Isabelle Pariente-Butterlin | Écrit sous X

...Ce n’était pas une fiction ni une hallucination. Elle était morte. Elle portait en elle la mort....

un autre texte de la revue, au hasard :
Simon Stawski | Le nom des plantes (fiction sur le père)
l’auteur

Isabelle Pariente-Butterlin enseigne la philosophie à l’université d’Aix-Marseille et à l’EHESS. Écrivain, on a accueilli plusieurs de ses ouvrages sur publie.net et publie.papier (très dense Manuel anti-onirique). Elle anime une des plus singulières aventures d’écriture Internet, croisant fiction, réflexion (notamment sur littérature & Internet), ateliers philosophiques, aux bords des mondes. Sur Twitter : @BordsDesMondes.

le pitch

Une prose d’autant plus précise, près du corps, attachée au rythme et la sensualité de la phrase, que ce dont il est traité est épais, violent, traite d’un point brutal et symbolique du rapport du corps à la société. Un registre différent, et nettement séparé, que la constellation déployée sur son site et dans ses livres par Isabelle Pariente-Butterlin. À lire d’une traite. À traduire.

le texte

 

Il arrive que les corps se déchirent. C’est toujours au moment où on s’y attend le moins. Et alors même les blouses blanches n’y peuvent rien. Il arrive que la chair se déchire, et qu’une hémorragie se déclare, et alors les blouses blanches ne peuvent que recoudre et tenter de retenir la vie.

C’est un curieux contraste coloré, les blouses blanches, et la vie qui sortait d’elle sur la table, et cette lumière froide, les coiffes vert pâle qu’elle avait bien dû voir se pencher sur elles, soudain, toutes ensemble. Elle savait la vie rouge, mais elle ne voyait que du vert pâle et du blanc, et la lumière des néons et puis soudain la rousseur de ses cils quand ses yeux se fermèrent.

Plus tard, elle ne saurait pas si elle avait vu, ou si elle avait rêvé, la très fine canule, et l’aspiration et la souffrance dans son corps, et la lourdeur de son corps devenant vide, se vidant, elle croirait se souvenir de quelque projection, sur un écran blanc, des images qui absorbaient leurs gestes et leur attention et toute la précision dont ils étaient capables, mais il est possible qu’elle se trompe, que ce ne soit qu’une erreur, une illusion, elle n’en saurait rien.

Elle se souvient en revanche avec une précision dont elle ne dit jamais rien à personne de l’impression qui peu à peu devenait délicieuse de la vie qu’elle perdait. Elle allongée, mais où ?, elle allongée, elle flottante, sans doute sur une pierre chaude au soleil. C’est à ce moment, sans doute, qu’elle s’est éloignée d’eux, ils ne la retenaient plus. L’histoire ne dira pas quels furent leurs gestes, ce qu’ils cherchèrent, ce qu’ils explorèrent des fibres de son corps, elle le leur laissait en quelque sorte, elle ne savait même pas qui ils étaient, étaient-ils individuels, étaient-ils en quelque façon des individus, autres que réduits à n’être que des gestes sous des lumières de néons, elle n’en saurait jamais rien, elle leur abandonnait son corps et ne chercherait pas à les revoir, ni à les interroger.

Nous ne pouvons rien faire d’autre que de la suivre là où elle glissa, à ce moment-là. Il y a des endroits aseptisés où l’on ne sait pas comment porter les phrases. On n’y peut rien, ni elle non plus, il fallut bien qu’elle se raconte l’histoire avec ses mots à elle, comme elle le pouvait parce qu’ils restaient appliqués et silencieux, au-dessus de son corps dont elle commençait à ne presque plus rien sentir. C’était normal, les effets de l’anesthésie, peu à peu, la séparaient d’elle, mais ce n’était pas les effets de l’anesthésie. Elle se greffa autre chose, un autre mécanisme, un autre événement qui compliqua toute chose et modifia le cours de ses impressions. Elle se déplaça, fit un pas de côté, pas grand chose, ce n’était pas tellement loin, en fait, elle se déplaça un peu, sans doute à côté de la table sur laquelle elle était déposée, étendue, retenue, elle se déplaça un peu à côté d’elle-même pendant qu’elle perdait son sang. Le sang coulait, ne cessait plus de couler. Les lames continuaient de couper, ou alors, ayant coupé, avaient déclenché une hémorragie, on ne sait pas, on ne saura jamais le détail technique, mais toujours est-il qu’à un moment elle entendit ce mot, qui ne correspondait pas aux couleurs du monde blanc, vert, aseptisé, qui ne correspondait à rien, et c’est à ce moment-là qu’elle opéra un très léger déplacement d’elle et de sa conscience. Sans doute cela venait-il, tout ce rouge qu’elle ne voyait pas, d’une partie d’elle qu’elle ne voyait pas, mais qu’importe après tout ? Est-ce que l’essentiel n’était pas ailleurs, dans un souvenir très lointain et ensoleillé ? Sans doute cela venait-il d’une partie d’elle qu’elle n’était pas, qu’elle n’était plus, qu’elle avait été, du temps où elle était une et face au monde, avant de se fissurer et de se fendre, c’est peut-être de là que venait ce phénomène de la vie qui s’écoulait non pas en elle mais hors d’elle.

Il lui sembla glisser sur la ligne du temps. Comme si elle s’affaissait sur elle, sur ses souvenirs, dont elle ne savait pas quelle consistance exactement ils avaient. Il lui sembla qu’elle abandonnait la partie et qu’elle se retirait loin d’eux, loin d’elle, et loin de ce corps, il lui sembla qu’elle se voyait mourir, du moins ce fut là le mot qui lui vient à l’esprit, et ce fut à lui qu’elle s’accrocha, comme à un point fixe, ce n’était donc que cela, mourir ?, rien de plus, être réduit à n’être qu’un chien, replié sur soi, attendant de mourir, sachant que la vie s’écoule hors de lui, mais qu’est-ce que ça peut bien faire en fait ?

Elle était tout à la fois son corps de femme dans une salle aseptisée, aux mains des médecins et des infirmières, et de toutes les blouses blanches, et de l’anesthésiste qui n’avait pas voulu la croire quand elle avait dit que ça faisait mal, et en même temps, mais beaucoup plus encore, un chien, un chien en train de mourir au soleil sur une pierre gorgée de soleil dans le jardin de son enfance, au moment où les iris refleurissent, et c’est à ce moment-là qu’elle se coucha comme un chien sur une pierre au soleil, le vent dans les branches faisait tomber sur elles des myriades de pétales comme une neige, mais elle était aussi l’enfant qui lui caressait la tête, elle n’en était que la main, elle était seulement la main de l’enfant, parce que l’enfant ne voulait pas croire à sa mort, il ne voulait pas croire à la mort possible de l’animal, alors elle était plutôt le chien, replié, sur le flanc, le chien en train de mourir, sous le soleil de printemps, dont elle caressait la tête, parce qu’elle ne voulait pas qu’il meure. Ce n’était donc rien de plus que cela, mourir ? Être un chien allongé sur le flanc, au soleil, pendant qu’un enfant lui caresse la tête, et que très loin de là, très loin d’elle à ce moment-là, des blouses blanches tentent de recoudre ses chairs qu’ils viennent d’inciser et accordent leurs gestes au-dessus d’un mot « hémorragie » ?

Au fond, ce n’était pas très difficile. C’était presque agréable de se laisser glisser ainsi, d’abandonner, de ne pas tenir, de ne pas se retenir, même si les chairs tiraillaient, mais elle sentait toujours la vie tiède qui d’écoulait hors d’elle, exactement comme elle sentait la tête tiède de l’animal, sous sa main d’enfant, les yeux mi-clos, ce n’était pas très différent, mis à part que le chien c’était elle, les yeux mi-clos et c’était facile, d’être le chien, de perdre pied, de ne plus batailler, c’était une chose tellement facile soudain, de se laisser mourir. C’était presque agréable de devenir le chien mourant et tiède sous la main de l’enfant, de cesser d’être l’enfant qui pleure parce que son chien, il le comprend maintenant, est en train de mourir ; à tout prendre, elle préfère être le chien en train de mourir, même si elle ne sait pas très bien ce qu’ils lui arrachent de ses chairs, ce qu’ils extirpent, ce qu’ils lui prennent, car ça ne cesse pas, dans un autre monde, sous les néons froids et blancs, dans un autre lieu, dans un autre temps, les blouses blanches ne cessent pas un moment de la retenir, dans des couleurs étranges qu’elle ne parvient plus tout à fait à superposer avec le jardin, et les iris odorants, ils la retiennent, tirent sur ses chairs, la retiennent, la blessent, alors qu’elle est en train de mourir, et qu’elle voudrait seulement, ce n’est pas très compliqué après tout, qu’on lui caresse la tête et qu’on la laisse mourir comme un chien, puisqu’elle est un chien en train de mourir.

Ou alors ce sont les âmes qui se déchirent. Approximativement les dégâts seront les mêmes. Il n’y a pas tellement lieu de faire des distinctions. Que ce soient les chairs ou que ce soient les âmes, ça fait les mêmes dégâts, elles se déchirent, et puis les dégâts sont les mêmes. C’est aussi irréparable. Il est possible que les blouses blanches aient arrêté l’hémorragie, et même qu’ils l’aient remise sur pieds, il est possible qu’elle soit revenue de ce jardin dans lequel un chien, dans le soleil du printemps, est en train de mourir sous les caresses d’un enfant, mais il est possible aussi qu’elle y soit demeurée, encore plus déchirée et déchiquetée et défaite d’en être arrachée. Les incisions, et les déchirures ne suffisaient donc pas, non plus que les aspirations, il fallut qu’elle se brise toute entière en revenant et que des mots s’enfoncent en elle et la blessent plus encore que les gestes par lesquels ils l’avaient faire revenir à elle.

Son corps sous la couverture chauffante grelottait pendant qu’elle se réveillait. Une voix de femme, mécanique et décidée, lui intimait l’ordre de se réveiller. Il faut vous réveiller, maintenant, Madame et elle ne comprenait pas comment on pouvait lui dire cela, à elle, elle qui était morte, comme un chien, elle qui reposait sur le flanc, dans un jardin qu’elle connaissait bien, et même s’il n’existait plus depuis des années, même s’il était abandonné, dévoré de mauvaises herbes et d’herbes folles, et de ronces qu’est-ce que ça pouvait lui faire, à cette femme et depuis quand réveillait-on les morts ? Est-ce qu’un chien n’a pas le droit de mourir en paix ? Pourtant elle insistait, la voix, revenait, insistait, allez, Madame, il faut vous réveiller maintenant, c’est fini, l’anesthésie est passée, réveillez-vous, je vous couvre, je vois que vous avez froid, mais il faut vous réveiller, il ne faut plus dormir maintenant, c’est fini. Oui, évidemment qu’elle avait froid, on est froid, quand on est mort, non, ce n’est pas comme ça, est-ce qu’on n’est pas froid, est-ce qu’il n’est pas normal d’être froid quand on est mort, alors pourquoi me mettez-vous une couverture chauffante ? Je n’ai besoin de rien, maintenant, j’ai simplement besoin qu’on me laisse, ce n’est même pas la peine que l’on caresse ma tête, ce n’est plus la peine, c’est trop tard, il ne faut plus, il ne faut plus rien, c’est fini.

Mais elle n’était pas morte. Pas encore, pas tout à fait et le chien dans le jardin soudain s’éloigna, soudain se perdit, soudain elle le perdit et ne sentit plus sous sa main le contact de sa tête encore tiède, mais ce fut seulement la couverture chauffante et rien d’autre qu’elle qui se gonflait et la réchauffait en lui rappelant qu’elle était en vie. Et c’est à ce moment-là que son âme se déchira plus profondément encore que ses chairs. Cette fois personne ne s’en aperçut, personne ne s’apercevrait de rien, elle n’allait rien dire, rien laisser paraître, elle avait une deuxième fois laissé mourir son chien, il n’y avait pas de rédemption possible, elle ne pleurerait pas, elle avait fini de tuer l’enfant qui était en elle, c’était fini, elle ne pleurerait pas. Elle en avait fini du temps des larmes. C’est quand on est intact qu’on pleure, non ?, pas quand on a fini de se perdre dans les méandres de sa mémoire. Elle en referma la porte qui grinça sur ses gonds.

Maintenant, elle était morte. Ce n’était pas une fiction ni une hallucination. Elle était morte. Elle portait en elle la mort. Quelque chose en elle était mort, noir, fini, un bloc d’elle tout entier, dans la région du ventre, et qui prenait aussi le torse, le diaphragme, tout ce qui est anime et tient la vie, et la renvoie palpitante. Toute cette région-là en elle était morte. Elle se savait morceau de charbon. Suie. Elle se savait suie, destinée à brûler, sans flamme, destinée à la combustion lente et sourde, elle se savait combustible, brûlée, dévorée ; tout son ventre, toute sa poitrine, tout son souffle et ses poumons étaient noirs, noirs de suie, sans couleur, sans ce rouge éclatant de la vie. Elle ne sentait plus ses organes en elle, elle les savait perdus pour toute couleur, à toute palpitation même si, en apparence, les choses étaient normes, et l’opération s’était bien passée, d’après ce qu’une des blouses blanches lui avait dit.

Elle marchait dans les rues ensoleillées, quelques jours plus tard, il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour retrouver les tracés et les processus habituels, et les gestes qui tiennent les verticales des êtres, les empêchent de tomber, il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps, et elle se sentait morte parmi les vivants, elle se voyait comme une obscurité sans fond, elle portait en elle une béance, et une attente, et plusieurs fois, elle avait réitéré l’abandon, alors ce fut fini, c’en fut fini, elle ne se voyait plus, elle se savait morte, dévorée, éteinte, compacte, opaque à toute lumière, elle se savait morte et personne ne le savait. Elle était devenue un de ces astres effondrés sur eux-mêmes, aux confins de l’univers, qui absorbent toute lumière, toute matière, et s’anéantissent, et s’effondrent sur eux-mêmes. Le processus prendrait le temps qu’il lui faudrait, mais elle le sentait en elle, dans ses chairs, dans ses fibres, elle le sentait, il avait déjà commencé. Elle était morte. Sauf qu’elle n’avait pas la chance, comme ce chien, de reposer sur le flanc dans un jardin, sur une pierre tiède et douce. Après tout, elle avait eu deux chances, par deux fois elle avait eu une chance, elle ne savait pas de quoi puisqu’elle ne les avait jamais saisies mais elle en avait eues deux et elle les avait laissées passer. Les autres n’en voyaient rien, mais cela ne changeait rien à la donne. Absolument rien.

Voilà. Pour cela il n’y a pas d’exorcisme, pas de rédemption, pas de pardon. C’est ainsi que la ligne s’est brisée. Et elle avec. Et que le monde est décoloré.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 mai 2013.
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