contribution auteur | Xavier Georgin

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Né à Levallois-Perret, occupant d’autres heures à Paris et là où les trains de banlieue l’envoient pour la marche ou le travail. Visible sur Instagram et lisible sur Facebook, ainsi que sur son blog sons & images.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 5

« C’était un séducteur. Fin 68 il tenait un bar, un bar de rien du tout derrière le Panthéon. Je travaillais à la mairie et le midi, voilà, j’allais déjeuner dans ce boui-boui. C’est comme ça que… – Vous aviez quel âge, à ce moment-là ? – Lui vingt-trois, moi dix-neuf. Je venais de terminer l’école de sténo. Il sortait d’une histoire avec une autre. La rupture était récente. – Lui ou elle ? – Lui. Elle était timbrée. Elle disparaissait, comme ça, des semaines entières. À son retour elle racontait des histoires invraisemblables. À ce que j’ai compris elle était nympho sur les bords. Il a fini par rompre. – Et toi ? – Oh moi. Il y avait eu ce garçon mais c’était…très chaste. On était plus frère et sœur que fiancés. – Tout le contraire d’avec le barman… – Tout le contraire d’avec le barman. Il avait sa garçonnière rue Saint-Denis. On ne s’est plus quittés. – Tes parents ? – Je leur ai présenté assez vite. J’étais mineure, quand même. – Ils l’ont trouvé comment ? – M’as-tu-vu. Beau parleur. Mes amies de chez Pigier pareil. Résultat, sans le vouloir, j’ai fait le vide autour de moi. – Tu t’es installée rue Saint-Denis ? – Mais début 70 son affaire a périclité. Il ne savait pas gérer ses comptes. Il a baissé le rideau, on a quitté la rue Saint-Denis les huissiers aux fesses et on s’est installés chez ses parents. Des gens très bien. Ils idolâtraient leur fils. Et puis… – Et puis ? – Et puis ce qui devait arriver arriva. – Au bout de combien de temps ? Un an, à peine. J’étais enceinte jusqu’aux yeux le jour de notre mariage. Ressers-moi un verre. Il est bon, ce whisky. – À cette époque-là vous étiez sur la même longueur d’ondes – Oui, mais l’enfant, bon, enfin…On se comprend. Début 71 on s’est installés à Fontaine-Michalon. Il a pris ce boulot de représentant. J’ai continué la sténo. On avait un bel appartement. La porte toujours ouverte, les copains, les copines, il y avait tout le temps du monde à la maison. – Et l’enfant ? – En 74 ou 75 on a quitté Antony pour Asnières. C’était plus simple pour son travail et ça le rapprochait de ses parents. – Il était dans quelle branche ? – Il travaillait pour une entreprise de robinetterie, rue de la Jonquière. Il visitait les clients. Le midi il allait manger chez papa maman. Moi j’ai pris ce poste de secrétaire à Pont-Cardinet – Et l’enfant, il avait quel âge à ce moment-là ? – En 77, 78, c’est là que ça a commencé à mal tourner. – "À mal tourner" ? – Des colères, oui, il est devenu colérique. Un rien le mettait en rage. – Il a déjà levé la main sur toi ? – Comme le lait sur le feu. Imprévisible. Fin 80 je suis retombée enceinte. Pour lui, un second enfant, c’était inenvisageable. – Alors ? – Comment voulais-tu ? Dans la foulée il a rencontré cette femme. Une amie d’amis. Elle est entrée dans notre cercle. Et puis voilà… – Si vite ? – J’avais des œillères, si tu veux. – Et il t’a quittée comme ça… – Les longues histoires meurent à petit feu. Ça travaillait en souterrain, si tu vois ce que je veux dire. En six mois de temps il avait emménagé avec elle en banlieue nord – Et l’enfant, je veux dire, l’enfant, il… – Ce grand appartement, et plus rien pour le faire vivre. Tout à revoir, tout. J’ai avalé une boîte entière de pilules. Parfois on a si peu le choix. »

proposition n° 4

Le périphérique est tout près, sa rumeur insistante. C’est une rue étroite, sans commerce autre que cette pizzeria qui, en 1983, était un restaurant algérien tenu par des Kabyles comme il en reste encore mais si peu dans ce quartier d’anciens hôtels garnis où habitaient les Maghrébins qu’employait l’usine Citroën à la chaîne des 2CV qu’on voyait, tout juste assemblées et luisantes de peinture, sortir des ateliers sur les quais de Seine. Ce restaurant kabyle éclairait la rue Deguingand. Il était ouvert sept jours sur sept, midi et soir, Noël et Jour de l’An compris. Aujourd’hui c’est une pizzeria comme il y en a tant. Sur sa façade le Vésuve clignote en néons. J’ignore si la Margherita est bonne.

Il faudrait entrer dans la salle, commander une quatre-saisons et demander au serveur : Savez-vous qui tenait ce restaurant en 1983 ? Savez-vous ce que sont devenus les ouvriers de Citroën quand l’usine a fermé ? Et les chauffeurs de taxi de Tizi-Ouzou qui déjeunaient là entre deux courses avec leurs cousins qui logeaient, à trois ou quatre, dans les meublés de la rue Victor Hugo ? Le patron était un vieux Berbère doux et taiseux, un homme des montagnes – est-il mort, est-il vivant ? Et les habitués, Tahar, Samia, Kamel, Rachid, Ari ? Quelqu’un les connaît-il encore ? Et ma mère, qui pour se souvenir d’elle rue Deguingand ?

Dans le verre biseauté, sur le bord de la table, les glaçons fondaient, troublant le brun de l’alcool. La nuit en novembre tombait tôt sur la rue Deguingand. Ma mère venait là en sortant du bureau le vendredi. Il y avait dans cette habitude récente un retour vers le pays quitté dix-huit ans plus tôt après tant d’années à le confiner loin de soi, tant d’années à l’ensevelir pour n’en exhumer que les feux follets des vacances à bronzer sous ce soleil qui ne se lassait jamais de dorer la terre et les corps. Des corps démembrés par les bombes, des chars dans les rues, de l’exil de 66, longtemps rien ne put émerger.

On choisirait un vendredi de novembre, un soir de vent et de neige fondue. Il y aurait, dans son manteau en fourrure de lapin, une amie, une collègue, une complice. Quel prénom portent les femmes nées en 1950 ? Je ne me souviens que d’Annie, d’Arlette, de Fatima. Sur la table une nappe en papier gaufré, le whisky qu’on boit sans compter, dans des bols en terre le couscous qui fume, ce couscous algérien un peu fade sans le safran et la coriandre qu’y ajoutent les Marocains, et la bouteille de ce rosé infect qu’on buvait alors. On suivrait de près les cigarettes qui s’enchaînent, le paquet souple, froissé à moitié, le cendrier plein, les mégots et l’empreinte du rouge à lèvres à chaque bouffée imprimée, les étourdissements et les joues qui se colorent, la prise qu’on lâche le vendredi quand et parce que personne ne vous attend à la maison. Le patron baisserait le rideau. Dans la fumée et dans l’ivresse on se mettrait à danser sur le raï d’Oran. L’air confiné qu’on respirerait et qu’il faudrait rendre je ne sais trop comment serait celui de 1965 – l’air de la Pointe Pescade ravivé, souffle venu du désert encore chargé de sable qui irrite les yeux jusqu’aux larmes, parfois. La nuit neigeuse de novembre 1983 s’affranchirait d’elle-même et imaginerait, dans l’alcool et les rencontres d’un soir, une existence sans massacres et sans exil – un rêve qu’on aura bien du mal, trente-six ans plus tard, à retrouver sous le Vésuve de néon de la pizzeria de la rue Deguingand mais qu’il convient, parce que le temps passe et presse, de ranimer avec le peu qu’il nous reste en main.

proposition n° 3

Noël 1965.

Selon mon grand-père il n’y avait aucune raison de s’en faire. La vie allait bientôt reprendre son cours, modifiée à la marge, dans la couleur du drapeau, dans l’uniforme des policiers, dans la langue que parlait l’État. Les cercueils de carton cloués sur les portes, l’inquiétude aux abords de l’école des enfants, tout cela finirait par se tasser et l’on pourrait retrouver les habitudes des jours anciens, le cabanon en été, la plage après le travail, notre vie au soleil de la Pointe Pescade, génération après génération recommencée.

Selon ma grand-mère plus rien n’était possible. La femme du consulat lui avait dit : « Vous n’êtes pas en sécurité dans ce pays. Trois enfants en bas âge et un quatrième à naître. C’est de la folie. Partez. Dès que possible partez. Avec ou sans l’accord de votre mari. »

Selon mon grand-père chacun finirait par retrouver ses esprits. Selon lui les hommes accoudés au comptoir allaient bientôt reprendre la conversation que les bombes avaient assourdie. Selon lui personne n’était assez con pour voiler ce soleil qui, indifférent, tous nous réchauffait.

Selon ma grand-mère on disparaissait encore. Hommes, femmes, enfants s’évanouissaient – cendres aux cendres depuis quinze ans amoncelées. Selon elle les verrous des maisons n’isolaient plus du chaos dehors. Selon elle ils chassaient ceux qui, trois ans plus tôt, avaient refusé l’exil. Selon elle les gosses en avaient assez vu. Il fallait laisser s’enfricher les cimetières, partir pour le nord, valises entourées de corde. D’ici il n’y avait plus rien à espérer.

Février 1966.

Sur le carrelage allongé, l’homme seul, ventre ouvert au couteau, gémit. Dehors la vie s’écoule à la Pointe Pescade, sur les ruines de Tipasa, dans les allées du Jardin d’Essai, sous un soleil d’hiver généreux et antique, ce soleil d’ici qui se moque de tout.

proposition n° 2

En éveil dans la belle nuit de Noël. Alentour le silence, plus épais qu’à l’accoutumée (c’est la neige qui étouffe le jardin, le petit bassin gelé, la route de Fantoine à Agapa que personne n’emprunte ce soir, tous attablés qu’ils sont, solitaires en assemblées repues). Le bureau est là, acajou et échardes sous les doigts, et l’enveloppe bombée, si légère dans sa main qui la soupèse. L’homme veut y consacrer la belle nuit de Noël, savoir si de l’enveloppe décachetée s’échapperont des vapeurs de réveillons anciens, des résidus de drames, du vécu, un peu, auquel se raccrocher. Ce soir il ne sait plus rien. Son esprit s’est vidé de ses ruminations en recevant, au courrier du 23, ce présent différé, deux cents grammes qu’il malaxe, tâchant d’imaginer, sous la pression des doigts, quelles matières mêlées se baladent dans l’enveloppe. Des cartes postales, des feuilles volantes, des griffonnages, des billets de cinéma sans doute et puis un carnet, oui, un carnet (ce carnet qui contiendra des adresses de gens à contacter qui, peut-être, lui diront : « Moi aussi je l’aimais »). Il repose l’enveloppe. Les outils sont alignés : le bleu pour écrire, le rouge pour souligner, le crayon HB pour hasarder des pistes sitôt tracées sitôt effacées sur le papier ligné vierge encore d’impressions. Sur la route une voiture noire passe à petite vitesse, creusant dans la neige sa trace hésitante. Non. Ce n’est pas pour lui, pas ce soir. La belle nuit de Noël personne ne se soucie du fils vieillard, dégarni et sans postérité.

proposition n° 1

Voici l’entre chien et loup de novembre. La cour de l’immeuble sans lumière, les voisins encore au travail, les intérieurs en blocs de noir dans le jour qui décline. On reste dans la pénombre de la chambre à guetter les bruits dans l’escalier, à jouer à se faire peur, par goût pour l’inquiétude, par défi. Voici l’entre chien et loup de novembre, le jour en lambeaux, la nuit embusquée, l’heure du cœur flottant que rien ne raisonne.

Dans le verre biseauté, sur le bord de la table, les glaçons fondent, troublant le brun de l’alcool. À portée de main les cigarettes dans le paquet rouge, souple, froissé à moitié, le cendrier plein, les mégots et l’empreinte du rouge à lèvres à chaque bouffée imprimée. La lumière du chevet traverse le verre biseauté et trace des courbes d’arc-en-ciel sur le vernis de la table. La bouteille peu à peu se vide. Il n’est pas encore trop tard.

La main caresse la peau de mouton. Elle sent encore l’animal. L’œil fixe le trait de lumière qui passe sous la porte, l’oreille écoute leurs murmures, leurs sanglots, les rires qui s’en suivent. La main caresse la peau de mouton – son odeur de peau n’est pas encore odeur de cuir. De l’autre côté de la porte, la frontière franchie, elles parlent et parlent encore. Seul le jour qui se lève les contraint à se taire.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 17 janvier 2019.
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