contribution auteur | Marion Lafage

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Marion Lafage est née à Villefranche-sur-Mer. Elle a passé le DU d’animateur d’atelier d’écriture à Marseille et vient d’ouvrir la collection "la petite porte" aux éditions Gros Textes.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Ce livre, j’en revois la couverture blanche et brillante, c’est L’Elargissement du poème de Jean-Christophe Bailly. Je m’étais promis de le relire après une première lecture éblouie. Je m’étais délecté de chaque chapitre, dans l’impression de recueillir l’élixir d’un goutte à goutte intellectuel et affectif de haute volée. Un essai de pensée poétique ou de poésie de penseur. Un écrivain qui m’avait impressionné quand je l’avais écouté aux Correspondances de Manosque présenter son dernier ouvrage, Saisir, qui témoignait de la façon de mêler les genres, de dépasser les formes établies en les chevauchant à travers quatre portraits gallois : un peintre, un poète, un romancier et un photographe. Un questionnement croisé issu de sollicitations intérieures et se constituant en réseau. Des réponses à des signes suscitant une réflexion à la lisière de la rêverie, de la flânerie. Des pensées insérées dans un paysage de liaison à partir d’une description précise, d’une exploration sondant des phases d’intensité, forant une modernité infuse, tressant étroitement l’effort créateur à une dimension critique. Une mise en relief littérale, le contraire d’un à-plat, un cheminement sans lourdeur, le long d’un fil que j’aurais souhaité infini alors même qu’il ne relevait d’aucune intention narrative. On n’est pas là pour raconter quoi que ce soit, m’étais-je dit, on est témoin d’une scène et on convie son lecteur à chausser les lunettes du regardeur prismatique que l’on tente d’être. J’avais eu le sentiment en lisant qu’on ne devrait jamais procéder autrement, qu’écrire coïncidait avec cette exigence-là. Je décidai d’aller racheter ce livre me doutant que la personne à qui je l’avais prêté ne me le rendrait pas. Demain sera toujours trop tard pour combler l’absence de ce qui manque.

source de l’apocryphe
Au nouveau centre aquatique intercommunal, la première baie vitrée quand on entre donne sur le bassin dit « de loisir » à 30 degrés, où l’on peut nager à contre-courant autour de plages rondes carrelées rehaussées en jacuzzi central. A droite des marches, deux jets d’eau de puissance croissante proposent un massage aux dos plus ou moins musclés. Après votre kilomètre nautique, vous venez profiter pendant de longues minutes de cette détente en verticale qui vaut toutes les huiles essentielles. Devant vous, pendant ce temps, c’est le cours d’aquabike qui bat son plein de décibels et d’efforts méritants. Des dames de tous âges miment avec force remous un Tour de France à débordement. Vous n’assistez jamais à la fin du cours, ne savez pas dans quel état sont les courageuses cyclistes à leur arrivée fixe. Dans l’autre bassin, celui quand même dévolu à la natation, cinq couloirs permettent de répartir les nageurs en fonction de leur niveau (« moyen » ou « rapide » ou « avec palmes », cette dernière catégorie se distinguant ostensiblement des deux premières). Des handicapés en fauteuil sont invités à goûter aux joies de la plongée à 28 degrés. Un toboggan géant aux couleurs d’arc en ciel fait dévaler dans l’eau et les cris les enfants jusqu’à 15 ans. Quant aux triathlètes qui traversent le bassin et pirouettent efficacement en trois fois moins de temps que vous, vous admirez du couloir voisin (niveau nageur « moyen ») leur intense discipline de compétiteurs. Parfois la brasse papillon de l’un d’entre eux vous envoie au passage de grandes giclées d’eau dans le nez...Vous ne leur en voulez pas, vous n’aviez qu’à mettre un pince-nez. Certains écoutent de la musique en nageant, vous trouvez ça extraordinaire…Bécassine à la piscine, vous vous émerveillez pour un rien à chaque nouvelle séance, les maîtres-nageurs doivent un peu se moquer du spectacle quotidien donné dans cet environnement clos où, en bout de bassin, certains nageurs, soudain contemplatifs, s’interrompent dans leurs longueurs face aux nuances saumon, abricot puis mauves du ciel qui s’embrase au-dessus des montagnes.

source de l’apocryphe
Elle surgit du halo d’un lampadaire routier. Une silhouette longiligne, fine, haute, qui se dirige vers moi. Elle tient une lampe-torche allumée le long de sa jambe, éclairant une démarche de mannequin sur un podium de défilé haute-couture. A mesure qu’elle se rapproche, je vois surtout ses jambes sortant d’un trench serré à la taille, puis une chevelure foncée ondulante, surmontée d’un béret en biais. Une héroïne de roman noir années 50. Une femme fatale sortie de l’ombre qui vient à ma rencontre et me demande si je sais où on peut trouver un garagiste. Le coup de la panne. Tout concorde. C’est une caméra que j’aurais dû emporter. Comme ce n’est malheureusement pas le cas, je lui réponds que je n’en ai pas la moindre idée mais que j’aimerais, si elle le permet, pouvoir la prendre en photo. « Argentique, 800 ASA » murmure-t-elle alors d’un ton hypnotique. J’interprète sa parole pythique comme un acquiescement inespéré. Je lui propose, encouragé, de prendre la pose contre sa voiture. Par la même occasion, je regarderai l’origine de sa panne. Elle m’avoue alors qu’elle a juste crevé mais qu’il est hors de question pour elle de changer une roue. Ce sera pour moi simple de lui rendre ce service, surtout si elle m’autorise d’abord à la photographier.

proposition n° 8

Vie de M.A.

Né en 1950, orphelin de père à l’âge de cinq ans, il collectionna toute sa vie des images de chouette, oiseau dont il fit son totem personnel jusqu’à sa disparition. On sait qu’il entra au Ballet Moderne de Paris en 1970 après sa rencontre lors d’un voyage au Népal deux ans auparavant avec le couple de chorégraphes fondateurs de cette compagnie de danse contemporaine. Devenu un membre actif de la LPO après son abandon de la danse, il créa en 2000 « La nuit de la chouette », événement ornithologique national qui se déroule tous les deux ans au mois de mars. Un avis de disparition est lancé par son fils, après que celui-ci ait retrouvé en 2015 à son domicile le journal de M. s’achevant sur un écrit où affleure une intranquillité foncière : « J’ai reçu cette nuit un signe de la grande chouette et ne peux résister plus longtemps à son appel poignant, m’exhortant à lui porter secours urgemment. Je n’ai pu encore identifier l’endroit où elle se niche et dois partir sans attendre à sa recherche. » Tels sont les derniers mots de M. porté disparu.

Vie de G.P.

Elle passa tardivement, après 45 ans, un CAP de fleuriste, par réelle passion florale, après avoir entrepris des études inachevées de cinéma et entamé une école de psychanalyse. C’est dans le magasin de fleurs qu’elle venait d’ouvrir dans la vieille ville rousseauiste de Chambéry que M. entra un jour de fête des mères. Il lui acheta, selon ses conseils, une azalée. M. revint la voir dès qu’il en eut l’occasion et devint un client très connaisseur en matière de bouquets ronds et autres compositions de circonstances, pour un mariage, un enterrement, un anniversaire. M. s’enhardit jusqu’à proposer un 14 février à G. de le suivre en montagne pour devenir à ses côtés gardienne de refuge.

Vie de R.P.

Prisonnier de guerre en 1939, il connut quatre ans de captivité en Allemagne, à jouer aux cartes avec d’autres officiers oisifs et à donner des conférences sur la notion de métis chez Aristote. Il revint chez lui en 1945, germanophone et mutique à la fois, retrouva sa fiancée d’avant-guerre qui l’avait chastement attendu, se maria, et entama une carrière d’architecte des bâtiments de France, qu’il ponctua de nombreux voyages lointains, pour s’adonner à sa passion archéologique, en Indonésie, au Mexique et en Syrie.

proposition n° 7

Il est encore tôt, la lumière monte lentement par la fenêtre. Au-dehors, la neige sur les toits bleuit et s’éclaircit. Bientôt la crête des montagnes s’illuminera d’un trait orange, bande horizontale qui s’étalera en descendant les pentes. La cheminée de la maison voisine fume. Le regard revient dans la salle à manger, sur les innombrables roses familières de la nappe ovale. Rassurantes comme une assemblée bienveillante. Elles accueillent la tasse de café qui va refroidir, le bloc-notes vertical à petits carreaux, le feutre à mine bleue fine. Le téléphone et l’ordinateur portables. La radio est éteinte. Sur le sol, le tapis de mousse bleu à moitié déroulé, destiné aux étirements, se demande s’il va servir ce matin. Les plantes ont soif. Elles aussi sont fréquemment négligées. Les convecteurs électriques affichent 20,5 degrés. L’air est très sec. Le bruit tournant et chaotique de la machine à laver le linge dans la cuisine, légèrement atténué, parvient aux oreilles comme un ronronnement un peu véhément.

Vous n’êtes que rarement assise dans le bureau-bibliothèque où vous aviez projeté l’acte d’écrire, au moment d’emménager – bureau face à la fenêtre, encadré classiquement d’étagères de livres le long des murs à droite et à gauche. De manière spontanée, vous avez d’emblée préféré la neutralité de la pièce à vivre, adoptant une intimité moins conventionnelle : vous ne prétendez pas jouer à l’écrivain dans son antre sacrée. Le bureau ne remplit sa fonction initiale de lieu de retranchement qu’en cas rare d’invasion familiale. Habituellement, vous profitez seule de la salle à manger lumineuse pour y écrire, toujours de jour, inspiration matutinale, réécriture plutôt l’après-midi. Traversée des interruptions de mails et textos, entrecoupées par les activités extérieures, les lectures désordonnées d’extraits accumulés, le tout échoue en vrac sur le buffet encombré pendant le déjeuner pour dégager la table. La chatte n’investira le meuble que l’après-midi en s’y couchant avec son édifiante nonchalance, sur les feuilles manuscrites de préférence. Le matin, après le petit déjeuner, elle préfère retourner sur votre lit. Ses coussinets et ses griffes sur le faux-parquet rythment plaisamment l’écriture quand elle se déplace d’une pièce à l’autre. Le fauteuil patchwork de couleurs vives l’attire aussi quand le rayon du soleil l’atteint en début d’après-midi. Un rideau rouge, de l’espace vide, des murs crème, un plafond lambrissé de blanc cassé, taupe sur le mur sans fenêtre. L’extérieur soudain se met à briller davantage, à appeler dehors, il vous faut alors sortir.

Le corps a été nourri, abreuvé. Se décantent les impressions fugitives du petit matin, une piste trouble en soi, le détail d’un rêve à ne pas perdre de vue, à alimenter. A quelle couleur dominante l’associer aujourd’hui ? Filtrer la réalité singulière du tout début de journée. Capter ce qui va se diluer avec la montée de la lumière, ce qui déjà se dissout. Rendre la journée intéressante dans les mots à venir, autosuffisants. La main s’empare du stylo, se pose sur la page vierge du bloc, entame une première ligne, suivie d’une seconde, l’intensité se poursuit ou s’interrompt. Diversion impromptue, arrêt avant d’avoir commencé. Reprise et nouvelle tentative, jambes croisées, mal assise. Vous écoutez, par intuition voulez-vous toujours croire, un podcast de Fr. Culture, rubrique « Art et création », émission « Par les temps qui courent », Adèle Van Reeth s’entretient avec Antonio Lobo Antunes. Mesurer l’écart, l’abîme d’intelligence, admirer. Et reprendre son stylo à son humble mesure, dérisoire mais nécessaire. Tracer des phrases sans les voir. Voyager à l’intérieur, dans les images convoquées. Ouvrir son tunnel, forer des poches de clarté et conquérir le magma obscur en-deçà ou au-delà de la pièce d’écriture dont on s’abstrait enfin ; le corps, pourtant là lui aussi, se fait oublier. Rien ne bouge autour de soi, c’est à l’intérieur que ça s’ébranle. S’effacent le contexte du texte, ses conditions matérielles d’émergence. A partir du moment où quelque chose commence à s’écrire, où les phrases se sont mises en route, trouvent une impulsion, on est projetée ailleurs pour un temps incertain, variable, imprévisible. Il faut s’accrocher à cette densité mouvante qui se présente, ne pas en perdre l’intensité, s’astreindre pour s’affranchir de son dilettantisme de surface, de l’effritement du temps.

(suite proposition 1)
C’est un alignement de robes de soirées, longues et voyantes, chacune de couleur unie et vive, ornée d’un décolleté avantageux à dentelles. Chanteuses d’un ensemble vocal dans les robes. Piano de concert en biais à gauche de l’avant-scène. De trois quart de dos, un pianiste virtuose de vingt-cinq ans, costume gris, chaussures à bout allongé, coupe de cheveux de gendre parfait. Silhouette frêle, doigts courant sur les touches du clavier à une vitesse que les yeux des spectateurs des premiers rangs ne peuvent suivre. Charme guindé d’une valse ultra-connue. On est dans un tableau de convention où rien ne dénote, répondant aux attentes convenues des amateurs de musique classique. Théâtre de scène nationale, subventionnée. Programmation de concession pour satisfaire la foule des têtes grises d’une tranche d’âge vernie. Tout concorde brillamment. Mon voisin de gauche s’endort avant la fin de la valse de Chostakovitch.

proposition n° 6

Son index recourbé et noueux. Les nœuds reconnaissables de son doigt. Ses phalanges puissantes aux articulations élargies identifient des mains qui nouent, dont la fonction est de nouer. Des mains d’alpiniste, de grimpeur, nouant et dénouant la corde avec vélocité pour lancer le rappel dans le vide. Des articulations blanchies par l’écrasement perpétuel sur le rocher, par l’accroche spontanée, instinctive des prises, par l’empoignade du rude, du rugueux, du pierreux fixe, sur lequel la main s’agrippe naturellement en progressant. Empoigner le becquet, l’articulation du rocher lui-même, pour y assurer la corde, le lien de cordée. Tant de nœuds pierreux aplanis par l’efficace de la main aux articulations noueuses. Des mains de vieux guide aux doigts déformés par les années d’effort, de suspension, de corde dénouée, ravalée, lovée, lancée, coincée, décoincée. Des nœuds de vie, d’encordement que dénouent les nœuds des articulations des doigts à l’habileté tissée d’automatisme. La fiabilité du geste machinal noué par l’habitude, par la répétition des encordements et la succession des cordées. Une suite de nœuds d’une sûreté toute relative. La main pourtant sans appréhension dans la préhension. En recherche d’une vie sans nœud superflu, sans faux nœud, sans nœud de décoration. Dans la tension d’un nœud d’une nécessité vitale qui dénoue tous les autres, réduits à l’illusion d’un nez de clown. Mais de même que le clown dénoue les nœuds émotionnels, l’alpiniste ne fait pas semblant. Il joue comme un enfant sur sa paroi mais il joue sa vie comme à chaque fois grâce aux noeuds librement noués. Sa liberté paradoxale, para-nodale, nouée à la corde. L’encordement à la liberté risquée. La liberté de choisir les bons nœuds. Ceux qu’il pourra toujours défaire s’il le souhaite. Jamais de nœud définitif. Surtout ceux de ses doigts. Quand ses doigts noueux se détendront, c’est que les nœuds auront changé de mains. D’autres mains noueuses déferont les cordes emmêlées, démêleront les cordes vitales, précairement lovées. On tire sur le bout de corde lovée à la chamoniarde et se dénoue le serpent sans nœud, lien malléable voué aux nœuds et aux dénouements successifs. Le nœud d’encordement se serre par la gravité, par le poids de verticalité. Celui de l’articulation est d’autant plus volumineux que la main aura noué un grand nombre de fois la corde de vie. Plus la vie aura été nouée, plus riche sera le nœud de l’articulation du doigt.

proposition n° 5

Patrice et Michel en ont passé des journées dans l’alpage auprès du vieux Marcel, le berger mort dans son sommeil, chez lui, en janvier dernier. Marcel et ses histoires de loup que l’on n’obtenait pas comme ça, tu peux me croire, il ne les livrait qu’à ceux qu’il aimait bien, point barre, et ils n’étaient pas nombreux ceux qui trouvaient grâce à ses yeux, à la fin de sa vie de résistant. – Tu l’as vu quand et où, le loup ?...Moi, j’ai l’impression de l’avoir vu, mais sans en être vraiment sûr. En fait, j’ai dû surtout le rêver, depuis tout petit…dans les contes…Son regard posé sur la crête des montagnes, les yeux à peine plissés, comme si loin d’eux, mais très présent au contraire dans ce qu’il énonce. Ils l’écoutent, à l’affût, déjà étonnés et respectueux, recueillant la parole de l’ancien, l’expérience qui émane de la voix rauque. - Je vois ses yeux brillants comme si je les avais vraiment vus. Des yeux qui interrogent avec une acuité qui te transperce d’intelligence. Une inquiétude métaphysique, le loup…jamais à un tel degré dans un regard humain, jamais, ou alors en le recherchant comme une exception…- La première fois c’était au Mounier, j’étais en raquettes à la fin de l’hiver, au tout début du printemps, oui, les marmottes hibernaient encore, c’est sûr…Il m’arriva droit dessus de loin, ne m’avait pas senti, sans doute à cause du vent. A trois cents mètres, peut-être, il courait droit dans ma direction. – Qu’est-ce que j’ai fait ? Eh, pardi ! Il ébauche un demi-sourire d’évidence, de concession sans regret. Au bout d’un moment, il a bien fallu que je me manifeste : j’ai tapé avec mes bâtons, qu’il entende le bruit…Alors il a fait demi-tour immédiatement, tu penses…- Et il s’est retourné ? Michel aurait attendu lui, c’est ce qu’il ressent avec certitude. Sûr qu’une chance pareille, ça n’arrive pas vingt fois dans une vie de montagnard. – En fait, je crois qu’il a dû me faire peur, maintenant que je me souviens. Il baisse les yeux, ralentit encore son flux, semble sonder l’image réminiscente jusqu’à s’interrompre. – la solitude depuis plusieurs jours…ça modifie tes perceptions, tes réactions, tu sais. Soit tu te sens invulnérable, soit, face à l’inattendu, le vivant soudain qui surgit, tu deviens très craintif. Face à l’irruption du sauvage, qu’est-ce que tu fais, toi ? Comment tu peux savoir, hein ? Les jeunes, tendus d’attention, acquiescent prudemment. – Sur quelle distance tu l’as vu ? Il dériva brusquement - Les crottes de loup en collier de Jeannot, tu te rappelles ? Un fada pas si fada, droit dans ses chaussures face aux chasseurs au bar. Il osait se foutre d’eux. Comment ça aurait pu ne pas dégénérer entre eux ? Il court-circuitait les questions qui l’emmerdaient. Michel recevait le boomerang de renvoi à l’expéditeur. Mais déjà il reconstituait la scène initiale, s’y projetait, il essayait d’imaginer à voix haute : - le loup fait demi-tour, court sur cent mètres, se retourne pour évaluer l’absence de danger, avant de continuer à s’éloigner plus tranquillement. – la carcasse du chamois traîné dans sa gueule à la sortie du tunnel, un soir, alors qu’il faisait nuit, le loup ne voulait pas lâcher sa si belle prise…il avait traversé la route devant nos phares de voiture, tu te rends compte, puis avait plongé dans le talus sans desserrer ses mâchoires, tel un renard…Un gros renard argenté en somme…Est-ce que ça existe tant qu’on ne l’a pas vu ? Est-ce que ça peut exister quand on te le raconte ? – ça existe même bien davantage…parce que dans l’instant où tu vis, si tu ne reviens pas dessus, pffuit !...C’est déjà parti – l’image te ne la fixes pas là, il toucha son front de son index recourbé et noueux - si tu n’y reviens pas toi-même parce que tu le veux ou par coïncidence…

proposition n° 4

La cabane du berger se situe au-dessus du hameau de Fouillouse, en Haute-Ubaye, entre le Lac des Neuf couleurs à 2841 mètres d’altitude, et le torrent de la Baragne, en contrebas, sous l’Aiguille de Chambeyron et le Brec du même nom. La dernière commune traversée avant de remonter la vallée encaissée, d’une étroitesse qui l’a longtemps préservée des envahisseurs, est celle de St Paul-en-Ubaye. Les nazis au printemps 44 auraient pu faire du village un autre Oradour-sur-Glane. Ils en auraient eu l’intention en réunissant la population dans l’église, avant de fuir sans mettre leur projet à exécution, on ne sait trop pourquoi, les vieux restent évasifs sur la question, les témoignages se contredisent.

Michel le berger est un petit-neveu de l’Abbé Pierre qui était originaire du côté paternel du hameau de Fouillouse où il revenait souvent passer des vacances. La montagne est ce qui lui a le plus manqué avoua-t-il, ce que sa vocation d’ecclésiastique lyonnais lui a fait sacrifier le plus difficilement. Il y est revenu quelquefois célébrer quelques messes dans la petite chapelle St Jean-Baptiste au clocher-mur, au départ du GR de Fouillouse, dont le fronton à trois cloches laisse apercevoir les dentelles de pierre qui se découpent au-dessus, à quelques heures de marche seulement.

Le disque lu par Gérard Philippe « Pierre et le Loup » de Prokofiev revient en mémoire quand il s’agit d’une histoire d’homme et de loup, comme c’est le cas ici. Les instruments de mise en scène du spectacle pour enfants retentissent en ce lieu : la flûte traversière « légère et gazouillante » pour l’oiseau, le hautbois du canard « mélancolique », la clarinette pour le chat « aux pattes de velours », le basson « grondeur » pour le grand-père « qui bougonne dans sa barbe », les timbales et la grosse caisse pour les chasseurs, les trois cors « sévères et sombres » pour le loup, les instruments à cordes de l’orchestre pour Pierre.

Ecrire la danse du berger et la mort du loup, le berger déchiré par cette mort provoquée. L’incompréhensible malaise du berger qui a tiré sur le loup et qui s’en repend, qui voudrait ne pas avoir accompli ce geste meurtrier. Le geste qui le poursuit, qu’il exorcise en dansant seul là-haut autour de sa cabane, le regard du loup qu’il ne peut oublier, ce regard sauvage d’une noblesse qui le poursuit. Un acte qu’il voudrait effacer mais dont ses brebis elles lui savent gré, il le sait bien. Le dilemme, le choix. Avait-il le choix de ne pas tirer ? La mémoire du loup, de son cadavre le hante. Elle, il ne parvient pas à l’enterrer. C’est l’infini danse de la mort du loup en Michel qu’il faut écrire. Michel le berger-danseur.

proposition n° 3

La cabane du berger se situe au-dessus du hameau de Fouillouse, en Haute-Ubaye, entre le Lac des Neuf couleurs à 2841 mètres d’altitude, et le torrent de la Baragne, en contrebas, sous l’Aiguille de Chambeyron et le Brec du même nom. La dernière commune traversée avant de remonter la vallée encaissée, d’une étroitesse qui l’a longtemps préservée des envahisseurs, est celle de St Paul-en-Ubaye. Les nazis au printemps 44 auraient pu faire du village un autre Oradour-sur-Glane. Ils en auraient eu l’intention en réunissant la population dans l’église, avant de fuir sans mettre leur projet à exécution, on ne sait trop pourquoi, les vieux restent évasifs sur la question, les témoignages se contredisent.

Michel le berger est un petit-neveu de l’Abbé Pierre qui était originaire du côté paternel du hameau de Fouillouse où il revenait souvent passer des vacances. La montagne est ce qui lui a le plus manqué avoua-t-il, ce que sa vocation d’ecclésiastique lyonnais lui a fait sacrifier le plus difficilement. Il y est revenu quelquefois célébrer quelques messes dans la petite chapelle St Jean-Baptiste au clocher-mur, au départ du GR de Fouillouse, dont le fronton à trois cloches laisse apercevoir les dentelles de pierre qui se découpent au-dessus, à quelques heures de marche seulement.

Le disque lu par Gérard Philippe « Pierre et le Loup » de Prokoviev revient en mémoire quand il s’agit d’une histoire d’homme et de loup, comme c’est le cas ici. Les instruments de mise en scène du spectacle pour enfants retentissent en ce lieu : la flûte traversière « légère et gazouillante » pour l’oiseau, le hautbois du canard « mélancolique », la clarinette pour le chat « aux pattes de velours », le basson « grondeur » pour le grand-père « qui bougonne dans sa barbe », les timbales et la grosse caisse pour les chasseurs, les trois cors « sévères et sombres » pour le loup, les instruments à cordes de l’orchestre pour Pierre.

Ecrire la danse du berger et la mort du loup, le berger déchiré par cette mort provoquée. L’incompréhensible malaise du berger qui a tiré sur le loup et qui s’en repend, qui voudrait ne pas avoir accompli ce geste meurtrier. Le geste qui le poursuit, qu’il exorcise en dansant seul là-haut autour de sa cabane, le regard du loup qu’il ne peut oublier, ce regard sauvage d’une noblesse qui le poursuit. Un acte qu’il voudrait effacer mais dont ses brebis elles lui savent gré, il le sait bien. Le dilemme, le choix. Avait-il le choix de ne pas tirer ? La mémoire du loup, de son cadavre le hante. Elle, il ne parvient pas à l’enterrer. C’est l’infini danse de la mort du loup en Michel qu’il faut écrire. Michel le berger-danseur.

proposition n° 3

Quatre versions du conte d’Andersen se rapportent à l’histoire de la Petite Sirène.

Selon la première, initiatique, désirant à tout prix rejoindre « le monde d’en-haut », monde terrien du Prince dont elle est amoureuse, la Petite Sirène accepte de sacrifier sa voix et d’endurer un martyr à chaque pas en ressentant la coupe de sa queue de poisson « par une épée à deux tranchants ».

Selon la deuxième, ordalique, elle renonce à tuer le Prince malgré l’exhortation de ses sœurs (« l’un de vous deux doit mourir avant l’aurore ») et rejoint les Filles de l’Air qui, comme les sirènes, peuvent vivre trois cents ans.

Selon la troisième, philosophique, « les sirènes n’ont pas de larmes et n’en souffrent que davantage. »

Restent les inexplicables abysses dans lesquelles replonge la Petite Sirène, ayant échoué à s’immiscer dans un monde d’une autre nature que le sien. « Elle avait toujours été silencieuse et pensive, elle le devint bien davantage. »

proposition n° 2

Descendant les marches en bois du perron, Marguerite aperçut face à elle l’écureuil brun qui grimpa à la verticale en un instant au faîte du chêne. Il disparut de sa vision en haut du tronc mais elle imagina son parcours dans le feuillage, le prolongea : le petit animal s’emparait sûrement d’un gland, se mettait à le grignoter fébrilement.

Elle sourit et ses yeux se plissèrent alors qu’elle foulait l’herbe entre les érables et les azalées. Elle se dirigea lentement vers le bassin où les poissons japonais se dissimulaient à son approche entre les joncs. C’était le début de l’automne, elle n’allait pas tarder à quitter Petite Plaisance avec Grace pour séjourner comme souvent en hiver en Italie et en Grèce où les traces de leurs voyages antérieurs formaient un palimpseste privilégié dans sa mémoire.

Grace pour le moment tapait à la machine dans le bureau le courrier du jour qui partirait le soir même ou le lendemain. Larvatus prodeo. Marguerite appliquait la devise cartésienne dans sa vie en général et dans son abondante correspondance en particulier. Gaston Gallimard s’en souvenait qui avait tenu à ce que les Carnets de notes des Mémoires d’Hadrien paraissent en début d’œuvre (« un témoignage d’égotisme et de vanité introspective de mauvais aloi » selon l’auteur). Marguerite, intraitable, avait imposé qu’ils ne le soient qu’à la fin.

A cette heure, elle appréciait toutes les nuances de l’été indien dans l’île du Mont Désert où les influences océaniques et les collines proches du Maine conféraient à l’arrière-saison une nostalgie qui les aidaient paradoxalement, Grace et elle, alors qu’elles jouissaient le plus de la nature en leur jardin, à fermer leur maison pour quelques mois afin de regagner l’Europe et ses musées, la culture de l’origine, la terre de l’intellectualité où Marguerite plongeait ses racines intimes.

« L’anecdote humaine » ne l’intéressait pas, surtout quand elle se promenait en son jardin, observant les oiseaux avec un sentiment de reconnaissance imprégné de stoïcisme autant que de bouddhisme, tenant toujours son « moi » à bonne distance.

Elle se situe en ce 5 octobre 1961 exactement entre Hadrien et Zénon, à un degré de proximité psychique équidistant avec ses deux personnages, objet successifs de sa « magie sympathique ». Elle s’identifie à son environnement sensible, c’est le début de l’après-midi, le soleil est encore haut dans les frondaisons quand elle entend Grace qui l’appelle. Marguerite qui marche entre rêve et lucidité revient néanmoins sur ses pas, remonte les marches en bois menant à l’entrée de leur maison blanche, se dirige vers le bureau où Grace souhaite lui faire relire les lettres avant de les mettre sous pli.
En traversant le salon, Marguerite caresse une fois de plus du regard le buste d’Antinoüs, se souvient de la mise en abîme de la fiction historique faisant affleurer la liberté de soi. Elle sent qu’elle a en gestation une autre œuvre romanesque d’importance à écrire, qu’Hadrien n’a pas épuisé son questionnement sur la destinée humaine, qu’elle doit pour un temps s’obliger à quitter l’Antiquité pour rejoindre une période plus tardive, non moins sanglante, la Renaissance, les guerres de religion. La même « aventure humaine » passe à travers les siècles. Elle s’incruste dans les objets d’art et les souvenirs ramenés par Marguerite et Grace de leurs voyages, une aurige de Delphes, une furie endormie, un hermaphrodite, des théières et des carreaux de Delft anciens, des gravures de Piranèse, « architecture tragique d’un monde intérieur ». Elle réside surtout dans la première patrie, les livres omniprésents, une bibliothèque où ils sont regroupés par périodes mais comme à l’écart du temps.

proposition n° 1

C’est un berger qui danse au milieu des brebis. Il virevolte et son chien, attentif, suit ses gestes, habitué aux facéties intempestives de son maître. La sagesse du chien de berger, son sens du devoir et sa fidélité forment une trame protectrice à l’évolution fantaisiste du berger danseur, de l’homme pour qui la montagne est aussi un espace de danse. L’homme exprime par sa gestuelle libre sa communion spontanée avec son troupeau, son chien, sa cabane non loin, les alpages et les rochers au-dessus qui bornent son horizon comme un rappel de sa condition de montagnard voué à parcourir les terrains escarpés, à maintenir en lui-même, en ses muscles et ses articulations, l’élan, l’ascendance, la musique du vent qui siffle à la cime des mélèzes, l’aigle qui tournoie et l’âne qui gravit le sentier en épingles.

C’est un arbre bleu dont la couleur opaque et le feuillage triangulaire font penser à une illustration d’album d’enfant. L’arbre est bien réel et il est bleu, d’un bleu profond, outremer, ouvrant des abîmes à celui qui le contemple, en proie à une fascination telle que l’esprit doit faire appel à des éléments de comparaison, à des tentatives d’explication, se jette sur ce qu’il connaît qui serait susceptible de justifier la présence incontestable de cette couleur sur un arbre. Une coïncidence qui est une anomalie, un objet de perplexité et de trouble pour l’esprit rationnel qui voudrait contourner l’image heurtant ses certitudes, en vertu d’une improbabilité, d’une expérience antérieure indubitable. Comment contester la valeur existentielle de ce qui se trouve sous ses yeux, que l’on regarde sans lunette, sans éclairage artificiel, simplement, que l’on voit bleu ?

C’est un voilier qui vise la lune rousse, la pleine lune, basse sur la mer, et dont le reflet trace un ruban brillant sur la surface noire. Le cap pointe la perspective en ligne de fuite, l’allongement du cône scintillant, l’ondulation du tapis pailleté, où bruit faiblement le clapotis d’une nuit sans vent. Une orange fauve, cette lune énorme, signe de grand vent pour le jour d’après. Le bateau, tel un animal, se repose, reprend des forces nocturnes pour se préparer au retour du soleil qui verra se lever en quelques heures la longue houle d’ouest à enrouler sans se cabrer.

C’est une immense vague de pierre, une montagne qui chute en à pic, himalayenne. Elle coupe le ciel rose bonbon comme la cheminée d’un train à vapeur conquérant. Son immobilité déferle, formant un toboggan géant qu’empruntent les nuages par malice ou paresse, s’étirant en étoles à son pied au petit matin. Le Morgon, c’est son nom sans mentir-vrai. C’est aussi le nom d’un vin, donc d’une ivresse. Une ivresse de montagne, un sommet sommant au basculement, la limite d’une ligne de crêtes, en point d’avancée extrême, l’extrait d’un tracé électro-encéphalique.

C’est un faune assis qui joue de la flûte, esquissé d’un trait à la fois habile et ostensiblement maladroit. Un faune qui joue de la désinvolture du dessin qui le représente, sans sérieux, en se fichant de qui le regarde. Un faune plus indifférent que provocant, en quasi posture de yoga, jambes croisées à la perpendiculaire l’une de l’autre. La place est laissée à celui qui regarde, qui peut occuper l’espace libre comme il l’entend. Un dessin anti-saturation, qui aide à respirer.

Ce sont des ailes d’ange noir, des ailes spectrales, de sombres plumes de scène que font briller les éclairages de fête. Un bal masqué. Un ballo in maschera. Une dramatisation outrée d’opéra au pathétique esthétisant. Derrière la pellicule brillante imposant la distance, sourd la concession à l’exaltation des passions amoureuses et mortifères. La folie morbide sous-jacente sonne juste. La mise en scène d’un classicisme convenu est un masque du spectacle qui lui-même s’avance en se dissimulant. Il faut le décaler intérieurement pour en sonder le cœur d’humanité souffrante, le centre vivant de destinée funeste, de fatalité abrupte. Le héros et l’héroïne se meurent avec une grandiloquence et un panache russes. La Dame de Pique emporte le secret des cartes dans le poison qu’elle avale in extremis. Et les accents initiatiques mozartiens imprègnent les affres de création de Tchaïkovski.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 17 février 2019.
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