contribution auteur | Catherine M’boudi

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
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Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Martha a fini par s’endormir. Il sent tout le poids de sa tête contre lui. Combien cet abandon d’enfant lui est heureux. Il ne veut pas qu’elle parte... Trop besoin de ce chaud, de ce tendre. Et puis que pourrait-il arriver si elle partait vraiment ? Et s’il la perdait ? Il ne peut s’empêcher de craindre le pire et de s’en vouloir d’être aussi peu confiant. De montrer autant de vulnérabilité. Malgré tout, il pressent qu’il faut se taire... La laisser faire. Il n’a aucun droit sur elle. Martha va partir, et lui, il l’attendra. En attendant, il doit s’efforcer de garder tout du poids de sa tête contre lui. Ne rien perdre de sa tiédeur, des parfums de sa chevelure... Capitaliser au maximum les détails de Martha pour les distiller plus tard sous forme de lentes réminiscences. Quand il étouffera.

source de l’apocryphe
Nienne avait toujours vu cet arbre. Il n’avait pas cherché à en connaître l’espèce. C’était juste un arbre, comme il y avait des oiseaux, des chiens et des nuages, la pluie et la neige. Comme il y avait des pères et des fils. Du papier. Des crayons.

Habitué à dormir sans fermer les persiennes, l’homme avait affiné sa vision dans l’obscurité. Il en connaissait les nuances et rechignait à s’éclairer. Hors l’usage de la petite guirlande de Noël, quand sa mémoire doutait de ses variations acidulées.
Ordinairement, le jour entrait à son rythme dans la maison. L’arbre avait été si longtemps l’objet de son attention que Nienne ne savait pas au juste ce que valaient ses représentations. Si quelque villageois, venu jusqu’à la cabane, était tombé sur la pile de dessins, nul ne sait s’il aurait reconnu l’arbre dans cette série. Sans aucune discipline, celui qu’on surnommait en bas l’huluberlu s’attablait près de la fenêtre. Ce pouvait être à midi, après avoir piqué de son canif un bout de fromage. Ou quand le soir colore l’horizon de mauve, et que l’arbre est intensément noir. Il l’avait aussi dessiné la nuit, dans une cécité quasi-complète. Il avait alors multiplié des traits indistincts — les branches ? — moitié sur le papier, moitié sur le bois de la table, avec l’impression sur le moment de toucher à sa réalité la plus sûre. Aux premières lueurs du jour, une éponge chargée de miettes avait effacé l’illusion.

Un matin d’hiver, après avoir rêvé de son père, Nienne se leva et alla directement se rincer le visage à l’évier. L’eau encore froide coulait irrégulièrement. Il n’attendit pas qu’elle tiédisse et s’aspergea vigoureusement. il traîna la savate jusqu’à la table, détacha une feuille du bloc. C’est alors seulement qu’il regarda au dehors.
L’arbre avait disparu.

Nienne écarquilla les yeux.

L’arbre n’était pas plus là.
Derrière la vitre, le brouillard était à couper au couteau.
Il n’y avait plus rien à dessiner.

Cette abstraction le chahuta. C’était un écho direct à son rêve. Troublé, il dessina comme il put le cadre de la fenêtre. Mais cela sembla idiot au bonhomme, qui laissa tout en plan. Il alla chausser ses bottes et enfiler sa vieille canadienne. Il sortit et claquant la porte, s’enfonça dans l’épais brouillard.

Une immersion dans la vapeur absolument blanchâtre et l’arbre se dessina. Un pas de plus : ce n’était déjà plus l’esquisse d’il y a deux secondes. C’était une forme réelle. Deux pas encore et Nienne effleura des doigts son écorce. Encore un pas et il se jeta contre lui, l’enserra de toutes ses forces, en gémissant comme un malheureux.

proposition n° 8

La vieille couturière du quartier Bali

Elle apparaît sur le pas de sa porte. Le ciel est gris. Ses petits-enfants jouent dans le jardin qui cerne la maison. Ils arrachent une dent de lait au plus petit. La vieille entend leurs rires. Ses yeux ont perdu leur couleur, on dirait deux opales taillées au rasoir.

Au volant du fourgon funéraire, un jeune gars

Il est croque-mort depuis deux fois. Ça arrange Papa Fernand, et ça lui fait des sous, en plus des livraisons de grumes. Le soir, il joue dans l’orchestre de Kabassi et ses frères, dans une gargote de Boumnyebel. Il vit encore chez sa tante, et cale sur les maths à Jean-Baptiste et Béatrice, ses neveux.

Le pasteur qui a croisé le curé

Il vit seul, dans une baraque accrochée au flanc d’une colline d’Eseka. Quand il redescend en ville, il trouve sur son chemin des serpents noirs morts au soleil. Il a besoin de vivre loin des habitants de cette ville fiévreuse depuis qu’on y a trouvé de l’or.

Le curé qui a croisé le pasteur

Le jour, il est cruel avec un chien blanc qui ne voit que lui. Il l’affame pour le plaisir de le tanner ensuite, quand le pauvre animal se jette sur sa pitance. Il ne boit jamais le vin de messe, car il le sait empoisonné. Le chien ne voit que lui, toujours. L’animal hurle à la mort quand le curé ferme le portail de sa villa. Quand il monte dans son 4x4. C’est son quinzième chien, qui gémit tandis que j’écris ces mots.

proposition n° 7

Je n’ai pas de lieu où écrire.
Je n’écris jamais beaucoup de toute façon. Ni longtemps.
Les choses se font en chemin, sur des carnets.
(Je n’écris plus au creux de ma paume depuis longtemps).
Les carnets : voilà mon recours pour décrire ce que je vois, relever ce que j’ai entendu. Pour figer une idée qui m’est venue quand je slalomais ce matin encore à vélo entre les voitures.
J’ai également un journal, offert par une amie. Avec lui, un jour ne dure jamais qu’une page, aussi j’observe avec intérêt la règle de cette écriture factuelle et elliptique.
La nécessaire concision de l’éphéméride met en valeur les espaces indéfinis des autres supports. Les carnets ou les fichiers.
Les carnets. Parfois, je lis à rebours des passages, quêtant des éléments à reporter ou à développer ailleurs.
Contrairement au journal, qui impose une temporalité, les carnets autorisent les pensées désordonnées. Déversoirs à mélancolie. Pages de dessins rapides. Ras-le-bol féroces gribouillés. Prises de notes d’un voyage scolaire à Rome. Réminiscence. Doute...
Cet éclatement de sujets entre plusieurs carnets menés de front devient un jeu de piste quand je souhaite retrouver un passage.
Je me maudis alors de si peu de rigueur.
Cette pratique fragmentée est je l’ai bien compris à force, un moyen de défense primal.

Je n’ai pas de lieu où écrire.
Mais souvent, m’accueille un des canapés du salon. On joue de la guitare tout près. Si ce sont des gammes, il m’est difficile de rester concentrée. Dans ces cas-là, je grogne quelques vilains mots et finis par surfer sur le web, en attendant la fin des exercices itératifs.
Si, au terme d’une longue journée de travail, je m’y love, bientôt je ne parviens plus à lire ce que j’écris : les lignes tricotent du jersey (je note tout directement sur un traitement de textes basique. Je convertis le Times New Roman 12 points en Calibri. Même corps).
Il y a sur mon bureau d’ordi des dossiers remplis de textes disparates. Et dans les entrailles du PC, des textes plus longs. Je retravaille sans cesse mes textes, crée des fichiers bis, ter..., finis par m’emmêler les pinceaux. Certains passent trop rapidement à la corbeille. Je retourne les chercher. J’ai si peu de confiance en moi qu’il m’arrive bien souvent d’être hermétique à toute relecture.

J’ai un lieu où manger et rire.
En cet instant, tandis que cuit un chou vert, j’occupe en écriture la table des repas, des devoirs, des parties de jeux de société. La table où l’on hache la ciboulette et le gombo, celle où l’on roule les cornes de gazelle, où est dispersée – c’est inévitable— la poudre du pastel, quand me reprend le besoin de dessiner.
Ecrire ? Plutôt le soir, quand tout est tranquille. Le matin, quand on dort encore. Je n’ai donc pas d’objets personnels, pas plus que de rituels particuliers sur cette table,comme ailleurs.
Toutefois, il y a à ma gauche un clavier Yamaha, qui ne sert pas (assez) souvent. Un petit carnet dans lequel nous notons durant le repas les extravagances verbales des uns, des autres. Je le feuillette. Tiens, Untel a parlé de « huis klaus », plutôt que de « huis-clos ». Tel autre, s’adressant à son frère qui a un refroidissement : « tu cuves un truc », plutôt que tu « couves un truc ». Plus tard, nous relisons ces perles, et cela suffit à nous faire rire.

Devant la table, il y a des bibliothèques farcies de livres. Derrière la table, même tableau.
Et derrière les bibliothèques, le lit.
Accoudée sur un oreiller, c’est là que je remplis le journal et quelques pages sur lesquelles s’ étalent dans un demi-sommeil des lignes. Des carnets encore. Peu lisible.
J’ai ainsi un lieu où dormir.

proposition n° 6

Quand ils ont été appelés, je suis restée le long du mur. Dans cette ligne d’ombre disputée. Il était quoi ? Trois heures de l’après-midi ? Après avoir ricoché sur les cuivres de la fanfare, les pare-chocs des autos, les poignées des cercueils vides en attente sur l’herbe verte, le soleil écrasait tout. Je pris appui contre le mur. La tête, nouée dans un foulard de basin bleu - chaque endeuillé portait la même pièce de tissu, autour du cou, en bandoulière, dans les cheveux - la tête confiante, appuyée, se laissait aller contre cette verticalité. La mort de Maman Christine était tombée un soir d’avril, alors que le printemps français naissait aux fenêtres de la ville. Comme le mur contre lequel je faiblissais, la mort de ma belle-mère avait quelque chose de vertical. C’était une pluie inévitable, de celles qui vous surprennent par leur radicalité. Derrière la cloison, ils la sortaient du tiroir qu’elle partageait avec un(e) autre, tant de morts ces derniers jours avait-on dit... Ils la lavaient sans doute. De penser à ça, j’ai pleuré contre le mur de la morgue. Plus tard, les yeux brûlés par les larmes et la réverbération, éberluée de la blancheur du bâtiment, j’ai voulu m’abstraire de tout. Attendre, décervelée, qu’ils aient fini. Le regard perdu dans l’uniformité du crépi et de ses idiotes petites aspérités durcies. Ça avait tout d’une crème fouettée, à première vue. En réalité, c’étaient autant d’épines contre lesquelles je me griffais, prise dans un sentiment d’inutilité. Le front. Les mains. La robe de mariée faite en deux nuits par la vieille couturière du quartier Bali, à Douala, ils devaient l’en parer maintenant. Les fleurs de soie blanche, les poser dans sa chevelure intacte. Sanglot. Le mur, comme un bon vieux vigile, m’invitait à la patience et rappelait en respectant ainsi les distances, quelle était ma place dans cette histoire. Je pouvais bien me heurter à lui, je pouvais bien me blesser, rien ne bougerait. Rien ne varierait. Eut-il pitié ? Quelques notes de musique le traversèrent. Un chant monta, des mains furent frappées en cadence, Ma vision se troubla de plus belle, des larmes déformaient toute ligne, le mur devenait mou, ondulait même, les arbres se muaient en taches dansantes. Le bleu du ciel, miscible. Les enfants de Maman Christine sortirent alors, portant le cercueil de leur mère. Ils semblaient tous en paix. Au volant du fourgon funéraire, un jeune gars, en marcel déteint les attendait. Un makossa tambourinait bruyamment l’autoradio.

proposition n° 5

Agglutinés le long de la morgue, quêtant la misère d’ombre. - La fanfare, c’est pour eux. - Eux qui ? … Les notables de Pouma... L’homme et la femme qu’on a retrouvés... Morts comme ça, couic ! … On les chercherait encore... - Dieu, protège-nous d’un pareil malheur ! … Mais tu dis quoi ? Les gens là, ils sont venus pour eux ? - Tssss !... Et la fanfare, qui va la payer ?... - J’ai appelé Charles, il est à Genève … Dans l’appartement de Mona ? Mouf ! Il est avec une autre petite, une Zaïroise de la côte d’Azur. ... Mais qui va payer les musiciens qui jouent là ? ...Elle avait des diamants gros comme ça aux oreilles... - 100 000 francs CFA, les funérailles d’Albert ! … - Tsss ! - Alors, la tête, la belle-famille, elle aimerait bien la retrouver... - La berline jaune, c’était un ministre, tout à l’heure... - Le cercueil de Maman Christine, c’est le seul qui est laqué. Tous les autres, sur l’herbe, si sombres... La fanfare, vous savez qui va la payer ? Parce que moi j’ai pas les dots, alors, je paierai pas, je vous dis ! … - Dis, tu as vu, les cercueils tous vides, tous ouverts au soleil, sur l’herbe verte... - Et les voleurs d’os, tu y as pensé ?...- Le pasteur et le curé se sont salués en se croisant, ils enjambaient les cercueils du mieux qu’ils pouvaient... - J’ai pas les dots ! Je paierai pas les musiciens ! - On dit qu’il y a onze enterrements aujourd’hui... Ngambi, l’oracle, a prévu un grand malheur pour la famille et notre progéniture.. - Des diamants ! … Il a vu qu’un pan de la soutane a été déchiré par une poignée de cercueil... Mais les musiciens, qui les a fait venir ? … Le maire et sa femme, retrouvés sans tête... la femme surtout !... - C’est qui cette Blanche, là, derrière ? …Il fait trop chaud, Dieu nous parle... - On nous appelle, c’est le tour de Maman.

proposition n° 4

1

Sur le plan de métro, la ligne 12 dégouline sur Paris. Son tracé est oblique, sinueux. Je le suis du bout du doigt, en repensant au trajet irrégulier d’une goutte de pluie contre la vitre.

Autour de moi, je ne sais combien de gens s’arriment à une barre, s’adossent contre une porte. Se replient sur les strapontins. Tanguent au moindre virage, exercés qu’ils sont à ne tenir que par un seul appui. Les écrans des smartphones rafraîchissent leurs visages fatigués.
Sur les sièges à quatre, un voyageur lisait le journal. Une autre ouvre un livre. Un enfant s’est assoupi contre sa mère. Je crois que c’est sa mère, je distingue mal à vrai dire, il y a trop de monde entre nous depuis Madeleine. À la station suivante, d’autres montent encore.

Bousculée.
Mon poing ne se raccroche plus à rien. Les dos, les épaules, les coudes assurent ma verticalité. Ainsi tuteurée, il n’y a plus rien à voir, si ce n’est une nuque rasée, le lainage d’une veste, le plafond terne de la voiture.
Combien de stations ainsi ? Je ne sais pas.

À un moment, ça s’aère. On respire.

Celle qui lit est toujours là. L’enfant, parti. Plus de mère. À la place, intermittent (les gens bougent), un visage noir très fin. Plus de quarante ans, c’est sûr. Une casquette à rabats fourrés noués au-dessus de la tête. Un keffieh en guise de foulard. Beige, tissé de rouge éteint.
L’homme porte un manteau de coupe ample d’un autre temps. Dessous, l’or brodé en guirlande de la gandoura luit ; pantalon large assorti.
Au sol, il y a des baskets blanches à scratches, toute neuves. Comme abandonnées. Je doute un instant que ces chaussures lui appartiennent. Pourtant, ces deux étrangères sont bien à relier au visage qui m’intéresse.

2

La casquette fourrée
le manteau ample
les baskets neuves

et puis,
les chevilles nues au-dedans
la gandoura de basin à motif géométrique
son pantalon assorti
le fils d’or brodé
le keffieh
Tout ça ressemble à une panoplie de fortune composée pour affronter l’hiver, quand on ne l’a jamais éprouvé.
Cet homme n’est pas un ouvrier de chantier ou un balayeur de la ville. Ce n’est pas un marchand de bijoux touaregs, comme j’en rencontrais un jour ; sur la moleskine d’un café, rue de Rome, il m’avait ouvert son baluchon. Mes mains, parées d’argent, dessinaient des étoiles.
Ce voyageur n’a rien à vendre.
Son intériorité est trop grande.

Tout à l’heure, je l’ai repéré pour la régularité de ses traits. Je me suis dit, quel dommage, je n’ai pas mon appareil photo. Le keffieh, le profil parfait, la casquette épaisse, voilà une image intéressante. Puis détaillant le manteau trop grand, les baskets, j’ai compris. Aucune photo ne pouvait être envisagée.
L’expression du visage racontait à elle seule la raison de la panoplie.

Il est descendu à Montparnasse.
Il a dû rejoindre le foyer Sonacotra qui longe les voies, en contrebas de la rue de l’Ouest.

3

Il y a des années de cela, j’ai fait le même voyage que l’homme à la casquette fourrée. Je ne savais pas où j’allais. On m’avait conseillé de me protéger
contre le soleil mal intentionné envers les Parisiens
contre les petites écrevisses trop sableuses
contre le paludisme qui te fait claquer des dents
contre les vieux Blancs boucanés
contre les soupes de maïs empoisonnées
contre les chauds gars
contre les voleurs d’os
contre l’eau du robinet
contre les taxis hypnotiseurs
contre les collégiennes qui en veulent à ton mari
contre les coupeurs de tête, voleurs d’or
contre les mambas noirs et les singes tout court.

J’empestais ainsi la citronnelle dès Roissy et n’avais pas un franc CFA sur moi.
Je ne savais pas où j’allais. Le taxi chantait des cantiques en doublant des camions chargés de grumes ; les mangues s’entrechoquaient dans la vasque émaillée d’une jeune fille aux tresses effilochées. Elle transitait comme nous par le car trouant la brousse.
À Pouma, au cœur de la forêt équatoriale, la morgue rassemblait tous les macchabées de la région. Une fanfare a surgi de nulle part, les cuivres lançaient des éclats de soleil à tout va. Le cercueil vide, blanc - aussi blanc que les baskets du voyageur entrevu entre les usagers - le cercueil de Maman Christine était posé sur l’herbe verte parmi les gens qui recherchaient le peu d’ombre offert par les frondaisons, le bâtiment mortuaire.

4

Il y aurait à écrire à propos de l’homme à la casquette fourrée. On n’arbore plus tellement ce genre de chapeau par ici. Pas plus que les lodens ne sont prisés aujourd’hui. J’aime l’idée de montrer comment chacun se débrouille peut, avec ce qui lui a été donné ou transmis.

Dans l’image de ce voyageur, j’aime l’isolement, le décalage évident. La noblesse et la simplicité. L’intériorité.

Je me sens souvent à court pour écrire, et pour autant, cela m’obsède continûment.
Le temps d’écriture est très réduit à proportion du temps passé à rêver à ce que je vais écrire.

Comme la radio permet d’écouter de la musique en chemin, la photo permet de créer en route.
Le hasard est important quand on fait une photographie de rue. Pourtant, le choix du sujet (qui se présente) répond à une intention plus souterraine. Plus inconsciente.
On comprend plus tard.
J’aimerais que les photos impossibles, comme celle de l’homme à la casquette, soient visibles, tout de même. L’écriture serait le médium.

C’est ça, oui : l’écriture est le moyen de développer les images impossibles.

proposition n° 3

Quatre légendes nous rapportent l’histoire de Sisyphe : selon la première, cet amoureux de la vie fut condamné par Zeus à rouler éternellement un rocher le long d’une colline du Tartare car il avait osé enchaîner Thanatos.

Selon la deuxième, Sisyphe roula tant et tant le rocher qu’il s’éroda avec le temps. Ainsi atteint-il la taille d’une balle. Puis celle d’une bille. Quand le rocher devint poussière, Sisyphe, désoeuvré, attaqua la colline à pleines mains. Il en détacha une nouvelle masse et se remit à la tâche.

Selon la troisième, le génie Thanatos, déplorant que Sisyphe ait gagné si aisément l’éternité – privilège des dieux — tendit un piège au malheureux. Dans la descente de la colline, Sisyphe, nez au vent, trébucha sur une souche. Son crâne se fracassa contre le rocher à l’arrêt.

Restait l’impénétrable Thanatos. Il pensa : « Sisyphe mort, plus personne ne me menottera ». La répétitivité des tâches auxquelles Zeus l’avait condamné lui sembla insoutenable. Il en éprouva un désenchantement intense.

proposition n° 2

la vaisselle stagnait dans l’évier depuis au moins deux jours. La pomme qu’il avait rapportée dimanche de Louveciennes avait disparu ; le coin de fromage laissé dans le garde-manger, également. Avant de partir, Alfred avait griffonné dieu sait quoi sur un bout de papier journal. Comme chaque fois qu’il avait trop faim, Henry, depuis son matelas, passait en revue ses plats préférés. Non ceux qu’il avait consommés, mais d’autres, qu’il avait pu découvrir aux devantures des restaurants parisiens lors de ses errances. Leur sonorité, leur potentiel onirique le charmaient.

Allongé sur le dos, les pieds nus prenant appui contre le mur lézardé, il mastiqua ainsi à voix haute, très lentement :

tête de veau sauce verte

vol-au-vent financière

consommé de velours

bouquets d’ortolans à la Rossini

tranche de roast beef et ses pommes frites

poulet sauce riche

cassoulet toulousain

poires Bourdaloue

petites bouchées à la reine

fraises au champagne...


L’Américain jubilait. Ah, la cuisine française et ses délices, aux antipodes du steak and eggs de Brooklyn ! Qu’il était bon d’être en France et qu’il avait faim de tout ! Ce chien d’estomac crut bon de témoigner si bruyamment que Miller eut le réflexe de lui donner une petite tape sèche. Ta gueule, malotru ! Ne jamais être repu ou gavé, jamais ! Tel était son credo. Cependant, au deuxième gargouillis, il convint qu’il était temps de sortir le chien.

L’air doux, moucheté de gouttes imprécises ne poussait pas à l’aventure. Mais Henry descendit d’un pas léger l’avenue de Clichy, faisant fi de la pluie qui lui coulait maintenant dans le cou. Arrivé au Wepler, il alla s’asseoir près d’un gros bonhomme qui lisait le journal. Le gars avait déjà gobé deux douzaines d’huîtres et descendu une bouteille de gewurtztraminer. Henry observa les doigts épais, la chevalière ancrée à l’auriculaire, le pantalon de golf en tweed. Réfléchit.

Dix minutes plus tard, l’Américain savait tout du commerce de chambres à air de l’autre, qui partageait avec entrain de nouvelles huîtres, trois bouteilles et des mouillettes de pain blanc. Brassaï, qui passait par là, fut présenté, on se régala de tarte aux abricots et de liqueurs. L’homme aux culottes de golf prit congé, tout le monde s’embrassa allègrement. Les deux amis quittèrent la place Clichy à leur tour et flanèrent jusque chez le photographe, à Montparnasse. Brassaï n’avait cet après-midi-là qu’un mot à la bouche : graffiti. Et Miller l’écoutait raconter sa quête nouvelle tout en ne perdant pas une miette du spectacle de la rue. Arrivés rue Saint-Gothard, dans l’embrasure crasseuse de la pièce principale, Henry observait Brassaï fureter dans sa paperasse. Ce dernier releva la tête : l’imperméable de Miller, le chapeau de travers, la cravate large à motif bayadère, tout sembla

proposition n° 1

Un ciel à peine rosé, transparent, un soir d’été. Quelques oiseaux le traversent. Depuis une fenêtre ouverte sur la rue, cette immensité. A l’horizon, la ligne d’un bourg. Quelques toits de tuile, le clocher.

Des yeux écartés, couleur indéfinie. Entre le gris et le vert. Une expression d’étonnement. Le visage est rond, large, couperosé. La bouche, un vague trait sans importance. Le nez, assez court, est cassé.

La machine à écrire est ancienne. Si l’on convoque ses touches en même temps, elle joue les porcs-épics, ainsi hérissée de toutes ses barres. Son ruban à encre est sec, c’est un galon de chapeau déteint par trop de soleil. Le caoutchouc du cylindre doit être rechapé. Ainsi les lettres frappées sur le papier témoin seraient anonymes si elles ne froissaient pas ce dernier.

Photo noir et blanc. Déchirée en mille morceaux, pas de négatif. Éparpillée et perdue à jamais.
Un homme dans un blouson gonflé par la pluie de mai.
La fermeture Eclair est ouverte ; et l’on y voit ce qu’il va donner : un énorme bouquet de muguet vert.

Dans le métro, un visage noir très fin, plus de quarante ans, c’est sûr. Une casquette à rabats fourrés noués au-dessus de la tête. Un manteau de coupe ample brun.
Dessous, l’or brodé de la gandoura luit : pantalon large assorti. Au sol, des baskets blancs à scratches semblent avoir été oubliés. Mais retour au visage. Un keffieh en guise de foulard. Beige, tissé de rouge éteint.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 22 février 2019.
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