Bénédicte Brun | Construction

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 31

Le quatrième jour de la construction de la nouvelle gare, dont l’architecture futuriste avait provoqué bien des débats au sein de l’équipe municipale, les machines ont heurté des rectangles de pierre. Le chef de chantier a ordonné l’arrêt immédiat des engins, les ouvriers sont descendus des cabines et c’est dans la perplexité générale que sont apparus les tombeaux. Une nécropole antique. Ironiquement, les morts avait rattrapé la ville au point exact où elle vibrait de se moderniser.

Le sixième jour, touchante procession de géants inopportuns, les bulldozers et tractopelles quittaient le chantier avec force raclements et avertisseurs. Provisoirement. Les morts, eux, ne sont pas provisoires, on doit leur reconnaître ça.

Les habitants du centre, puis ceux des quartiers, sont venus. Et revenus, jour après jour, suivre la progression des fouilles, conjecturer – parfois vivement. Ces morts-là faisaient jaser.

De fait, tous ces squelettes surgissant dans le fracas, ça changeait du cimetière municipal. Lequel est impeccable, allées nettes renseignées par des panneaux d’une désolante limpidité, buissons ratiboisés, classes sociales bien séparées. Rien ne dépasse. C’est encore plus raide au Jardin du Souvenir, qui ressemble à tout sauf à un jardin et dont la platitude glacée décourage le souvenir le plus anodin. La ville prend à cœur de ranger ses morts soigneusement.

Un membre de l’équipe municipale, inspiré par un entrepreneur chinois, a voulu introduire un projet de cimetière virtuel. Il s’agissait, dans un monde virtuel partagé, image de la ville, de pouvoir installer la tombe de son défunt n’importe où, dans un parc, une rue ou même au sommet d’un immeuble. A l’idée d’images de tombes flottantes et vagabondes dans une ville immatérielle, la panique a rapidement gagné les citoyens. Comment, en effet, ignorer, à défaut de percevoir, des morts vautrés en tous points de la ville ? Comment oublier ? Et si deux défunts se trouvent au même endroit, l’un efface l’autre ? En un mot, le conseiller a été contraint de démissionner. On raconte qu’il s’est suicidé.

Et les habitants se sont mis à fréquenter le cimetière. A l’animer. Le parer du désordre qui relie les vivants.

Les tristesses, elles, sont toujours terrées au plus profond de chacun.

proposition n° 32

Le touriste se réveille quelques minutes avant l’arrivée. Le train longe un mur de pierres d’où émergent les conversations diffuses d’une foule invisible. La fin d’une cérémonie ? Il tend l’oreille, mais le crissement des roues se réverbère et l’assourdit. Se contorsionne. A la verticale, il aperçoit tout juste un lambeau de ciel blanchâtre. Lutte contre l’envie de se rendormir, se cramponne à un reflet trapézoïdal qui tremblote sur sa valise. Il n’a pas choisi la ville pour son climat ou ses monuments : quoique balnéaire, elle a la réputation d’être quelconque. Protégée de l’émerveillement qui oblige les regards. Voire moche. Non : ce qu’il veut, c’est arpenter une ville vierge de discours et de figures imposées. (C’est en tous cas ainsi qu’il a justifié son choix devant ses amis consternés… et il a fini par y croire lui-même).

Il s’extirpe de la place 26 de la voiture 12, côté fenêtre. Dès le marchepied, étourdi par les cris survoltés des mouettes, il aspire une goulée d’air salé et poisseux. Le soleil encagé palpite faiblement. Aux alentours de la gare règne un curieux désordre autour de ce qui semble être un chantier. Il ne s’attarde pas. Plus tard.

Le touriste dédaigne la foule pour se tourner vers la mer qui prolonge l’avenue principale. Les rues larges, les immeubles bas et épars laissent le ciel s’introduire partout. Les constructions sont des îlots que contournent les vents. C’est une ville fluide.

L’Hôtel de la Plage est un édifice biscornu en surplomb de la jetée. Il a réservé au dernier étage, face à la mer.

La lumière se retire, le ciel résiste et se rétracte. Ça sent la pluie. Il faudra attendre le vent pour que ça s’ouvre.

Ce sera parfait, se dit le touriste, qui s’appelle Paul.



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1ère mise en ligne 8 août 2018 et dernière modification le 12 août 2018.
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