contribution auteur | Danièle Godard-Livet

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)

Écrivaine, photographe, biographe, généalogiste... mais surtout passionnée par les histoires de vie des gens que je raconte sur mon blog les mots justes.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Il y a des textes dans lesquels je n’arrive pas à entrer. Je cherche des sensations, une musique, une accroche qui ferait écho et je ne trouve pas. Ce n’est pas la complexité des phrases qui m’arrête, elles sont simples et souvent courtes ; les mots aussi sont simples, des concepts plus que leur incarnation : jubilation, plénitude, concentration, silence, mais d’usage courant.

Peut-être l’auteur ne veut-il pas me laisser entrer ? Il suit sa partition intérieure, son chant intérieur, il veut se couper de la réalité, écouter les bruits dans sa tête... Pourtant, je saisis de petites ouvertures, de minuscules jeux de mots comme des clins d’œil : il parle d’une noix et de brou, brouillon, je pense brou de noix ; il parle d’une noix (c’est un peu vain tout ça), je pense vin de noix. Serait-ce un comique qui se cache ? Qui d’autre pourrait parler du temps perdu sans madeleines ?

Seul dans sa tête, mais pas dans la vie. Il a une compagne dont les obsessions l’amusent, un papa très important et un oncle Howard mystérieux, pas si désincarné que ça le bougre ! Il se cache.

Pas si caché que ça : un compte instagram, deux blogs dont un qu’il alimente de billets quotidiens, un pseudo (qu’il nous livre obligeamment). Topographe lui, moi enquêteuse. 2129 abonnés à son compte instagram, c’est toute la bibliothèque de Strasbourg, mazette ! Une célébrité !

je le googlise, il est partout, sur tweeter, en photos (très souriant), linkedin ! Le coquin, il cache bien son jeu le chef de projet des médiations culturelles at médiathèques de la ville et eurométropole de Strasbourg ! Un blog sur mediapart en plus, y reprend-il les posts de ses autres blogs ? Et j’allais oublier, mais peut-être n’existe-t-il plus, Rick Bass et les naturewriting...

Oh, mon dieu, je défaille, je suis tombée dans un traquenard : il se cache/il s’expose. Et moi qui n’avais rien compris, pauvre noix. J’aurais dû me douter, on ne cite pas Hölderlin sans raison : Wozu Dichter in dürftiger Zeit ? (j’aime pas sa traduction d’ailleurs, je préfère temps de détresse à temps de manque) J’avais mis ça sur le compte de Strasbourg. Erreur, référence et longue filiation poétique, sans compter qu’il s’agit de la traduction choisie pour titre du livre de Henri Alexis Baatsch et Jean Christophe Bailly ! Une piste, Jean Christophe Bailly, une piste pour le topographe. Pour le poète, je retourne à Hölderlin « Brot und Wein ».

Je sais encore un peu d’allemand, pas assez pour lire tout le poème, suffisamment pour tomber sous le charme des deux premiers vers qui posent le cadre en si peu de mots :

Rings um ruhet die Stadt ; still wird die erleuchtete Gasse,
Und, mit Fakeln geschmükt, rauschen die Wagen hinweg.

Je ne suis pas traductrice et ne me risquerai pas à l’exercice ; la traduction française que je déniche est si misérable qu’il vaut mieux la taire (il traduit dûrftiger Zeit par temps d’indigence, vous êtes d’accord, c’est mauvais !).

Mais revenons à Franck, c’est donc de là que lui vient ce besoin de retrait, de silence (Rings um ruhet die Stadt ; still wird die erleuchtete Gasse) qui le conduit à la jubilation.

Et le topographe ? Des coordonnées précises, il en donne, et devinez où il nous emmène ? Pas au cercle polaire, ni sur les pentes de l’Himalaya où il a conduit en rêve et mal une moto, non, à Saint-Tropez ! Lieu poétique et solitaire... en 1997. J’imagine qu’il faisait un pèlerinage à la Treille muscate de Colette ! ça devait être beau en 1925 et ressembler, un peu, à la Grèce rêvée d’Holderlin. C’est un farceur, un joyeux drille comme sur ses photos ! Plus prosaïquement, il a été libraire puis bibliothécaire à Saint-Raphaël.

Il sème pourtant des indices, comme ce grand feu... dont on ne saura rien, des références aussi, comme ces photographes aimés qui ne font pas système, où Vivian Maier côtoie Hervé Guibert et Denis Roche. Où Twin Peaks garde son mystère de rideaux rouges. N’allez pas chercher du côté de David Lynch pour les éclaircissements. Mystère, mystère. Et ce nom donné par le père : Nienne qui sonne comme nein, nier, niemand, drôle de surnom que Nienne qui ne m’avance pas beaucoup.
Une petite analyse lexicographique m’étonne encore plus : les mots noix, œil et dessiner sont ceux qui reviennent le plus. J’aurais parié pour tête, intérieur, silence et arbre.

source de l’apocryphe

Pointe Pescade s’appelle aujourd’hui Raïs Hamidou. Pour ceux qui ne connaissent pas la baie d’Alger, mais qui lisent, cela ressemble au Tipaza d’Albert Camus.

La nostalgie de l’Algérie le fascine. Il connait des petits-enfants de pieds-noirs qui la partagent. Ils n’ont jamais vécu là-bas, leurs parents étaient adolescents dans les années 60 au moment de leur rapatriement. Il n’empêche, on croirait qu’ils ont joué dans les rues d’Alger, parcouru les vignes et les vergers d’orangers et qu’ils rêvent encore des bruits et des odeurs de là-bas. Ils en parlent parfois avec tant de fièvre qu’on ne sait s’ils y sont retournés ou s’ils rêvent tout simplement. Ils citent des noms de rues, rue Deguinguand, et vous ne savez plus s’ils parlent d’Alger ou de Levallois-Perret. Ils citent des prénoms et vous ne savez plus s’il s’agit de leurs copains d’enfance ou des clients du bar kabyle qu’ils hantent dans leurs soirées sans sommeil. Tahar, Samia, Kamel, Rachid, Ari, où êtes-vous ? Ils ont aussi des rêves plus noirs, de massacres, d’attentats, de pillages. La douleur de l’exil est toujours là, comme celle d’un choix qu’on n’aurait pu faire ou ne pas faire. Ce choix que les grands-parents, les parents ont soupesé, rejeté, accepté, regretté parce qu’on les a trahis. Pour ne partir qu’en 1966, il fallait beaucoup espérer !

Le passé colonial de la France le fascine. Depuis nos îles caraïbes, depuis la nouvelle France, en passant par l’Indochine et l’Afrique et le Moyen-Orient, jusqu’à l’Algérie. Combien de français ont dans leur famille de ces "colons" grandioses ou misérables ? Tout un univers d’histoires violentes et de rêves de paradis qu’il faudrait recenser, décrypter, analyser, mais qui reste dans les histoires familiales sans entrer dans la mémoire collective. Juste des siècles de notre histoire sur lesquels personne ne semble vouloir s’appesantir sauf ceux qui ont perdu l’Algérie. Sans parler de ceux qui y ont combattu deux ans de leurs 20 ans, ne parlent pas et seront bientôt tous morts.

Être comme Mme de Maintenon la fille du gouverneur de Marie Galante ;
aller comme Marceline Desbordes Valmore vivre chez un cousin riche à la Guadeloupe ;
suivre Chateaubriand en Floride ;
écouter Mauspassant parler de la conquête de l’Algérie ;
espionner Gauguin à Tahiti ;
lire Duras dans sa terre vietnamienne ;
suivre Françoise Huguier en captivité au Cambodge.

Combien de français ont dans leur famille des ancêtres venus d’ailleurs, de Russie, de Pologne, d’Italie, d’Espagne, des colonies ou des protectorats ? Il faudrait écrire une histoire mêlée de tous ces flux et se demander en conclusion ce que c’est qu’être français.

source de l’apocryphe
Les quatre frères Wambeke qui sont partis aux États unis s’appelaient Triphon, Vitalis, Ivo et Camillus. Ils laissaient leurs parents Henricus et Maria, leurs deux frères Renatus et Rémi et cinq sœurs Maria Élisa, Maria, Léontine, Magdaline et Cyrilla.

La photo des quatre garçons aux quatre portières de la Daimler, je doute qu’elle date de 1912 ! Une famille de paysans pauvres chargée de 13 enfants ne roulait pas en Daimler. Ne serait-ce pas plutôt une photo du mariage de Vitalis en 1921 où tous les frères se sont retrouvés en Belgique ?

Je pense que Triphon est parti le premier pour New York dès 1907. il avait vingt ans et s’est installé dans l’Illinois à Moline où il s’est marié en 1911 avec une Belge. C’est J.A. Samuelson de Moline qui signe leur photo de mariage. On les suit ensuite au Texas à Stafford, puis à Galveston ; en 1917 ils sont à Worland puis à Deaver dans le Wyoming comme fermiers. Le couple a déjà 5 enfants vivants (ils en ont perdu un au Texas à 5 mois). Est-ce pour cela que Triphon ne rentrera pas faire la Première Guerre mondiale ? Les USA ne sont en guerre contre l’Allemagne qu’à compter de 1917 au contraire de leurs voisins canadiens qui y sont entrés dès le 4 août 1914 aux côtés des Britanniques.Triphon terminera sa carrière comme responsable du district d’irrigation de Deaver avant de prendre sa retraite à Billings dans le Montana, tout près de Deaver et de mourir à 87 ans après une année en maison de retraite. À sa mort, il laissait quatre enfants vivants sur les 9 qu’il avait eus et 32 petits enfants.

Vitalis ne semble être parti pour les États unis qu’en 1910, à vingt ans lui aussi. Il est rentré pour faire la guerre et s’est marié après la fin en 1921, puis reparti aux États unis en 1927. Il meurt à 41 ans en 1931, à Lovell dans le Wyoming (qui n’est pas si loin de Deaver). Sa mère restée au pays mourra deux ans après lui. L’immigration d’Ivo date de 1920, à 28 ans. Il rejoint sans doute son frère Triphon à Deaver. Il s’est marié en Belgique en 1917 en pleine guerre et leur première fille naît en 1918 alors que son père est toujours en campagne contre l’Allemagne. Elle mourra à 21 ans à la veille de la seconde guerre mondiale en 1939. Ivo meurt à 81 ans en 1974 juste avant que son frère Triphon rentre en maison de retraite.
On ne sait presque rien de Camillus si ce n’est qu’il est mort à Lovell à 87 ans en 1985, peut-être sans s’être jamais marié.

Les histoires de famille, c’est toujours pareil ; ce qu’on raconte, de deuxième ou troisième main, n’est jamais la vérité, jamais tout à fait faux non plus.

Qu’ils soient tous passés par Ellis Island ne fait pas de doute, mais leurs vies de migrants ont-elles été plus difficiles que celles de ceux qui sont restés en Belgique ou en France ?

Les communications à l’époque n’étaient pas ce qu’elles sont devenues par la suite, mais ces migrants se sont retrouvés très proches les uns des autres entre Deaver et Lovell. Et n’est-ce pas une belle chose que d’avoir une famille américaine qui vous accueille ?

De quoi peut-on être le plus triste ? De ces vies de migrants, pas si mauvaises si l’on en juge par l’âge moyen de leurs décès, de ces drames familiaux d’enfants morts trop jeunes, ou de ces deux guerres mondiales qui ont ravagé l’Europe ?

Qui dira en outre le mystère de ces membres de la famille, perdus de vue comme dans toutes les familles ? Ceux qui ne sont pas restés dans le petit enclos Ruysedele, Tielt, Wingene ? Ce frère Renatus et cette sœur Maria immigrés à Versailles, Yvelines ? Les célibataires, les couples sans enfants, ceux qui n’ont pas l’esprit de famille ou avec lesquels on s’est fâché un jour ?

source de l’apocryphe
ll y a tant à lire, partout, tout le temps que la rencontre est toujours aléatoire.
Elle m’a fait signe sur FB et j’ai suivi l’homme à la casquette fourrée sur la ligne 12 du métro parisien. J’aurais bien suivi la Zaïroise de la Côte d’Azur, mais je n’avais pas assez d’information. Pourtant ces gros diamants qu’elle portait en boucles d’oreilles étaient plus qu’une incitation à l’enquête ! Je n’avais pas beaucoup d’information sur elle non plus : dans quel sens prenait-elle la ligne 12 du nord au sud ou du sud au nord ? J’ai parié pour Nord-Sud : Madeleine, Montparnasse, rue St Gothard, elle ne donnait pas beaucoup de précision. Peut-être qu’elle changeait à Montparnasse pour prendre la ligne 4 et descendre à Denfert. Rue St Gothard, elle avait rendez-vous avec Miller et Brassaï ; je n’espérais pas m’inviter, mais au moins les regarder de loin et les écouter.

Son goût pour les détails vestimentaires et culinaires (qui parlent de l’âme) et les expressions improbables m’avaient signalé une amoureuse de la précision et de ce concret qui confine au magique ; avec de la citronnelle, elle savait se protéger contre les collégiennes qui en veulent à ton mari et contre les vieux Blancs boucanés ; elle collectionnait aussi les expressions approximatives comme « cuver une maladie », sans doute un gros chagrin arrosé. Elle avait des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.

.Et puis elle était allée à Pouma ! Qui va à Pouma de nos jours, si ce n’est par obligation ? C’était pour l’enterrement de maman Christine qu’on enterrait dans une robe de mariée confectionnée en deux nuits par des couturières de Doula. J’ai repensé à ma mère que j’avais laissé enterrer sans choisir les vêtements de son voyage et qui avait dû arriver dans l’au-delà avec ce drôle d’accoutrement confectionné pour l’après quand on ne l’a jamais connu ; comme l’homme à la casquette fourrée.

J’ai attendu au n° 16 de la rue St Gothard, mais elle n’est pas venue. La prochaine fois, j’irai villa Seurat et peut-être que la chance sera de mon côté. Je mettrai des baskets blanches sans chaussette et une casquette fourrée. Elle comprendra.

proposition n° 8

Martha et sa vie d’otage

Pendant plus de trente ans que Martha qui avait métier, famille et amis se passionna pour le sort des otages. Depuis l’année 85 et le rappel chaque soir du nombre de jours de détention des huit otages français au Liban : Marcel Carton, Marcel Fontaine, Michel Seurat, Jean Paul Kaufmann, Philippe Rochot, Hansen, Aurel Cornéa, Jean Louis Normandin, litanie entendue pendant trois ans tous les soirs à 20 h. Ils avaient la quarantaine à l’époque, sauf Marcel Carton qui allait prendre sa retraite. Ils n’avaient pas tous connu la même durée de détention, mais trente ans après leur libération, trois seulement étaient encore vivants. Michel Seurat avait été exécuté par ses ravisseurs, Marcel Fontaine mort d’un cancer à 54 ans, 15 ans après son retour, Jean Paul Kaufman avait acheté une maison dans les landes et écrit « la maison du retour », Philippe Rochot était toujours vivant, Georges Hansen mort à 73 ans en 2014 et Aurel Cornéa décédé à 63 ans, Jean Louis Normandin s’était isolé dans la maison dont il rêvait en prison sur une ile dans le golfe du Morbihan, il avait aussi créé une association « otages sans frontière » ; Marcel Carton est mort à 90 ans, le seul à n’avoir jamais perdu espoir. Aucun ne s’était suicidé au retour, comme il arriva à d’autres.

Il y avait eu des otages avant et beaucoup après, de toutes nationalités, en Afrique comme en Orient, pour des durées plus ou moins longues. Monnaies d’échange de toutes sortes ou victimes expiatoires d’exécutions sommaires. Martha tressaillait à chaque fois. Comment survivait-on à la peur, à l’enfermement, au dénuement, à l’hostilité, à l’imprévisibilité, à l’ennui ? Comment survivait-on au retour, à l’incompréhension, à l’impossibilité de partager, à la pitié, à la dureté de la vie libre, à l’excès ou à l’absence de sollicitation ?

Martha s’était constitué au fil du temps une médiathèque de récits et de films, toute centrée sur les récits directs ou indirects des otages qui avaient témoigné. Le peu qu’elle y apprenait l’avait convaincue qu’elle devait faire elle-même l’expérience de l’enfermement. Ce n’était pas facile à expliquer. Elle mit longtemps à avouer son projet à ses proches et ce n’est qu’à plus de 70 ans qu’elle partit s’isoler dans une maison perdue au milieu de nulle part. Malgré tous les efforts qu’elle fit pour se couper du monde, elle fut loin de réaliser des conditions d’absolue détresse. Pourtant, elle ne quitta son ermitage que pour rejoindre un établissement spécialisé pour malades Alzheimer, dans un état de totale dépendance.

Certains dirent qu’elle avait le pressentiment de sa fin et que sa fascination pour le sort des otages n’était que la préfiguration de la maladie. D’autres firent de sa pathologie, une conséquence de son enfermement. Et d’autres encore que les conditions de la survie dépendaient de facteurs complexes, allant de la génétique à la physiologie en passant par le niveau d’éducation et de culture.

Histoire de vie de mes tantes

La tante Gal est née en 1863. C’est mon arrière-grand-tante. Ses nièces Marthe, Finette et Camille sont nées en1895, 1903 et 1913. Ce sont mes grand-tantes et leur cousine. Je note les dates et les filiations, car j’ai du mal à les distinguer. Elles se vivaient comme une lignée de femmes dont les hommes et les enfants, et jusqu’aux animaux, étaient absents.

La tante Gal était mariée, mais n’avait jamais eu d’enfants (ou peut-être un enfant caché du médecin lyonnais dont elle avait été la bonne). Marthe avait été mariée, mais avait divorcé après avoir perdu un enfant (après avoir avorté, disait-on). Camille et Finette ne s’étaient jamais mariées et n’avaient pas eu d’enfants. La tante Gal était rentière selon son acte de mariage (après avoir hérité de son patron lyonnais qu’elle avait servi jusqu’à sa mort). Les autres travaillaient dans les postes et l’éducation nationale.

Je ne sais à peu près rien de leurs vies. Je ne les voyais qu’aux vacances qu’elles passaient à la campagne dans le hameau où vivaient mes grands-parents. Elles étaient toutes héritières de la tante Gal qui leur avait laissé une maison avec quelques emprunts russes, des services en porcelaine et une aquarelle d’un Fernand Majorelle qui n’est pas le grand Majorel. Comme elles ne conduisaient pas, je ne sais comment elles rejoignaient leur villégiature campagnarde quand elles quittaient leurs appartements en ville. Marthe avait fait aménager une verrière agréable au coucher du soleil. Finette n’occupait pas sa résidence et s’installait dès son arrivée dans la maison de sa sœur. Camille possédait une bâtisse isolée du hameau dans laquelle il nous est arrivé de cacher des grenouilles. Elles ne se promenaient pas, ce n’était pas encore la mode des randonnées, mais donnaient parfois la main aux foins pour peu de temps et munis de grands chapeaux de paille. Je ne les ai jamais vues se livrer à une quelconque occupation ménagère comme la cuisine, la lessive, le tricot, le jardinage ou la couture. Elles ne fumaient pas, avaient l’alcool en horreur. C’étaient des êtres immatériels menant une existence indolente et sans souci que, contrairement à ma mère, j’admirais beaucoup. Elles étaient autosuffisantes. Elles ignoraient les enfants et jamais ne nous firent le moindre cadeau.

Étaient-elles heureuses ?

La tante Gal était morte à ma naissance ; on la disait de caractère entier et dominateur. Heureuse de diriger le groupe de ses nièces et d’une sœur qui est restée toute sa vie à son service.

Camille qui était institutrice était sans doute celle qui supportait le moins bien sa vie. Elle était sujette à des colères mémorables et se soignait souvent contre une constipation tenace.

Marthe directrice d’un établissement d’enseignement technique à Firminy lisait beaucoup de romans policiers. C’était une grande et belle femme qui portait un chignon bas. Je crois me souvenir qu’elle aimait les chats sans en posséder aucun.
Finette la postière était toujours d’humeur égale, souriante, et le teint frais. Elle avait pris un chien sur la fin de sa vie. Après la mort de sa sœur, elle s’est installée chez sa nièce.

Mon arrière-grand-père, frère de la tante Gal, avait légué sa ferme à ses trois filles (ma grand-mère et mes deux grands-tantes). L’indivision entre les trois sœurs avait duré jusqu’à leur mort. À la campagne, elles étaient chez elles au plein sens du terme alors que nous n’étions que des invités.

Ma tante, comme ma grand-mère, a dérogé à l’endogamie féminine de la lignée : il fallait bien des hommes pour exploiter la terre.

La tante Gal est morte à 86 ans, Camille à 55 ans, Marthe à 72 ans, Finette à 80 ans,

La vie de Mélinda Solo

J’ai connu Mélinda Solo lorsqu’elle fêtait ses 34 ans, à l’occasion d’un vernissage. Elle cherchait un mari et un père pour ses futurs enfants. Son exposition tournait autour de ce thème : beaucoup de mises en scène d’elle-même montée sur un escabeau dans différents environnements (en très grands formats) et des carnets plus intimes (toujours des mises en scène) où elle interrogeait le type de femme qu’elle voulait être. Peu de temps après, elle rencontra un amoureux et en fit un carnet jubilatoire qu’elle m’offrit. j’avais acheté les œuvres précédentes.

Quand je la revis, elle venait de rompre, mais remontait assez bien la pente. Elle produisit deux séries originales : « châteaux en Roumanie » consacrée à des maisons inachevées de travailleurs roumains détachés qui avançaient le chantier au gré de leurs contrats ou l’abandonnait et « single » où elle s’était mise en scène dans toutes les chambres d’hôtel qu’elle avait occupées pendant ce voyage professionnel en Roumanie. Elle allait bien.

Elle fit appel à moi au retour d’un stage sur l’île d’Ouessant avec un grand nom de la photographie. Elle souhaitait mon aide pour le texte de présentation de son travail : 20 foyers de pierre sèche éteints et un cercle de feu (au centre duquel elle se trouvait) allumé sur la plage, très réussi. Je lui proposai une dizaine de versions différentes. Aucune ne parvint à la satisfaire et elle s’en tint aux quelques mots qui traduisaient son obsession de deuil et d’abandon, où le décès de son père se mêlait au départ de son amant. Elle avait perdu son père à seize ans et la rupture récente avait fait rejaillir cette douleur enfouie.

A la même époque, elle avait sollicité un paysan pour qu’il accepte qu’elle creusât un trou dans son pré, sorte de tombeau dont elle prendrait les clichés d’un reverdissement futur. Parallèlement, elle avait élaboré un carnet où chaque objet oublié par son amant était photographié et annoté comme dans un catalogue de la rupture où le polo Lacoste voisinait avec la brosse à dents. Elle avait été heureuse de découvrir certains travaux de Sophie Calle.

Avec un collectif composé d’un paysagiste, d’une architecte et d’elle-même, elle gagna un prestigieux concours de jardins au château de Chaumont. Leur création intitulée « Tous comptes faits » eut un grand succès et fut à nouveau installée à La Vilette. Ce fut un moment de joie et de regain énergie.

C’est alors que j’appris par une amie commune le drame dont elle ne parlait pas. L’avortement qu’elle avait subi l’année de ses seize ans. Elle appelait ça le mauvais coup que lui avait fait son amoureux de l’époque.
Tant de douleur tue m’avait sidérée.

Lorsque je la revis, elle était en congé maladie longue durée pour burn-out. Elle est encore jeune, elle n’a que 36 ans, et elle s’en sortira.

proposition n° 7

Près de mon lit, trois journaux en version intégrale : Virginia Woolf, Sylvia Plath et Flannery O’connor (ce sont des lettres et non un journal) ; je ne les ouvre pas souvent, mais ils sont là, milliers de pages écrites pour soi. De l’écriture pour soi, sort-il un jour une écriture pour des lecteurs ? Une habitude (l’habitude d’être), une pratique, une attention à tous les menus détails qui font la vie, des expérimentations, un enregistrement du temps qui passe et des infimes changements qu’il produit, cette course contre le temps, mesuré à toutes sans qu’elles en aient également conscience. La mort qui fait plus peur que la page blanche. « Je m’en vais essayer de consacrer le quart d’heure qui me reste avant le diner à essayer de compenser cette longue interruption ».

Je ne tiens plus de journal depuis un an ou deux, après au moins trente ans d’exercice continu. J’archive des nouvelles et des articles de blog qui me font comme un répertoire du temps qui passe. Retenir ce que l’on a vécu, ce à quoi on s’est intéressé comme un harpagon de sa vie. Ne pas laisser de trace, ne serait-ce que pour soi, serait comme sombrer dans le chaos. Le besoin d’un fil rouge qui tiendrait ensemble les mille occupations auxquelles on se livre, l’urgence d’une compilation des accomplissements pour prouver que l’on n’a pas gaspillé le temps.

Je suis toujours étonnée du peu de mentions que fait Virginia Woolf de la guerre, la Première Guerre mondiale, comme Bonnard peint des tableaux ensoleillés pendant qu’on se bat dans les tranchées. Peut-on être à ce point si éloigné de ce qui agite le monde ? « Il nous a annoncé que Maynard, dégoûté par les termes du traité de paix a donné sa démission, a dit adieu pour toujours à son bureau et qu’il enseigne maintenant à Cambridge. Mais il faut maintenant que je chante mes propres louanges.... » Je ne parle pas moi-même dans mes écrits du moment des « Gilets jaunes » et je suis pourtant sûre qu’il s’agit d’une crise majeure pour la démocratie et l’égalité.

J’ai un ami qui fouille dans le disque dur de sa mère décédée. La formule est obscène, car l’attitude me semble obscène. Il exhume des fragments qu’il donne à lire aux amis. Peut-être aurait-elle voulu cela ? C’est bien ce qui se fait pour les auteurs confirmés et sa mère était auteur de plusieurs livres. Aimerais-je que l’on fouille dans mon disque dur ? Après tout, c’est sans doute sans importance quand on est mort, mais mon disque dur me semble plus intime que des feuillets épars.

proposition n° 6

#6

Quand elle relève la tête et ouvre les yeux, elle voit le vase. Le vase aux motifs bleus sur fond blanc vaguement sinisant, un vase droit à l’ouverture évasée, parfait pour les bouquets. On est en hiver et il est vide, alors qu’en hiver souvent tulipes et anémones s’y succèdent, s’y épanouissent, s’y allongent, y perdent leurs pétales, y jaunissent leurs bractées, jusqu’à la mort complète et le transport méticuleux vers le compost. La beauté du processus, c’est le plus important ; de la naissance (bourgeons tout juste formés, à peine colorés), jusqu’à la splendeur des fleurs épanouies (toutes corolles ouvertes), puis à la décadence des tiges qui se tordent, sèchent et se penchent, laissant échapper le pollen des étamines (les pétales qui jonchent petit à petit le meuble sur lequel le vase est posé sont enlevés, ou pas, chaque matin). C’est tellement beau cette lente agonie des fleurs, plus beau encore que leur plénitude. Il faut les choisir avec soin, car certaines fleurs meurent avec une grande laideur, les pires pourrissent, d’autres baissent tout de suite la tête et se fanent sur pied, certaines ne s’ouvrent jamais et deviennent toutes molles. Il n’est pas facile de repérer les bonnes candidates qui s’accompliront tout au long de la semaine. Et qui garderont jusqu’au bout la tête droite, même lorsque l’ascension et l’ouverture seront parvenues dans leur phase ultime, dans un dernier effort que l’on pourrait croire désespéré mais qui n’est que fierté et liberté. Parfois des tulipes jaunes toutes seules, plus souvent roses avec des anémones blanches, roses et violacées, rarement des rouges, de celles qui ont à la base interne du pétale quelques traces jaunes et noires ; c’est selon l’humeur et la disponibilité en magasin avec en plus la contrainte d’acheter local (pas de roses du Kenya ni de tulipes de hollande, or on produit de moins en moins de fleurs en France). En été, le vase est vide, rangé sur une étagère, les fleurs sont au jardin. Ce vase c’est un cadeau, un cadeau utile, pratique et sans prétention, qui l’emporte toujours sur les autres vases (les bombés plein de suffisance à ouverture ridiculement étroite), un cadeau qui jour après jour rappelle son donateur mort depuis plus de dix ans, la preuve que les objets (pratiques) nous survivent. Un cadeau de Thien, mille fois dessiné, photographié, Thien que ses parents vietnamiens avaient envoyé en France dans les années 50 pour qu’il échappe à la guerre et fasse des études. Jamais retourné au Vietnam avant ses soixante ans, veuf, pour épouser une femme qui ne l’aimait pas. Thien qui lui écrivait, buvait trop de whisky, il est mort là-bas sur la terre de ses ancêtres. C’est son vase, elle y tient et pourtant elle ne l’emportera pas. Il l’attendra.

proposition n° 5

Il marche, il arpente le salon. Debout, alors qu’elle s’est installée dans son fauteuil habituel. Elle l’écoute, résignée. Elle n’ose même pas le regarder, ça la rend malheureuse cette incompréhension. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’ils en parlent, elle croyait qu’il la soutiendrait. Je ne te comprends pas Martha... qu’est ce que cela va t’apporter de plus ? Ta chambre à toi, tu l’as, tu y passes même toutes tes journées... J’accepte, je ne dis rien... Qu’est-ce qui ne va pas ? Tout ce que tu veux, tu peux le faire chez nous... tu n’aimes pas notre vie... qu’est ce qu’il y aura de plus là-bas ? Elle baisse les yeux. Elle sait qu’il faut qu’elle le fasse, c’est tout. Elle tortille entre ses mains le mouchoir dans lequel elle a un peu pleuré, juste avant. Le chien a rejoint son panier sous l’escalier, il sent que la discussion va durer et il ne veut pas prendre parti ; il n’y a que le chat qui a ce courage. Il a sauté sur ses genoux et frotte ses moustaches à ses mains. Tu vas nous laisser pour une lubie, un rêve, une folie... Eux non plus ne vont pas le supporter... Tu sais que cela m’inquiète... te savoir là-bas, toute seule... et si tu tombais malade ? Si tu tombais tout simplement... je vais m’endormir angoissé, me réveiller angoissé... Martha essaie d’articuler quelque chose en se redressant, ce qui fait fuir le chat. Je te l’ai dit cent fois, c’est un appel... je ne sais pas l’expliquer mieux... une nécessité, une expérience à vivre... Quelque chose qu’il faut que je fasse maintenant... après, il sera trop tard... Il s’est assis près d’elle sur l’accoudoir et penche sa tête sur son épaule. Il prend ses mains dans les siennes. Le chien vient s’étirer à leurs pieds, une promenade suit souvent leurs échanges quand la paix revient. Si seulement la paix revenait... la légèreté des jours tous pareils, tous unis, tous heureux... Ma pauvre petite Martha affamée, assoiffée, enfermée... Dis-moi, je pourrai venir de temps en temps ? Son intonation est tellement triste et plaintive que Martha éclate en sanglots. Elle ne voudrait pas le blesser, même pas qu’il partage, juste qu’il demeure. Tu sais, je ne te demande qu’une année, une toute petite année... Je sais bien, mais une année à notre âge, c’est beaucoup... Ils pleurent tous les deux maintenant. Le chat revient pour se faire une place entre eux ; il force la porte de leurs bras, s’enroule au creux, essaie de trouver la meilleure position pour être bien et qu’ils restent ensemble.

proposition n° 4

Cette maison vers laquelle toujours je reviens. Pour la cinquième fois. Ce hameau déserté, repeuplé par des héritiers au chômage ou des vacanciers impécunieux. Un lieu superbe face à l’immensité où jamais au grand jamais je ne voudrais habiter désormais. J’y suis née. Pour être tout à fait exacte, j’y ai passé mes premiers mois de nourrisson, car je suis née dans une maternité. Ma mère n’aurait pas accouché dans ce lieu privé de tout, où déjà elle refusait de vivre. J’y ai passé des vacances d’enfants, puis de presque adolescente, puis de jeune adulte, sans régularité, au gré de je ne sais quel appel qui nous faisait y revenir. Puis je l’ai complètement occultée. La maison de la tante Gal, dans un hameau de Vollore-Montagne qui s’appelle La Chevalerie.

En vrai, je n’ai jamais connu la tante Gal. Elle était morte avant ma naissance. C’était la maison de la tante Marthe et de la tante Finette, partagée en deux appartements. Des tantes célibataires et sans enfant dont j’adorais l’étrangeté. De celles qui font tenir les murs de la maison, c.-à-d. qui font que l’héritage ne se partage pas. Pourtant la maison fut partagée. De ces partages de maisons héritées, j’en ai connu plusieurs, tous laissant des traces, dans les mémoires, de ce qui avait été et plus encore, des plans complexes et approximatifs. Là nul regret exprimé : la tante finette n’habitait jamais son appartement et la tante Marthe pour les vacances d’été seulement ; mais un plan qui ne me convient pas qui m’empêche de jouir à la fois de la véranda (de la maison de Marthe) au rez-de-chaussée et de la vue (de la maison de Finette) du premier étage.

Je n’ai pas l’âme poétique et d’ailleurs comment vous faire goûter ce qui n’appartient qu’à moi ; les sapins drus et les eaux vives, l’odeur de fougères et de bruyère, le granit dur et le vent qui hurle, les blocs sur les toits pour l’empêcher d’arracher les tuiles. Les chiens aussi qui se répondent de loin en loin dans la nuit. Les bouquets de digitales mauves et les doigts tachés de myrtille. L’eau des serves et les rigoles d’irrigation des prairies, pratiques oubliées de pays rudes. L’odeur des seigles murissants et celles des foins coupés. Celle des choux fourragers et des orties. Le Marcel et la Marie, enfants de l’assistance, célibataires et ouvriers agricoles, et celui qui était revenu de la guerre de 14 avec un nez de cuir. Régulièrement de parfaits étrangers, artistes ou non, tombent totalement amoureux de ce lieu, au point de s’y faire construire de petits palais. J’en connais un qui possède une vaste piscine intérieure ! Ma tante l’a racheté quand les propriétaires se sont lassés.

Je veux l’écrire cette maison, cette Martha qui s’y isole dans une retraite-enfermement, croyant vouloir y faire l’expérience de la privation, pressentant peut-être que la maladie d’Alzheimer la rattrapera et qu’elle perdra tout ce qu’elle savait, faisait, voulait, à l’exception de ses souvenirs d’enfant les plus anciens. La trame est là, les étapes, les personnages, les rencontres, mais ça bute quelque part.

Ce monde n’est plus le mien et je ne fréquente plus ce qui m’y reste de famille.

Est-ce cet ailleurs qui m’attire ? Est-ce le ressassement obsessionnel dont je pressens la force créatrice sans la trouver ?

Cette maison m’a fondée et j’ai envie de m’y enterrer.

Pourquoi ne puis-je arriver à dépasser les cent pages de mon premier jet ?

Il souffle pourtant là-haut un fort vent de littérature, quelque chose entre « les hauts de hurlevent » d’Emily Brontë et « la symphonie des spectres » de John Gardner, entre la désolation des hauteurs du Yorkshire et celle des profondeurs de l’état de New York.

Peut-être trop ? Est-ce l’incapacité à retravailler une première ébauche, la sensation que les ateliers d’écriture m’épuisent : plus de soixante textes en trois ans et rien entre les mains, des bribes dont j’oublie la plupart une fois postées ? Quel titre choisir pour ce que je veux écrire ?

La maison de la tante Gal !

Peut-être faudrait-il d’abord déposer cette masse confuse de souvenirs informes, tout dire de ces tantes (une grand-tante, une arrière-grand-tante et une cousine éloignée), tout dire de ce monde paysan dont j’ai connu la dernière génération qui ressemblait à tous les petits paysans de tous les continents, tout dire de ce qu’avait déjà fait l’exode rural et de cette cohabitation des ruraux et des citadins, de ces traces qui remontaient à la révolution et à la révolte de Vollore face à la conscription de l’an deux, ou plus loin encore quand mes ancêtres ne voulaient pas payer la dime sur le seigle (car ce n’était pas du blé) et côtoyaient les communautés des Bons Dieux dont ils n’étaient sûrement pas... tout poser pour que ce déroule mon intrigue d’aujourd’hui ? Car ce n’est pas cela que je veux écrire.

Je suis une paysanne comme Jean Anglade ou Raymond Depardon. Je n’ai aucune envie d’écrire un roman régionaliste.

Comment faire arriver Martha dans ce lieu où tout va se jouer ?

« Le début, le commencement d’une histoire.

C’est l’histoire que je vais raconter, pour la première fois. Celle de ce livre ici.

....

Ça se passe dans un village... »

proposition n° 3

Octobre 70.

Selon la version officielle, la crise d’octobre 70 au Québec fut l’œuvre de factieux indépendantistes. Ils procédèrent à l’enlèvement de deux personnalités, conduisant le gouvernement québécois à faire appel au Fédéral pour l’application des mesures de guerre. Les séditieux exigèrent la lecture de leur manifeste « refus global » à la télévision, ce qui fut fait. Le premier otage fut libéré contre l’exfiltration à Cuba de ses ravisseurs, le second otage tué par ses ravisseurs qui, retrouvés après une longue traque, furent condamnés à des années de prison.

Selon la version du négociateur Jacques Ferron appelé pour obtenir la reddition des frères Rose et de Simard, les kidnappeurs du ministre Pierre Laporte avaient des intentions politiques pures qu’ils ont payées très cher, bien plus cher que s’ils avaient procédé par cupidité à un détournement de camions de la Brinks, en comptant même le malheureux décès de convoyeurs trop zélés. Ils pensaient faire avancer l’histoire. Ils n’ont jamais dévoilé les circonstances de la mort de leur otage et sont restés unis pour en assumer les conséquences.

Selon la version du romancier Louis Hamelin, malgré les mesures de guerre et les perquisitions répétées de la maison d’à côté pourquoi n’a-t-on jamais découvert la cache des ravisseurs de Pierre Laporte ? Quel rôle a joué le livreur de pizza, cousin d’un ancien policier en cheville avec le milieu ? Qui avait intérêt à la mort de ce ministre gênant sous le coup d’enquêtes pour corruption ? Ses ravisseurs l’ont-ils tué ou au contraire déposé dans un endroit public pour qu’il reçoive des secours d’urgence après s’être gravement blessé au cours de sa tentative d’évasion ratée ? Une seule chose est sûre, le maintien indéfectible des bonnes relations entre Fidel Castro et Pierre Elliott Trudeau après l’exfiltration vers Cuba des révoltés... qui ne se sont d’ailleurs pas tellement plu à La Havane, malgré l’accueil princier (tous frais payés) qui leur a été réservé.

Selon la version du magicien du théâtre québécois Robert Lepage, octobre 70 et le refus global, c’est du passé que l’on regarde comme les vieux rêves de sa jeunesse qui ne se sont pas réalisés, ému comme on peut l’être devant des peluches défraichies ou des guenilles trop petites. Trop idéalistes, trop violents, absolument dépassés ! Du passé comme 887, le numéro de la rue qu’il habitait enfant.

proposition n° 2

Pour Charlie.

Je l’ai rencontré au bord du lac, de Lugano si je me souviens bien. C’était un tout petit matin d’hiver avant le lever du soleil. Il était assis près de l’eau, serein comme l’onde immobile.
— Pour être écrivain de nos jours, il faut un mécène. (S’adressait-il à moi ?). Je suis mon propre mécène. Mais joueur ce n’est pas un bon choix, trop risqué, trop prenant, à me dégoûter d’écrire ; le jeu prend toutes mes forces, il les dévore. Je gagne et je n’ai plus la force d’écrire et si je perds c’est encore pire, je me mets au travail avec l’énergie du désespoir. Je peine, je bâcle, je suis poursuivi par les échéances et je prie chaque jour Dieu que cela en finisse.

J’ai ralenti le pas, espérant en savoir plus.
— J’ai gagné cette nuit, mais demain ? Il faut quelque chose de solide, de sûr, de pérenne.

Me parlait-il ou monologuait-il tout haut ? J’ai enchainé sur le même ton d’une parole qu’on adresse autant à soi-même qu’au vide de l’univers.
— Beaucoup de mes amis sont enseignants ou journalistes ou communicants, c’est une position saine qui laisse du temps pour soi, ne pensez-vous pas ? (Déjà un peu honteuse de propos si terre-à-terre, j’eus le réconfort de comprendre qu’il ne m’avait pas écoutée).
— Une fortune personnelle, ou un beau mariage, cela aurait été bien aussi. Aventurier autrefois, lorsque personne ne bougeait, mais il faut avoir le goût de l’exotisme plus que celui de reformer ses semblables. Moi, j’ai le goût moral, le goût politique, le goût de dénoncer.

Il s’était levé et prononçait ses derniers mots avec emphase face au lac où les premiers oiseaux commençaient à s’agiter.
— Le théâtre aussi pourrait vous convenir et vous permettre de longs moments d’oisiveté.
— Je n’ai pas le don du théâtre, j’écrirais des farces pour collégiens à jouer dans leurs fêtes de fin d’année devant les parents rassemblés. Quelle misère ! Qu’on me laisse de la liberté surtout, pour ne pas céder. Et de l’argent pour ne pas crever.
— Réfléchissez bien, Mademoiselle, si vous voulez être écrivaine. Soyez votre propre mécène ! Je vous laisse, j’ai besoin d’écrire.

Il m’avait donc vue et entendue, il m’avait parlé, Lui, le grand écrivain. J’en étais toute émue et reconnaissante.

Rejointe par un promeneur de chien matinal, je l’ai regardé s’éloigner argumentant toujours à grand renfort de bras. L’animal coursait les mouettes qui se risquaient sur les galets et les poules d’eau qui sortaient des roseaux, rappelé par le maître qui ne voulait pas d’une bête mouillée. Je les ai laissés à leurs jeux. Moi aussi j’avais besoin d’écrire, de solitude et de silence. Cette histoire de mécène commençait à me travailler. De quoi vivent les écrivains ?

proposition n° 1

Arrondi de la baie, bien fermée par la jetée et les remparts du château, maisons alignées, rose, paille, ocre, brique, étroites et hautes toutes pareilles face à la mer, immobiles et différentes par les fenêtres, les balcons, les toitures. Le phare, le clocher, le donjon protègent ce petit monde ouvert-fermé, riant-austère. Derrière, il y a les collines, le fort, les tours de guet, plus loin encore la montagne et même de la neige en hiver, car la montagne est haute. Peut-on rêver endroit plus sûr, plus protégé ? Longtemps, je me suis retirée dans cette image quand rien n’allait autour de moi. Et puis le charme s’est évanoui sans faire de bruit. Je me repose maintenant dans un jardin caché au milieu d’une ville, un jardin aux grands arbres centenaires autour de l’arrondi du bassin. Un amour ventru et joufflu lance son jet dont le vent m’asperge quand il souffle. Il y a des canards, des enfants, des vélos, des lecteurs, des vieillards, des pratiquants de Qi qong et j’y suis bien. Aucune énigme, si ce n’est cet entêtant besoin de calme et de protection.

Deux chevaux qui sautent au-dessus du grand canyon, l’un noir, l’autre blanc, un bond de plusieurs kilomètres pattes à l’horizontale comme ne courent pas les chevaux. Représenterait la liberté. Collage Photoshop. Les chevaux ont été détourés et viennent de tableaux célèbres, la guerre du douanier Rousseau et le cirque de Seurat. Un ciel bleu ponctué de petits cumulus blancs comme il n’en existe jamais dans le ciel livide du Nevada ou de l’Arizona, un ciel normand. Liberté/vérité. À côté une interprétation de Suzanne au bain, la femme nue se cache dans un repli de la grotte, les deux touristes aux cheveux blancs la cherchent sans la voir, ils ont de l’eau jusqu’à mi-cuisse. Tout baigne dans une lumière verdâtre, reflet de cette eau qui ne voit pas le soleil. Visite guidée par l’artiste. Profusion d’explications sur l’intention, la démarche. Une visiteuse ne cesse de poser des questions sur la technique, les détourages, les calques, les modes de fusion et s’approche soupçonneuse pour déceler les imperfections.

Ça ne colle pas, la maison qu’elle a en tête, maison où elle est née, elle n’arrive pas à y installer son intrigue. Le cadre est là, une maison à deux étages agrémentée d’une verrière qui protège une courette ceinte de murets dominés par des ferronneries, le grand chêne devant (pas si grand, elle l’a revu), la serve sur le côté, dans un hameau désormais inhabité. C’est l’intérieur qui ne va pas. La maison était partagée en deux appartements et elle n’en a pas besoin. Il faudrait réaménager l’intérieur, mais cela change tout. Par où entrerait-on (il y avait deux entrées) ? Pourquoi faire vivre son personnage à l’étage (elle a besoin de la vue) ? Que fera-t-elle de l’escalier (tellement important) ? Ça ne colle pas. Si elle fait de la pièce du bas un débarras comme il en existe dans les maisons inhabitées depuis longtemps, elle ne pourra plus se servir commodément de la courette dont elle voudrait remonter la verrière et faire une terrasse agréable. C’est peut-être la solution, l’escalier partirait de la pièce du bas et elle supporterait le passage par cette pièce encombrée et inutilisée dont elle formerait le projet, plus tard si elle restait, d’en faire une bibliothèque à vivre ; car elle, le personnage, s’est installée pour une sorte de retraite dont elle ne sait combien elle durera. Cela lui fait mal de condamner l’entrée de derrière et cette pièce du bas où elle, l’auteur, n’est entrée qu’une fois et qui reste une énigme. Les murs étaient couverts des reliures jaunes des volumes du Masque dont elle se rappelle très bien le logo : un masque transpercé d’une plume. Cela pourrait coller pour une pièce abandonnée.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 17 février 2019.
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