Christiane Mansaud | Revenir

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Paris, 1969 - Juillet 2009 La porte cochère était ouverte -– normal, avec l’atelier. Au dessus de la porte, le numéro. Ce n’est plus le même. Elle respire un grand coup, s’avance sous le porche. Elle se prend la lumière de la cour intérieure en pleine face, l’éclat de ses pierres de taille, de leurs lignes tirées au cordeau — la cour est méconnaissable ! Tout autour, des arcades désertes. Pas un landau, pas un vélo ni un Solex. Ni même l’écho de la gouaille d’un livreur... Au fond, ils ont supprimé l’atelier, sa grand-mère y assemblait des boutons de porte dorés — une aubaine, cet emploi de l’autre côté de la cour ! L’air lui manque, ça tourne. Tout de suite à droite sous le porche, la concierge n’est plus derrière son rideau, la loge a disparu, le mur est aveugle. Et s’ils avaient aussi emporté l’escalier ? Il faut qu’il soit à droite, tout de suite après avoir franchi la porte cochère... et la deuxième aussi — qu’il ne faut surtout pas claquer — ça briserait la vitre ! Elle passe la porte vitrée... la fermeture se fait en douceur et la vitre ne tremble même pas… et le voilà, enfin ! Quarante ans que le film tourne en boucle dans sa tête. Qu’ inexorablement, il la ramène dans ce quartier du Marais, dans cette rue... ici, au pied de cet escalier d’un immeuble de trois étages -– cette fois, elle est venue ! et le film défile, défile... entre deux respirations essoufflées, sa grand-mère, quand elle dit à son frère d’arrêter de faire le zouave — et lui, rebelle, qui rit, qui grimpe les marches quatre à quatre. Au premier étage, la grande porte bourgeoise qu’elle n’a vue s’entr’ouvrir qu’une seule fois en douze ans. Et puis, au bout d’en haut, sous le toit, au troisième, après avoir passé la porte de leur copain Hélios et celle des toilettes à la turque sur le palier avec son bouton de porte doré... derrière la dernière porte tout au fond — celle de sa grand-mère et de son oncle, celle de son père aussi... et puis son grand-père qu’elle ne connaît que par la photo en noir et blanc où il la tenait sur ses genoux - il y a la vieille Singer à coudre qui accélère au rythme du pied qui presse sa pédale... et puis encore, car sinon le film serait incomplet, l’oncle qui rentre de la Bourse, la machine qui s’arrête de coudre et la musique qui sort d’une armoire en bois clair –- des opéra pour sa grand-mère, Pierre et le Loup pour elle et son frère et un vaisseau fantôme qui fait tressauter l’oreille du chat. Oui, rescapé, l’escalier — il aura échappé à la réhabilitation du quartier, vers la fin des années soixante. Qu’est-ce-qu’ils avaient à lui reprocher à cette rue ? Il y a presque quarante ans... volée de marches en marbre blanc, les cinq premières seulement... larges et basses — pas étonnant que son frère réussissait à les grimper quatre à quatre ! L’escalier l’intimide tout à coup. Elle n’avait jamais remarqué à quel point il était... somptueux — oui, c’est ça, somptueux avec sa rampe ambrée, gracieuse en dépit des forces qu’elle subit. La dentelle de fer forgé qui la soutient, s’élève dans les étages avec elle... Le déhanché nonchalant de l’escalier déjà la tire vers le dernier palier. Il souffle quarante ans, eh bien, tu en as mis du temps ! Elle a honte... un peu seulement. Après l’expropriation, il a fallu s’habituer à la cité nouvelle, dans le 95. Aux horaires de train de la Gare du Nord. Même lorsque son oncle lui a appris qu’ils avaient restauré tout le quartier et que l’immeuble abritait à présent un musée, elle n’a jamais eu le courage d’y revenir. Pour sa grand-mère, impossible de se reloger à Paris, alors, elle et son oncle s’étaient exilés dans une banlieue neuve – neuve et à peupler. On la lui avait transplantée — comme on déracinerait un platane millénaire pour aller le replanter au milieu de la savane !... on la lui avait usée prématurément surtout, cette grand-mère. On les avait tous spoliés d’une pièce du puzzle...

Elle est montée jusqu’au dernier étage en tenant l’escalier par la rampe. Tout avait volé en éclats bien sûr. Les cloisons, le vasistas qu’empruntait le chat pour partir en balade sur les toits, les deux marches entre la salle à manger et la chambre, leur carreaux blancs et noirs... mais la sous-pente ! son angle, la tête qu’il fallait baisser, la vue sur la cour intérieure, sur les toits, sur l’atelier de boutons de portes.. et, depuis les trois lucarnes, les bruits de la rue, le vis à vis sur les voisines d’en face... tout était intact !

Elle n’a pas jeté un regard sur la collection du musée. Les Fragonard, les Canaletto et le Rembrandt, elle n’en a rien à faire ! Elle est redescendue. Elle a tout raconté sur le Livre d’or du musée. De quel droit avaient-ils chassé les vivants pour y installer des morts ? Impromptu ? Pas tant que ça, en fait...

Elle s’est retournée sur l’escalier une dernière fois, sa deuxième marche incurvée par l’usure… et elle a fini par esquisser un sourire. C’était elle, son histoire à elle - celle de son père, de sa grand-mère, de son oncle, d’eux tous, qui était inscrite dans le creux de cette marche… et tous les tableaux de ces Cognacq-Jay n’effaceraient rien ! À nouveau, l’air a commencé à lui manquer. Il fallait lâcher prise. A la hâte elle est ressortie dans la cour, s’est assise dans la réverbération des pierres de taille, face à l’atelier qui n’était plus là... elle a enfilé ses lunettes de soleil et, enfin, elle a pleuré.

proposition n° 2

La rue ne s ’éternise pas, elle ne s’incurve pas : c’est un goulet, une gorge, un segment bien droit, parallèle à la Seine, entre un point A sur la place de Thorigny, et un point B quelque part le long de la rue des Francs-Bourgeois. Son nom à elle, c’est Elzévir - entre ses deux extrémités, cent cinquante à cent soixante mètres tout au plus ; de l’une on aperçoit l’autre. Le segment est étroit, donc ancien – dix mètres de large, tout au plus. Quand on remonte la rue, c’est qu’on remonte la Seine à contre-courant - sauf que la Seine on ne la voit pas. Côté Francs-Bourgeois, légèrement en retrait, donc plus récent que sa construction latérale, un centre social en briquettes rouges. Juste en face, un bistrot chic. S’étirent ensuite, côté pair, côté impair, des constructions aux façades entretenues, parfois en pierres de taille. Côté pair, au numéro huit, l’alignement de constructions s’interrompt pour le mur d’enceinte d’un parc – celui de son hôtel particulier réhabilité en musée. À côté, la grille d’entrée de l’Institut Culturel Finlandais auquel on accède en traversant un jardin d’artistes. Coté numéros impairs, de B à A depuis le bistrot chic, une seule rupture franche - l’entrée d’une rue à peine plus large. Elle, c’est Barbette, avec sa clinique au bout, juste la rue Vieille-du-Temple. En alternance, des fenêtres hautes ou modestes. Au dessus de la ligne de corniche, sous les toits, des chiens-assis – les seules à profiter vraiment du soleil et de la pleine lumière. Des portes piétonnes, d’autres cochères - avec leur chasse-roue. Du street art sur un rideau métallique. La façade d’un atelier insolite qui perdure, pas de commerces de bouche ni de luxe, juste des trottoirs sans marelles et des lignes d’architecte tirées au cordeau.

proposition n° 3

Le vigile regarde sa montre. Il jette un coup d’œil sur les écrans de surveillance – 16h40. La salle lambrissée du premier est vide. Celles des deux Canaletto et des Fragonard aussi. Sous le Grand Comble, au troisième étage ? personne non plus. À l’accueil, il ne reste que ce couple. La femme finit de régler ses achats à la caisse : un magnet du Rembrandt et la reproduction du plan des Grands Magasins de La Samaritaine des années 1900 – on dirait un jeu de l’oie. Lunettes de soleil sur le nez, l’homme pousse la porte vitrée. Nous rappelons à nos visiteurs que le musée ferme ses portes à 17h.. Le vigile observe la femme penchée sur le Livre d’or depuis 16h27 - un mètre soixante, soixante-cinq, la cinquantaine, cheveux mi-longs, grisonnants… Ça fait plus d’une heure trois quarts qu’elle passe d’un étage à l’autre. Le musée n’est pas grand ; en général, la visite prend une heure et demi tout au plus. Elle relève la tête et repose le stylo. Elle a le visage défait. Le vigile s’approche. Elle tente un sourire, hausse les épaules et se dirige vers la porte vitrée après avoir jeté un dernier coup d’œil sur l’escalier.

proposition n° 4

S’arracher du lieu par le vasistas du chat et le zinc des toits. Glisser jusqu’à la gouttière, atterrir sur les pavés disjoints et bosselés de la cour, parvenir à franchir la porte cochère dans la lancée... et le plus dur sera fait ! Prendre la rue à bras le corps. Comme un curseur s’y planter en son milieu, face au point A du segment. La vision est frontale, équilibrée, et A, son point de fuite, central – l’image du souvenir sera simple mais... le point de fuite – le vrai, la porte de sortie, elle est derrière ! S’arracher, à reculons pour se gaver, ne rien perdre de ce que l’on connaît déjà par cœur, s’en repaître... mais l’on n’est jamais repu, n’est-ce-pas ? La voûte de la porte cochère à droite, côté Seine... les pairs à droite, les impairs à gauche, en principe c’est le contraire – il ne fallait pas s’arracher à reculons !... Les trois lucarnes, la fenêtre de la chambre en face de... de qui ? elle portait des bas roulés jusqu’aux genoux. Ici est née... tiens, elle ne s’en vantait pas quand l’immeuble était miteux... Invariablement, à l’extrémité B du segment, à la sortie de la rue, il y aura les briques rouges - l’ex-dispensaire des bonnes-sœurs en cornette - côté pair. Le bistrot requinqué, côté impair... Peut-être que la bouche d’irrigation côté pair crachera son eau à gros bouillons. Peut-être qu’il faudra l’enjamber d’un bond. Peut-être que ce sera un jeu, comme avant. Avec le point B du segment, on referme la rue, on la quitte, on s’arrache à nouveau... le plus dur est encore à refaire !

Tout vient ensuite très vite. D’autres segments, que l’habitude a rendu familiers ; ils ne comptent pas pourtant. L’enseigne de la boulangerie, ses arabesques noires et or, on est dans la valeur sure, la maison est ancienne – sauf qu’elle vend du Zadig & Voltaire aujourd’hui. Juste en face, l’épicerie, ils ont changé sa poignée de porte... et la porte !... mais pas la sonnette quand on pousse la porte ! La poste, les portes cochères qui se ressemblent toutes, à présent - ce sont les cours intérieures qui parlent. Sur le trottoir, la marelle des dalles de pierre – à la craie, on n’en voit plus, c’est comme si les enfants avaient déserté le quartier... ou que les gens n’avaient plus d’enfants. C’est vrai qu’il y a plus d’espace, ici... plus de lumière, des balcons aux fenêtres mais des fenêtres sans fleurs ni rien, du rap qui s’en échappe... On y arrive toujours à la toute dernière rue à traverser - l’épine dorsale du quartier. C’est le ronflement non-stop des voitures qui l’annonce, des sirènes de police aussi... En face, c’est Saint-Paul - blanche comme neuve. Sur ses marches, une fille qui pose en doudoune en plein été, et des selfies, des milliers de selfies... Mireille de Beau Soleil, obsolescence totale des disques et de l’électroménager... On y est presque. Traverser aux feux... la voie des taxis, celle des bus... le kiosque à journaux, le manège, la bouche de métro - on s’y engouffre... En sous-sol, c’est bientôt le Grand Paris !

proposition n° 5

Tout est inscrit - dans l’inflexion discrète du marbre de la deuxième marche : du quotidien sans gloire, des résiliences secrètes, des rires d’enfants et des larmes aussi... L’intimité est telle que chacun croit avoir un droit sur le lieu. Et puis un jour, le constat bouleverse : certains ont compté avant, certains compteront après. À celui dont le regard a perçu la discrète inflexion, la marche laisse entendre que, peut-être, il comptera un peu.

proposition n° 6

… Le Z, par exemple - dix points au Scrabble, essayez donc de le placer ! 0,45% des mots français contiennent un Z, contre 12,8% pour le E ! Alors, forcément, il émoustille le regard, ce Z... Donc, tout au cœur de Paris, il y a ce quartier du Marais. Et tout au cœur de ce quartier, il y a cette rue – Elzévir. Et tout au cœur de ce patronyme, cette syllabe avec son Z – Elzévir... elle zévire ?! elle zévire d’où, cette rue ? elle zévire quand ? elle zévire quoi ? Elle ne zévire pas du français, elle zévire de Hollande (pour faire court : à la fin du XVIè, la famille Elzévir se met à imprimer des elzévirs, des livres petit format)... et le hasard veut que, dans cette rue elzévirienne tant par le nom que par la taille, sur une boite aux lettres de guingois, on peut lire en lettres soigneusement dessinées puZenat.

proposition n°7

Le temps avait passé. Elle ne comprenait plus comment ni pourquoi ce souvenir-là pouvait remonter — elle n’en démordait pas — à des jeudis soir. Le jeudi, il n’y avait pas école. C’était le jour où sa grand-mère –- pas celle de rue Elzévir, l’autre, celle de rue Vieille-du-Temple — traversait tout Paris en métro après ses cantines du midi, prenait le 185 à la Porte d’Italie et venait passer le reste de l’après-midi avec eux... avant de repartir le soir pour la même école, par le même chemin, y faire deux heures de ménage. Pourquoi, alors qu’il y avait école le lendemain, sa mère la laissait-elle parfois partir avec sa grand-mère un jeudi soir ?! Dans le métro c’était l’heure de pointe ; alors, elles prenaient le P.C. — la Petite Ceinture. Elle se souvenait des lumières diffractées par la pluie, du soleil à travers les arbres, de la poignée qu’actionnait le contrôleur sur la plate-forme arrière pour donner au conducteur le signal de départ... Elles descendaient de l’autre côté d’un terrain vague, le traversaient et sa grand-mère se mettait au travail. Les classes étaient déjà faites depuis le mercredi, il ne restait plus que les couloirs, dont seuls une écharpe, une cagoule ou un bonnet sur un porte-manteau attestaient qu’ils avaient résonné de cris d’enfants quelques heures plus tôt. Parfois, la vieille femme la laissait seule dans une classe, avec l’autorisation d’écrire au tableau -– elle nettoierait ensuite. C’était comme si elle lui avait offert la lune. Longtemps, ces images restèrent orphelines : elle n’avait mémorisé aucun toponyme – ni le nom de la station d’autobus où elles descendaient, ni le nom d’une rue, ni celui de l’école. Elle ne retourna donc jamais sur les lieux. Un jour, elle tomba sur cette photo de Doisneau, où cinq gamins à bord de l’épave d’une auto jouent à la diligence au milieu d’un terrain vague. Sans doute, grâce à ce terrain vague, reconnut-elle dans le rêve des gamins son rêve à elle, face à son tableau noir. Elle y plaça donc, au pied des immeubles que l’on devine en briques rouges, l’école où elle se rendait certains jeudis soir et, faute de se souvenir, lui attribua sciemment pour qu’elle eût un nom,

proposition n°7

Le temps avait passé. Elle ne comprenait plus comment ni pourquoi ce souvenir-là pouvait remonter - elle n’en démordait pas - à des jeudis soir. Le jeudi, il n’y avait pas école. C’était le jour où sa grand-mère –- pas celle de rue Elzévir, l’autre, celle de rue Vieille-du-Temple — traversait tout Paris en métro après ses cantines du midi, prenait le 185 à la Porte d’Italie et venait passer le reste de l’après-midi avec eux... avant de repartir le soir pour la même école, par le même chemin, y faire deux heures de ménage. Pourquoi, alors qu’il y avait école le lendemain, sa mère la laissait-elle parfois partir un jeudi soir ?! Elle se souvenait de la joie du départ mais pas de celle d’avoir été en vacances le lendemain. Dans le métro c’était l’heure de pointe ; alors, elles prenaient la Petite Ceinture. Elle se souvenait des lumières diffractées par la pluie, du soleil à travers les arbres, de la poignée qu’actionnait le contrôleur sur la plate-forme arrière pour donner au conducteur le signal de départ... Elles descendaient de l’autre côté d’un terrain vague, le traversaient et sa grand-mère se mettait au travail. Les classes étaient déjà faites depuis le mercredi, il ne restait plus que les couloirs, dont seuls une écharpe, une cagoule ou un bonnet sur un porte-manteau attestait qu’ils avaient résonné de cris d’enfants quelques heures plus tôt. Parfois, la vieille femme la laissait seule dans une classe, avec l’autorisation d’écrire au tableau –- elle nettoierait ensuite. C’était comme si elle lui avait offert la lune. Longtemps, ces images restèrent orphelines : elle n’avait mémorisé aucun toponyme –- ni le nom de la station d’autobus où elles descendaient, ni le nom d’une rue, ni celui de l’école. Elle ne retourna donc jamais sur les lieux. Un jour, elle tomba sur cette photo de Doisneau, où cinq gamins à bord de l’épave d’une auto jouent à la diligence au milieu d’un terrain vague. Sans doute, grâce à ce terrain vague, reconnut-elle dans le rêve des gamins son rêve à elle, face à son tableau noir. Elle y plaça donc, au pied des immeubles que l’on devine en briques rouges, l’école où elle se rendait certains jeudis soir et, faute de se souvenir, lui attribua sciemment pour qu’elle eût un nom, alors qu’elle savait le détail inexact, celui d’école Brochant.

proposition n°8

Aujourd’hui, il pleut. Il pleut sur Paris. Pourquoi n’a-t-elle rien à en dire du temps qu’il fait – de la pluie, du soleil ? Peut-être que la pluie lénifie et que c’est ça qui lui fait peur, à Paris — attraper la maladiela maladie de la pluie. Peut-être que regarder la pluie tomber, regarder son ciel plombé, peut-être que tout ça est un luxe. Un luxe à risque qu’elle ne peut plus s’offrir. Elle s’était anesthésiée contre le temps. Peut-être qu’il ne compte plus, le temps qu’il fait, que même le soleil ne compte plus. Aujourd’hui, il pleut. Il ne pleut même pas des cordes ou des hallebardes, des cats ou bien des dogs, le ciel est sombre et bas. La pluie ne profite à personne – sauf au vague à l’âme et au Jardin des Plantes.

proposition n°9

Au petit matin, on relevait les stores, on ouvrait les persiennes, on tirait les rideaux. Les réveils sonnaient, un chien aboyait, les grincheux grinchaient, les bronchiteux du matin crachaient leur santé et les chats, selon qu’ils étaient du jour ou de la nuit, miaulaient pour entrer ou sortir. Dans les cuisines, les néons allumés vibraient au rythme du zinzin d’un moustique en plein vol, les bouilloires bouillaient, les cafetières sifflaient, le temps disait sa météo du jour et quand la voix grésillait on allait voir ailleurs. On entonnait le premier air venu, du Trénêt, du Jean Sablon ou bien Yvette Horner. Les rasoirs rasaient à présent électrique, à moins qu’on ne leur préférât le froufrou câlin d’une mousse à raser. Le meilleur restait encore le concert de la benne à ordures, avec Marcel et Dédé au marche-pied et le Roi Momo au volant. Lorsqu’elle débouchait à l’angle de la rue, la benne était le plus efficace des réveils-matin. Elle avançait samba-samba d’une poubelle à l’autre, saluait les concierges, l’accélérateur retenait les chevaux jusqu’à ce que Marcel ou Dédé siffle le départ, les freins couinaient, la carcasse ronchonnait mais au final, ingérait, compressait et lâchait d’intrigants borborygmes. La journée commençait par un concert de rires et de cymbales offert gracieusement par éboueurs associés, poubelles et couvercles métalliques – la parade était digne des meilleures cariocas. Dans les ateliers, on s’activait en silence. Saint-Paul n’avait pas frappé l’heure suivante que déjà la benne était parvenue à l’autre bout de la rue et s’arrêterait chez Lulu. Plus tard, s’il faisait beau, les vitriers étireraient leurs viiiiiiiitriers. Plus loin, du côté de la rue Rivoli, par les grilles du métro à l’angle de la rue Fourcy, s’élevait déjà par-dessus les clochards endormis le tintamarre des rames souterraines qui déjà, déboulaient comme des folles. On n’était plus ni tout à fait la nuit, ni tout à fait le jour, mais, assurément, on était en plein cœur du Marais.

proposition n°10

… à la sortie Pont-Marie, sur les grilles, là où fume le métro l’hiver, il y a cette odeur de vinasse, de pisse, de crasse, de détresse et de hargne... l’odeur est entêtante, entêtée, elle poursuit le flâneur, on la déplace, on l’expulse, on voudrait la cacher... mais une odeur ça tient aux corps, ça tient aux cœurs... confusément, il y a ce sentiment cruel que le bonheur est coupable.

… le métro, ça dévore ! Ça dévore tout. L’énergie, le temps, les gens. Par ses bouches, toutes ses bouches — les glorieuses et les guerrières, les arts-décos, les intellos, celles du coin ou bien d’ailleurs, les saintes et les laïques, les rutilantes, les fatiguées... Il dévore les cools et les poètes, les cols-blancs, les ouvriers, les assassins et les violeurs, les meufs, les mecs, les mioches, tout ! Il salive, il incise, il mastique, il brasse, il brasse et il rebrasse, dans ses boyaux, dans ses couloirs avec ou sans correspondance, il digère aux heures sans pointe, il pète, il rôte, il sent le métro... il digère et fait sa sieste, il s’étire... et reprend la cadence — il poinçonne, il valide ou invalide, il tronçonne, découpe les vies en pointillé – Pont-Marie... Saint-Paul... Bastille et République... Les Halles... Saint-Michel... Barbès et Rochechouart... Ménilmontant... Gambetta... Porte d’Italie... il ballonne, il ballonne et sa ceinture saute, sa petite couronne, sa grande couronne, ses RER X Y Z, elles tombent ses couronnes, elles tombent !... et il dévore, et il dévore, encore et encore, il a les yeux plus gros que le ventre, le métro !

proposition n°11

Tous les mois, même si ce n’est qu’une sur des millions, elle s’offre une chance d’avoir de la chance : elle achète un billet de la Loterie Nationale. Pour tirer le bon, elle combine les dates de naissance de ceux qu’elle aime. La seule constante est l’année de naissance de sa fille, trente-trois. Le kiosque, c’est une guitoune qui tiendrait dans un mouchoir de poche — deux mètres carrés entièrement tapissés d’opportunités de tomber sur le bon billet. Ils sont tous plus beaux les uns que les autres. Il y a des couleurs, des fleurs, des belles maisons au bord de la mer avec des enfants bien mis, la montagne, des paysages de là où elle n’est jamais allée... Certains kiosques sont plus chics que d’autres. Elle n’y croit pas à ceux-là. Elle s’y sent bien devant celui des Archives. C’est une boite à savon mais, à lui seul, il représente un château en Espagne par billet, au final, des centaines – même si Lucienne n’a rien d’une châtelaine ! Lucienne tient le kiosque depuis qu’il a poussé là, entre le banc et la bouche de métro. Quand il y a la queue, on peut s’asseoir en attendant son tour. Ça ne la dérange pas d’attendre – au contraire ! Tous ces gens, comme elle, à y croire, sont bien la preuve qu’il y a une chance d’avoir de la chance — et que la chance s’achète, il faut bien l’aider un peu ! D’ailleurs, Lucienne en est la garantie, sinon est-ce-qu’elle passerait sa vie à vendre des billets de loterie ?!

proposition n°12

D’une galerie qui festonne d’arcades une place... ou de cette place au centre de cette galerie, quel espace définit l’autre ? S’agit-il d’un lieu à ciel ouvert circonscrit par une galerie ? Ou d’une galerie circulaire qui donne sur une place ? Toutes deux sont piétonnières. La place est-elle un raccourci pour passer d’un côté à l’autre de la galerie ? Est-elle un centre ? Un espace vide ? La place n’empiète pas sur les arcades ; l’inverse n’est pas toujours vrai. Les commerces souvent s’y invitent, avec leurs tables, leurs parasols, leurs panneaux publicitaires... Si l’on a pris la peine de faire courir un feston d’arcades tout autour de la place, de créer cet espace à la fois de séjour et de déambulation plus animé que le centre, cet espace à la fois couvert mais ouvert, c’est qu’il est d’un quelconque intérêt – lequel ? commercial ? peut-être bien mais encore... Si l’on est au sud – au sud d’Orléans, s’entend – on s’y protègera sans doute plutôt du soleil. Si l’on est au nord, on s’y protègera plutôt de la pluie, de la neige... Peut-être des deux à la fois, beaucoup de l’un, un peu de l’autre. D’une galerie latérale on aperçoit les trois autres –seulement. Sans doute sont-elles le reflet de celle que l’on emprunte... mais cette galerie, qui court tout autour – de la Place des Vosges, du Palais Royal... comment en apprécier le paysage architectural sinon en se plantant au centre de la place, là où le promeneur n’est pas sensé déambuler ? Sur ces places bordées d’une galerie à arcades, il y a ce désir insatisfait d’appréhender le lieu dans sa totalité, de s’y sentir à la fois au cœur – pour la vue à trois cent soixante degrés qu’elle ofrre – et sous la galerie, au risque de se marginaliser. Et le combat se mène, entre la force d’attraction de la place et celle des arcades avec leur abri et leurs commerces... et, confusément, la même insatisfaction à ne pouvoir être simultanément en et hors de soi...

proposition n°13

Les numéros montent, le boulevard descend. Suivre sa pente, bras dessus, bras dessous, vers ce point de lâcher-prise – le parapet du Pont St-Michel, au dessus de la Seine. Se poser là, avec une crêpe, achetée au passage, en haut de Saint-André-des-Arts – elle sera le repas du soir. Et puis attendre. Attendre que le cœur ralentisse, que les pensées s’apaisent, qu’elles s’engourdissent. Que le temps s’arrête. Que le lieu drageonne. Qu’il drageonne jusqu’au bout des orteils. La toute première pile est ancrage. Ancrage du pont, ancrage de celui qui s’y pose et s’abandonne à la danse languide qui se joue, à présent, quelques mètres plus bas, là où la pile s’invite dans le courant de l’eau. S’asseoir vers l’aval, comme pour un départ. De sous le parapet surgit un bateau-mouche. Et puis un autre aussi, en face, sous l’arche médiane du prochain pont – le Pont Neuf. Les deux bateaux se croisent. Et voilà que se mêlent les rires, les visages lorsque les têtes se lèvent vers le parapet et que les mains s’agitent et que l’écho de leurs langues résonnent sous le pont. La crêpe est encore tiède. Sur l’eau, défilent aussi les croisières dîners, même quand ce n’est pas by night ou que ce n’est pas l’été. L’eau s’anime – vaguelettes, vagues se brisent contre la pile du pont. Et l’eau se calme et scintille à nouveau, il fait doux. Parfois, l’eau se calme mais ne scintille pas, elle se traîne, poursuit mollement son cours et les arbres sont nus, le froid pique, c’est l’hiver, on garde ses gants et sa cagoule mais la ville drageonne tout autant que l’été. Le Batobus est à l’arrêt, côté Quai des Orfèvres. On monte et on descend. Le 36, fait peau neuve depuis plusieurs mois derrière une bâche de travaux publicitaire – i phone 5, ASOS... Quelque part, la sirène d’un SAMU déchire l’air et la ville rappelle soudain qu’elle existe, avec ses rues, ses piétons, ses cyclistes, ses autos et sa circulation. Le corps cherche à la repérer. Il se tourne vers l’amont. Un jogger pousse une poussette vide. Une jeune femme en sandalettes à strass essuie ses larmes. Un singe, oreillettes branchées, est assis sur l’épaule de son maitre. Des regards inertes s’affichent derrière la vitre d’un autobus – ligne 21, Gare Saint-Lazare Porte de Gentilly... une grappe de gilets réfléchissants qui circule à vélib consulte une carte sur la voie qu’elle partage avec l’autobus. Le feu passe au vert. La grappe reste accrochée à la carte. L’autobus repart. Un Big Bus le suit de près. Klaxonne les vélibs. Il masque l’horizon. Sur sa plate-forme panoramique, les passagers se sont levés et ils photographient. Le Big Bus passe et Notre-Dame se dresse, avec ses tours et ses dentelles, de l’autre côté du Petit-Pont Cardinal Lustiger. Et la sirène se rapproche. Devant la fontaine Saint-Michel, les passants sont attroupés autour d’un trio de breakdancers en pleine prestation. Se détournent un instant, le temps de voir le SAMU traverser le carrefour en trombe. Et le SAMU franchit le pont pour s’enfoncer dans l’Ile de la Cité. À l’angle du quai Saint-Michel, Gibert Jeune rentre ses étales. Les bouquinistes ont commencé à mettre à l’abri leurs estampes, cartes, livres et revues de collection. Certains ont déjà refermé leurs boites. Tandis que Notre-Dame au loin se prête à des selfies sur le parapet d’en face. Des selfies qui déjà s’envolent vers Pékin, Marseille, Montréal, Moscou, Chicago, Osaka...



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1ère mise en ligne 26 août 2018 et dernière modification le 15 septembre 2018.
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