contribution auteur | Geneviève Flaven

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Geneviève Flaven est née à Paris en 1969. En 2001 à Nice, elle fonde une agence de conseil en design. En 2010, elle part à Shanghai pour développer ses activités. Le départ en Chine fait flamber son désir d’écrire et la mène vers la publication. Shanghai Zen (2013), 99 women (2015), Lisa et les chaussettes rouges (2017). Elle crée et anime des projets collaboratifs de théâtre documentaire selon l’idée originale de la pièce 99 women. Les spectacles ont été présentés en Chine (2015-2018), en Inde (2016) et tout récemment à Nice (2017-2018). Théâtre : le projet 99, 99 women. Blog : Shanghai confidential.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
La fille porte les cheveux courts. Sa chemise lui colle à la peau. Elle a les pieds gonflés, serrés dans des escarpins rouges. Assise sur le parapet, elle contemple son reflet dans la vitre de la station d’autoroute. La journée s’achève, le soleil est rasant, le monde capitonné. C’est beau y’a pas à dire. Elle voit son visage défait par la fatigue, ses yeux smockés superposés à l’image d’un parking désert. Des tâches de gras et d’essence moirent le bitume. Des camions passent implacables et hurlants. Elle voit aussi des collines arides piquées de broussailles grises. Où est-on ? Une radio est allumée et grésille dans l’air encore chaud. Les questions qui ont tourné si fort dans sa tête tout le jour, la bouclent enfin. Pas trop tôt…. Elle reste là songeuse à se vider de toute parole, de tout envie comme un sac de sable percé jusqu’à ce que la nuit graduellement empoigne le ciel.

source de l’apocryphe
Au pensionnat, on s’ennuyait, nous, les internes. Surtout le dimanche. Surtout en hiver. On avait comme horizon une cour battue par les pluies de Novembre. Certaines, rêveuses, lovées sur la banquette de la salle polyvalente baillaient et regardaient d’autres filles plus remuantes qui dansaient mécaniquement au son de disques, toujours les mêmes. On entendait au loin, pas vagues, les cris des filles qui jouaient au handball. Le gymnase était sonore comme une église. Les gloutonnes mangeaient des tartines beurrées ; il y avait du beurre à table le dimanche matin et les dents laissaient de petites traces dentelées dans l’épaisse couche qu’on étalait sur le pain. Les paresseuses, restées dans le dortoir, dormaient ou lisaient dans leurs lits. Des romans un peu bêtes. Parfois, la prof d’anglais, une vieille communiste, projetait des films. Des classiques édifiants et beaux comme Vittorio de Sica ou Eisenstein. Réalisme social. Education des masses. Après le film, il fallait se forcer à sortir de son engourdissement et exprimer une opinion. Se doter d’une conscience politique. On ne pouvait jamais parler de ce que nos yeux avaient vus.

source de l’apocryphe
Je me souviens de cette femme qui se tenait droite au milieu du cours Berriat à Grenoble. Elle portait un pantalon de treillis et une veste en laine polaire Elle devait être un peu ivre ou un peu dérangée je ne sais pas ; elle avait le visage cuivré des routardes. J’étais dans ma voiture et je l’ai regardé en roulant prudemment. Cela m’a beaucoup surpris qu’elle plante ses yeux, verts clairs, dans les miens, comme on plante un couteau, littéralement. J’ai été remuée, scrutée, fouillée jusqu’au fond. En une seconde, j’ai senti la brûlure de son appel, la peur, ma honte, l’amour fou, tout cela très lentement et très vite ; Elle me tenait du regard, je ne pouvais pas m’y soustraire. Ses lèvres ont bougé comme si elle voulait me dire quelque chose J’ai continué à rouler, hantée par la puissance surnaturelle de son regard. Je m’en voulais de ne pas avoir osé m’arrêter sur bas-côté et lui demander ce qu’elle voulait. Car il était certain qu’elle s’était adressée à moi et que je m’étais enfuie.

proposition n° 8

Les nouveaux arrivants faisaient l’objet d’une attention extrême qui durait un jour ou deux, rarement plus d’une semaine ; Ainsi, Giulia, une culturiste au début des années 2000. Quand on allait la voir dans sa chambre, elle sortait des photos de sa gloire passée, Là c’est moi à St Cannat. J’ai fait troisième. Ici, c’est la Arnold Classic Europe à Barcelone. J’ai raté le podium à une marche. La plus mauvaise place ! Elle partait d’un rire embarrassé, rangeait les photos dans le tiroir de la table de chevet et passait ses doigts diaphanes dans sa chevelure paille gaufrée dont les racines étaient grasses et foncées. Rien ne restait de la Giulia des podiums, de sa chair protubérante et caramélisée, de son corps luisant, dilaté, veiné, bosselé ; de sa tignasse blonde frisottée et de son sourire carnassier, légèrement obscène. Tout avait disparu. Elle racontait. Quand Éric m’a quitté, pour l’autre là, j’ai été très fatiguée ; ça n’a pas été facile pour moi. Il était mon copain et mon entraîneur, tu vois. J’avais misé sur lui. Mauvaise pioche. Il a filé avec la roumaine qui a gagné Barcelone dans la catégorie Fitness. Je me suis retrouvée toute seule avec ce drôle de corps que j’avais sculpté pour lui plaire parce que moi, au fond, le culturisme, je m’en foutais un peu. J’étais devenue la chose dont qu’il avait rêvée et quand il est parti, je n’avais plus de rêve pour tenir ma ligne, alors la chose que j’étais à filer, glisser et s’est abimée. Elle continue. Mais ça va mieux maintenant. J’ai repris du poil de la bête. Quand je sortirais d’ici, je ne referais pas du culturisme. Ça non ! Cela exige une discipline de dingue. J’aimerais mieux me lancer dans un truc comme le Kangoo Jump, le Core First ou l’Urban Training. Tu ne sais pas ce que c’est ? C’est vrai, chacun sa spécialité. Vous, c’est plutôt les mots croisés, n’est-ce pas ? Elle nous regarde puis rit très fort en nous bourrant de coups.

proposition n° 7

Ça commence en général le matin, une heure environ après le réveil au moment précis où mon corps s’ajuste à l’inconfort d’exister. Prudent, mon corps émerge de sa douillette convalescence. J’ai un peu faim et me prépare un café dans une Moka Bialetti. L’objet est malveillant, mais familier : son rond d’étanchéité en caoutchouc tombe tout le temps, le pot tient en équilibre précaire sur le brûleur, menace de basculer à la moindre maladresse et de vomir son jus bouillant sur mes jambes nues. Je regarde par la fenêtre, le chat de la voisine mange des croquettes. J’appuie sur le bouton « play » de la radio qui est un peu poisseux, trace honteuse du ménage négligé ces dernières semaines. Ce n’est pas encore le journal du matin mais la fin des programmes de la nuit. On chuchote avant la grande fanfare des actualités et le bruit de fond révèle la densité du silence, qui enveloppe et envahit ; Il me revient d’hier une page du livre que je lis. C’est le livre génial d’un auteur russe persécuté. Il me revient d’hier l’email envoyé par un site de voyages : « votre statut Genius a été débloqué ». Le génie de la nov’langue débloque. Il me revient d’hier la colère d’E. qui décrétait au diner « en avoir marre que tout le monde aujourd’hui se permette de dire n’importe quoi ». J’ai ri, il s’est un peu renfrogné, me reprochant mon ironie. Est-ce que c’est grave ? Le ciel pâlit. Le chat de la voisine commence sa toilette avec des postures extravagantes. Je commence à chercher mes mots.

proposition n° 6

C’était un mur jaune pâle, éclairé à mi-hauteur par le jour laiteux qui suintait de la fenêtre. A sa surface, le mur était grenu ; ses verrues, pores, cicatrices frappées par la lumière, formaient un halo turbulent. Devant un tableau ancien, l’œil est captivé par un détail, un escargot qui traîne sur le bord du cadre, la face hurlante d’un diable niché dans les plis d’un manteau. Face au mur, l’attention était attirée par la pâte même de la peinture, par les pigments chimiques qu’on y avait mis et qui absorbaient les ondes bleues jusqu’à les avaler toutes entières. Où va donc le bleu qui n’est pas réfracté ? la question se posait. On voyait sur le mur aussi les obliques rigoureux que les rayons traçaient, une géométrie impeccable, dessinée à main levée et sans effort sur ce grand tableau vide. Le mur exsudait quelque chose d’obtus et de presque immobile, la résistance placide des choses matérielles. Mais on y voyait aussi une profusion perdue, une énergie soustraite, peut-être celle des photons bleus engloutis.

proposition n° 5

On attend dans le couloir de l’hôpital un peu avant 18 heures. C’est l’heure des médicaments. En file indienne, appuyé contre le mur ou se balançant debout dans ses pantoufles. Un cri derrière une porte. Encore lui. Un homme dodeline de la tête, désolé pour celui qui derrière la porte crie. Si c’est pas malheureux. On a sa dignité. L’attente silencieuse crépite de paroles contenues. Bouches cousues. A quelle heure y vient le docteur Simonet. J’pourrais avoir deux cachets. On se mord les lèvres pour ne rien demander. Pas crier. Une femme grosse a des mi-bas qui lui cisaillent ses mollets. Regarde-moi cet engin. Un maigrichon regarde et glousse. Il flotte dans son survêtement bleu ciel et blanc de l’OM. Droit au But. Le plafonnier jette une lumière sale sur le carrelage. A quelle heure y vient le docteur Simonet. Ça commence à trépigner, à s’agacer. Un cri derrière la porte. Bon alors, qu’est qu’y foutent. J’pourrais avoir deux cachets. Les dos penchent contre le mur et s’y appuient pour se reposer. Certains s’amusent à rebondir, les fesses en coussin amortisseur. Boum. On marche aller-retour, à pas plumés sur le sol carrelé. Ça se calme. Elle arrive d’un pas flottant, l’air goguenard, mains dans les poches. Depuis sa fracture multiple, 15 morceaux eh oui, elle boite un peu. Je sors dans le couloir. Oh tu es là. Hé, c’est ma fille. Murmures d’approbation. Bonsoir, bonsoir. Un cri. On s’embrasse. Elle sent un peu l’acétone, un relent d’urine presque imperceptible et puis l’eau de Cologne extra vieille de Roger & Gallet. On se serre dans les bras. Sous la chemise rayée, pull en V esprit club anglais, des os de papillon. Elle est devenue toute menue. Ça fait plaisir de te voir. Sa voix rauque de fumeuse à la chaine. Oui, je suis là pour quelques jours. On attend pour tes médocs ? Elle passe son tour d’un signe de la main. Pas besoin. Dit bonsoir aux gens du couloir. Connait déjà pas mal de prénoms. Après deux jours seulement, c’est dingue. Elle est déjà connue comme le loup blanc. J’ouvre la porte de la chambre. Vous dinez à quelle heure ? Sept heures. C’est bien, on a une heure. Elle ferme la porte. Tu as pris les journaux. Oui et des clopes et je t’ai pris ça aussi. J’ai été voir une belle expo cette après-midi. Hooper. Le lit couine. Une carafe, un verre d’eau éventée. Je remplis un verre. Tu en veux ? Je tends trois cartes postales dont une qui représente une chambre jaune vide. Rejet instinctif. Les épaules remontent un peu. Regard porcelaine. Celle-là je n’aime pas. Elle me la redonne. J’en veux pas. C’est celle de la chambre jaune. J’en étais sure. Pourquoi ? Il ne se passe rien. Le vide, c’est mortel. T’exagères. Le vide on peut y voir un espace disponible, une liberté possible. Elle tourne sa tête d’oiseau. Moi, ça m’angoisse. Je n’ai jamais pu le blairer, ton vide. D’abord, c’est pas mon vide, je te signale. On rigole. Elle tousse. Moi je trouve que le plein c’est pire, c’est trop. Le plein étouffe. L’intensité tout le temps, c’est crevant. Le vide est reposant, un peu atone parfois mais il t’oblige à… Elle n’écoute pas. Elle se frotte le dessus de la main avec son autre main. Le silence m’arrête. On n’est pas d’accord, alors ? Elle sourit et plisse les yeux. Non, on n’est pas d’accord. Je souris et plisse les yeux. On est très contente du fossé qu’on a creusé entre nous. Sans tomber. Notre œuvre commune.

proposition n° 4

On m’a dit qu’elle avait été transférée à Maison Blanche. C’était plus facile pour moi d’aller la voir là-bas. Il y avait une station de métro à deux pas. Depuis les grands boulevards, la rue descendait en pente douce puis montait selon le même angle. Elle faisait un pli net comme un livre. A la pliure devait couler un ancien ruisseau. Maison Blanche était un établissement de soins qui accueillait tous les affligés du quartier pour de courts séjours ; le temps qu’ils se retapent, hop hop hop jusqu’à se retrouver dehors, avec leur vulnérabilité intacte, leur angoisse intacte, leur envie de mourir intacte, leur folie intacte et hop hop hop ça repartait pour un tour. Il n’y avait pas de vrais fous là-bas, seulement des pauvres types comme toi et moi qu’on planquait un peu. Maison Blanche se trouvait dans un ancien hôtel particulier avec porche, cour intérieure pavée et murs en tuffeau ivoire. Je me demandais si les résidents plaisantaient parfois entre eux sur le fait d’habiter Maison Blanche, comme les présidents George Dobeliou Bouche ou Baracobama. Je suis sûre qu’il y avait parmi eux des blagueurs mais parfois, à cause des cachets, le sens de l’humour s’émousse. La reconversion de Maison Blanche en HP avait nécessité de nombreux aménagements, rampes d’accès, portes coupe-feu vert pomme, salle d’attente colorée, poignées de porte en plastique blanc, une esthétique d’école maternelle pour singer l’allégresse enfantine, je suppose.

Il n’y avait personne dans la chambre qu’on m’avait indiquée. La porte était entrouverte et donnait sur un lit refait. J’ai vérifié le numéro sur la porte. C’était là pourtant. La lumière entrait à flots par la fenêtre. Elle tombait sur le mur en grands aplats jaune pâle. La chambre était nue, sans aucun ornement. Un lit en métal, des draps blancs avec le marquage bleu de l’hôpital, une lourde porte grise en métal elle aussi, des barreaux à la fenêtre qu’on devinait au trait plus sombre qu’ils laissaient sur la vitre dépolie. Sur le lit, un journal froissé et trois cartes postales dont une reproduction d’un tableau qui figurait une chambre jaune et vide. J’ai retourné la carte jaune. Sun in an empty room de Hopper. C’était le titre. De ce tableau, Hopper aurait dit : « I’m after me ». Je suis après moi. Qu’est-ce qu’il fallait comprendre ? Qu’il allait mourir bientôt ? Qu’il pensait survivre à lui-même ? Qu’il se cherchait encore ? Qu’il ne resterait de lui, dans la chambre vide, qu’un pan de lumière posé sur une mur ?

Je me sentais calme et triste, comme une nature morte figée dans la géométrie du tableau. J’éprouvais son absence à elle et me voyais, après elle, seule avec mes questions. Tout cela allait arriver bientôt. C’était une évidence. Son paquet de cigarettes n’était pas sur la table de chevet. Elle devait être allé fumer dehors ; je la voyais distribuer des clopes, mettre une cigarette à la bouche en tirant les lèvres vers l’avant de manière attendrissante - elle fumait 40 cigarettes par jour mais avec des gestes maladroits de gamine qui tête son premier mégot, je l’entendais dire quelque chose de drôle, qui touchait son auditoire, eux, bouches édentées, cheveux ternes, yeux inquiets, mains tordues, dire un truc qui les faisait rire, leur faisait oublier les rampes d’accès, les portes coupe-feu vert pomme, la salle d’attente colorée, les poignées de portes en plastique blanc, je l’entendais rire elle aussi et achever son rire en toux grasse, tirer une bouffée, cligner des yeux, lever la tête vers la chambre jaune, se souvenir vaguement qu’on lui avait dit que je passerai la voir. Ma mère.

Le sujet principal de la conversation dans la chambre de Maison Blanche aura été le vide lumineux de la chambre d’Hopper. De ce qu’on y voyait : elle, l’ennui, moi la disponibilité ; seul le vertige du vide, nous était commun. On a causé de rien. On oscillait lentement en parlant au plus juste pour s’acclimater et apprivoiser le vide. Petit à petit, on s’est organisé des retrouvailles au bord du gouffre. C’est le langage qui a fait ça.

proposition n° 3

Dans l’histoire de la philosophie, Régine Olsen et Soren Kierkegaard se rencontrent à un dîner un soir de mai 1837 chez des amis communs. En 1840, Kierkegaard la demande en mariage puis rompt les fiançailles à peine un an plus tard.

D’après un convive, Régine avait 15 ans lors de ce dîner. Elle portait une robe de soie verte et s’efforçait de s’intéresser aux propos d’un jeune homme sérieux prénommé Soren qui lui parlait de deux conceptions du monde l’esthétique et quoi déjà ? ah oui, l’éthique. Régine était à l’évidence flattée d’être ainsi l’objet d’une cour assidue et lui trouvait un air romantique avec son teint pâle et ses yeux mélancoliques. Pourtant très vite au cours du dîner, elle commença à s’ennuyer, à soupirer et finalement à s’intéresser à son voisin de droite, le joyeux conseiller Schegel. Elle souhaitait secrètement que Soren soit jaloux, anéanti par son indifférence. Ce qui fut le cas.
D’après un camarade d’université, Kierkegaard n’a jamais voulu se marier. Il n’a même jamais aimé Régine. Il était fasciné par le personnage de Dom Juan et a voulu l’imiter. Alors, il a séduit la jeune fille, lui a promis le mariage puis l’a abandonnée. Mais il a toujours vu clair dans son propre jeu : le mariage lui apporterait trop de certitude et de contentement et ce repos ménager serait nuisible à sa réflexion passionnée et désespérée.

Reste cette question : qu’a-t-il gagné à ce renoncement ? Une fidélité silencieuse ? Une idée fixe ? Une vie choisie ?

proposition n° 2

Miranda avait dit : moi, je reste en bas. Et comme Big A ne conduisait pas depuis son opération du cœur, je l’ai emmené à Amirat. Big A était devenu bougon et Miranda, son amante et garde-malade, en souffrait. Son amour pour lui demeurait, chatoyant et volubile, mais on sentait monter en elle une plainte silencieuse qui lui donnait envie de chanter. C’est à Amirat, au pied du Piégadou, que Big A avait écrit, trente ans auparavant un journal d’altitude : son carnet de bord « d’étrangeté légitime » comme il disait. On est arrivé au village vers 13h, l’air vibrionnait du bourdonnement des abeilles et des mouches. Le pré haut en herbe expirait une haleine chaude. Big A s’est assis sur le banc de pierre, les mains posés sur les cuisses. Son regard se posait tour a tour sur le parapet, le figuier, le talus herbeux et plus loin la plaine lumineuse. Magnifique ! c’est magnifique, dit-il. Son visage s’est adouci, les yeux bleus plissés. Il s’est laissé empoigné par ce calme souriant. On a déballé un pique-nique sommaire et les amis de Big A sont arrivés, tous vieux comme lui. Après le déjeuner, ils ont lu des poésies sous les arbres. Les débuts étaient timides. Big A a lu un poème taoïste trouvé je ne sais où. Il se foutait du monde car le texte était une chinoiserie de pacotille mais c’était aussi du pur Big A qui riait toujours en sourdine de sa poésie comestible.

proposition n° 1

Une chambre d’hôpital. La lumière entre à flots par la fenêtre. Elle tombe sur le mur en grands aplats jaune pâle ; les parties du mur qui ne sont pas éclairées paraissent par contraste d’un jaune-vert acide. La chambre est nue, sans aucun ornement. Un lit en métal, des draps blancs avec le marquage bleu de l’hôpital, une lourde porte grise en métal elle aussi, des barreaux à la fenêtre qu’on ne voit pas bien car la vitre est dépolie dans sa partie basse. Sur le lit, un journal froissé et trois cartes postales dont la reproduction du dernier tableau d’un peintre qui figure une chambre jaune et vide.

Petit clapot d’un lac en automne. Des feuilles pourpres, feu et or sont tombées dans l’eau et se décomposent lentement. Au bord du lac, ça pue un peu, ça miroite, ça s’agite. La vie organique somptueuse d’indifférence.

Une longue rue. Le bitume est rongé jusqu’à l’os. Des plaques de métal posées de guingois au milieu de la chaussée claquent quand passe une voiture ; Tonnerre jazzy. De chaque côté de la rue, des rideaux de fer couverts de plusieurs couches de graffiti superposées. Un soleil d’hiver tombe là-dessus, très cru.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 23 février 2019.
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