop exposé, longe l’ancienne imprimerie désaffectée, sans porte ni fenêtre. Elle monte encore, regarde au fond de la rue devenue impasse, là-bas tout au fond, l’obscurité profonde et floue du parc. Le silence soudain détonne avec le vacarme de l’immense avenue inhumaine en bas qu’elle vient de quitter. Cet îlot de silence presque inquiétant l’oppresse. Un homme passe. Il lui semble qu’il la regarde avec insistance. Elle se sent si étrangère dans sa rue ! Si elle criait, qui l’entendrait ? Au demeurant, qui n’a jamais entendu ses cris ? Début de panique intérieure. Accélérer le pas, aller jusqu’au bout malgré tout. La deuxième maison sur la gauche, après la rue à traverser, une de ces innombrables rues au nom fleuri. Debout, immobile face à la maison, elle cherche un indice, un détail, un repère. Le malaise du temps qui passe, toute trace effacée.

proposition n° 2

De gauche à droite. Du grillage noir à petits carreaux par-dessus un muret gris mal crépi, un portail noir aussi ancré dans le décor, jamais ouvert. Encore le muret et son grillage années cinquante. Un portillon en fer noir comme le grillage et le portail. Encore un bout de mur sur lequel est cloué en lettres de fer forgé noir toujours, STE RITA (patronne des femmes mal mariées, des causes désespérées, des choses impossibles !), nom d’origine de la maison, jamais changé. Puis le muret et son grillage jusqu’à l’extrémité droite de la propriété. Un bel assortiment de petits carreaux !

Passé le muret, toujours de gauche à droite. Une cabane faite de de bric, de broc et un peu de bois aussi, traversé par un néflier. Le toit de la cabane entouré d’une barrière de protection en alu pour éviter les chûtes à deux mètres de hauteur. Puis une allée en terre menant à la véranda bricolée, en arrière-plan, adossée au gros mur gris foncé. On devine, à l’entrée de la véranda, un pot de géranium rouge se balançant dans sa suspension en macramé. Un escalier en ciment de même couleur triste accolé à la partie gauche de la façade permet d’accéder à une porte d’entrée, discrète et noire en milieu de façade. Une rampe en fer noire et droite en protège la montée. Dans la partie haute de la porte d’entrée un carreau crasseux et dépoli recouvert de barreaux. De part et d’autre de la porte d’entrée, une fenêtre rectangulaire, des volets en bois verts foncé. À l’extrême droite de la bâtisse, un passage sombre, un mètre de large tout au plus, pour en faire le tour.

Un toit de tuiles rouges avant le ciel.

proposition n° 3

A droite comme à gauche, deux trottoirs parallèles bordés de pavillons. Des trottoirs étroits conçus pour deux personnes ne prenant pas trop de place. Contre l’un des trottoirs, des véhicules garés bien sagement en file indienne ; contre l’autre, rien, sinon on ne se croiserait pas. Cette rue, non cette impasse n’est pas bien large ! L’impasse donc et son bitume sans âge.

Une maison bloc sans ouverture, des volets fermés à tout jamais. Massive et abandonnée telle une baleine morte échouée sur le rivage. Vide et sans vie mais imposante. A sa droite, dans son prolongement, un mur gris de bonne hauteur dévoile à peine le jardin, en friches. Un vieux portail vert rouillé laisse entrevoir malgré tout, aux yeux curieux, une masse foisonnante et menaçante d’herbes hautes, de buissons et d’arbustes enchevêtrés, une forêt vierge ayant effacé tout accès à la demeure, toute trace de civilisation antérieure.

proposition n° 6

Montpellier vient de Mont Pelé parait-il, un endroit sans végétation, inondé de soleil, un peu un désert en somme. De la rue de l’imprimerie, fermée depuis un siècle lui semblait-il, elle se souvient de ce trottoir où jamais personne ne marchait car jamais ombragé. Un quartier austère, peu animé où la chaleur faisait se terrer les gens chez eux. Il y avait quelques voisins, les Fabre et les Grolier. La Caserne Lepic pas très loin, aussi peu habitée que le reste. Les parents les avaient inscrits à l’école privée « Sainte Famille », pour tout bonne famille se croyant respectable. Même si sa famille, il faut le dire d’ores et déjà, n’était ni sainte ni même vraiment une famille, une ersatz de famille seulement. Bref, dans cette petite école adossée à l’église du même nom, Mme Scotto lui avait appris le monde, Mme Scotto, grande, blonde avec de grosses lunettes qui ne changeaient rien à son sympathique visage dynamique et élégant, était sans doute à l’opposé de la maîtresse de l’année suivante, Sœur Marcelle qui, elle, n’était ni très souriante ni très drôle comme son nom l’indique ni très jeune non plus d’ailleurs à l’instar de Bernadette, la vieille surveillante acariâtre à qui rien n’échappait jamais. Avec Mme Scotto, elle avait découvert la magie de la lecture et elle s’en servait lors des longues marches avec sa mère qui ne conduisait pas. Elles arpentaient des rues aux noms énigmatiques, dignes des séries télévisées américaines, de Santa Barbara ou de Dallas, qu’elle regardait souvent, c’était un boulevard, une avenue ou une place, Vieussens, Berthelot, Clémenceau, Salengro ou Louis Blanc, des hommes célèbres sans doute mais peu lui importait alors, elle les répétait à l’envi, les gardait dans sa bouche et dans sa tête comme des trésors dont elle allait se resservir plus tard dans sa petite chambre dans sa petite maison rue de l’imprimerie. Et puis plus loin, il y avait le Lez, souvent en crue lors des épisodes cévenols, et la mer, Palavas, Carnon où ils allaient parfois prendre un peu l’eau et l’air.

proposition n° 7

Quand je suis passée devant avec google street view (formidable outil internet il faut le reconnaître !) je ne m’y suis pas arrêtée et puis je suis revenue en arrière, plus lentement, j’ai retrouvé la maison et son extérieur à peu près comme je les avais laissés dans mon souvenir. Un jour j’habitais là, le lendemain je n’y habitais plus. Entre les deux logements, un vide intersidéral, un déménagement dont j’étais absente, des cartons que je n’ai pas remplis, un tri fait par d’autres, sans transition possible, j’étais là puis je n’étais plus là. Était-ce l’hiver ou bien l’été ? Absolument aucune trace de cet affront dans ma mémoire amère.

Trente ans après, la cabine téléphonique du bas de la rue a disparu, le néflier, la cabane ont été supprimés, le grillage carrelé et le portail noirs ont laissé place à un autre, plus moderne, blanc. Où est passée STE RITA ? Disparue, décrochée du passé. Y a -t-il toujours le bel abricotier derrière la maison ? Sans doute non. Ce n’est pas suffisant, je voudrais frapper à la porte, entrer, « Dites, j’habitais là, il y a trente ans, ça vous dérange pas si je fais un petit tour juste pour voir comment ça a changé ? » Non, ça ne se fait pas. Alors j’y retourne en rêve, je vois une verrière, inondée de lumière, couverte de plantes vertes et de fleurs odorantes, bien vivantes. Je vois une femme qui glisse dans un coin, se faisant toute discrète pour ne pas déranger.

Je reviens en arrière, ce n’est plus chez moi, je dois m’en aller, chercher des indices ailleurs. Je pars à la recherche de la petite boulangerie dans une ruelle minuscule, du côté de l’imprimerie ou bien était-ce sur la grande avenue ? Je cherche mais aucune trace de la boutique, de l’enseigne sur les murs de pierre, de son emplacement là quelque part entre deux bâtiments. Non, plus de trace de la petite boulangerie tenue par la vieille dame aux cheveux blancs qui vendait des croissants à la farine croustillants comme jamais que maman m’offrait quand je l’accompagnais, que nous n’étions alors que toutes les deux. Tout a disparu, plus rien ni personne pour me parler d’elles : la boulangère, la mère, la maison.

proposition n° 8

Quand je me réveille ce matin, il pleut. Il a plu toute la nuit. Et ici, quand il pleut c’est pas pour de semblant ! Quand il pleut autant, ça me donne des frissons et beaucoup d’appréhension surtout. Je m’assois dans mon lit, le chien vient me dire bonjour en remuant sa queue et mon premier regard se porte sur les traces mouillées laissées ou non par ses pattes. Parce que quand il pleut dehors, chez nous, c’est incroyable mais il pleut aussi dedans ! La maison n’est pas étanche. Construite un peu comme la cabane du jardin, par un bricoleur du dimanche. Des fondations flottantes en somme, qui s’effritent en cas de forte pluie. Et tu sais qu’il a plu fort et en grande quantité quand le chien arrive dans ta chambre le matin et qu’il laisse derrière lui des petites empreintes humides sur le carrelage. Et tu sais que c’est une mauvaise journée qui commence. Tu te demandes qu’est-ce qui va t’attendre en bas quand tu descendras dans la salle à manger ? Quel sera le niveau atteint par l’eau de pluie dans la nuit ? Et jusqu’où ça pourrait bien monter ? Alors tu hésites à te lever afin de retarder les cris et les plaintes. Tu ne seras pas la seule à éponger, il y aura aussi ta mère et ton frère qui seront là, avec leur seau et leur serpillière. Mais le plus pénible dans tout ça, ce ne sera pas la corvée avant de partir pour l’école, te privant de petit déjeuner, ce sera le visage de ta mère, agacée et épuisée déjà, dés le matin, son sourire disparu, son enthousiasme anéanti encore un peu plus par le désespoir, et la pluie, salée, qui inondera ses joues, recouvrant ses belles taches de rousseur. Et tu te demandes encore qui de la maison ou de ta mère s’effondrera la première ?

proposition n° 9

Une cigale stridule sur le tronc du néflier ; une voiture passe devant la maison ; le chant des mandarins dans le couloir ; Rouky, le chat, pousse un miaulement d’envie en se pourléchant les babines ; un jeune enfant appelle sa mère partie passer la soirée ailleurs, loin de lui ; le bourdonnement d’une mobylette devant la fenêtre, le chien jappe mollement ; le vrombissement d’un moteur qui s’arrête ; une voix tonitruante qui aboie plus fort que l’épagneul ; les pleurs d’une femme soumise ; une fillette parle d’un ton autoritaire à sa poupée ; un téléphone sonne ; la voiture redémarre ; le chant de la cigale a cessé ; le bruit de fond d’une télévision allumée ; le glouglou de l’eau du bain qui disparaît en tourbillonnant ; une bouteille qui se brise, des éclats de verre et de voix ; un orage éclate, personne n’entend la voix fluette de la fillette qui appelle à l’aide, les volets tapent contre les carreaux, elle appelle encore mais dans sa tête à présent, l’angoisse tapie au creux de sa cervelle gronde un peu plus fort, gagne du terrain ; un chien hurle à la mort au loin ; le silence imperturbable.

proposition n° 10
1

Les odeurs qui me viennent, étrangement, sont des odeurs masculines, liées au père. Sans soute occupait-il toute la place dans cette maison...De l’odeur mentholée de l’après-rasage qui emplissait la salle de bains et les narines après chaque cérémonie matinale en passant par celle de tabac sucré qui exhalait de la pipe en bois, héritage d’un ancêtre quelconque, d’une coutume familiale désuète. En outre, le rituel devait être trop complexe car il lui a préféré par la suite celui du cigare, des Baschmidt très exactement, de longues boites plates avec une bordure dorée et une tête de vieux bourgeois à la barbe blanche sur le dessus- l’a pas l’air commode le bonhomme !- ça faisait chic, ça donnait une allure mais qu’est-ce que ça empestait ! L’odeur âcre de la fumée sortant de l’objet brun manquait me faire rendre tout mon quatre heures, elle me piquait les yeux, le nez, la gorge et m’empêchait de respirer pendant quelques secondes. Quant à lui, il jubilait avec son phallus dans la bouche !

2

D’un doigt mouillé par sa salive, l’index le plus souvent, elle nettoyait la trace de chocolat sur le bord des lèvres ou bien celle laissée par une larme au coin de l’œil. Pas le temps de s’encombrer de fioriture. Toute trace de la nuit et du petit déjeuner était effacée ainsi en une fraction de seconde. Et pendant un instant très bref, je sentais encore l’humidité de sa salive tiède sur ma peau. J’imaginais ma main caressant son visage couvert de petits creux, de petites bosses, cicatrices d’une puberté lointaine mais tourmentée. N’ai-je jamais caressé son visage ?

3

Le goût du beurre persillé qui obturait l’ouverture des coquilles des escargots. Le père en fit un élevage intensif durant une période optimiste de sa vie, celle des expériences insolites. Il les parquait dans des cages dans la petite allée qui permet de contourner la maison, par la gauche. Escargots de Bourgogne, Gros-Gris, Petits-Gris, les bêtes à cornes n’avaient plus de secret pour lui Seulement voilà, gris, verts, jaunes, blancs ou violets, les escargots, je détestais ça, ce mélange de chair visqueuse à la fois dure et molle enroulée sur elle-même avec cet accompagnement de beurre verdâtre me donnait la nausée autant que son enthousiasme sadique à vouloir nous faire découvrir de nouvelles saveurs...

proposition n° 11

Un arrêt de bus situé de l’autre côté de la grande avenue qu’il faut savoir traverser sans se faire écraser. De toute façon, à la vitesse où ça roule, personne ne s’arrêterait ! Un poteau métallique planté dans le trottoir. A hauteur d’adulte, une pancarte indique les horaires du bus n°5 pour aller en centre-ville. On se tient debout, tapies entre le poteau et le mur, quelques centimètres seulement, pas trop près de la route surtout et on attend. On tient la main à son parent qui aurait mieux fait de le passer son permis de conduire. On attend sous un soleil de plomb, pas la place de mettre un banc ni même un abribus sur le petit trottoir. Pourvu que le bus s’arrête, on se sent si minuscules, si invisibles face à l’immensité de cette voie qui vomit les véhicules à la vitesse de la lumière. On est comme sur un îlot au milieu de l’océan brûlant. On regarde l’affichette, il y a plusieurs horaires différents, en semaine, le samedi, le dimanche, les jours fériés, pendant les vacances scolaires, on n’y comprend goutte. On fait confiance à la main que l’on tient bien sagement, bien serrée. Pas de bus à l’horizon, passera-t-il jamais ? Serait-il déjà passé sans nous voir, sans s’arrêter ? Ça arrive des fois si on ne regarde pas et qu’on ne fait pas un petit signe de la main pour dire qu’on veut monter, au cas où le chauffeur croit qu’on est là à attendre, accroché au poteau de l’arrêt de bus, juste pour le plaisir...Un monsieur portant un chapeau noir arrive, il s’arrête à côté de nous, il attend le bus lui aussi. Ouf ! A trois, on n’est moins transparent, le bus sera bien obligé de s’arrêter. C’est fou ce qu’un quart d’heure peut sembler une éternité parfois. Le monsieur dit Bonjour, il sourit à l’adulte qui m’accompagne. Faudrait pas qu’il se tienne trop près non plus. On n’aime pas bien les messieurs qu’on ne connaît pas, qui font ces sourires de connivence à l’autre comme si un message secret passait entre eux sans qu’on puisse, nous, enfant, le décoder. Je me colle à la robe à fleurs de celle qui m’accompagne. Un bus arrive au loin, il est bleu, la couleur de la ligne n°5, ce doit être lui forcément. Le supplice va bientôt s’achever. Pourvu que l’on puisse s’asseoir à l’intérieur toutes les deux, l’une à côté de l’autre.

proposition n° 12

Le Polygone à Montpellier, c’est une institution. Tout bon Montpelliérain qui souhaite prendre un bain de foule se rend dans l’antre de la surconsommation qu’est le centre commercial du Polygone, juste après la place de la Comédie, au fond à droite. Le chemin semble tout tracé, impossible d’aller en centre-ville sans y faire une escale. En hiver comme en été, on s’y précipite pour échapper à l’air extérieur. Entre la double série de portes automatiques, un sas de transition entre touffeur et humidité glaciale en hiver, entre chaleur caniculaire du dehors et climatisation excessive à l’intérieur en été. Une fois entré dans le bâtiment ultramoderne, tu ne sais où tes pas te mèneront. Commerces en tous genres, lumières aveuglantes, brouhaha trépident, bavardages de badauds attroupés, va et vient permanent d’individus, odeur du pain de chez Paul mêlée aux fragrances de chez Sephora, boutiques de vêtements à l’envi, supermarchés, escalators à double sens, escaliers pour les plus courageux, quelques cafés ou glaciers en place centrale pour consommateur épuisé. Mais tu peux entrer là aussi juste pour traverser, rejoindre le tramway ou bien le quartier d’Antigone, plus paisible. Dans ce cas-là, tu baisses les yeux, tu prends une longue inspiration et tu avances sans réfléchir dans ce dédale d’allées, tu slalomes entre des personnes aux mains chargées d’emplettes et tentes de te frayer un passage à travers la foule dans les Galeries Lafayette, sans même jeter un œil alentours, tu descends le grand escalator un peu étroit, la porte s’ouvre, tu sors du Polygone et tu arrives à Antigone, le quartier conçu par Ricardo Bofill en 1978, inspiré de l’architecture de la Grèce Antique. Tu reprends ton souffle.

proposition n° 13

Place du 8 mai 1945. Combien de places du 8 mai 1945 en France à ce jour ? Combien de commémorations sans fin, de dates sans sens apprises par cœur ?
Derrière moi, un concessionnaire automobile immensément vide. De tous côtés, des voitures qui circulent, à droite, à gauche, en diagonale, arrêtées, qui redémarrent, crissements de freins sur la chaussée brûlante, traces de gomme sur le bitume flottant. Je me demande pourquoi les images de ma ville sont toujours liées à l’été, le soleil assommant, la chaleur étourdissante. Quelque chose qui oppresse, une pesanteur qui empêche d’avancer, de faire un pas devant l’autre, qui m’a comme figée au sol, fondue dans le décor. Ce même soleil endeuillé d’il y a trente ans. Les pieds ancrés sur le trottoir rouge feu de la grande place qui se traverse au pas de course tant on s’y sent exposé. Des voitures qui vont, viennent, se bousculent, rugissent, reculent parfois, se pressent vers une destination inconnue mais une destination quand même. Et ça se répète toujours. Toujours en mouvement, dans toutes les directions. La tête me tourne. Qu’est-ce que je fais là ? Tout autour, quel que soit l’endroit où je regarde, des lieux du passé à peine ensevelis sous un monticule de terre grise, prêts à ressurgir à chaque instant. Ici ou là, une maison ; un lycée ; entre ville et périphérie ennuyeuse ; en face, une école maternelle, des enfants qui sortent, des parents qui les soulèvent, s’éloignent ; les grands-parents, au bout de l’allée qui longe la voie rapide. Des voitures encore qui défilent en haut sur le pont, en bas, vers la ville ou bien vers sa sortie, s’éloigner, perdre racine, prendre l’air. J’attends encore. Je ne sais plus ce que j’attends au juste, personne ne m’attend plus à la sortie de l’école. Petit point perdu au milieu de la place où personne ne s’arrête.

proposition n° 14

Au fond de la rue, dans une maison qu’on dirait un château, au milieu d’une végétation luxuriante mais indomptable, vit une dame, la cinquantaine, ses cheveux argentés et bouclés lui caressent les épaules. Elle vit là, au bout du monde, seule avec ses dizaines de chats. Je la devine derrière sa fenêtre quand je m’approche un peu mais pas trop près. Lui, il tient le tabac sur la grande avenue où tout le monde se gare en double file pour aller acheter son paquet de cigarettes. Il conserve une attitude renfrognée quel que soit le moment de la journée, de la semaine ou de l’année comme s’il n’avait pas choisi d’être là. On dirait un automate suspendu à son tiroir-caisse. Et puis, il y a la vieille sans âge qui tient la boulangerie, tellement austère qu’on hésite à lui parler, de peur qu’elle n’attaque. Pas un sourire, à peine un murmure prononcé du bout des lèvres, sans expression. Ça fait un tel contraste avec toutes les bonnes choses sucrées dans sa vitrine qui ne demandent qu’à être mises en bouche. Le monsieur de l’arrêt de bus, je l’ai déjà vu, il est du coin. Toujours bien habillé, costume cravate, avec son attaché-case à la main. Très poli, très propre sur lui mais quelque chose de louche dans le regard. Elle, elle est espagnole, on ne peut pas la rater quand on arrive, elle est toujours dans l’escalier, la porte de son appartement grande ouverte, elle balaie, elle dépoussière, elle papote à tous les étages. Conviviale, avenante et chaleureuse avec sa façon de rouler les R qui donne envie de voyager. C’est pas comme l’autre, là, dans son cabinet, les cheveux grisonnants, au bord de la retraite, petits yeux à demi-fermés derrière ses lunettes, l’air important mais las, porteur de mauvaises nouvelles.

proposition n° 15

Elle tenait bien sagement la main de sa maman à l’arrêt de bus d’en face lorsque je l’ai aperçue, la petite fille aux cheveux blonds, je la voyais souvent d’ailleurs jouer dans la ruelle, seule ou avec un grand frère, peu soignée, plutôt genre garçon manqué, enfin, jouer, c’est beaucoup dire, il semblait prendre un malin plaisir à la taquiner et elle, elle hurlait et pleurnichait de longue ; parfois quand je descendais la rue, elle était assise sur le muret de sa maison, les pieds croisés, l’air boudeur et elle attendait, le regard perdu dans ses rêves, je lui adressais un sourire mais elle ne paraissait pas me voir ; d’autres fois, quand je faisais un petit tour dans le quartier, je la croisais qui se promenait seule dans les rues autour, j’entendais sa voix autoritaire qui se racontait des histoires, je l’avais suivie un après-midi mais elle avait disparu derrière immeuble et j’avais fait demi-tour, je trouvais étrange qu’elle se balade ainsi seule dans la rue, je me doutais que ses parents n’étaient pas souvent à la maison ; elle était presque aussi jolie que sa maman qui semblait soucieuse, immobile sur le trottoir, elles se tenaient la main mais semblaient pourtant si éloignées l’une de l’autre, je traversais à la hâte sur le passage piéton, pas question de rater mon bus, il en passait moins le samedi qu’en semaine, elle me regarda d’un air farouche, sa maman, elle, me sourit en répondant à mon salut, quant à la petite, elle continua de me fixer des yeux comme si je l’effrayais, peut-être à cause des lunettes de soleil, j’aperçus pour la première fois ses grands yeux bleus effarouchés, pas du tout les mêmes que ceux de sa maman.

proposition n° 16

Tu croyais que l’insouciance de ton enfance serait éternelle, que tu détenais le monde entre tes mains, que rien ne t’arriverait, que tu étais forte, solide et courageuse. Tu pensais que l’amour de tes parents était sacré et intouchable, qu’il lui était fidèle et qu’elle était femme de vertu. Ce que tu ne savais pas, fillette, c’est que cette maison, cette Sainte Rita, ils l’avaient achetée à crédit, ils ne pouvaient plus rembourser, endettés jusqu’au cou qu’ils étaient, tu ne savais pas que lui, passait ses soirées à batifoler avec une autre et qu’elle ? Elle... Tu ne savais rien d’elle. Tu croyais que le fait qu’elle soit ta mère suffisait à faire d’elle ta meilleure amie, ta confidente exclusive, ta complice de toujours. Tu pensais que le lien mère/fille était quelque chose de naturel, de plus fort que tout. Tu ne savais pas que cette maison avait une histoire avant eux, avant vous. Tu ne savais pas qu’une fille, de désespoir, y avait poignardé sa mère, alors âgée de trente-six ans, celle qui avait nommé sa maison Sainte Rita, sans savoir non plus, juste parce qu’elle était très pieuse, quand son mari en avait achevé les finitions, avant de disparaître, pour toujours, la laissant seule avec ses quatre enfants. Tu ne savais pas non plus que, tiens, Sainte Rita était elle-même morte au même âge, traîtreusement assassinée. Tu ne savais pas qu’une telle maison, porteuse de mauvaise augure, ne s’achetait pas, qu’un malheur se répète à celui qui se croit invincible. Tout le monde savait dans la rue, ils vous observaient derrière leurs carreaux, ils savaient et s’étaient tus.

proposition n° 17

La première rencontre, la plus marquante sans doute, eut lieu un soir après l’école. Je devais apporter à C., mon compagnon de jeu du moment, ma récolte hebdomadaire d’étiquettes de code-barre dont il faisait la collection et que j’avais soigneusement découpées sur des paquets vides rien que pour lui. (A chaque fois que j’y repense, je m’interroge sur le sens d’une telle collection....) Il habitait dans un petit immeuble du haut de la rue. Je descendis l’escalier extérieur en toute hâte, glissai dans la flaque d’eau qui, je ne sais par quel cruel hasard, gisait là, en bas, devant le portail, me fracturai le tibia et dus remettre à plus tard mon excursion chez C....

La deuxième fois, non sans lien avec la première, car l’ayant précédée, fut la rencontre avec le barbecue. Mon frère aîné, mon modèle, mon mentor, m’entraînait partout avec lui dans ses escapades, ou bien était-ce moi qui ne pouvais m’empêcher de le suivre partout ? Enfin, voilà, au cours d’un mercredi plus ennuyeux que les autres, je gravis avec lui les ruines du barbecue qui se trouvait derrière notre maison, tombai d’une hauteur honorable et passai le reste de l’après-midi à gémir de douleur sur le canapé du salon, aux côtés de mon frère, incapable de m’apporter un quelconque secours. La double peine fut quand les parents rentrèrent le soir et nous réprimandèrent vertement tous les deux, s’ingéniant à croire que je jouais la comédie.

Une troisième confrontation au Réel, étroitement reliée à la précédente finalement aussi, se passa dans la salle de bains alors que je barbotais dans le bain avec mon frère et découvris avec effroi qu’il avait entre les jambes quelque chose que moi, je n’avais pas et qui plus est, que je n’aurais jamais, malgré les prières quotidiennes pour que « ça » pousse... un obstacle de taille !

proposition n° 18

Un toit de tuiles rouges avant le ciel...Voilà ce que j’ai écrit dans le deuxième texte correspondant à la description de la maison. Un toit de tuiles rouges... fallait-il vraiment préciser qu’il y avait un toit et qu’en plus les tuiles étaient rouges ? Oui, c’est vrai, là où j’habite à présent, les tuiles sont plus souvent grises ou noires, faites de schiste, d’ardoise ou bien de pierres. Un toit, c’est essentiel dans une maison, on oublie souvent d’en parler quand on décrit une maison, comme si ça allait de soi qu’il y avait un toit et que par conséquent il n’était même pas nécessaire de le mentionner, comme si c’était implicite...rien d’implicite quand on écrit, rien d’anodin non plus même si parfois certaines phrases viennent ainsi d’on ne sait où, sans crier gare, elles s’imposent à nous et après on se demande ce qu’elles foutent là... pourquoi là justement, pour conclure ce texte descriptif, cet arrêt sur image... parce qu’aussi j’ai sans doute conçu cette description en me promenant du bas vers le haut ; en haut, au-dessus du toit, c’est le ciel, entre les deux, rien d’autre, ce ciel plombant du soleil qui inonde quasiment tous mes textes, ce ciel d’un bleu écrasant ; en somme, rien d’autre entre toi et le ciel même pas l’horizon, ne dit-on pas aller au ciel pour figurer cette image de celui qui vient de mourir, pour adoucir l’horreur de l’innommable, de l’irreprésentable, alors on s’imagine la personne décoller du sol lentement, flotter et s’élever, prendre de la hauteur puis disparaître comme un ballon de baudruche –- rouge le ballon comme dans toutes les histoires pour enfants, comme les tuiles du toit –- un ballon rouge donc, lâché malencontreusement, suivant son existence propre détaché du monde, on se demande toujours un peu jusqu’où il aura volé, s’il aura continué sa vie, atterri dans une autre maison pleine d’enfants ou bien s’il aura éclaté en vol. Ou bien mentionner le toit à ce moment-là était ma façon, inconsciente alors, de commencer déjà à glisser du toi dans ce récit ?

proposition n° 19

Une ruelle comme tant d’autres dans une ville comme tant d’autres villes moyennes, une maison sans charme, devenue anonyme, des maisons sans histoire, sans saveur, sans cachet comme on dit, un lieu comme tant d’autres, silencieux, déchargé de vie où tu ne croises plus un enfant, plus une famille faisant le tour du pâté de maison en soirée, juste quelque type patibulaire, seul, pressé, qui te regarde de travers, les autres restés cloîtrés derrière leurs clôtures, leurs murs surélevés, leurs fenêtres grillagées par peur des visites importunes. Un dédale infini de ruelles qui se ressemblent toutes, où tu te perds, tournes en rond, revient au point de départ, ne reconnaît plus rien. Et tout ce soleil qui cloue les pieds au sol, qui fige la plus légère des pensées, qui ramollit les méninges, tout ce soleil me rappelle la Provence rude et sauvage, les textes de Jean Giono, le mistral qui souffle sans rafraîchir un iota, la terre asséchée à perte de vue, les collines de chêne vert et de pins d’Alep, les moustiques qui mordent impunément et sans répit. Me revient l’odeur de la vieille voiture brinquebalante sans climatisation, pour faire comme tout le monde : aller au bord de la mer, suer sur des kilomètres de bouchons, toutes vitres ouvertes, supplice de l’été, autant rester chez soi, tant pis pour la baignade ! Je pense à cette maison dans les Bouches-du-Rhône au milieu des collines, cette maison avec son grand jardin où tu ne sais où te poser tellement il y fait chaud, même à l’ombre, tu ne trouves pas le moyen de respirer, tu te demandes comment on peut aimer vivre ici, volets et fenêtres closes du matin jusqu’au soir. Autant de moments de profonde solitude. Finalement, une ville, pour moi, ça ne se vit pas tout seul.

proposition n° 20

Une pièce vide, ça aurait pu être une chambre mais ça n’est plus. Le plafond n’est que de blanc délavé, craquelé, suintant des pleurs inconsolables. Un placard dans un coin, entrouvert, vide, une odeur de renfermé, de lessive périmée. Des nuages jaunis par le temps sur du papier peint bleu pâli par les années, déchiré par endroits, quelques griffonnages au stylo ici ou là. Trois ou quatre emplacements de cadres, posters ou photographies ont laissé leurs traces sur les murs où les nuages sont plus blancs qu’ailleurs. Une traînée blanche horizontale creusée sur l’une des cloisons, sous la fenêtre, un bureau peut-être, alors éclairé par la lumière du jour ? Au sol, du carrelage brun, jaune, orange ou bien rouge. Vestiges de poussière laissées par les quatre pieds d’un lit (c’était donc bien une chambre !), quatre-vingt dix sur cent quatre-vingt dix, un petit lit, une chambre d’enfant peut-être ? J’entends l’écho des cris aigus, des voix, des rires et des jeux entre les quatre murs, je sens le souffle de l’enfant au petit matin. Non, je n’entends pas, je ne sens pas, je ne suis pas là, je n’ai fait que passer, juste un instant. Une porte au grincement insondable, à la poignée métallique usée par la tiédeur des mains qui l’ont manipulée. Je referme.



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1ère mise en ligne 5 août 2018 et dernière modification le 13 août 2018.
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