contribution auteur | Christine Jeanney

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Christine Jeanney est écrivain et traductrice, ainsi qu’artiste visuelle. On retrouvera l’ensemble de ses travaux sur son site Tentatives. On peut aussi la suivre sur Facebook et sur Twitter. Elle est très active au sein de l’équipe publie.net, qui accueille plusieurs de ses livres, dont le plus récent : Yoko Ono dans le texte.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 5

Mais tu dois rien comprendre ? M’a pris le livre des mains avant de l’ouvrir au hasard, sourcils froncés sous l’effort de lecture. Jamais personne ne vient, ou alors c’est très rare, pas plus de trois ou quatre fois par an. Papa n’aime pas être dérangé, Maman inquiète. Quand quelqu’un vient elle astique deux fois plus. Une obligation, un collègue de mon père à qui il faut rendre la politesse. Assise dans mon coin pour ne pas être repérée. Des discussions d’adultes. Voix masculines. Contrats, commandes, le directeur, dessin industriel, aller sur place, Le Havre, suivi, contrôle, acier fondu, vannes, circuits de refroidissement. Tête penchée je lis. Ma main sur mon front pour aplatir ma frange trop nette, faire disparaître ma tête sous son casque capillaire. Mieux disparaître, ne pas être désignée, rester dans l’angle mort. Hors d’atteinte, mieux entrer dans les pages, entre les pages. Collection Magnard Jeunesse, XP15 en feu, Voyage dans le système solaire, Pierre Devaux. Année 1976. Des fusées, l’espace, la conquête du ciel. Loin. Là où je n’existe pas, ce qui fait curieusement qu’à cet endroit j’existe. Une fiction. Des inventions. Un accélérateur de particules. Sonar, ultrasons et écholocations, pulsar, je ne comprends pas les mots, mais je devine. Après avoir lu un peu, peut-être trois ou quatre lignes de la première page, sourcils froncés, il me rend mon livre d’un geste sec, presque avec répulsion. Tu n’as rien compris à ce que tu lis, non ? C’est incompréhensible. On ne comprend rien. Tu devrais lire autre chose. Quelque chose écrit avec des mots qui veulent dire quelque chose. C’est n’importe quoi, tu ne comprends rien, non ? L’instant d’après je sors de moi. Je m’expose. Je suis sortie de moi. Je fais sans doute des gestes saccadés, un peu comme dans ce vieux film où je parle mais la caméra n’a pas enregistré les sons, on me voit juste assise, bouger, me lever et articuler des réponses, c’est saccadé, je suis saccadée, je suis maigre, je suis tendue, je suis un amalgame d’une consistance très mince pourvue d’un fil de fer au centre de chaque membre, lui-même pourvu d’un système de ressorts, une fonction d’élasticité, mes articulations fonctionnent vite sans que j’en possède le contrôle, il est possible qu’intérieurement je me sente calme et mesurée, à l’extérieur c’est différent, ça pourrait même émettre des sortes de claquements, des heurts, des stridulements, des grincements, des secousses, des émiettements, des crashs. T’as rien compris. Mais si ! Tu comprends quoi ? C’est pas possible, là y’a rien à comprendre vu que c’est n’importe quoi. Je bégaye en sortant de moi. Je ne suis pas armée. J’argumente sans être équipée d’arguments. On rit, on passe à autre chose, contrats, commandes, vannes et circuits de refroidissement. Je devine. Je devine ce que veulent dire les mots incompréhensibles à cause du paysage qui les accueille, à cause des sons, des blancs qui les entourent, à cause du champ large, plus large que la petite pièce qu’on appelle chez nous le salon. Je devine que je ne peux pas expliquer cet espace entre les mots, sa présence, et ce qu’ils signifient lorsqu’on les examine sans liants, sans cette matière non inerte, sans les bras et les jambes lancés par d’autres mots pour les accompagner, les tirer, les porter. On est en 2019 maintenant et je ne sais pas mieux l’expliquer.

proposition n° 4

Ça part d’une anecdote. Mais est-ce ce qu’on peut encore appeler ça une anecdote lorsqu’elle revient et qu’elle s’impose régulièrement. Un peu comme ces objets qu’on trie dans un déménagement. On redécouvre un minuscule tigre en bronze, un porte-clés avec le pont de Normandie, on soupèse ces instances, on se demande. Les jeter, les garder, les utiliser autrement. Et est-ce que c’est anecdotique que ces objets perdurent, traversent des saisons, s’imposent tout en restant discrets, s’insinuent dans la part dérisoire et indispensable de nos vies, ces espaces latents comme de la matière noire qui entoure les astres et fait tenir l’ensemble.

Donc, ça commence par une anecdote, mais on pourrait appeler ça autrement. Une urgence. Une mise en demeure, très petite et capable de rester en sommeil. Une émission à la télé, rien de bien reluisant : les dents blanches du présentateur, le public, la musique et les jeux de lumière organisés pour que le cerveau se relâche. On pourra même plus tard considérer le tout comme pitoyable, rien ne l’empêche, ce serait même conseillé pour renforcer son propre ego. Elle est au centre. Elle n’est plus toute jeune. On la présente, un prénom banal, une vie banale, rien qui semble dépasser, sous vos applaudissements. On la déplace, on la dépose au centre de l’attention, en plein milieu des spots, sous l’éclairage factice, on fait un zoom sur elle et sur cela, ce qui est là et qui la tient. Ce qui n’a pas cessé de la tenir. Elle dit J’étais très jeune quand je l’ai rencontré. Un bal. Si élégant, si bien élevé. Elle dit qu’elle est tombée amoureuse tout de suite. Et puis la guerre est arrivée. Il a été mobilisé. Elle n’a plus eu de ses nouvelles. Les lettres qui reviennent, pas d’adresse connue. Elle dit qu’elle a pleuré, pleuré. Tellement pleuré. Une fois la guerre finie, elle l’attendait. Il n’est pas revenu. Elle s’est mariée, elle a eu des enfants. Mais tous les soirs, chaque soir sans exception, elle pense à lui. Elle lui parle silencieusement avant de s’endormir. Tous les matins, sa première pensée est pour lui. Son prénom, son nom, son allure et les mots qu’il a dits. Tous les soirs et tous les matins, toute sa vie, sa vie entière tournée vers lui. Plus de quarante ans maintenant. C’est beaucoup. Ça en fait des soirs, ça en fait des matins à penser. Il est peut-être quelque part. Peut-être qu’il n’est pas mort. Et s’il n’est pas mort, où est-il. Comment savoir. Alors voilà. Elle a vu l’émission, elle s’est dit je le dois, je dois tenter. Elle est venue. Elle est maintenant sur le plateau. C’est difficile. Sa famille ne la comprend pas, personne n’a su, elle n’a rien dit. Toutes ces années passées à revenir vers lui, à le retenir, à l’espérer, à le réinventer. Très bien, dit le présentateur dents blanches, très émouvant, dit le présentateur dents blanches. Roulements de tambours : nous l’avons retrouvé. Il est là, avec nous. Le voilà. Surprise. Sous vos applaudissements. Musique. Spots en délire tournoyant, jets de paillettes. Rideaux rouges qui s’écartent. Il avance. Elle tremble. Peut-être qu’elle va tomber. Peut-être qu’elle va exploser en dedans. Se compléter ou s’embraser. Peut-être qu’elle va se fossiliser, statue, comme dans l’histoire de la Méduse, la bouche de la Gorgone sans fond, peut-être qu’un séisme gronde et s’approche pour venir l’ensevelir, peut-être que quand le présentateur va lui prendre la main pour la pousser vers lui, il ne va pas réaliser qu’il a pris la main d’un vertige, qu’il tient la main d’une tragédie, qu’il tient la main de la plus grande chose qui existe sur la planète dans le plus petit corps possible. Elle le regarde, lui, lui, comme on regarde le soleil. Lui ne dit rien. Il a l’air ordinaire. Et puis, d’un ton très doux, d’une voix plus légère que l’air et presque imperceptible, il bredouille : « Je ne me souviens pas de vous. »

On coupe court. On la pousse vers les coulisses. Suivants. Les rideaux s’écartent sur une autre histoire de retrouvailles contrariées avant qu’elles deviennent victorieuses. C’est à chaque fois pareil. Comme pour les matchs de catch. Le gentil prend d’abord des coups, on croit qu’il est perdu, puis à force d’obstination il se reprend, il se défend, il est sauvé, et nous avec. Sauf que là non. L’abîme se répand hors champ. Pourquoi cette histoire-là et pas une autre. À cause de la négation sans doute, cette négation si délicate, capable de tout exterminer. Est-ce que c’est ça qu’on appelle « le baiser de la mort ». Cette douceur. Ce transpercement. Une anecdote. Qu’est-ce c’est une journée, sinon des anecdotes mises bout à bout, certaines qu’on pourrait raconter et d’autres qu’on ne prend pas le temps de dire parce qu’elles ont très peu d’importance. Ou bien c’est d’avoir vu se former une crevasse réelle sur la scène d’un théâtre et entendu le vrai se cogner contre le semblant.

Le rouleau passe et il aplanit tout. De loin le goudron semble lisse. Pour ça peut-être que j’aime m’approcher, prendre en photo les lignes rapiécées du bitume, les branches que ça dessine au sol, dans les rues et sur les trottoirs. Il n’y a pas de conclusion, ni de morale ni aucune certitude qu’on prend plaisir à dérouler quand le conte se termine. Une musique cherche sa dernière note sans la trouver, ne quittez pas, sous vos applaudissements. Un raté. Des fenêtres murées et pas de cris qu’on puisse déceler à l’intérieur. Pour ça aussi que j’aime les brocantes. Les photos d’inconnues et les cartes postales qu’on y voit, légères, d’une douceur terrible. Un garçon en robe de communiant, une femme en chapeau à Venise, une petite fille à nattes et col Claudine dans son tablier d’écolière, une collection d’images rangées dans un album qu’on a recouvert soigneusement, les chocolats Neslé-Kohler vous présentent les Merveilles du Monde — le brame du cerf, la vanesse du chardon, les calanques de Piana, Madagascar, la joubarbe des montagnes, la chute Gastein, la nébuleuse spirale des Chiens de chasse —, le profil de Néfertiti au dos d’une broche, une montre privée de bracelet, de petits ciseaux de couture aux armoiries du Portugal, un étui à lunettes, du plâtre peint à la main, la dentelle noire d’un éventail au manche déboîté et terni, ce qui est égaré et qui flotte à la traîne, j’ai envie de tout prendre, tout secourir, tout consoler.

proposition n° 3

Selon le Livre, Caïn offrit à Dieu le produit de sa terre, tandis qu’Abel déposa en offrande de gracieux veaux à robes soyeuses. Dieu se détourna des plants, rempli de répugnance. Ainsi fit-il naître pour la première fois le sentiment de jalousie, qui lui-même généra la haine. Caïn tua Abel en plein champ. "Qu’as-tu fait ? J’entends le sang de ton frère crier vengeance depuis la terre jusqu’à moi !" dit Dieu, qui manquait d’équité, mais pas d’oreille.

Dans une autre version, Dieu déteste la viande et à sa vue il s’en détourne, et cette fois c’est Abel le cultivateur. Caïn furieux, le sang des bêtes se mélange avec le sang du frère. Tout se déverse, submergeant les sillons du champ, tandis que Dieu se bouche les oreilles et disparaît.

Une troisième version, connue seulement des îles Vanuatu, raconte que deux sœurs s’entretuèrent par amour pour le roi Naga. La première, jalouse de la seconde, lui transperça le corps d’un javelot, ou bien est-ce la seconde qui banda son arc et visa ? Les textes ne sont pas très clairs. "Qu’as-tu fait ? J’entends les entrailles de ta sœur gémir et la plaine se répandre en fléaux, car elle ne connaît plus son nom !" dit le roi. Bien des siècles plus tard, des fouilles archéologiques localisèrent sa tombe, et on pu découvrir tout autour, disposés en cercles, des ossements de chevaux, de geckos et de coqs Bankiva, preuves que le roi Naga n’aima personne.

La version la plus étrange de cette histoire de fratrie et de meurtre originel se trouve en partie représentée sur une fresque, à Pompéi. En partie, car le volcan l’a laissée à jamais incomplète : un homme sans tête devise avec un chacal, son frère. Tous deux font une offrande de tablettes d’argile et de couronnes de papyrus à une divinité formidable cachée derrière un paravent. "Que fais-tu ? Je t’entends, mais je ne te vois pas !" dit le chacal, se prenant pour quelqu’un. L’homme hausse ses épaules du mieux qu’il peut, du moins c’est ainsi que l’interpréta Pline Le Jeune, ajoutant que la mort par asphyxie emporta à la fois la victime et son assassin.

De tout cela, et peut-être de ce qui suivit et précéda, que peut-on retenir ? Les sillons droits, les chevaux morts, les cendres et les dialogues interrompus. Ou bien les questions exaltées qui n’espèrent aucun épilogue. Ou bien encore les fins cachées au début des histoires, et les inversions impossibles et pourtant vraies, piégées dans les sous-entendus.

proposition n° 2

vous dise, je l’ai dans mon sac, toujours. » — je suis tellement préoccupée par le geste que je veux faire absolument, il y a de l’urgence dans ma main qui ouvre mon sac, de l’extérieur on ne dirait pas, c’est comme ralenti, je fixe ma main, elle est fébrile, ça ne se voit pas, j’attrape le livre pour lui montrer, et comme à chaque fois un morceau de la pellicule qui recouvre la couverture flotte, la couverture est mate en dessous, le papier blanc cassé est mat par endroits à cause de la pellicule décollée. J’aime ça, que ce soit abîmé, que ça ait vécu, la pellicule légère, flottante, proche du décollement total mais pas encore, comme nos corps, usés, proches du décollement, ce livre est à l’image de nos corps, utile, fatigué, une preuve. Pour ça que je suis fébrile, car c’est une preuve que je dois lui montrer, absolument. Pendant ce temps, pendant ce geste, je suis complètement obnubilée par moi et par ma volonté de lui prouver. C’est vrai, tout cela est vrai : on pourrait disparaître, ne jamais s’être parlé ni s’être rencontrées ça restera vrai. Ce ne sera pas un rêve, ça ne sera pas rangé dans la catégorie fiction. Mais c’est d’un égoïsme terrible. Sortant son livre de mon sac pour lui montrer, je suis comme un vampire ou une sangsue, je me moque de sa réaction, ça n’a pas d’importance, qu’elle comprenne, qu’elle se braque, qu’elle se recroqueville, qu’elle me fixe avec son port de hibou, sa nuque inexistante, son cou tassé, les yeux ronds sous ses lunettes géantes, son col roulé, tant pis si elle ne dit rien, tant pis si elle se détourne et me repousse, ce qui compte c’est que je puisse sortir son livre de mon sac. Je l’ai en main. Je ne vais pas le poser sur la table — une table de cuisine en bois sombre, rectangulaire, avec le chanfrein marqué d’entailles plus claires, un saladier et quelques fruits que je ne sais pas identifier car tout est sombre. Ce n’est pas grave si elle reste immobile, la tête tournée vaguement vers la fenêtre qui donne sur le jardin, un fauteuil, un plaid écossais sur l’accoudoir, un guéridon, une photo encadrée, un minuscule perroquet vert à crête rouge, une porcelaine un peu fruste. J’ai fait ce que j’avais à faire. J’ai dit : « il faut que je vous dise, je l’ai dans mon sac, toujours ». Ensuite, le reste, tout le reste n’apparaîtra pas. Son manuscrit dont j’ai tourné les pages. Réellement. Je ne lui expliquerai pas, car j’en suis incapable, les pages tournées, examinées comme des reliques, son écriture manuscrite sur des bandes de papier recollées au-dessus d’un paragraphe tapé à la machine, les pages barrées, un grand NON en travers, les chiffres en rouge, en haut, en bas, cerclés de crayon de papier, la liste des titres numérotés, modifiée, les flèches roses et jaunes, des accents rajoutés ou barrés, les tirets pour marquer un espace en trop, et moi dans la salle de la bibliothèque où l’on me permet de consulter ce manuscrit — au milieu des chercheurs, des spécialistes qui font des thèses et viennent de partout, Rome, Montréal, Londres — moi qui comprends là, sous la lampe orientable à coque verte, que ce manuscrit-là, celui de La Vie matérielle, n’est pas le manuscrit d’un livre mais d’une façon de vivre, vivre en reliant, en recollant, en rayant et en déplaçant, en disant NON et en utilisant les mots pour voir, pour regarder, pour étirer le voir, pour embrasser le voir et regarder l’espace, les sorcières de Michelet, La parole chanceuse, les listes de provisions, oignons, riz, Le bloc noir, je ne peux pas dire tout ça, je ne saurais pas le faire, et puis ça ne sert à rien. Ensuite, elle regarde ma main qui tient son livre. Et elle parle. Peu. Quelques mots, lentement. Des mots simples. Elle parle de l’hôpital. D’un train. De la saleté et de la propreté. De la vaisselle. Des choses très simples. Je n’ai pas besoin de répondre. Je suis une poche vide qui reçoit les mots simples et les silences autour de ces mots simples aussi épais que sont les mots eux-mêmes. J’ai de la chance. Au moins, ça, j’aurais fait. J’aurai cherché le livre dans mon sac pour lui montrer. Et ça aura suffi. C’est suffisant. Quelqu’un sonne. Elle se déplace, sans urgence elle aussi, mais les gestes, on n’en voit jamais que la pellicule flottante qui se décolle. Nous nous resserrons chacune dans notre corps, son cou rétréci, mon écharpe jusqu’au menton, et quand elle se lève doucement pour aller voir qui sonne, c’est

proposition n° 1

On devait travailler dans le noir. Non, pas dans le noir, mais pour le noir. Ou pour vaincre le noir. C’était un noir cassant et mat. Épais mais souple. On plaçait une feuille de ce noir entre deux plaques bleu nuit couvertes de trous circulaires. On se préparait à attaquer méthodiquement. C’était une bagarre sans rage. Une fois le noir piégé dans sa feuille immobilisée, on enfonçait dans chaque trou des tenons de couleurs. Translucides, rouges, verts, bleus, jaunes. On reproduisait les ailes jaunes du papillon, les roues bleues de la voiture, la tige verte de la fleur, le toit rouge de la maison. Ensuite, on pressait sur l’interrupteur. On s’éloignait, il fallait prendre de la distance. On fermait les issues, les portes, les volets, pour obtenir ce qu’on imaginait être l’obscurité complète. Et on éteignait la lumière du plafonnier. Le papillon, la voiture, la fleur, la maison brillaient, chatoyants, ils se projetaient sur le sol et les murs, ils piétinaient le noir. Ils gagnaient. Et nous, à six ans, on était victorieuse comme les mains, avec elles et par elles, qui avaient travaillé sans savoir, sans prévoir, concentrées sur une petite portion d’un rien privé d’éclat et insipide. Un tout s’était déployé. Par surprise. Brutalement. Éclatant. Ça submergeait. On rallumait le plafonnier pour recommencer, on enlevait un à un les tenons transparents, on arrachait le noir déchiqueté de sa base pour reprendre. On reprenait. Ça ressemblait à une affirmation, ou au synonyme du verbe tenir dans une langue maternelle qu’on ne savait pas articuler.

Sur les dernières pages des cahiers que l’écriture des leçons, anglais, histoire, poésie, n’avait pas réussi à contaminer, on traçait un tableau. On s’appuyait sur les lignes et la marge. On s’y reprenait à plusieurs fois, il fallait compter et recompter les horizontales, les colonnes, multiplier les chiffres de façon hésitante pour qu’il y ait bien cinquante-deux cases à la fin. On remplissait une case sur deux en se récitant l’alphabet. Puis sous chaque majuscule, on traçait un signe. C’était le moins facile. Il fallait l’inventer. Il fallait que ce soit un signe à la fois très complexe et intuitif, évident et imaginaire, esthétique et jamais vu auparavant. Ça nous donnait le code. Le code secret auquel se rapporter. Ensuite on traduisait, avec ce code secret, des phrases qui n’avaient pas beaucoup d’importance. C’était le processus qui comptait, comment une phrase simple devenait mystérieuse, et qu’est-ce qui surgissait de l’extérieur pour l’investir, qu’est-ce qu’on venait de raviver en le faisant qui rattachait à un ailleurs et à un au-delà, un autre temps, quel temple maya, quelle graphie sumérienne. On refusait le pictogramme, trop enfantin, car on désirait se situer hors de l’enfance. On n’appelait pas ça non plus idéogramme, car d’idée, d’existence du mot, on n’avait pas. On ne correspondait avec personne, puisqu’il n’y avait personne, c’étaient du code, codage sans destinataire. On traduisait les choses visibles en choses indéchiffrables par réaction, en sorte de réponse, comme une claque qu’on renvoie. On ne savait pas à ce moment-là que l’indéchiffrable du visible nous poursuivrait, têtu, c’est ironique. Et toute cette occupation, le tableau, les signes, les transcriptions, répandait partout, et surtout là où ça ne se voyait pas, sur nous et sur les objets familiers, son nuage de doutes, une brume d’ignorance qui convertirait tous les gestes à venir en tâtonnements. Ce n’est pas qu’on fabrique soi-même ce mystère à rebours, par nostalgie. C’est qu’en y repensant, on voit qu’il n’est jamais parti. Son écho, comme la note tenue d’un bourdon, a toujours été perceptible, agissant. C’est une affaire un peu rocambolesque. Un peu commune aussi. Et puis, on n’a pas su tout de suite que c’est au tout début des choses que se forment les couleurs et leur destination.

Le salon est riche. Je crois qu’il est riche à cause d’une cheminée, d’une banquette en cuir et d’un tapis en peau d’ours polaire, enfin, c’est ce que j’imagine, sans saisir que l’odeur des poils blancs est synthétique. On m’a fait un cadeau. C’est une pochette, pleine de feuilles cartonnées prédécoupées. Trois ou quatre feuilles, assez rigides, en forme de personnages aux corps ronds et bienveillants. Sur les autres, plus minces, leurs vêtements, avec de petites pattes à ne pas oublier de contourner lorsqu’on découpe : on les rabat sur les épaules, sur les côtés, les bras, les jambes, et les personnages s’habillent. Ça leur fait tout une garde-robe. Les vêtements s’interchangent. La salopette convient à tout le monde. L’homme sérieux à lunettes porte une chemise de nuit à rubans. Seules les silhouettes d’enfants ne peuvent être habillées que de vêtements d’enfants. C’est l’ordre. C’est rassurant. C’est la logique, avec un peu de liberté offerte. C’est un cadeau princier. Du carton coloré. C’est important, important pour la suite, et c’est mineur. Les silhouettes sont bifaces comme le poids qu’elles ont : d’un côté formidable, de l’autre une plume. Ce n’est pas que je continuerais à habiller des personnages plus tard dans des fictions que j’écrirais, des inventions, ou bien que j’aimerais le travail du carton aujourd’hui, le peindre et le coller, et que ce serait né à ce moment. C’est plutôt la valeur des choses. Comme elle est fragile, insensée. Et comme il faut aimer beaucoup ces choses, ces féeries, pour s’en apercevoir.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 13 janvier 2019.
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