contribution auteur | Françoise Durif

hiver 2018 : recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Pousse son premier cri en 1959. Carrière stoppée net. Nourrit un ressentiment tenace vis-à-vis de la famille en général. A malgré tout connu quelques happy-hours.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Musca domestica

Domestique si l’on veut. Personne n’a jamais réussi à nouer autour de mon cou ni collier, ni museler mon mufle. C’est cela qu’ils appellent domestique. C’est près d’eux que je vis. Née il y a soixante-cinq millions d’années. J’entre volontiers dans leurs maisons. Si commune. J’entretiens pourtant une interaction durable avec l’humain. Commensalisme. Relation facultative. Mais sans contrepartie pour eux. Telle la blatte, le moineau, le pigeon. Synanthropes. Tout près d’eux. Au-dessus d’eux. À l’envers de leur endroit. Dans l’air qu’ils respirent. Celui plus chargé qu’ils expirent. J’attends tête en bas, tension superficielle — mes yeux rouges réagissent à la partie de la scène située bien en face. Deux cents images par seconde, à mesure de l’excitation, et à tour de rôle, de mes unités optiques — sur le plafond des morts. Mes ailes sont capables de polariser la lumière. Je chois sur leurs aliments oubliés. Lumière et chaleur, clameurs de vibrations moléculaires à divers endroits de mon corps. M’y promène, trottine par-dessus leurs miettes, scories de repas. Funambule sur le pourtour de leurs verres, le sel de leurs peaux, sueurs, là où leurs lèvres sont venues se désaltérer aux liquides. Mélange de salives. Fonds d’assiette pompés aspirés par ma trompe. J’époussette tout le jour, mes yeux, mes pattes. Je palpe, je ponds. Partout. Partout mes larves en attente, mes tendres pupes gonflées, bientôt évaginées. Imago ailé déambulant vertical. Domestique. Eparpillée. Envolée.

source de l’apocryphe

La Vénus d’Urbino. Le Titien. 1562.

Un nu profane, idéalisant la beauté féminine. Mais une beauté sans fard, ni apprêt et qui dérange un peu le spectateur par un certain laisser-aller, les cheveux dénoués. Et qui le regarde droit dans les yeux, avec l’air de lui demander ce qu’il reluque. Voyeur. Il préfère détourner les yeux. Moi, je suis à l’arrière-plan de la scène, minuscule, si l’on voulait bien comparer ma taille à celle de ma maitresse. Et je ne les vois pas. Et eux, ne me considèrent pas davantage. La toile primitive a été peinte pour être transportable. C’est sans doute ce qui me vaut d’y figurer. Servante à genou devant un coffre, au fond d’une salle d’un palais vénitien. Je range, ou bien je sors d’un coffre — si profond que j’ai l’air d’y disparaitre, comme aspirée — une tenue pour ma maitresse. Peut-être. On ne distingue de moi que mon corps agenouillé, de dos, les deux talons de mes chaussures noires bosselant ma robe blanche, la taille serrée par un lien et la pointe d’un châle descendu dans mon dos. Mon corps sans tête, puisque plongeant dans les profondeurs du coffre, et retenant le couvercle de mes deux bras relevés. Comment pourrais-je ranger ou encore extirper quoique ce soit dans cette position ? Mes bras, deux taches étirées, minuscules, en regard de ma taille, comme si je n’étais pas habituée, et ce dès mon plus jeune âge, à des travaux autrement pénibles ! Près de moi, le jupon rouge d’une autre servante, son bras gauche replié, la main dans le creux du bras droit. Se grattant, sans doute. Au-dessus de l’ouverture sombre du coffre qui m’aspire, une fenêtre, et par la fenêtre un arbre, un pilier ; la silhouette d’un buis en pot, en contrejour sur le rebord. Je ne suis pas dans le même espace tout simplement. Je tourne le dos au fond de ce livre et j’attends dans ta bibliothèque : Daniel Arasse, Histoires de peintures, n° d’édition ; 136721. — N° d’impression : 050828/1. Dépôt légal : février 2005. Imprimé en France.

source de l’apocryphe
Crucifix d’ivoire de Montserrat et sa copie en bois de tilleul.

Faussement attribuée à Michel-Ange — pourtant le travail minutieux sur les tendons des pieds et les clavicules ont mis les experts en déroute durant plusieurs semaines —. Copie que l’on sait avoir été réalisée au cure-dents par l’ancêtre de Titillement de Clair-Mont-Foudre, durant sa détention au château de M — Motte castrale du IXe ou Xe siècle, devenue tour de guet, puis prison. L’affaiblissement de l’autorité comtale et royale donnant libre cours aux ambitions personnelles, Titillement de Clair-Mont-Foudre se voit imposer le droit de ban par son voisin le Duduché de Flodoard de Jumièges. Les graffitis sur le mur de sa cellule en ont témoigné. Après avoir mis au point la science sciographique, il y retrace son rêve, sa vision persistante, l’éblouissante apparition sur les murs de sa geôle : le fameux crucifix d’ivoire, qu’il n’aura de cesse de tenter de réaliser avec les moyens du bord et ce, malgré ses piètres dons artistiques.
Expression du personnage dolens mais sans tourment. Harmonie typique de la Renaissance, mais au Carbone 14, nul doute : Daté 1875.

Le gouvernement colombien l’a pourtant acquis en 2007 pour la modique somme de 3,7 millions d’euros. Une enquête est ouverte, certains membres de l’entourage du président colombien émettant des doutes. Surtout sur l’attribution de la croix. Ils penchent plutôt, entre deux guérillas, pour Sansovino. Mais, ça dépend des jours. Et de leur digestion.

proposition n° 8

Le patron du bar

Il arrive à bicyclette tous les matins et, même l’hiver, c’est en bras de chemise qu’il sort de son café pour prendre les commandes à la petite terrasse. Il a toujours chaud. C’est un grand calme, souriant. Il lui manque quelques dents. Depuis que la cigarette est interdite dans les lieux publics, il est soulagé. On respire, il dit. L’été il arbore des T-shirts à message — gymnastique pour garder la forme avec trois tire-bouchons levant les bras — Quel est le con qui a mis des légumes dans le bac à bières ? — L’alcool, ça ne fait pas partie de mon vodkabulaire.

Il rit mais toujours discrètement. Il n’est pas du genre expansif et refuse poliment le verre qu’un client voudrait lui offrir, ou alors, pour ne pas le vexer, il se sert un verre d’eau, du robinet. Pour trinquer. Il en tant vu des types perdus dans ce genre de boulot. Ça lui fait peur. Avec lui on parle de tout et de rien. C’est ce qu’il apprécie par-dessus tout dans son métier : la discussion, les échanges de point de vue. Au début il avait installé un écran de TV, mais il s’est vite rendu compte que plus personne ne se parlait, et ne lui parlait. Et quand un match de foot était retransmis, certains en seraient presque venus aux mains. Alors, il l’a retiré.

Maintenant, il soupire parce que les clients, forcément, sont tous équipés d’un téléphone portable et qu’ils le consultent sans arrêt. Jeunes ou moins jeunes. Il essaie de garder une ambiance familiale à son café. Le Dimanche, ce qu’il aime le plus c’est marcher pieds nus dans l’herbe. Un dimanche par semaine, ça passe vite. Il trouve que les heures dans son café sont de plus en plus longues, et sur la rue ça manque un peu de lumière, toute la journée sous les lampes, il ne voit le soleil que l’été entre onze et quinze peut-être, mais c’est là où il fait le plus chaud.

Avec l’âge, il est devenu un peu triste. Il ne sait pas ce qu’il va faire pour sa retraite, mais il a hâte.

Le docteur

Dans la famille de La Pedrière, Benjamin est l’unique enfant du couple Émile de la Pedrière — dernier de la lignée — et Anne Monistroll. De son père, et comme tous les de la Pedrière, il a hérité le grand corps maigre, le fort nez aquilin et de sa mère le cheveu dru et indomptable, les petits yeux noirs toujours cernés. Très jeune il fait preuve de dons exceptionnels : mathématiques, physique, chimie, dessin — sur des feuilles les plus lisses possible, il fait courir un feutre très fin — ses amis conservent nombre de ses lettres manuscrites sur le papier bleu qu’il affectionne — l’écriture est quasi illisible, mais les dessins précieux ornent les angles, les bords, la signature, et jusqu’à l’enveloppe. Son humour est apprécié, tout comme sa culture, et son habileté le conduit à son atelier, improvisé dans des lieux très divers — cuisine, coin de divan, escalier, étagère — où il sculpte, taille, colle, ponce, décore, de minuscules meubles marquetés, dont les tiroirs coulissent, des lustres lilliputiens en pendeloques de verroterie, des voitures, des maisons miniatures, des bateaux à moteur avec toutes les pièces du moteur fonctionnant. Sa chambre d’étudiant, les combles du petit château familial sont envahis de diverses maisons de poupée entièrement meublées, à planchers en point de Hongrie, les pièces truffées de recoins à secrets cachant, dans des coffres de la taille d’un ongle, des bijoux microscopiques. Ses études de médecine terminées, sorti major de sa promotion, il entame une spécialisation vers l’orthopédie dento-faciale où ses doigts experts font des miracles. Il collectionne les voitures anglaises, surtout les très anciennes aux mécanismes fragiles — et les accidents, dont heureusement, il sort indemne à chaque fois —. Mais, soudain, sa vie bascule. Il rencontre Virginie. Une jeune étudiante en pharmacie, promue elle aussi à un avenir radieux — mais que la science refuse opiniâtrement d’admettre dans ses rangs étroits après trois échecs successifs en première année —. Amoureux fous, ils ne se quittent plus. Les amis de Benjamin s’interrogent. Pour eux il devient peu à peu un inconnu qui, à l’évidence, ne se rend pas bien compte des choix de vie qu’il opère. Il brade le château et les collections de meubles — Virginie se révélant hypersensible à un vernis particulier dont certains meubles étaient recouverts depuis le dix-huitième siècle, ainsi qu’aux courants d’air de la demeure familiale — Benjamin ira jusqu’à coudre lui-même d’épaisses tentures mais aucun rempart ne se révèlera suffisamment épais. Le pavillon de banlieue leur évitant de justesse un traitement lourd aux corticoïdes. Les voici aujourd’hui installés en périphérie de la ville de B. Benjamin fait chaque jour les trente kilomètres qui le séparent de son lieu de travail dans la jolie Peugeot que Virginie a choisie. Le Dimanche il porte des charentaises et leurs trois enfants — dont Virginie aime à raconter les grossesses si pénibles et les accouchements atroces, donnant à qui veut l’entendre forces détails — sont inscrits dans la meilleure école de la ville.

La coiffeuse

Petite et énergique, elle arpente les avenues de la ville, tout comme son salon qu’elle traverse en trois enjambées. Du même pas décidé. Brune, les cheveux coupés en carré court, entretenu au millimètre près, elle reste, été comme hiver, vêtue d’un T-shirt et d’un pantalon blanc. Toujours impeccables. Seule la couleur du T-shirt uni varie en fonction de la saison. Fleurs fraiches, magazines, peignoirs et serviettes éponges immaculés. Vitrine irréprochable. Le client qui s’arrêterait à son dynamisme un peu brusque — qui peut surprendre et faire hésiter lorsqu’on la rencontre pour la première fois — aurait ainsi perdu une occasion et plus, si affinités. Car, dans le salon, dont elle gère seule hommes, femmes, étudiants et enfants, elle sait avec un art consommé, réunir la coupe mise-en-plis du professeur de philosophie et le brushing de la jeune étudiante en pleine crise de doute ; la coloration cheveux et sourcils de ce vieil industriel local — dont la famille est lassée des éternelles histoires de célébrités côtoyées tout au long de sa longue carrière — et le shampoing de la résidente nouvellement installée dans l’immeuble voisin ; le médecin survolté et la bonne vivante. Avec tous, elle évoque lectures et films, partage théâtre et concerts. Elle n’a pas d’âge déclaré. Elle n’a jamais mentionné ni époux, ni famille. On la dit proche de la retraite mais personne n’y croit.

proposition n° 7

Le ciel ce matin. Dans l’air il y avait du neuf. Une couleur de dragée. Beaucoup d’oiseaux. Croassements de corneilles noirs. Des vols importants, silhouettes sombres sur le ciel dragée bleue rayé de trainées de condensation rose orangé. Cet hiver il y en avait davantage, plus que les autres années. Sur le Quai Saint-A, l’autre soir, un merle noir chantait, posé sur une enseigne.

On l’entendait nettement mais il fallait que l’oreille repousse d’abord les bruits de la circulation et des travaux du parking, toujours en cours. Rien de photogénique dans ces travaux de grande envergure maintenant qu’ils commencent de s’enterrer. Des amoncellements de gravats gris, les parois du quai creusées, quelques piliers de bois effilochés et en tas datant de l’ancien quai. Le forage a procédé par séquences, machines à roues dentées, obstacles fracturés au moyen d’un trépan, puis le terrain découpé, broyé, aspiré en continu, le mélange — on entendait le bruit de roulement dur et sec toute la journée et les soirs d’hiver, les silos bleus éclairés jaunes — refoulé vers l’unité de recyclage qui régénérait la boue. La tour de lavage, les silos maintenant démontés. On peut continuer de suivre l’avancée des travaux grâce aux dessins, jaunes et noirs, avec des dates dans des bulles façon bande dessinée. Le tout collé en frise sur les vitrines des boutiques inoccupées. L’emprise du chantier interdit toujours de longer le quai. On s’est habitué à faire ce détour. Contrariant les chemins que je me suis décidés dans la ville. M’empêche.

Ce matin au réveil, je pense à mes personnages.Toujours allongés dans l’herbe. Ils fument. J’aimerais terminer cette histoire. Je sais ce qui va arriver. Du moins je l’imagine très bien. Je ne l’ai pas encore mis en mots, pourtant. J’attends une surprise. Qu’ils me surprennent. Mais, rien, ils n’ont envie de rien. Je les délaisse.

Concert ce soir. Le programme sur la table. Pianiste jouant Schubert, Liszt, Brahms et Beethoven. J’aurais préféré — peut-être — un seul compositeur. Brahms, bien sûr. Ou Schubert, aussi. Donnerait-il le même récital à Paris ? L’impression qu’en province, le programme est différent. Il y a longtemps que je n’ai plus assisté à des concerts ici. Je connais la salle. Le public. Les élèves du grand conservatoire sur les côtés dans les balcons latéraux et le public payant en bas, sur le premier balcon de face, au premier rang — pas de place pour y ranger les pieds. Et, quelquefois, des sonneries de portable qu’on a oublié de couper, des ronflements aussi, et ces insupportables fauteuils qui grincent. Sinon, très belle salle, bonne acoustique. Les premiers arrivés font des mots croisés assis à leur place. Beaucoup de cheveux gris ou blancs.

La fenêtre droite et un pan de celle de gauche descendent sur la longue table de verre où j’écris. Derrière : murs blancs et autres fenêtres de la cour, morceau de toit de tuiles. Peu de ciel. Depuis que les enfants sont partis, j’y transporte, par longues périodes, livres, feuilles volantes et portable. Crayons, stylos. Plus près de la bibliothèque. Accès internet non perturbé par les murs, comme c’était le cas au fond de l’appartement. Les feuilles dentelées de l’aralia en bouquet au coin supérieur gauche de la table. Et lorsqu’on éclaire, le reflet de la suspension, à l’envers, reflet lui-même remué par la fenêtre, assiette inversée et lumineuse trace posée devant la chaise en face de moi, à l’autre bout de la table. Diner mardi. Me faudra libérer les lieux. Empiler sur la commode de la chambre, feuilles. Pourquoi gardes-tu tout ça ? Portable, câble, livres. C’est rien, c’est numéroté. J’en ai besoin. Je les garde jusqu’à la fin de l’atelier.
Fin d’après-midi. Un coin de lumière a commencé de s’imprimer sur le bord inférieur droit de la fenêtre. C’est bon signe. Il faudra en parler à Isa. Elle aime que je lui donne des nouvelles de la saison qui arrive, mais chez elle un peu plus tard. Fille de lumière. Pas tellement d’oiseaux. Nous parlons peu de l’arrivée des oiseaux. Avril. La lumière, je la préfère descendante. Isa aime aussi le bruit des jalousies installées à mes fenêtres. Lames de sapin, réseau de chainettes et cordes. Ça racle, métal contre bois. Un bruit de grosses perles tombantes. Héritage italien des siècles d’or. J’aime lambrequin. Le mot.
J’écoute n’importe quelle musique ces derniers mois. Avant, un avant qui remonte à loin maintenant, je n’écoutais presque que du classique. Je dis, je me lave les oreilles. Le classique me surprend toujours lorsque à nouveau. Et par hasard. Le hasard de la musique. Les lieux où je l’ai reçue par hasard, entendue. Je m’en souviens avec beaucoup de précision. C’est toujours un peu douloureux. Très doux et douloureux. Comme un temps arrêté dans une autre dimension et qui ne reviendra plus. Par exemple les lentilles de Silaos et Bach. Je portais telle robe. Il faisait beau. C’était à. J’avais tel âge.

Le piano ouvert. Toutes ses dents. C’est d’abord un bonheur visuel et violent. La page blanche ou les touches noires et blanches. Les notes sur la portée. Le papier légèrement jaune des éditions HV, grain doux, feuilles souples à la tourne. Toutes annotations au crayon. Y mordent bien.

Il y a des papiers partout. Blocs. Carnets. Feuilles volantes. Où je peux écrire. Et puis le portable aussi, à qui on peut dicter, s’enregistrer la voix dans le vent de la course quand l’écriture — un mot — vient alors qu’on pédale, qu’on marche au bord du fleuve. Il y faut un certain rythme. La marche lente ne favorise rien.

Françoise Durif

proposition n° 6

Maintenant les voici, allongés côte à côte dans la clairière et leurs souffles se mêlent ensemble au ciel blanc. Ensemble ils soufflent afin que le ciel ne descende pas à les étouffer davantage. Ils ont dans les yeux et la tête ce grand néant blanc. Grisés du rien, de leurs haleines mêlées jaillies de leurs bouches, du panache de vapeur molle, chacun montant au rythme de leurs respirations se mélanger au ciel devenu blanc et surtout l’empêcher le ciel linceul de descendre peser sur leurs poitrines, leurs poitrines qui se soulèvent et leurs lèvres alors laissent échapper un mélange plus ou moins dense de vapeurs blanches sur le ciel blanc uniforme, la forme de leur souffle s’appuie, la couleur variable blanche bleutée grise, les grise, sur la boursoufflure du souffle et fait tache un moment sur le ciel, vapeur d’eau et particules infimes se dégagent de leurs poumons et se mélangeant, dansent en suspension juste au-dessus d’eux, arabesques, colonnes, filets, volutes se tordant, se dissolvant, se désagrègent, absorbés par le blanc du ciel blanc et ils soufflent pour que ça ne descende pas plus, pas davantage, sinon ils étoufferaient et ce qu’ils respirent à tour de rôle, tenu ténu entre leurs deux doigts, index et majeur, et qu’ils portent chacun, l’un après l’autre à leur bouche, à leur rythme, puis inspirent, aspirent, les réchauffe, les brûle mais à peine et, afin que leurs poumons continuent ensemble d’en supporter le poids, inhaler, avaler, marquer un temps pour en sentir le trajet de branchies en alvéoles puis rejeter la fumée blanche et lourde en un petit nuage blanc posthume posé sur leurs bouches et qui se dissipe, ils n’ont presque plus le temps de le fixer avant qu’il ne se résorbe et toute leur attention, leurs deux attentions conjuguées ensemble n’y suffisent plus et à la fin ils n’y parviennent presque, mais leurs yeux grands ouverts sur le blanc écarquillés fait alors le ciel descendre, le ciel blanc venus les étouffer, ils ne voient plus leur souffle blanc ils ne voient plus où ça s’arrête leur haleine transparente où ça commence le ciel. Ils le suffoquent. Ils se disparaissent dans la fumée dans le blanc et la vacuité de tout ce ciel grand drap soulevé posé juste au-dessus de leurs deux têtes côte-à-côte, ils s’en vont se résorber doucement, s’évanouir lentement, et s’envoler légers, s’évaporent et tout ça c’est à cause du blanc de tout ce blanc qui les entoure et qu’ils portent ensemble, se cramant ensemble, se flashant dans la lumière qui les avale.

proposition n° 5

Entendre battre son cœur, s’entendre battre le cœur tatactatoum, bouchée de steak haché mâchée purée ne mets pas tes coudes sur la table s’il-te-plait et elle dit à la fin de la conversation — conversation est un grand mot — bredouillements de Pierre répondant avant-hier au sujet verbe compliment complément de Maryline la voix sa voix soudain rauque tu ferais un beau voyage avec moi le dernier mot levé tendu vers lui à lui offert, ou plutôt… un beau voyage elle a laissé voyage s’entourer d’air, un beau un beau … voyage le son mouillé trainé par ses lèvres en giclant un peu au fond de son cerveau et puis silence. Et. Toi et moi. Ensemble. Ça te dirait ? La fin du mot, la fin de la phrase pointée en l’air le temps qu’il l’attrape, qu’il rebondisse avec. Un un … quoi ? S’est étranglé dans sa gorge, là, tout au fond là où c’est profond dans sa voix grave tatactatoum tatoum la peau empourprée en face du petit frère qui le regarde, grands yeux bleus candides avalant tout le visage. Il s’est enfui derrière la porte des toilettes toujours disant quoi ?...quoi ?... qu’est-ce que ?... il perçoit son souffle à elle se poser calmement dans le creux de son oreille, là tout près à le toucher, son souffle irriguant ses pensées sa pauvre matière grise blanche bouillie blême de sa cervelle. Purée. Steak haché. Pierre ! Pierre s’il-te-plait ! Tu m’écoutes ? Tu pourrais arrêter trente secondes de faire trembler la table avec ce mouvement continuel de ta jambe ? Pierre ? c’est insupportable à la fin ! Un… VO-YA-GE, elle en a pétri les syllabes afin de les lui faire ingurgiter. Il imagine sa bouche lèvres rouges arrondi suave autour du mot, sur les dents blanches. Pierre ?... Ce n’est rien, ne t’inquiète pas comme ça mon garçon ! C’est ce match, ce prochain match qui te rend si fébrile ?... Allons, je suis sûr que vous allez jouer comme des dieux ! Ça va bien se passer ! Allez, finis-moi ton assiette. VO-YA-GE dans la purée labourée à la fourchette, conglomérat yellow patates beurre le tout rosi façon coucher de soleil par les grumeaux du haché saignant. Respire. C’est froid maintenant ! Voyage. Sa voix lui voyage dans la tête, dans tout le corps. Micka, mon petit. Ferme ta bouche quand tu mâches. On voit tourner tous les aliments dedans. Quel voyage a-t-il fini par énoncer. Tu verras… Il a senti les points de suspension elle en a laissé trois s’installer tatactatoumtoum son souffle sa respiration encore deux trois calmes goulées descendues jusqu’à son ventre. Il a reniflé pour dire quelque chose. S’est assis sur les toilettes, s’est relevé pour verrouiller la porte percevant le frottement tendre des chaussons du petit frère loin derrière le tatactatactoum qui s’emballait jusqu’à son nombril y creusait une lumière s’arrêter juste là, tout près. Comment ça ?... Et puis. Ne t’inquiète pas Pierre… Pierre ! Tu manges ?! pas Pierre… N’aie pas peur. Pas peur. Le robinet mal fermé qui goutte s’égoutte s’écoute sur l’émail, pas peur pas peur pas peur, le frottement des chaussons de Micka qui repartent, s’éloignent derrière la porte. Non, non… je… non, je n’ai pas… pas peur mais mais… Tu auras juste besoin d’un briquet. Son rire. Quelques grelots tremblants légers au fond de sa gorge et puis. À samedi ?... Je t’embrasse… elle fait siffler fluter les ss tatactatoumtatoum comme une soie froissée contre sa peau, tout contre son cerveau à lui. À, À.. mâchoires serrées, les dents crispées, tous ses muscles bandés tendus arcboutés en blocs emboités comme pour la mêlée, emmêlés à sa voix tandis que s’empêtrait tout son ventre dans la surprise de la coulée brulante et visqueuse tatactatactatoumtatoum à tout rompre dans sa tête. Il perçoit encore deux trois respirations à mesure que les cercles de son voyage s’agrandissent, puis le déclic bref, syncope et frissons, la petite mort grise venue le ramener à la conscience.

proposition n° 4

Le hameau. Quelques fermes tenues dans l’ombre du Mont-C. Une clairière, des arbres, un ruisseau qui circule autour de l’énorme rocher. Dans ses anfractuosités, toute une végétation lilliputienne de mousses, de fougères minuscules, quelques microscopiques fleurs des champs — bouton d’or, pâquerettes aux tiges frêles, véronique des rochers — plants de fraisiers sauvages, les coussinets denses hémisphériques de l’androsace helvétique, les feuilles linéaires uninervées du thésion des Alpes et plus on monte, plus on trouve des plantes en recherche de lumière. La base la plus large du roc est prise dans les arbres, on ne sait plus depuis combien de temps. Tout autour, on trouve encore d’autres rochers, plus petits comme des éclats lancés par le plus gros au cours de sa chute depuis les hauteurs du Mont-C qui culmine à plus de deux mille quatre cents mètres. Il s’appelle Pierre, il a dix-sept ans et il vient de s’adosser à la roche. Sa main droite est cachée dans la poche droite de son jean délavé et troué aux genoux. Il en extrait un portable qu’il consulte — 13 : 44 indiquent les diodes luminescents par-dessus l’effigie du club de Rugby, un ballon ovale blanc à bandes noires déformant le drapeau rouge à croisées blanches. — Il a rendez-vous. C’est la première fois. C’est la première fois et il est un peu en avance ce qui lui laisse le temps, le loisir — mais son esprit est trop occupé et ses mains tremblent — de considérer le lieu qu’il a choisi, lieu qu’il connait puisqu’il habite un peu plus loin, mais qu’il semble découvrir aujourd’hui seulement : la pénombre qui y règne presque toujours — ne fait-il pas trop froid ? — l’odeur délicieuse de la terre près du ruisseau — n’est-ce pas définitivement trop terrien, pour tout dire trop plouc et isolé, en plus de la fraicheur ? — c’est la première fois qu’une fille… — et quelle fille ! — il se met à frissonner en s’imaginant seul en face d’elle. Et si elle ne venait pas ? C’est son premier rendez-vous. Le premier vraiment sérieux. Il a seize ans et il est amoureux fou de cette fille — Maryline — nouvellement arrivée dans la petite ville avec sa famille. Depuis la rentrée. Elle est belle. Elle est sûre d’elle. Elle sait qu’elle plait. Elle est toujours si bien sapée, fringuée — comme disent les autres filles — et ses cheveux, t’as vu la longueur de ses cheveux ? Et la couleur ? Elle est blonde, blonde. 13:58 répond la pendule du portable, le 8 a déjà commencé de monter, le 9 apparait. 13:59. Elle attire tous les garçons. Mais cet après-midi c’est avec Pierre qu’elle a rendez-vous. Pierre qui fait les cent pas devant le rocher, autour du rocher. Pierre qui sursaute chaque fois qu’au hameau, un chien aboie. Il ne comprend toujours pas comment ça a pu lui arriver. Ce rendez-vous se situe bien au-delà de ses rêves d’adolescents les plus fous. Comment penser une seule seconde qu’un jour son portable allait sonné — il y a de ça quatre jours — et qu’en décrochant, malgré le numéro inconnu qui s’y affichait, à la première respiration, à l’instant où la voix féminine chaude et assurée avait murmurer Pierre, il avait su que c’était elle. L’unique. La belle et désirable Maryline dont il rêve chaque nuit. Dont le visage harmonieux et souriant est imprimé sur tout ce qu’il regarde — livre, cahier, terrain de rugby, ballon, jardin, cour de l’école, dans l’eau de la piscine, sur les pentes du Mont–C, sur les prés et leurs fleurs, sur le ciel et la route et jusque dans son assiette — Comment a-t-elle eu son numéro puisqu’il n’a jamais osé l’aborder ? Pierre ne s’est pas posé la question. Depuis la rentrée, Maryline tourne autour de lui en spirales la menant d’un garçon à l’autre mais se rapprochant de Pierre qui n’a rien vu. Jusqu’à ce jour où il la trouve derrière la porte des vestiaires du club, devant le panneau où sont affichées les photos des apprentis-joueurs avec leur numéro personnel. Il a sursauté et sentant le rouge lui flamber le visage il s’est enfui en marmonnant b’jour, bien plus gêné qu’elle — fleur sublime épanouie dans ce lieu rustique et masculin, parmi les effluves de sueurs aigres et de javel —.

Les parents de Pierre ont fini par s’inquiéter — il a quitté la maison familiale vers 12:30, environ — son père et son frère l’ont entendu dire je reviens. Parti, un samedi comme les autres, avec son sac de sport sur l’épaule. Mais juste un peu plus tôt. Déjà ? se souvient d’avoir demandé le père. Je reviens. Et depuis, plus rien. Le portable de Pierre est sur répondeur et les nombreux messages qu’ils ont laissé sont restés sans réponses. À 19:12, 19:57, 20:38, 22:40. L’inquiétude remplaçant peu à peu l’agacement. Pas de réponses aux sms non plus. L’entraineur a téléphoné le dimanche matin. Il est venu aux nouvelles. Ça fait quand même deux samedis de suite que Pierre manque l’entrainement. C’est pas son habitude, mais il doit se reprendre, à trois semaines d’un match important ! Il doit prendre ses responsabilités ! C’est pas sérieux vis-à-vis de l’équipe. Il n’est pas malade au moins ? Les parents n’ont trouvé aucune explication à lui fournir. Ils ignoraient tout. Le petit frère, lui, sait mais il a préféré se taire. Son grand frère s’est mis à fumer en cachette lorsque les parents ne sont pas là, après on aère la chambre pendant de longues minutes et quand il reçoit des appels, voilà qu’il devient tout rouge, se met à bafouiller et court se cacher. Le petit perçoit sa voix étouffée derrière la porte des toilettes. Comme tout le monde à son âge, dirait le père s’il était au courant. La mère fouille dans les poches des vestes et ne trouve rien d’autre qu’un briquet jaune. Sur le bureau de son fils, les livres de cours sont rangés, les cahiers aussi, empilés près du cartable. Elle a l’impression que personne ne les a ouverts depuis la rentrée. En les feuilletant, tout lui parait normal, sauf une modification de l’écriture, mais qui va s’accentuant. Le dernier cours en date de vendredi est presque illisible et les pages toutes froissées. Ça ne ressemble pas à Pierre, ça. Au téléphone, tous les copains contactés sont unanimes pour dire qu’ils le voient de moins en moins. Ils ont tous l’impression que Pierre cherche à les éviter. Pourtant aucun ne mentionne une dispute ou un différend qui aurait pu les tenir éloigner. Ils se bornent à dire qu’il a changé. C’est tout. Le collège a été averti. Les professeurs sont inquiets pour l’adolescent qui a disparu depuis maintenant quatre jours. Ils ne comprennent pas. Rien dans son attitude ne les a alertés, peut-être un peu de relâchement en cette fin de trimestre, mais vraiment, non, rien qui ne puisse se rattraper rapidement pour un élève comme Pierre. Plusieurs tours à travers la petite ville, à pieds, en voiture, n’ont rien donné et le dimanche après-midi, la famille a fini par signaler à la police la disparition de leur fils. Il faut bien mettre un mot sur le silence, l’absence et à mesure que les jours passent, sans nouvelles, ils sont de plus en plus anxieux. On ne voit pas grandir ses enfants. On ne connait rien de leur vie, de leurs joies comme de leurs peines, en dehors de ce qu’ils veulent bien laisser voir pendant le peu de temps, finalement, où la famille se trouve réunie.

La première aventure amoureuse. Peut-être celle qui compte le plus. Que tout le reste de la vie on va rechercher. Dans l’intensité, dans la nouveauté, dans la surprise, dans l’épouvante de cette mortelle douceur. Est-on prêts à se laisser brûler par tout ce feu, cette douleur qui emporte, est-on prêt à accueillir ce monde qui s’ouvre devant soi, béant pour la première fois ? il n’y en aura pas d’autre. Les autres, les suivantes, suivront en ayant peut-être un arrière–goût de quelque chose de fort, de dense, un feu resserré autour de soi laissant les autres de marbre sur le quai et agitant leurs mouchoirs à contretemps. Où trouverais-je place pour n’ardre point ? dit le poète. Qu’est-ce que des parents peuvent comprendre à tout cela ? Quelles réponses peuvent apporter les professeurs ? les dates de l’histoire ? Les découvertes médicales ? La règle de toi, de trois voulais-je dire… je reviens. Je reviens sans pouvoir tout à fait vous revenir. Il est préférable alors, dans ce cas, de disparaitre. Paraitre. Dis-paraitre, disparate. Disparation. Disparition d’après apparition. Cesser d’être visible pour tous ceux qui m’ont connu, avant. Je suis bien là, mais ils ne me voient plus. Disparaitre se conjugue avec l’auxiliaire avoir quand on veut exprimer l’action, avec l’auxiliaire être quand on veut exprimer l’état, dit le Littré. Je suis disparu. Porté disparu. Dis- préfixe dans le sens négatif et -paraitre qui vient d’un latin fictif disparescere, disparoir.

Refaire sans arrêt le chemin. Revenir, retourner à. Dessiner les lieux, en faire une carte. Inscrire le nombre de pas qui séparent de la dernière fois que quelqu’un l’a vu. Il a acheté un briquet au bureau de tabac samedi matin. Écrire les derniers mots entendus. Je reviens. Chercher quand on ne sait rien, chercher où il n’y a pas. Se retourner, revenir. semer des questions comme des clous pour y accrocher des fils d’Ariane et se retrouver au point de départ. Le départ, un peu avant, revenir en travelling arrière à l’heure, la minute, la seconde où l’on ne se doutait encore de rien. Parents occupés à des choses futiles de la vie courante, avec la certitude que rien n’est encore arrivé puisque là, à ce moment, à cet endroit précis on ne savait pas. Trépigner. S’impatienter. Crier, appeler de tout son cœur. Pierre. Pierre. Dehors, dedans. Et, si… ouvrir des portes, en bas, en haut. Les refermer, les laisser entrouvertes plutôt. Ne pas trouver ce qu’on cherchait de toutes ses forces. Buter contre le roc dur des certitudes. Appeler. Rappeler sans fin son numéro. réentendre sa voix enregistrée disant vous êtes bien sur le portable de Pierre. Sans recevoir de réponse. Douter de soi, des autres. Attendre. Il a dit Je reviens. 


proposition n° 3

Le hameau de Pierre-Martine regroupe quelques fermes autour de l’énorme rocher poussé par le diable, amoureux de Martine — qui aime Pierre — , depuis le sommet du Mont-C culminant à deux mille quatre cent neuf mètres. En un instant, les voilà succombant, surpris par le choc terrible. Aujourd’hui, ce lieu reste propice à la rencontre amoureuse : l’ombre des arbres, le ruisseau, des clairières d’herbe verte et souple et des fleurs des champs.

Martine, restée seule et épouvantée face à la brutalité de la tragédie, si elle a survécu, s’est enfuie. Ou bien trop choquée pour réagir elle cède aux avances du malin — qui est plutôt beau garçon — et repart bras-dessus, bras-dessous avec son nouvel amoureux — ses vêtements encore tachés, peut-être, du sang de Pierre. Et si Pierre était devenu pierre justement parce qu’il n’aimait pas Martine, mais plutôt un autre lui-même ?

Plusieurs dolmens ou menhirs sont ainsi désignés, mais dans d’autres régions : Sur le terroir dit de Martina, par exemple, les scientifiques proposent comme origine possible le latin Mars : martis ou le gaulois marwith ou bien encore le celto-scythique mawther. Les diverses légendes locales mentionnent toutes des diables. Dans certaines régions, à la fin du dix septième siècle, l’une de ces pierre Martine est encore en grande vénération parmi les paysans s’imaginant la couvrir de fleurs afin d’être préservés des fièvres, ou s’y allonger pour en guérir.

proposition n° 2

Charles Juliet descend la rue Victor-Hugo. Il a cette démarche calme des pensifs, rêveurs, et la tête légèrement penchée sur le côté. De temps en temps dans la cohue il est bousculé par des épaules adolescentes et dures, des bandes de rigoleurs remontant vers la gare. Mais rien qui vienne lui retirer cette sorte de lumière qu’il porte, et parfois pose sur les gens, sur les choses. De très jeunes filles viennent se nicher sous son halo, lui sourire. Il s’arrête. Ils bavardent. C’est léger. Paroles échangées, murmures par-delà le va-et-vient des voyageurs, des sans bagages, des femmes, des filles à leur shopping de vitrines tristes. Ils se quittent. Elles repartent, s’envolent avec des brins de son sourire à lui, sa voix calme déposée au fond de leurs yeux. Il reprend sa marche. Arrivé au bout de la rue, là où s’ouvre la place, il considère le grand panneau publicitaire sur la toile de l’immeuble en travaux, la marque H….. brille au –dessus des petites bougies votives, la semaine dernière c’étaient les festivités du 8 Décembre. En attendant le feu piéton il cherche du regard le café B où tous les midis venait Jacques Truphémus. La terrasse. Le café a fait poser une plaque — discrète, à ce qu’il parait — à la table où Jacques déjeunait. Ils traversent ensemble la place, Jacques et lui échangent des nouvelles. Aimée vient juste de le quitter. Il est seul maintenant sur la place trop vaste, trop vide, avec trop d’espace autour de la statue équestre qui semble flotter. Ils pressent le pas instinctivement, pour se débarrasser de cette traversée goudronnée. De l’autre côté, il y a des robes longues et colorées, des foulards à motifs voyants sur les têtes des femmes, couleurs qui jurent dans le quartier et que l’on ne voit que ce jour-là, jour du marché forain, traverser le fleuve. Ils parlent d’un livre, d’une toile et Jacques Truphémus évoque son séjour au Japon et la douceur que ce voyage a apporté à ses couleurs. De la table qu’ils ont réservé chez la Mère Brazier. Pourtant Charles Juliet se voit entrer chez Léa, par les cuisines, comme c’est la coutume. Mangées. Il repense à la phrase lue dans le livre de Catherine Simon, au chapitre de l’impossible Léa Bidaut — Elle aimait que les gens entrent par la porte de la cuisine. Des fois elle verrouillait exprès la porte d’entrée du restaurant. Devant la supérette du pont, il y a ces deux personnes âgées, courbées ensemble sur le même panier de plastique. Maigres à faire peur tous les deux. Les quatre mains réunies ensemble dans les mailles du plastique rouge, et elle qui s’irrite et lui qui a comme un recul et qui ne sait plus s’il faut l’aider ou pas. Charles Juliet se souvient qu’il ne verra jamais vieillir ses parents, et il est ému par ce couple. Ils continuent de se chamailler, elle, d’un geste plus vif, arrache presque le paquet de farine — de la marque la moins chère, ça se voit tout de suite — de ses vieilles mains à lui, timides mais revenues aider, mais fines, la peau presque transparente. Un petit nuage de poudre blanche éclôt au milieu des deux visages penchés sur le panier rouge. Maintenant les voilà attablés face à face, la nappe à carreaux rouge et blanc et l’assiette de grattons, mais Charles Juliet est mal à l’aise, il cherche des yeux la plaque, il l’a pourtant précisé qu’il voulait cette table et pas une autre, d’habitude il n’est pas si autoritaire. Il ne se reconnait pas. La plaque, avec le nom de ce héros résistant qui venait manger là ici-même, à moins qu’il ne se soit trompé d’établissement ? Une jeune femme brune qui déjeune à la table voisine les regarde depuis un moment, il sent son regard sur le silence entre lui et le peintre mort. Elle s’est tournée légèrement et a commencé à parler très doucement. Elle évoque son pays, le Japon, et leur offre le mot Nagori qu’elle traduit pour eux : l’empreinte des vagues laissées sur le sable, une saison qui s’en va en nous laissant un goût précieux de nostalgie heureuse, elle parle de traces, de présences, et du regard qui accompagne le départ d’une personne chère, tenue encore par l’œil jusqu’à ce que ce fil très mince cède lui aussi. Ils l’écoutent ensemble. Elle s’appelle Ryoko Sekiguchi.

proposition n° 1

Rideaux blancs sur un paysage évanoui. Paysage lassé de trop de lumière qui monte, venue d’en bas, de la neige, comme si le sol avait le pouvoir d’éclairer. Paysage froid de rideaux blancs, de vitres à la transparence de glace. Une fenêtre, un intérieur – car on ne ressent pas le froid – mais dont les murs ont disparus, avalés par la lumière. Ne reste qu’une sensation de sécurité moelleuse autour du corps, avec l’œil aveuglé, bombardé par la lame lumineuse, de trop près, l’œil qui louche sur les petits motifs brodés de couleurs primaires en carrés serrés, légèrement bombés sur le tissu fin, semis flottant sur le voile immobile et que l’œil conserve en taches, minuscules explosions rouges, jaunes, bleues, feux d’artifices éclatants encore derrière les volets clos des paupières frottées des deux poings serrés.

L’odeur du linge mouillé l’hiver – chemises rigides aux bras serrés autour de plissures gercées bleues, grands corps d’anges morts empilés - rentré tout roide à la nuit tombée. L’odeur du froid, l’odeur de propre glacé, étincelles bleues envahissant la cuisine et s’évanouissant presqu’immédiatement à la frontière avec la chaleur, les manches retombant molles par-dessus la buée de la soupe de poireaux.

Le tic tac, métronome dans le silence, d’une horloge plus ou moins régulière, venu des stalactites de glaces pendues au toit et s’égouttant, tombant pile sur la balustrade de fer du balcon sur laquelle elles résonnent jusqu’au ralentissement, puis tarissement, à peu près à l’heure du goûter. L’heure où tout se fige dehors à nouveau, où les contours du paysage disparaissent dans la ouate et où s’illuminent et tremblent rouge et jaune, les sapins, à l’intérieur des maisons chaudes.

La petite boite cabossée et rouillée délivre son parfum, étrange entre tous — exotique est encore un mot trop neuf — mêlé à l’odeur du vieux fer. Mille fois ouverte et refermée par les mains mouillées, aillées, savonnées, les odeurs conjuguées, comme prises dans la texture du métal, à la longue coincées là et tenues embrassées dans les sons : le soprano brutal et acide à l’ouverture du couvercle, le réflexe conditionné attend l’odeur montant juste après le son. Et, l’unité précieuse sitôt prélevée — un clou de girofle — la boite refermée d’un coup sec, afin d’en préserver intact et resserré l’arôme jusqu’à la prochaine fois.

Le car nous embarque tout l’hiver, sitôt le déjeuner du jeudi avalé, à l’assaut des virages serrés et des tunnels au-dessus de la ville, jusqu’à la petite station. On s’y fabrique à deux épaule contre épaule un coin de courte chaleur où se mijote le malaise jusqu’à la nausée. Puis le froid nous cueille à l’arrivée. Et les chaussures raides dans lesquelles il faut entrer de force, les chaussettes de laine épaisse qui piquent les mollets tendres, les planches trop longues qu’il faut apprendre à farter, les fixations trop lâches. Et les doigts s’engourdissent, les oreilles font déjà mal. Ski obligatoire et l’incapacité d’entrer dans cette activité qui restera toute la vie reliée à ces sensations : froid, nausée, ennui. Il y aura toujours deux catégories de personnes, les sportifs et… les autres. Il vaut mieux être sportif, c’est entendu. Mais, dans cette rencontre manquée avec la glisse, la vitesse, le sentiment demeure d’être rattachée à vie aux terrestres, aux marcheurs scotchés au plancher des vaches, à la lenteur, la lourdeur, à une sorte de labeur et de fatigue quotidienne et réitérée tandis que le peuple des skieurs, bronzé et plein d’oxygène, glisse et surfe, sans effort apparent, sur la pente lisse des certitudes.

La pièce d’un franc dans la main un peu sale d’un enfant. Celle du chef d’une des bandes des 84, une barre d’immeuble où s’affrontent quotidiennement les terreurs locales, à coup de gros mots, de crocs en jambe, lancés contre les filles, à coups de poings et de pieds contre les garçons. Aujourd’hui, veille de fête des mères, il est là, en face de moi et, pour la première fois mal à l’aise et timide dans le bazar de Mme F. Un franc, c’est toute sa fortune. Le voilà planté devant les piles de cendriers en faïence colorée, les poissons de verre de toutes tailles, les mouchoirs brodés d’initiales mécaniques, les bouquets de fleurs artificielles et les petites maisons coloriées où monsieur à parapluie et dame à ombrelle prédisent le temps qu’il va faire à tour de rôle. La toujours efficace Mme F, sans un mot, empoche le franc qu’elle échange contre un minuscule et dérisoire napperon de dentelle en plastique.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 23 février 2019.
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