contribution auteur | Guy Torrens

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Guy Torrens est né en 1952 à Alger. Éducateur auprès de jeunes délinquants, chanteur parolier de trois groupes de rock punk, il se consacre à l’écriture depuis 2004. Sa bibliographie alterne recueils de poèmes, romans (les Saisons de l’Après ont reçu le prix coup de cœur du jury du roman gay 2014 en Belgique), nouvelles et pièces de théâtre. Il anime aussi des ateliers d’écriture réguliers à Marseille. Facebook : Torrens Guy.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe

Voici l’ entre chien et loup de novembre. La terre est lasse les morts s’entassent. On pourrait se fondre dans cette moiteur humide du jour qui décline. Le silence avant, le bruit, léger du quotidien qui ne se dérange que si on l’appelle. Des cris , il y en a parfois, mais les jours de soleil et même là, la discrétion est de rigueur. Alors on reste dans la pénombre de sa chambre à guetter les bruits de l’escalier, à jouer à se faire peur, par goût pour l’inquiétude, par amour du drame, par défi, pour peupler les endroits vides de la solitude. Attendre le cœur battant que ces pas s’arrêtent devant la porte, un léger toc toc, ou un coup de sonnette, bref, presque tendre, un désir qui ne vient pas, retrouver l’innocence de la peur des ombres et ne plus danser sur les vestiges anciens. Le passé se presse, se dit, sans ouverture, la structure étirée de l’état de l’enfance, cet état qui n’en finit plus, cet état de lui-même. Voici l’entre chien et loup de novembre, le jour en lambeaux, la nuit embusquée, l’heure du cœur flottant que rien ne raisonne. En période de peste on ne répond pas aux appels entre chiens et loups.

Une histoire se termine, ou débute à peine. Dans le verre biseauté, sur le bord de la table, les glaçons fondent, troublant le brun de l’alcool, whisky, bourbon peu importe, c’est l’effet qui importe. Les bruits de la ville son efflanqués, c’est l’heure pointillée des camions poubelles, des cris avinés, des rires de fin de nuit, des pas pluvieux fatigués. Un casque sur la tête , plongée dans Swans « Public Castration is a good idea » à fond. Autiste urbain. Quarante cinq minutes de destruction. A portée de la main les cigarettes dans le paquet rouge, souple froissé à moitié, le cendrier plein, les mégots et l’empreinte du rouge à lèvres à chaque bouffée imprimée. Le rythme haché du voyage. Escales. Des noms qui se succèdent. Des noms d’attaches. Un labyrinthe de miroirs. Le tâtonnement. L’image renvoyée à perte de vue. Sans savoir laquelle croire. Un halètement issu de l’animal. Les jambes qui se dérobent. Connexion. La lumière du chevet traverse le verre biseauté et trace des courbes d’arc-en-ciel sur le vernis de la table. C’était pour le « Hanami » dans le parc d’Ueno à Tokyo. Il faisait un temps délicieux. Les temps de printemps comme on en rêve. Des grands morceaux de ciel bleu, un soleil qui commence à réchauffer, quelques nuages floconneux d’un blanc pur pour rappeler l’hiver, une brise légère et des milliers de fleurs écloses, des arches de roses, des parterres de violettes, des murs de jonquilles. Enivrant pas d’autres mots. Connexion. La bouteille peu à peu se vide. Il n’est pas encore trop tard.

La main caresse la peau de mouton. Elle sent encore l’animal. L’œil fixe le trait de lumière qui passe sous la porte, l’oreille écoute leurs murmures, leurs sanglots, leurs rires qui s’ensuivent. Le souffle court resté de l’animal. Un chien noir, une chienne noire d’Alabama plus précisément, trottine soulevant de petites tempêtes de sable. Elle arpente le rivage. Se retourne , halète, touche du museau l’eau trop salée pour elle. Se remet en route, la gueule ouverte, disparaît. Le fleuve s’ouvre sur la baie ensablée. L’horizon s’éclaire. La main caresse la peau de mouton- son odeur de peau n’est pas encore odeur de cuir. Des images fixées en état d’équateur : des marins posent nus sur des cartes interdites du Caire à Rotterdam, un sillage du sexe engrangé dans des mers froides qui n’ont plus de noms. Des visages sans rien dire, des mots qui s’offrent derrière une cloison, des voix vides qui se tiennent chaud. Une photo d’adieu : paysage archaïque. Regarder autrement le déluge. De l’autre côté de la porte, la frontière franchie, elles parlent encore et encore, de fils perdus qui boivent l’orage, de vagabondages de couleurs, d’amours en vrac, de veines de pierres en arcs en terres, de tigres verts et blancs, de chemins de cristal, d’animaux mélomanes, de routes d’exil dans des aéroports bondés entourés de barbelés et d’hommes en armes. Seul le jour qui se lève les contraint à se taire. La nuit de l’aube où tout est dit. L’avion de 5 h traverse les larmes atrophiées.

proposition n° 8

Dans les ténèbres, au troisième étage d’un immeuble condamné, une fenêtre éclairée. Il est le dernier habitant, lui Bernard le Maltais. Il n’a pas voulu partir. Il attend qu’on le jette dehors : « Que viennent les hordes de CRS casqués, qu’ils brisent tout et déchirent tout chez moi, qu’ils me jettent sur le pavé, qu’ils me mettent le nez dans la merde et me fassent pisser le sang. Au moins j’aurai touché le fond. Je pourrai enfin déployer ma douleur, l’étaler, la montrer. » Mais rien. Des envoyés de mairie, des huissiers gênés. Il ne sait que leur répondre. Il ne peut pas leur dire :

« J’ai toujours vécu là, j’ai partagé chaque mètre carré avec ma femme, mon amour. Le soir on se mettait sur le balcon pour entendre les gosses jouer. Seulement des cris de joie, des pleurs enfantins. »

Il ne peut pas leur dire :

« Sa mort m’a laissé sans voix et ce décor de ruines, c’est ma vie. Mais un endroit dévasté, vaut mieux que pas d’endroit du tout ».

Chez lui tout est intact. Le lit défait, les derniers draps, la collection de poupées de porcelaine. Il en ramenait une après chaque voyage -il est marin- pour s’excuser de n’avoir pas été là. Il ne vit plus que dans une pièce éclairée chichement. Tous les soirs il se met sur le balcon, assis, à se rendre à l’absurde évidence de la fin annoncée.

Comme j’étais à Naples je décidai de rendre visite tous les jours au Caravage aux heures creuses pour pouvoir m’y plonger à mon aise. Planté devant les tableaux, je remarquai à peine le jeune homme qui gardait la salle, mais jours après jours, je sentais sa présence et sa curiosité d’autant que je ne faisais rien, je ne prenais pas de notes, je ne dessinais pas, ne cherchais pas à photographier clandestinement. J’étais là à me plonger dans les tableaux. Le dernier jour je sentis qu’il m’observait comme j’observais les peintures. Il s’approcha de moi et me dit avec cette voix de musée, c’est-à-dire à peine un murmure : « Alors vous aussi, vous êtes envoûté ? » Je sursautai et le regardai attentivement. C’était un jeune homme de 25 ans environ assez râblais au teint mat, il avait des cheveux bouclés très noirs, des yeux noirs profonds à la fois rieurs et roublards, un nez légèrement de travers, une bouche charnue et rouge. Je m’étais dit qu’il aurait pu figurer dans un des tableaux et qu’il aurait plu à l’artiste. Avant de trouver une réplique, il continua toujours à voix très basse.

Au début quand je gardais cette salle, j’y faisais à peine attention, et puis des détails, des bruits, des odeurs, de la violence aussi et une sensualité brute, je dirais même brutale et un soir quand j’étais seul à parcourir les salles, j’ai basculé et depuis ça n’arrête pas Je vous ai parlé en voyant votre émotion devant les tableaux et je pensais que vous pourriez peut-être me comprendre et m’aider. Je suis gardien depuis trois ans. Au début, je passais devant les tableaux comme devant un étal d’épicerie ou de boucherie. C’était mon job et je ne trouvais pas d’intérêt particulier devant ces images. Je ne comprenais pas grand-chose. Pour faire court je n’étais pas un amateur d’art. D’ailleurs si je n’avais pas eu ce boulot, je ne serais jamais entré dans un musée. Pour moi ça sentait la poussière et la mort. Et puis un soir, allez savoir pourquoi ? la fatigue, la solitude, je me suis senti appelé par un tableau, ce n’était pas un cri ? pas même un murmure, non, une impérieuse nécessité, plus exactement. C’était « l’Arrestation du Christ », oui ce tableau qu’on croyait disparu et qui avait été mis à l’abri dans une congrégation de jésuites, mais ça c’est une autre histoire. J’étais donc devant cette scène et j’ai vu le Caravage, le porteur de lanterne, me regarder fixement et j’ai vu Juda serrer la main du Christ avec tendresse. J’étais devant et à la fois au milieu des soldats qui fermaient les yeux pour dire que la violence est aveugle. Je me suis promené dans cette toile, comme dans un jardin crépusculaire. Je pouvais même sentir les odeurs de la peur et ressentir la force de l’artiste. Je ne sais pas combien a duré mon voyage mais j’en suis ressorti épuisé et comblé comme après une nuit d’amour.

Concierge dans ce quartier ce n’est pas une mince affaire. Le peintre je le connaissais à peine , j’aurai bien voulu voir ses peintures mais il était assez secret et je n’ai jamais pu entrer chez lui. Sauf quand il a déménagé mais c’était vide et j’ai fait le constat des lieux pour l’office de gestion. D’autres locataires , jeunes pour la plupart, ce n’est pas un quartier de vieux, trop de bruits, de gens louches dans les rues, me parlent, me laissent les clés pour leurs chats ou leurs plantes, mais lui, rien, bonjour, bonsoir, il avait l’air de trimballer, une nostalgie noire, je l’aurai bien aidé, mais on ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif, et je ne suis pas psy, seulement concierge, mais j’aime savoir, un peu de la vie des gens, au cas où. Ce n’est pas pour faire des cancans, je sais que nous avons cette réputation, mais chez moi c’est de l’humanité, seulement de l’humanité. Les gens font ce qu’ils veulent du moment qu’ils ne dérangent pas les autres. Je vais avoir 60 ans et c’est ma dernière année, je vais aller me reposer au bord de mer, la bleue , celle où il fait chaud. J’ai vécu dans cet immeuble pendant plus de 20 ans mais je le quitterai sans regrets, rien ne me retiens, pas de femme, pas de gosses. J’ai passé mon temps à regarder les autres comme les vaches, le train. On a tous le droit au repos.

proposition n° 7

Un regard sur les îles et les rails de la gare, une envie de voyage, quelques pas sur la terrasse ensoleillée, en début d’après-midi, jusqu’au crépuscule, un avion passe, très haut et quelques traînées blanches. Les paysages avant les mots, des musiques choisies pour m’abstraire du silence, des vinyles au passé lourd de sens et de fêtes, les Clash, les Cure, Taxi girl, le Velvet, suivant les jours, des CD, Purcell, Norma, Tosca, suivant les humeurs, mais toujours un début en fanfares avec les Lords of the new Church. L’ordinateur se transforme en pages blanches, il trône sous les dessins, un homme nu au sexe démesuré, une visage double d’aquarelle, une copie de Dali, toujours de l’aquarelle, un visage de Buffet, un moulin provençal, un bouty avec la lettre de mon prénom pour ne pas me perdre tout à fait, une affiche de théâtre « le star tour cabaret » seulement pour mon compagnon qui y jouait. Les tiroirs, ah les tiroirs ! ceux de droite : une malle aux trésors inutiles, des lunettes hors d’usage, des bouts de ficelles, des tubes de colle périmés, des piles en vrac, deux vieilles montres arrêtées, un altimètre au niveau zéro, ceux de gauche : mes carnets, une trentaine, plusieurs, couverture Cocteau, couverture Picasso, les autres unis, bleus ou verts, des pages blanches sans lignes, dessins maladroits, notes, courts poèmes, haïkus, réflexions, « en chaque être humain, la terre sort des eaux, de la mer viennent tous mes souvenirs », chansons « hier je t’aimerai dans un bar de Berlin les mains crochus des mutants idéaux accrocheront ton corps couvert de roses rouges », un classeur souvenir de concerts, de présentation du groupe LV3S « la beauté des mots et la salissure violente d’une musique saturée ». Je touche souvent la fin des carnets, je les aime remplis., une preuve tangible de l’écriture et de ma vie. Ils sont échevelés, chaotiques, et j’arrive à extraire des fragments que je relie en aveugle à d’autres bouts antérieurs, je pourrai appeler ça une écriture automatique de la mémoire, une obsession virtuelle de passer au-dessus du temps, une phrase d’une chanson écrite 20 ans avant, trouve sa place, je dirai enfin dans un roman à peine achevé. Un travail de strates, une tectonique, mais mes plaques ne se heurtent pas, elle se glissent à leurs places, puzzle magique « se dépouiller jusqu’au noyau brut. » Le tiroir du milieu, le plus grand, des dessins du compagnon disparu, des cartes postales bistres, surannées, un jeu de tarot divinatoire, je l’ouvre peu maintenant, seulement des flashs de nostalgie. L’imprimante noire sur la gauche, ressemble à un gros cafard, mais elle ne s’appelle pas Sensa, un dictionnaire des synonymes, rouge, usé ( il faudrait que je le recouvre), un Bescherelle, conjuration de liaisons dangereuses. « Impossible de dormir. Dernière soirée. Je me retourne encore et encore. En désespoir de cause, je me lève. Les bruits de la ville sont efflanqués, c’est l’heure pointillée des camions de nettoyage, des cris avinés, des rires de fin de nuit et des pas pluvieux, fatigués » c’était les mots d’hier, « je ne savais pas comment, j’avais abouti dans ce rade crasseux. Mais c’était le seul ouvert. Je m’étais fait larguer et j’étais en eau basse » ce sont les mots d’aujourd’hui, les cigarettes et l’alcool et la nuit sont toujours là et le décor aussi, il faudrait rafraîchir la peinture blanche, des livres se sont rajoutés sur les étagères, je leur tourne le dos, mais ils sont là, tous même s’ils sont cachés, j’arrive même à les entendre entre deux riffs de guitare, un ressac de mots humides ou secs, ils ne surgissent pas, ils m’accompagnent, engrangés mais en désordre. Risquer , se dire et vivre dans le désordre. Vivre, risquer et se dire dans le désordre. Se dire, vivre et risquer dans le désordre. Les paroles des mots, les mots des paroles. Une audience mécanique. L’orange est dans le refus d’être ce qu’on attend de moi. « Ulysse variations » une pièce écrite, la première, et jouée pour la première fois, magie du théâtre, les mots écris ont un corps celui du comédien, ils s’incarnent et l’histoire se vit. Emotion et distance. Ils ne m’appartiennent plus. Le coucher de soleil est particulièrement flamboyant orange et noir, c’est le vent qui fait ça qui nettoie et ravive. Les couleurs des mots.

proposition n° 6

Dans la pièce où nous étions assis, beaucoup de tableaux au mur, rangés en lignes successives. Au milieu de la troisième, un blanc, plus exactement l’empreinte d’un tableau disparu, de petite taille. Cette absence effaçait tous les autres. Chambre 204, hôtel des voyageurs, près d’une gare, d’une ville sans souvenir précis. Il faisait froid, de la neige fondue et sale sur les trottoirs. Une pièce sombre, meubles anciens, un lit mou avec un édredon grenat, deux tables de nuit dépareillées, un cagibi de douche avec toilettes, une vague odeur de moisi. Sur la porte, le règlement de l’établissement, à peine lisible. En face du lit, trois aquarelles infâmes disposées en pyramide, par souci de décoration et au milieu, une marque de tableau, retiré, seulement les contours un peu poussiéreux et le rose du mur plus vif . Avais pensé à un œil d’invisibles, plus les lieux sont anciens , plus les invisibles sont nombreux. M’étais endormi en chien de fusil, espérant que la chambre me digère mais au matin, j’étais toujours là en face de ce trou de couleurs. J’avais repris le train de retour et repris ma vie où je l’avais laissée. L’œuvre du silence, c’est ce que je m’étais dit. Entre les lignes, les blancs. Parfois un mauvais train vous emmène à la bonne gare. L’aiguillage devait être foireux. Ce tableau absent, non remplacé, devait être important, une tache insupportable qu’on cache mais que rien ne peut faire disparaître, un angle mort des rêves, une boîte de Pandore. C’était bien de ça dont il s’agissait. Pensai à des foulards multicolores sortis d’un chapeau de magicien. Le lapin aussi. Avais toujours imaginé cette boîte comme un coffret à bijoux, serti de pierres précieuses bidons, mais qui donnaient l’impression du trésor, l’illusion du trésor. Quand le couvercle se soulève et que les foulards, ballons et colombes se sont envolés, il reste des petits cailloux blancs, enveloppés dans des papiers gras un peu comme dans les restaurants japonais mais en plus vulgaires et en plus crades. On déplie avec précaution, l’enveloppe qui tache les doigts, le cœur battant, parce que la réponse fait battre le cœur, on hésite et puis on se lance et le premier caillou en appelle d’autres jusqu’à épuisement du stock. Une fois le coffre vide, on est vaguement nauséeux et on se dit : « tout ça pour ça » ou « qu’est-ce que je vais bien pouvoir en faire ? » et puis des idées arrivent seulement pour masquer la honte d’avoir plongé dans les eaux fangeuses d’autrui, encore de l’eau saumâtre. On dérive quelque temps et puis ça ronge tellement et il faut bien trouver une échappatoire à la culpabilité d’avoir découvert ce qui était caché. Le lapin en civet et les colombes en rôtis, il ne reste que le mystère. Et si je n’en avais rien à secouer de tout ce cirque ? Maintenant le clou du spectacle : la femme coupée en morceaux. On est tellement obsédé par ce corps disloqué qui va se réunir juste après, que le doute s’éloigne comme une vieille pute au bord d’un trottoir défoncé. Et on reste là, abruti, après avoir vomi, faut ce qu’il faut, on a de la morale ou pas, à essayer d’enlever l’encre de ses doigts, à frotter comme un malade, mais l’encre est indélébile, pensez une encre divine ! Une encre des noirceurs de l’âme ! Une encre de la saloperie dont peut être capable un être humain ! Témoin d’un passé pourri que des ordures continue à brandir en flambeau, comme les flammes de leur drapeau. Oui, on reste là à se pelotonner contre les parois de merde en disant ça va passer et pourquoi j’ai ouvert cette boîte, elle était belle pourtant et c’est là que le flash arrive brutal et sans voix : il n’y a aucune issue.

proposition n° 5

Chaque mot est une porte donnant sur une autre porte . C’est ce à quoi je pensais en entrant dans l’appartement du frère. La surprise de la voix. Un voyage ou une fuite/J’ai eu votre adresse par le concierge de votre frère. Silence. /Asseyez-vous, vous voulez boire quelque chose/Cette chaleur ça déshydrate/Vais mettre le ventilo, ça brasse de l’air chaud mais ça rafraîchit quand même et ça sèche la sueur/J’ai vu son tableau, le plus grand, la Minotaure Flamenca, il cherchait à la faire encadrer et on a fouiner aux puces, depuis je suis resté en contact, un contact hachuré, mais un contact quand même/ C’est dur de rester en lien avec quelqu’un et même si c’est mon frère, ou alors il faut qu’il se passe autre chose qu’un choc esthétique, ce n’est pas votre cas ?/Je sais très peu de chose de sa vie et même quand il était avec moi, on restait chacun dans notre atelier mais se taire c’est parler aussi./ Mais quel crime ? Et quel crime ai-je commis pour que tu sois partie ?Et quel rêve ai-je trahi ?Quel outrage que la vie ! Daniel Darc mélodie de la cour/C’est le voisin du dessus, il le met en boucle, surtout celle-là, il est peut-être né en mai/Ça ne vous dérange pas pour peindre/ça me fait dériver plutôt, c’est comme ces talons dans l’escalier à ce moment même, le bruit des tomettes est significatif, au petit matin , c’est plus lourd et plus vacillant/ J’ai été impressionné par ce tableau, quelque chose de Guernica et de Murakami, le livre Danse, Danse, vous connaissez/ Je lis peu, ce sont surtout les couleurs qui m’intéressent, voyez vous-même/On se montre très peu nos peintures. Stridence de la sonnette, troisième étage/Ah c’est toi je t’attendais plus tard, mais entre, j’ai pas beaucoup de temps/je peux revenir/t’es là et ça me fait plaisir/mais on fait vite/Vous voulez un autre verre/ C’était comment son appartement à Paris/ Je n’y suis jamais allé, d’ailleurs je ne bouge pas d’ici, j’ai le cul vissé à Perpignan, une malédiction familiale depuis la Retirada et depuis la mort des parents. Lui il bouge et moi je reste/ Encombré. Beaucoup d’objets dans l’appartement, une sorte de musée baroque, de brocante intérieure/J’imagine, moi c’est plutôt dépouillement, voire dénuement/Klaxons et cris rageurs/Vous avez remarqué comme les cris humains sont plus vulgaires que ceux des animaux, ils tentent de dire quelque chose mais ne sont que l’expression d’un vide, le cri pour l’animal est essentiel et leurs cris les définissent/Soupirs de plaisir/On entend tout l’été, la cour est une caisse de résonance et toutes les vitres sont ouvertes, une vie au grand air/Vous avez vécu combien de temps avec lui et ici/Il est resté presque une année, une performance pour tous les deux. Mais il reviendra. Il sait que je suis là/Vous n’avez jamais exposé tous les deux /Ensemble/Oui ou séparé/Une histoire d’orphelins, une histoire de solitudes qui se rejoignent parfois et se replongent dans leurs univers/Vous savez où il est maintenant/Je vous parle comme un film : Dernier Domicile Connu, 25 Rue Jean Roque, à Marseille, dans le premier arrondissement. Il reviendra. Claquement de porte. /Passe quand tu veux mais téléphone avant, et c’était vraiment bon./Des graves, un léger baryton, rires de joie. Vous avez un endroit où dormir/Vous repartez tout de suite/Hôtel Régina, près du parc. /Ouais pas mal, je connais. Surtout le parc, on y fait des rencontres surprenantes/Oui surtout la nuit/ De jour aussi à condition de savoir regarder, et comme je suis peintre je ne fais que ça. Regarder. /Always the sun, how many times have you, woken up and prayed for the rain, how many times have you seen ? The papers apportion the blame ?/J’aime cette chanson des Stranglers surtout quand le soleil plombe et que le crépuscule suffoque encore/Un instant s’il vous plaît/Non je ne les ai pas entendu rentrer. Ils vont pas tarder. Je leur dis que vous êtes passé /Vous voyez, je fais office aussi de concierge. Un vrai couteau suisse, un artiste multi fonction/J’ai pris son adresse et à très bientôt. Merci pour les verres.

proposition n° 4

25 Rue Jean-Roque dernière adresse, entre le Cours Lieutaud et la Rue d’Aubagne. Marseille se déroule. Partition de limonaire, grillagée de noir et blanc. Vagabondages de couleurs, Briata de sombres orages. Pluie de déluges sur cette rue sale, de pas accumulés sans cesse et sans légendes. Les galériens enchaînés aux façades aveugles. Des amours en vrac. Une odeur de pisse. Mais la mer…

25 Rue Jean Roque. Un immeuble de 5 étages à la façade rose et aux volets verts, écaillés. Une grande porte de bois, lourde, ouvre sur un couloir sombre, une odeur de moisi. Son nom a disparu. On m’avait dit premier étage, son atelier. L’escalier est branlant, des marches sont cassées. Personne ne peut me renseigner, un immeuble de passage.

Je l’avais suivi de loin en loin, correspondances hachurées, conversations téléphoniques nocturnes et puis plus rien. J’avais toujours en tête La Minotaure Flamenca et c’était avec le désir de regarder encore cette toile qu’il n’avait jamais montré et de savoir s’il avait enfin trouvé un cadre. De passage à Paris. Je m’étais pointé chez lui, Avenue de la porte de Montmartre. Un temps froid, gris, sans pluie. Porte de Clignancourt, une foule pressée, zombies en manque, vendeurs à la sauvette, étouffement. Chez lui, il n’ y était pas, il n’y était plus. Un concierge loquace m’indiqua qu’il avait déménagé et se répandit sans rien lui demander, sur le quartier qui devenait un véritable coupe gorge. Je le laissai débiter ses délires sécuritaires et racistes, le temps qu’il me donne ce que je voulais maintenant, la nouvelle adresse. Perpignan. Rue Rigaud. Chez son frère. Soulagement du départ et lâcheté de n’avoir rien dit. Un jeune homme sur le trottoir d’en face, les trottoirs sont toujours d’en face. Les reflets verts sur l’asphalte qui grenouille et qui bulle. Crissements lents des voitures qui s’éloignent.

Rue Rigaud, une petite rue qui débouche sur la place du même nom. Immeuble bas. Nom sur la porte. Sonnette. On ouvre. Ce n’est pas lui mais le frère. Le même, en plus vieux, à peine. Cette mélancolie du regard et le vert des yeux, un vert vif. Peintre lui aussi, mais de formes abstraites sans visages, couleurs tachées et une obsession de l’absence. Une vie d’orphelins, tous les deux. La Minotaure Flamenca, devient une quête, un Graal. Ils se sont de nouveaux séparés, des sortes de Dioscures. Ils restent vivants tous les deux sous la terre féconde, cependant même là en bas, Zeus les comble d’honneurs, de deux jours l’un, ils sont vivants et morts à tour de rôle, et sont gratifiés des mêmes honneurs que les dieux. Un silence double, une réponse enchevêtrée Une nouvelle adresse, 25 Rue Jean Roque. Marseille. La trace s’arrête là, dans ce lieu de transit.

Une trace que j’ai perdue. Une porte qui se ferme. Le cœur est en attente. Un désir qui ne vient pas. La mer et le ciel, le feu et le sang, on en revient toujours là. Ne plus danser sur les vestiges anciens. Les univers s’éteignent sans crier gare. Comme ça d’un clin d’œil et le souffle court, et le souffle rauque n’est plus. L’urgence du départ. La mort est toujours mal fagotée, elle manque d’élégance pour ceux qui restent avec le mystère du dernier souffle de la dernière pensée. Peut-être un grand soulagement, seulement ça. C’était un mois de Juin, un ciel bleu, des nuages cotonneux qui voilaient le ciel par instant. Un trop plein d’absences quotidiennes. Multitude des souvenirs présents, un étouffement du vide. Noir, blanc, mouvements de sang, mouvements de fuites, le taureau se joue de celui qui l’approche, même mort il sourit. Bribes d’Hamlet Machine « mon cerveau est une cicatrice », des Garçons Sauvages. Désert dans la tête, errances, tremblements, sommeils informes, déstructurés plus exactement, d’où j’émergeait, hébété. Espoir de me fuir et m’oublier/ Il y avait cette porte et les deux noms sur la porte. Il n’en restait plus qu’un.

Enfermé, trimballé, secoué, enkysté. Tu t’extrais, tu écris. Correspondance des corps et de l’écriture. La pensée se fait complice contre les systèmes marchands qui ont oublié le goût de l’aventure intérieure, avec ses erreurs, ses hésitations, ses retours, ses impasses, sa mégalomanie. Un besoin irrésistible des créer des vies, des mondes articulés, de se séparer de ces êtres de chair à papier qui attendent dans les coins obscurs du corps, pour sortir et dire qu’ils ont le droit de vivre et de mourir aussi, et de choisir ce qu’ils ont à vivre. « Un texte n’est qu’une poubelle magique quand il est sincère. On y trouve tout ce qui résume et vous résume. Il fait le point, il ne distrait pas, il contraint. » Les mots sont ce qu’il y a des plus secret et sombre en nous et le corps a avoir avec le soleil et la lumière, écrire devient un processus de réconciliation de l’être et de ce qui le précède. Le dernier mot à Homère : « Hector était étendu la raison égarée. »

proposition n° 3

Selon la première légende, Médée fille d’Aiétès, roi de Colchide, s’enfuit avec Jason par amour, et l’aide à s’emparer de la Toison d’or. Elle tue son frère et le coupe en morceaux qu’elle jette à la mer pour retarder la poursuite de son père. Jason promet de l’épouser. Réfugiés à Corinthe auprès du roi Créon, il la répudie pour se fiancer à la princesse Créüse. Médée folle de jalousie, offre une superbe parure de mariage à la future épousée qui, l’ayant revêtue meurt horriblement brûlée. Médée tue les deux fils qu’elle a eu avec Jason, en les jetant du haut des remparts et s’enfuit sur un char tiré par des cobras ailés, cadeau de son grand-père Hélios-Soleil. Réfugiée à Athènes, elle épouse Egée. Quand Thésée le fils d’Egée revient elle tente de l’empoisonner et elle s’enfuit en Asie où sa trace se perd.

Selon la deuxième légende. L’amour commence par un crime. Toujours. Des morceaux de Colchide pour effacer l’héritier. Une fuite limpide, furieuse, insomniaque. Les murailles d’Ioltos, les honneurs, la liesse populaire, la joie vulgaire. Sous les murailles d’Ioltos Médée devient l’ombre de Jason, le trophée de Jason. Aucune alliance, une trahison, juste une trahison. Une robe empoisonnée et toute la ville s’est embrasée. Deux enfants morts étranglés. Athènes et Egée et Thésée qu’elle tente d’empoisonner. Réfugiée en Perse, sa trace se perd.

Selon la troisième légende. La foule hagarde sur les cendres encore chaudes de Corinthe poursuit Médée. Elle entend les cris de haine, de rage impuissante. Aucun remord, elle sort la tête haute entourée d’un halo étincelant comme sa fureur. Ils se sont agenouillés en l’insultant. Et dans leur colère, ce petit peuple l’admire. C’est étrange d’être l’instrument du chaos et un objet d’idolâtrie à la fois. Le paradoxe des hommes : admirer ce qui les tue. Elle est sortie libre de tout sauf d’elle-même. Elle laisse à Jason leurs deux enfants et se réfugie en Phénicie où sa trace se perd.

Selon la quatrième légende. Les crimes fondent la légende. Médée l’amoureuse, Médée la magicienne, Médée la femme humiliée, Médée la femme violente, Médée la femme libre. Médée celle dont on perd la trace. Seul le nom subsiste. « Si tu n’es pas sage , j’appelle Médée. » La fascination du chaos !

proposition n° 2

Dérive. Les licornes se cachent pour mourir. L’hiver on voit de grands brasiers sur la plaine gelée. Il suffit d’une autre lune pour que tout bascule. Une deuxième lune mauve ou verte, je ne sais plus. Les dimensions se superposent comme dans un mille feuilles. Prendre un couloir sombre et se retrouver dans un ascenseur qui diffuse un doux parfum de melon. Danser avec l’homme mouton, celui qui traîne dans terres froides de Sapporo. J’ai dansé avec l’homme loup, l’homme singe, l’homme hyène, l’homme requin, un bestiaire du désir, sur les routes imparfaites, des caresses nocturnes et anonymes. Il me dit Kafka sur le rivage et la forêt profonde, une forêt de l’oubli. Une aquarelle de Fin des Temps, offerte, trois êtres fragiles, à peine la peau sur les os près d’un arbre rachitique, regardent au loin un monde d’explosions. Bombes ? Volcans ? La lumière est rouge, plus pâle que le sang, le sol est gris. La mer a un goût de cendres et le soleil d’hiver allonge les ombres. Des sculptures de Giacometti, débridées, exsangues, en mouvements syncopés. Stroboscope géant. Se souvenir des nuits noires qui succèdent aux lunes noires. Plus rien à dire, qu’à se fondre dans ce sable froid. Être aux aguets de la vie. Difficile. Une sorte de stase. Le besoin de désordre, le besoin de l’errance. Si je veux avoir un passé, je préfère l’avoir avec de multiples choix. Répéter cette phrase, comme un âne épileptique, un mantra sans lendemain. La terrasse sournoise et les clés sur la porte, des vêtements qui se cherchent, une journée qui commence. Le bruit des camions-poubelles, des cris d’enfants dans la rue. La proposition s’inverse : Des camions d’enfants, des cris poubelles. L’histoire se rejoue quand on ne l’attend pas. Une douche brûlante pour arrêter le froid du ciel d’azur au vent tournant. Il n’est plus temps de reculer. La métamorphose s’inverse : Gregor Samsa devient homme, un homme fragile affamé, bouillonnant, sexuel. Briser la carapace, c’est ça seulement ça, comme les danseurs visages qui peuvent être un et les autres à la fois. Perdre ses propres traces. Connais-tu le vrai nom de Bangkok ? Le jeu de piste continue. Les écritures de Siam. Les temples des mots, les piétiner, les épurer, les malaxer, les triturer, les envelopper, en faire des alcools forts. Il y a des mondes repliés, qui s’étendent et respirent et des printemps qui rejaillissent, à chaque pas, à chaque vue, à chaque odeur. Des visages sans rien dire. Des voix vides qui se tiennent chaud Une photo d’adieu comme un paysage archaïque. « Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. »

proposition n° 1

Thomas l’incroyant.

Lumière éclatante dans ce Palais des Glaces. Parquet ciré, statues blanches, immobiles, une tache sombre, une trouée d’obscur. Attiré, toujours aimé les endroits caverneux. Un clair-obscur, intimité moite et ce doute qui me prend devant cette cicatrice du corps, celle des temps anciens, de la lance qui tue, des cris des réprouvés. Une main tremblante vers ce torse qui se découvre à peine, une lueur de chandelle, à moins qu’elle ne soit divine. Une curiosité animale. Ils sont quatre, trois et un. Un ose le touché vers le quatrième, une caresse cicatricielle.. Je me penche aussi comme lui pour mieux voir, je suis Thomas, mon front se plisse, incrédulité crépusculaire, émotion du rouge sang qui ne coule plus, la couleur est figée. Voyage de Caravage sans escales, encore ébloui d’ombres sales, de visages précis dans leurs nudités fabriquées, de mains serrées, tendues, je m’estompe.

Guernica.

Guadalajara. Une pluie diluvienne sans discontinuer pendant des jours et des jours, de la boue et du sang, des cris, des halètements, une ferme en ruine, des mourants dessous, asphyxiés. Une longue plaine détrempée, un crépuscule violent. Le Jarma infranchissable, le Styx des nationalistes. Attaques, contre-attaques, Chatos et Moscas, Katiouskas, bombes et ruines. La pasionaria et la 11éme division Lister. Les notes de Richtofen : » Adversaires rouges devant Madrid : combats acharnés. On a fait des prisonniers français, belges, et anglais. Tous fusillés, sauf les Anglais. Chars bien camouflés dans les oliveraies. Beaucoup de morts alentour. Les Maures ont fait leur travail à la grenade. » Le jeune type excité qui court après les soldats pour les convaincre de prendre des grenades et des gâteaux de Savoie. Ils obéissent, ils remplissent leurs besaces de grenades et de gâteaux sans arrêter de marcher. Il aurait aimé rencontrer ce jeune homme et le prendre à même le sol, gelé d’une neige boueuse. Tout est sombre, seuls les éclats d’obus zèbrent le ciel. Il danse sous les plaintes des mourants qui implorent, du sang de leurs lèvres, il se peint les yeux. Il les embrasse à pleine bouche, les caresse à pleines mains, respire leurs cheveux collés de froid de sueur et de peur. Il est l’hyène de Guernica, le chien de Malaga. Il grandit au milieu de ces corps abandonnés à la vermine. Il a les yeux rouges de leur désespoir. Il grandit encore dans ces jeunes hommes figés. Il est immense maintenant, fait de terre, de sable, de boue de neige, du cuivre des obus, des éclats de la chair, des murs noircis, des vies ravagées, il préfère empruntées plutôt volées, il ne les rendra jamais. On lui dit que la victoire est là, lui se repeigne, sans un mot devant un miroir qui ne reflète plus rien. Il fouille dans les corps encore chauds, il boit les derniers spasmes. Il est ivre. Il aboie et pisse sur la lune rousse. Les bêtes féroces l’évitent ou fuient à son approche. Le général le convoque, il est habillé en danseuse de flamenco, il a les dents noires, laquées, il l’oblige à se mettre à genoux pour prier, pour le soumettre. Il rit. Le général recule. Il lui saute à la gorge et le mord à la jugulaire, là ou frappe le sang. On lui tire dessus, il arrache une à une les balles, les suce comme des bonbons acides. Il va vers Madrid. Il ne s’arrête qu’à Carabanchel dans la cellule des condamnés.

La Minotaure Flamenca.

Danse, danse, danse. C’est ce qu’elle me disait, derrière sa tête de taureau, et sa robe rouge, flamboyante, virevoltante. Elle n’avait pas la nostalgie du peintre rencontré, dans une brocante. Il cherchait des encadrement pour ses tableaux, je ne cherchais rien de spécial, seulement regarder les objets, d’une deuxième vie , ou d’une troisième . Aucun encadrement ne convenait, trop grand, trop petit, trop chargé, trop moderne. Il mettait de l’acharnement à trouver cet impossible, qui rendrait la couleur plus vibrante. C’était bien de vie dont il parlait alors qu’il traînait derrière lui un nuage de nostalgie. Je l’avais suivi dans cette quête absurde et finalement lui avait dit que sa peinture n’avait peut-être pas besoin de cadre. Il avait eu l’air surpris presque peiné. Je n’avais pas encore vu le tableau. Il me proposa de venir le voir. Je l’avais accompagné. L’appartement était encombré, de meubles, d’objets hétéroclites, de petits tableaux, qui représentaient principalement des visages, un peu à la manière de Picasso, mais toujours avec ce fond de tristesse, ou de regards qui sont au-delà des yeux. Ils étaient tous encadrés. Il me laissa seul quelques instants et revint avec une toile roulée. Il la déroula soigneusement, en la caressant. La Minotaure Flamenca, me dit-il. Une peinture qui échappait aux codes, violemment colorée, très grande, presque géante, remuante, enveloppante. Eros et Thanatos en étreintes sauvages. Il n’y avait rien de ce naufrage mélancolique, seulement une joie brutale. Danse, danse, danse, danse, danse.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 26 février 2019.
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