contribution auteur | Cm Le Guellaff

hiver 2018, recherche sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Mini bio et liens à compléter.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 5

Ils longent la Prade, à trois cents mètres à peine : le virage, puis la maison. Elle, à petits pas sautillants et rapides ; lui, en longues enjambées pesantes. Plutôt bien que mal, ils progressent au même rythme. La pluie a cessé de ruisseler sur les peupliers. Silencieux, chacun profite de la présence de l’autre. La tendresse colore leurs pensées et atténue la noirceur de leurs souvenirs et la grisaille de la tombée de nuit. À mi-parcours, elle lui prend le bras ; il accepte cette main sur lui. Une odeur de luzerne se dévoile, à chatouiller l’un et l’autre : un toussotement ; deux éternuements. — J’ai toujours voulu peindre ce qui était caché derrière les apparences. Les non-dits ou les mal-dits. À tort, peut-être…— L’histoire de ma cicatrice remonte à loin. — Non pas pour blesser, voyez-vous, plutôt pour comprendre. — J’étais encore qu’un gosse. — L’incompréhension a fait partie de ma vie : la mienne, comme celle des autres. — J’avais un grand frère…— Jusqu’à ce que je touche aux couleurs, jusqu’à me perdre et m’y noyer. — Un vrai con, à c’qu’on m’a dit. — J’ai deux grands enfants. Je ne les vois presque plus. Deux fils. Des petits-enfants, aussi. — J’avais, je n’ai plus. — Je n’aime pas l’éloignement, ni l’absence. — Quand on y pense, c’est moche cette façon de dire les choses. Leurs soupirs se rejoignent dans l’humidité de l’air, en spirales transparentes. — Mon père aurait dit de vous que vous étiez une… Une Insolente… Une qui fait la fière, qui pète plus haut que son… Enfin, vous voyez ? — Je vois très bien. Et votre père a bon dos pour que vous vous abritiez derrière lui. — Ça risque pas. Il est mort. — Pfft, mauvaise excuse ! Insolente ? À la manière des dindons, elle se rengorge… J’apprécie d’être qualifiée ainsi. — Euh, je vous parle de défaut, là. — Défaut à vos yeux ; qualité aux miens ! Sachez que vous ne pouviez m’adresser plus beau compliment. Ses mains s’agitent, chassent les dernières poussières de bruine ; ses yeux s’enflamment. Il l’envie, lui qui s’effondre sous la moindre critique. Elle, non. Il croit bien qu’elle vient de gagner dix bons centimètres de hauteur. Ses prunelles picotent l’horizon. — L’insolence… Un mot d’esthète, un entrechat, un saut de pensées. Comme une avancée, puis un retrait : une joute d’escrime, en quelque sorte. L’insolence… L’irrespect, l’effronterie et la hardiesse. L’arme du résistant qui convie l’insolite à sa porte… La vieillesse en est une, aussi. — Une quoi ? — Une insolence, quand il ne s’agit pas de tirer sa révérence à la vie. La mienne, comme la vôtre, appelle celle des autres ; des nôtres, des centaines pourraient se mobiliser, par envie, par nécessité de lâcher prise, par besoin de larguer les amarres d’une domestication trop prégnante pour voguer au loin et découvrir ce qui ne se connaît pas. Mon insolence est égocentrique, elle parle de moi et de ma place à trouver et à occuper encore, dans un monde insatisfaisant. Bref, un mot qui dit merde à un "Je" ficelé et contraint, à un "Je" qui n’est pas moi… Il y a tant à espérer de l’insolence, tant à dire… — Et vous manquez de spectateurs, c’est ça ? Son regard devient fixe et violent. — Non, idiot que vous êtes... Je manque d’amour ! Tout à coup, elle lui apparaît plus petite, maniérée, malsaine, et cette méchanceté latente lui donne des allures de sorcière. La mèche évadée qu’il jugeait gracieuse, grisonne et perd de son éclat. Son regard évoque celui d’un vautour… Oublier sa présence, se souvenir d’un ailleurs ; s’évader, ou se perdre… Ne pas se retourner, ne pas… La balustrade en fer forgé, calée contre les volets clos. En lignes de force, volutes arc-boutées et alignées telles des guerrières prêtes à combattre. Les chaussettes au bord du lit, à terre, épuisées de marche et de confinement : il a six ans. Je suis petit pour mon âge. Mon grand-père me dit pas plus haut que trois pommes. Ce que j’aime le plus, c’est le foot mais j’aime aussi les tracteurs, les vaches et les lapins. Je suis fils unique. J’aime bien ce mot "unique" : le seul et le plus beau du monde. Ma maman me le répétait tout le temps. Elle me faisait des bisous du matin au soir, et parfois aussi quand je dormais. À l’école, je n’ai qu’un copain ; il s’appelle Maxime. Zut, j’ai oublié de vous dire que moi, c’est André. C’est un prénom que j’aimais mais que je n’aime plus. Ça fait deux ans que je ne l’aime plus, depuis que je vais à l’école. Je sais pourquoi on me l’a donné et ça ne me plaît pas du tout. Mes parents n’ont pas voulu le changer. Il était trop important pour eux. J’ai les yeux noisettes-écureuil. J’ai un chat aussi. Enfin, c’est pas le mien, c’est celui du voisin, mais c’est tout comme si c’était le mien. Il vient me voir le soir, dans ma chambre. Il se pose sur la commode et me regarde… À la bouche, un relent amer de ces choux de Bruxelles tant détestés… On m’a demandé si je savais écrire ; j’ai fait non avec ma tête. On m’a demandé de dessiner ; j’ai pas voulu. Du coup, je n’ai pas expliqué ce qui m’était arrivé. Je savais pas qu’on pouvait se disputer si fort dans une famille et qu’il y avait plein de secrets. J’ai compris que chacun en avait un. Sauf moi, mais je n’en suis pas sûr ! J’ignorais que mentir un petit peu, ça pouvait faire autant de mal. Les journalistes m’ont pris en photo, même si les gendarmes ont fait de grands gestes pour leur interdire. Ils ont parlé d’un « naufrage familial ». Ça je l’ai entendu, et pas lu, parce que je ne sais pas encore bien lire. Mon grand-père m’a montré l’article. J’ai cherché ma photo, elle n’y était pas. J’ai vu l’autoroute et la barrière de sécurité, à l’endroit pile où on m’a retrouvé. Quand je la regarde, ça me fait peur maintenant. Au moment où j’y étais, je ne me rendais pas compte. Mon grand-père a lu l’article dans sa tête ; il a haussé les épaules et a déclaré : "Rien que des conneries, tout ça ! " Ça m’a fait rire. J’en ai pas su plus. Il parait que c’est pas pour les petits. Ça parle de moi, quand même ! J’ai demandé à Grand-mère ; elle a juste lu à haute-voix les passages où ils racontaient comment la gendarmerie et les pompiers sont arrivés et comment ils sont repartis avec moi. Quant à maman, je sais bien qu’ils ont écrit plein de choses sur elle mais ça : personne n’a voulu me le dire. Alors, je reste tout seul avec mes questions. Le dos vouté, les épaules lasses du silence installé, elle se résigne à ouvrir le portail. — Je sens bien qu’à cet instant, encore, vous me voyez comme un monstre. Jugez-moi, c’est si facile ! Et que grand bien vous fasse.

proposition n° 4

« 38, 39, 95, 165, 62, 84, 2 et 8 : une personne, en vrac ! » J’avais beau chercher, je ne me souvenais pas du lieu précis où cela s’était écrit. En voiture, sur un chemin de campagne, dans une rue, chez moi, ou un peu de tous à la fois ? En aucun cas nulle part. Le souvenir remonta alors que je me trouvais à l’abri, sous la douceur d’un plaid. Au-dehors, le Mistral soufflait et m’incita à partir à la recherche de l’endroit où je gardais cette phrase. Je la retrouvai sur un bout de prospectus déchiré, coincé entre deux feuillets d’un carnet d’écritures. Ce même carnet dans un carton de déménagement-emménagement, trimballé pour un changement de résidence et ressorti par le hasard des circonstances. La phrase et le prospectus déchiré étaient tous deux orphelins de lieu et de date. L’anthracite du crayon de papier contrastait avec les couleurs criardes du prospectus. Celui-ci dévoilait une réclame « trois pour le prix d’un, achat en gros » : une promotion. Comme je n’aime pas ces incitations ni ce bariolage abrupt, il devait y avoir urgence à écrire cette phrase et de la volonté à la conserver en l’état. Des virgules se succédaient, un deux points comme une césure, et une exclamation pour clore, tout cela dans un griffonnage malhabile contournant trois côtelettes d’agneau au rose vif et à neuf euros le kilo. Ce n’était pas cher.

La suite de chiffres, de nombres en désordre pouvait indiquer un âge, une taille, une résidence, une identité ; peut-être un code de carte bancaire, un numéro de fidélité ou d’abonnement. Je ne savais plus. Le « en vrac » donnait à sourire ; pas de classification ni de chronologie, ni de mise en sens, en apparence. Une définition comme une autre qui interrogeait davantage que certaines agencées. De cet imparfait, je m’efforçai à en retrouver la date, le comment, le pour quoi. Là encore, je ne me souvenais pas si la déchirure du papier se situait avant ou après l’écriture. Avant, elle aurait ainsi conditionné la contrainte de l’enchevêtrement des mots et des images ; après, cela aurait pu correspondre à un mouvement déséquilibré par l’urgence d’en garder la mémoire. Je me questionnai aussi sur la partie absente. S’il existait d’autres phrases entrelacées, je n’avais pas dû juger utile de les préserver. Je conclus que, de celle-là, je voulais en faire quelque chose. Quand je l’écrivis, j’habitais dans l’Ain, un ersatz de ma Haute-Loire racinaire, avec son brouillard, son ciel lourd de fin d’automne. Une période où la saison décline ses gris à perte d’horizon, des gris anthracite aux nuances de noir.

Un balayage grand angle de ma mémoire conduisit à la superposition d’autres images. L’une d’entre elles émergea, issue d’un documentaire produit à l’automne 2009 : « Apocalyspe, la deuxième guerre mondiale. » Elle portait le souvenir brutal de ma propre terreur à l’instant même du visionnage ; ni en avance par crainte, ni en retard par le biais de la cause à l’effet, mais en même temps au cœur d’une seconde partagée. Un jeune adolescent d’à peine quinze ans, filmé alors qu’il s’apprêtait à partir au combat pour la première fois. La caméra s’attardait sur son visage ; Il tremblait et se forçait à regarder de face. J’ignorais si son uniforme était allemand ou russe. Ce dont je me rappelle – parce que j’ai refusé de vérifier- c’était ce tremblement, cette terreur qui lui crispait les lèvres et les mâchoires et ses larmes retenues en force au bord de ses paupières. Une émotion à basculer le cœur, à soulever les entrailles : on voyait le sang cogner à la tempe. Son vêtement arborait une série de numéros. Je ne voyais plus que ça. Un automne 2009 adossé à un présent 2019, entre le gris anthracite du crayon de papier et les couleurs criardes d’un prospectus et d’images remastérisées, dix années séparaient l’émotion ressentie de sa résurgence. Aujourd’hui, l’âpreté du souvenir m’oblige à détourner le regard, à fermer les paupières et à expirer un air trop chargé. L’objet de résonnance n’est pas la guerre, ni ses atrocités, ni la mort, mais cette peur jusqu’à la terreur. Ce sentiment prégnant qui se renouvelle, tout en sidération. Derrière mon petit bout de prospectus déchiré et sa phrase accrochée en urgence, se cachait cette séquence enregistrée. Je l’avais chassée.

Entre « « 38, 39, 95, 165, 62, 84, 2 et 8 : une personne, en vrac ! » et cette image déterrée, les notes de mes petits carnets se rejoignent et m’entraînent dans la confusion à cet instant d’écriture. Comme on creuse la terre avec le bout d’un ongle, puis le pouce et l’index jusqu’à y enfouir la main, je crains le trop. Je retiens la bride. J’attends la montée d’un sens, pour un chemin d’écriture dont je ne saurai dire lequel il sera. Ecrire sur la phrase et son rapport à l’identité ? Celle attribuée ou celle que l’on se donne, et l’une ou l’autre dont on se charge ? À distance et avec recul, la formule aurait pu s’inscrire sur un fronton, en rouge et noir sur un étendard de revendications, ou en ligne sous ce documentaire. Elle le fut sur une déchirure de prospectus, presque oubliée. Et derrière elle, se trouvait l’image qui remue, qui tangue, et ressurgit au présent. Alors écrire sur la phrase et son espace, sur sa brièveté et l’apparent sens premier, ou sur l’image enfouie et rejetée qui pourrait encore en cacher une autre ? Je suis partagée entre plusieurs envies. Le matériau existe, mais est-ce bien celui qui me portera vers l’écriture ? Ce que j’en retiens : laisser la place à d’autres tissages ou à d’autres gouffres s’ils se présentent, laisser l’espace à l’imaginaire pour une réalité tronquée qui ne serait pas vérité et permettre à l’intention de s’installer dans son propre mouvement. J’appréhende de poursuivre. Pour quelle histoire et pour quel personnage, avec peut-être en son cœur et à son esprit la peur, ce sentiment qui oscillerait entre la crainte et la terreur ? De cette mouvance, je doute de l’agilité du curseur entre ses limites haute et basse. Je m’exerce pourtant à la sincérité et à surpasser une timidité particulière. Il me reste ce Sud en hiver et ce printemps qui s’amorce déjà sous la lumière d’un ciel bleu délavé. Advienne que pourra !

proposition n° 3

04/09/2016 Bordeaux : Une mère abandonne son fils de six ans sur le bord de l’autoroute.

Selon les journalistes : Un enfant de six ans est retrouvé prostré contre le rail de sécurité de l’A 69 au kilomètre 150, juste après le péage, à hauteur de Boussy-Saint-Antoine.

Sans nouvelle de la mère depuis trois jours, la gendarmerie l’a enfin découverte au domicile du frère, à cent kilomètres de Bordeaux et à plus de six cents kilomètres de chez elle.

Les policiers ont réussi à la localiser grâce à son téléphone portable. Renseignés par les policiers parisiens, des gendarmes se sont rendus dans la nuit de jeudi à vendredi chez le frère de la fuyarde. Si la mère de famille était bien là, pas de trace de l’enfant.
L’enfant n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé et peine à communiquer. Il est toujours hospitalisé au service des urgences pédiatriques.

La sûreté départementale, d’après les premiers éléments de l’enquête, indique qu’il ne s’agirait pas d’une de ces nombreuses manifestations de maltraitance mais relèverait d’un type particulier d’amnésie rétrograde qui aurait frappé la mère. Celle-ci est examinée au CHU de Bordeaux, dans le service psychiatrique du professeur Cardot.

Selon le père : sa femme allait bien, rien ne pouvait présager une telle folie de sa part.

Selon l’enfant : il ne se souvient de rien.

Selon la mère : en se retournant pendant le trajet sur l’autoroute, elle affirme avoir vu Satan sur le siège arrière, à côté de son fils et jouant avec lui. Elle s’est arrêtée et lui a hurlé l’ordre de se sauver.

Selon le frère : sa sœur a fui le domicile conjugal. Pour lui, l’enfant n’était pas avec elle mais avec son père.

Selon les habitants de Boussy-Saint-Antoine : ce n’est pas la première fois que ce genre d’abandon d’enfants se produit sur cette portion d’autoroute, et plus particulièrement de petits garçons de six ans.

Reste que l’enfant est resté prostré une soirée et une nuit entière de début septembre contre un rail de sécurité, juste après le péage, sans être vu par qui que ce soit.

proposition n° 2

… D’elle coule un liquide poisseux, couleur de sang, trop sombre pour en éprouver la vigueur.

Le reflet de deux verres, posés face à face, profile le milieu de la table et signe l’attente d’un autre.

Le noir à l’âme d’André déteint sur la nappe à carreaux. Le rouge et le blanc s’engrisent sous la lumière d’orage. Le ciel s’assombrit et la pénombre bruyante active une souffrance au bout de ses doigts ; ses mains se crispent.

Celui qu’il espère va-t-il le reconnaître ? Car il n’est pas mort, pas encore !

Dans l’attente et à boire l’épaisse boisson, il s’engourdit. Les motifs du tissu, bien trop géométriques, lui grignotent l’espace. Confiné, il ne sait s’il s’ennuie ou si la peur le gagne. Il repositionne ses lunettes d’un mouvement brusque ; leurs tiges s’amollissaient.

Il marmonne entre deux moues : « un guet-apens… de circonstances ». L’autre et lui ont croisé leurs rêves, arrachés à l’instant instable et incertain d’un nulle part d’avant.
La table s’élargit ; la distance entre les deux verres s’agrandit, et il rapetisse à puer la solitude. Il n’aime pas ce désespoir qui le gagne.

Il crie pour en rire, comme à son habitude. Sous la puissance du hurlement, le décor s’immobilise et lui renvoie les éclats de lune surgis d’un ciel noir de soufre. La Provence s’alchimise.

Au-dehors, les ombres des cyprès-fantômes réamorcent le mouvement et s’alignent pour une marche macabre. Au-dedans, les carreaux de la nappe se déforment jusqu’à s’incurver. De carré, ils se transforment en « V » et lui sautent au bas-ventre, le marquant au fer rouge.

Sous l’effroi, André cherche en vain un mot pour l’initiale sauvage. Sous la douleur, ses lunettes s’obscurcissent et s’épaississent, à lui recouvrir le visage et lui manger son ancienne peau d’enfant. Elles se soudent à lui, ou lui à elles, en un masque cruel.
Une sentence, venue du néant, tombe sur lui : coupable !

Une respiration acide griffe son dos ; une longue patte d’ours enserre son épaule.
Ne pas se retourner, ne pas…

proposition n° 1

1.

En haute-Loire, un virage sur cette route de hameau qui longe la Prade. Ou plutôt un petit tournant au loin, pas trop loin cependant… à trois cents mètres à peine de là où je me tiens.
Il suit la trajectoire – peut-être est-ce l’inverse- d’un muret en pierres. Trois peupliers alignés sur le côté l’annonce. Plus haut sur le piton volcanique, les ruines du château d’Artias dictent la teneur féodale du paysage.
J’avance à pas lents, du rural collé aux semelles, de l’énergie en tête et de la joie au cœur.
Pour moi, toute la puissance de la paysannerie se niche dans cette courbe.

2.

Ces fourches de campagne : des embranchements aux directions rendues incertaines par l’hiver.
Ces faux carrefours signent la solitude et l’isolement ; la saison de l’errance s’imprime dans les esprits.
Les nuages affichent un « presque trop tard » pour songer à sortir et le ciel s’alourdit de leur gris. Un gris uniforme, pas celui de la guerre mais celui de l’ennui ou de l’absence de peine à la tâche, celui des chemins à bosses, à creux et à vides.
Et quand la terre commence à exhaler sa blancheur et combat la pesanteur ambiante, alors la neige d’ici invite et pousse à l’espoir.

3.

Le temps d’une récréation, dans un coin de salle de classe : trois enfants postées entre la porte-fenêtre et le tableau vert empoussiéré de craie.
La « convoquée » se tient face aux deux autres.
Au centre du triangle de têtes baissées, un cartable ouvert baille l’objet du vol : un jouet en plastique à la sangle noire et rugueuse. L’orange et le jaune criards de la babiole mobilisent les convoitises et piègent les consciences.
Moments d’incompréhension, puis de stupeur et de sidération sous la double accusation portée.
Le jeu malsain accomplit son œuvre : la honte envahit la petite ; le doute amplifie le sentiment et interroge sa possible folie.
Ah cette violence des amitiés enfantines qui surgit là, entre le dehors et le dedans, entre un rayon de soleil et une ombre verte, avec pour décor de tribunal des paillettes de poussière emprisonnées dans les mailles d’un éclairage tronqué !

4.

Une rue encombrée de trottoirs, de niveaux et de murs derrière lesquels les âmes se calfeutrent. Le silence se plombe de chaleur. On pourrait croire à l’immobilité, or tout est mouvement. Des arbres feuillus se balancent, des arbustes touffus se dessinent en ombres, en contours et détours. Des portes devinées dévoilent des incapacités à entrer ou à s’échapper. Une enfant est poussée, puis oubliée dans son landau… en contrebas.

complément

Des chaussettes au bord du lit, à terre, épuisées de marche et de confinement. Ratatinées, entortillées, bouchonnées au sens propre comme au figuré. Un coussin alangui sur l’accoudoir, dans l’attente d’un bras, d’une main ou d’une épaule. De cette espérance, il s’arrondit de jour en jour. Balustrade en fer forgé, calée contre les volets clos. En lignes de force, volutes arc-boutées et alignées telles des guerrières prêtes à combattre.

38, 39, 95, 165, 62, 84, 2 et 8 : une personne, en vrac !



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 19 janvier 2019.
Cette page a reçu 217 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).