contribution auteur | Véronique Le Milan

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Le Milan ? _ Ecrire en vol _ Pour se suivre et poursuivre

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
C’est ce jour-là, le jour où il regarde vraiment par le trou de la porte de la chambre du comte, dans la chambre 526 que tout bascule. L’hôtel est complet depuis deux jours. Des festivaliers autour du lac et partout dans la ville. Musilac, le festival et rendez-vous pop-rock de la région amène sa faune de tous âges. Des familles, des jeunes envahissant les campings alentours. L’hôtel, fait un prix familial et certains des musiciens sont logés là par leur compagnie.

Ça bruisse dans les couloirs, de rires, de bruits de tuyauterie, de chasses d’eau tirées à tout va.

La journée a été longue pour le jeune homme. Donner les clefs, remplir le registre, répondre aux nombreux coups de téléphone, à toutes les doléances. Certains musiciens répètent dans leur chambre mais si quelqu’un s’en plaint, ce ne sont pas les festivaliers qui ressentent une excitation de dormir tout à côté des stars. Les seuls trouvant que cela suffit, qu’ils payent assez cher pour avoir le droit, nom de Dieu, à un peu de calme, sont les curistes, couche-tôt et prenant soin de leur personne jusqu’à leurs conduits auditifs ainsi que de leurs heures de sommeil. Ce sont eux qui ont donné du fil à retordre au réceptionniste toute la journée.

Il l’a remarqué tout de suite lorsqu’il passe la porte tambour. Il ressemble à un homme d’affaire sortit tout droit d’Air-Afrique. Le long manteau et la toque en hermine en ce mois de juillet. Les grosses lunettes de soleil aux verres épais cachant son regard. La valise, l’attaché case. La grande main noire se posant sur le comptoir avec la chevalière en or attrapant la lumière des lampes de la réception. A moins que ce ne soit un chanteur connu de l’Afrique noire, des îles ou Afro-Américain ? Le jeune homme n’est pas très calé en la matière. Il aurait pu, à la rigueur reconnaître Alpha Blondy ou Bob Marley si celui-ci était encore vivant, mais ses connaissances s’arrêtent là.

Il ne reste plus que la chambre 526 et même si tout ça n’est qu’une illusion d’optique, il croit voir comme un éclat singulier briller derrière les lunettes de ce Monsieur Kaké lorsqu’il lui tend la clef de la chambre.

Lorsqu’il monte, à la pause du soir, la chambre du comte, il a oublié Mr Kaké. Il ne pense qu’à une chose : allonger ses grandes jambes de réceptionniste alourdies par la station debout des heures durant. Et c’est ce qu’il fait, en ouvrant la fenêtre pour laisser le dernier rayon de lumière et le petit vent frais estival pénétrer dans la pièce. Il s’étend avec soulagement et allume une cigarette.

Ce n’est que lorsque son ouïe s’est habituée aux bruits du dehors, à son souffle, à son rythme cardiaque, qu’il entend la mélopée venant de l’autre côté de la porte condamnée. Il se fige. A-t ’il bien entendu ? Est-ce une radio en sourdine ? Peut-être un couple jouissant dans les draps frais de la chambre 526 ? Non, dans cette chambre, il s’en souvient maintenant, il y a Mr Kaké. Il écrase sa cigarette, se lève et met son œil devant le trou en faisant bien attention à ne pas frotter les boutons de son uniforme contre la porte.

Il met du temps à repérer les contours de la chambre. Celle-ci est plongée dans le noir et seule, la lueur des bougies éclaire l’imposante silhouette de Mr Kaké en boubou doré, à genoux sur le tapis au centre de la pièce. Celui-ci, les paumes et le visage levés vers le plafond, se balance d’avant en arrière scandant sa psalmodie. Ces yeux sont d’un blanc laiteux, sans iris, sans pupilles, il fixe le vide du plafonnier. Devant lui se tient la femme du gérant, et même si le jeune homme est effaré de cette vision, il l’a reconnu. Malgré la posture obscène de la scène, il sait que cette femme est bien celle qu’il croise dans les couloirs de l’hôtel, hautaine, méprisant les employés, lèche-cul avec les clients, balançant son fessier dans des jupes étroites et toujours perchée sur des talons trop hauts. Elle est là, assise en position du lotus, nue. Prise de spasmes, ses seins en forme de poires tressautent et son sexe béant rose et imberbe semble regarder Mr Kaké comme un gros œil de cyclope avide.

Le jeune homme suffoque presque devant cette vision impudique et totalement improbable. Pourtant, il n’est là qu’au début d’une scène qui va le tenir debout pendant des heures, lui faisant perdre toute notion du temps et mettant en péril son emploi de réceptionniste au Grand Hôtel Pacifico d’Aix les Bains.

proposition n° 7

Ecrire, c’est n’importe où. Ecrire, ça urge. Vite, un carnet, une feuille, un ticket, un bout d’enveloppe. On n’a pas le temps d’écrire, il faut vivre et puis la vie, c’est plein d’ennuis aussi. Alors écrire, écrire… Le texte on le recopiera sur l’ordinateur, on le cisèlera, découpant la pâte molle qui dépasse, on limera, on poncera, on évacuera le trop plein. On laissera du vide pour que le lecteur y prenne sa place. On gardera des silences.

Ecrire sur n’importe quoi. Ecrire, ça purge. Partir de rien pour écrire le plein, le trop qui dégorge de l’intérieur, du dedans. Le bureau acajou, y’en a pas. Le stylo Mont Blanc, rien du tout. Des tripes, des rêves, de la bile, de l’excès dans tous les genres. Du il au elle et vice versa.

Ecrire c’est n’importe quoi. Ecrire c’est insensé. Un travail, travailler, bûcher, se courber, tirer la langue, concentrée. C’est sombre puis tout à coup on voit poindre une petite lumière. Et parfois, écrire devient excessif. Alors on étend ses bras au-dessus de la tête, on s’étire et dans un ultime sursaut on jouit.

Puis tout se calme. Cela n’aura duré qu’un instant. Alors recommencer, tenir bon jusqu’aux prochains tremblements.

proposition n° 6

Ils dorment. Il faut que je rentre maintenant. Affronter le froid piquant de la nuit. J’enfile lentement ma veste, met mon écharpe. Je m’emmitoufle. Au moment de mettre mes chaussures, j’aperçois les leurs. Les baskets de Bart, lancées à droite et à gauche du couloir et les chaussures de sécurité de Nicolas, bien alignées en dessous de la chaise à l’entrée. J’ai l’impression qu’elles continuent comme quatre amies la conversation du soir sur ce qui couve dehors dans le noir des jours. Une basket dirait à l’autre qu’elle veut toujours aller trop vite et que parfois il faut savoir attendre, ne pas vouloir tout tout de suite et l’autre lui réplique : tu sais ce que c’est le temps d’une vie de basket ? Il faut vivre, je te dis et se dépêcher de vivre ! Et elle lance un œil aux grolles de Nicolas avec dédain, parce qu’elle sait le temps de vie de ces chaussures inusables, ressemelées régulièrement, bichonnées par leur propriétaire. Elles ne disent rien, elles, parce qu’elles savent prendre la mesure de toute chose. Elles persévèrent chaque jour dans l’effort, le travail régulier, la mesure. Tic-tac, tic-tac, elles marchent comme une pendule. Et voilà les miennes qui s’en mêlent. Des entre-deux, ces chaussures, un peu chères, soit, mais pas du meilleur cuir, une bonne marque. Elles disent qu’elles fatiguent de passer d’une maison à l’autre. Elles aimeraient se poser, près d’un poêle, par exemple. Elles disent que c’est vain de vouloir sauver le monde, c’est beau, mais vain. Est-ce que Jésus Christ a sauvé tous ceux de son temps ? Les a t’ils tous guéris, les malades, les lépreux, les fous ? Pourquoi ne vais-je pas pieds nus, finalement ? Ou en sandales ? Les sandales par tous les temps, qui transforme le pied en pierre. Bleus l’hiver et rouges l’été. Les pieds, qu’en disent les pieds ? Les pieds ne disent rien, habitués à ce qu’on ne leur donne pas la parole, habitués à subir les mauvais traitements. Les pauvres pieds

proposition n° 5

Avez-vous la sensation d’avoir le sens de l’équilibre ? ...J’sais bien que c’est pas pac’que tu m’aimes !...aujourd’hui j’aime le déséquilibre comme la marche est un déséquilibre, c’est de rappeler que c’est ça la vie, en fait, c’est un moment où on sait maintenir un équilibre, réussir juste à se soutenir, en suspension, pour savourer le déséquilibre….Dégage de là ! Va y’avoir encore deux bagnoles de flics qui vont v’nir te chercher…Oula ! Ils en tiennent une bonne les deux d’à côté, vous les entendez ?...il m’a donné le goût de regarder la nuit…le corps ne se pose plus de questions, se sont nos yeux qui se gorgent… J’sais bien qu’c’est pas pac’que tu m’aimes, c’est qu’tu sais pas où crécher qu’t’habites avec moi…. j’étais persuadée d’aller dans l’espace… dégage, c’est les voisins qu’appellent les flics… Ferme la fenêtre, il fait froid… j’attends d’aller dans l’espace…Attends, j’écoute… Quand aviez-vous su que vous aviez un corps ?... s’pèce de crevard !... quand l’enfance vous sépare, quand il y a une distinction, on dit garçon/fille…T’es rien qu’un crevard !... qu’est-ce que ça veut dire être un garçon ?... Tu peux m’suivre, tiens, j’sais bien qu’tu vas m’suivre jusque chez moi, s’pèce de crevard !... Vous étiez d’accord avec cette affirmation ?...et toi t’es qu’une sal’pute… donne-moi la bonne raison d’être ça ?... Faudrait voir à ce qu’ils ne se battent pas… Le réconfort n’est pas une explication… Bon sang, ferme la fenêtre, ça caille… vous pousse dans la solitude, à ne jamais dire [1]

proposition n° 4

Les voix résonnent dans les ruelles, elles fusent, viennent du fond, ricochent contre les murs des maisons hautes se frottent aux lampadaires orangés, glissent entre les pavés et les pas leurs répondent. Pas, voix, font échos si forts.

Les ruelles engagées sont comme des tunnels, des goulets, on s’y jette, on en sort, aspirant l’air en plein. On sort de la nuit, d’une lumière blafarde, pour se retrouver dans ce qui nous semble un soleil intense, alors que ce ne sont que la suite de lampadaires et de quelques vitrines de magasins faisant les malines avec leurs surfaces illuminées même la nuit où plus personne n’achète ni ne vend, à part dans les coins sombres, en se passant d’une main à l’autre de petits sachets et quelques billets. On est dans une ville et peu importe la ville. C’est la ville où je vis et je pourrais vivre n’importe où.
La nuit augmente les sons comme dans des pièces vides. On a peur de croiser les ombres et encore plus les regards. On se dit qu’à cette heure, ces gens, ce n’est pas normal, ça ne devrait pas être. Les gens de la nuit sont des gens à part. Ils sortent, s’invectivent, tanguent, s’avinent. Pas tous. Certains vont quelque part, sortent ou rentrent comme moi ce soir.

Les filles rient plus fort ou on les entend mieux. Leurs voix et leurs rires sonnent aiguës.
On ne sait pas bien ce qui transforme les sons la nuit. Le manque de lumière ? De pétarades ? De bruissements ?De bruits tout court ? De chants d’oiseaux ? Pourtant souvent des voitures passent vite, bruyantes, secouées d’un rythme sourd, comme si, elles étaient tambour tempo du cœur qui court doum doum doum.

Le samedi c’est différent. Le samedi plus de monde. Ça bruisse. Ça pulse. En groupe, ils se promènent, le soir, familles, amis, ils avancent d’un même pas, s’esclaffant, parlant fort, d’anecdotes, des vies rythmées de la semaine. Les familles se tiennent par le bras, avancent souriantes dans la nuit, sorties de leur cocon ou chacun un peu pour soi. Là, ensemble. Quelques enfants sur les épaules de papa, quelques ados traînent un peu derrière, parfois leurs rires forcés et on aperçoit dans leur bouche l’appareil dentaire dans un éclat argenté.

Les couples c’est différent. Les amoureux nouveaux, ou encore très, se serrent parfois s’arrêtent, s’embrassent. Les très jeunes n’hésitent pas à rester longtemps à tourner la langue dans la bouche de l’autre, à se pourlécher. Les couples qui ne se parlent plus, ne sont pas là, préfèrent le jour sur la terrasse d’un petit resto l’un en face de l’autre à regarder passer ceux qui passent, sans un mot, sans un regard, l’un pour l’autre. Le soir, le plus facile pour eux, c’est la télé.

Moi, je suis seule dans cette ville et pourtant je suis six milliards.

Et les fenêtres allumées en ce soir d’hiver. Et les fenêtres allumées, donc, chacune un monde à observer, à deviner selon l’ameublement d’un séjour ou d’une cuisine, des corps qui passent dans un va et vient incessant, une main qui écarte un voilage, un corps assis lourdement dans un fauteuil devant un écran de télévision. C’est souvent elle qu’on aperçoit en premier, la télé, aquarium de nos vies absorbées dans la lumière bleue des LED.

Et moi, la voyeuse, mon programme télé, c’est vous, vos ombres, vos silhouettes floutées que je pique d’une épingle dans ma tête.

J’attends debout devant le théâtre ce soir sous le flot lumineux des lampadaires ce n’est pas la même chose que le jour. Le jour, la lumière blanche nous frappe, les passants nous frôlent, les voitures se tamponnent, le soleil fouette les pare-brise et noient leurs occupants dans l’ombre. On se sent pressé par ce qu’il nous reste à faire. Le soir la lumière artificielle se donne par îlot éclaire quelques ombres disséminées. Aux feux, une voiture s’arrête. On sent le regard de l’occupant sur notre silhouette, seul phénomène intéressant à cent mètres à la ronde. Le temps prend un autre tempo, il s’écoule lentement et on scrute la nuit pour entre-apercevoir celle que nous attendons. Nous sommes là comme un furoncle, un inédit, un questionnement, alors qu’on ne fait rien d’autre qu’attendre une caisse de livres dans l’ombre d’un soir.
Certains soirs, chez moi, penchée, vous me verrez au travers des stores, écrire toutes vos vies…et parfois, vous ne me verrez pas, je serai occupée à vivre moi aussi.
Ce qui s’écrit là s’oblige. S’oblige parce que ce qui m’était venu dans le bleuté de la nuit était trop lourd, alors, il s’écrit ailleurs, à côté. Saurais-je ? Mener à bien les 2 écritures côte à côte ? Celle du pas très loin et celle du trop profond ?
J’aimerais assurément m’envoler dans l’imaginaire qui reste toujours issu de ce que nous portons, mais voilà, je peux dire ce soir, au bord d’une nouvelle nuit, que je ne sais pas où je vais.

C’est en attendant cette caisse de livres que je vois pour la première fois cette cordonnerie et Nicolas qui est penché au-dessus de son ouvrage. Je n’avais jamais remarqué cette cordonnerie avant. Il a fallu que ce soit la nuit et que Nicolas y travaille encore.

C’est aussi ce soir-là que je rencontre Bart. Après avoir pris cette lourde caisse de livres dans le coffre de mon amie, qui est pressée, mal garée, elle me demande de me dépêcher et je me hâte de prendre la caisse, de la coincer avec mon ventre et mon bras qui passe au-dessus et mon autre bras dessous et je ploie sous la charge.
— Ça ira ? oui ça ira, il le faudra bien, jusqu’à chez moi, de porter cette caisse.

Et puis je traverse la rue, avec ce poids qui me courbe. Bart marche vite sur le trottoir, me croise et presque me percute sur le bord du trottoir.

C’est comme la reprise de « here ‘s to you » de the Ballad of Sacco & Vanzetti, on croit qu’il y a quelque chose qui cuit sur le feu, à feu doux, ça boue, petit. Et des violons qui osent à peine, dans un rythme un peu saccadé, sûrement de l’accordéon aussi et des chœurs, des chœurs à la peaux noires, luisantes, aux dents blanches, souriants, les chœurs, reprenant « here’s to you Nicolas and Bart ».

Alors c’est Nicolas, qui répare des chaussures éculées toute la journée, qui les rend à leurs propriétaires comme neuves. Et c’est toujours comme une espèce de miracle de voir le visage des propriétaires de ces chaussures découvrir la renaissance de leurs savates déposées trois jours plus tôt, bonnes à être misent à la poubelle pour la plupart des gens, qui n’auraient pas attendus aussi longtemps de porter des godasses usées, même chères, même offertes en cadeau sous un sapin où dans une boîte dorée pour un anniversaire, ou bien achetées, dans un coup de cœur, dans une rue chic de Londres, même si on en avait pas les moyens de ces chaussures, que l’on se saignait à blanc d’un quart de notre salaire pour les avoir aux pieds ces chaussures-là.

Nicolas, il l’a reconnaît l’histoire d’amour avec ces chaussures. Il le voit tout de suite quand, l’homme, la femme dépose doucement sur le comptoir ces deux grolles grimaçantes de tous les efforts accomplis durant sa déjà trop longue vie de chaussure. Des séquelles de boue, de flaques, de pavés mal joints, de trottoirs buttés, de trous dans l’asphalte qu’on avait pas vus.

Et puis si on les avait enlevés avec délicatesse, ces chaussures ? Mais non, toujours à la va-vite, avec l’autre pied, poussée, extirpé le pied, arraché du cuir véritable. On a si peu de considération pour ce qui nous tient debout sur la terre. Parfois parce qu’il faut aller vite à faire ce geste de retirer ces chaussures. On est pressé pour un rien.
Certains, pourtant, quand ils rentrent du travail, fatigués, s’assoient, tire les lacets avec soin, prennent délicatement le talon et tirent doucement, se massent la voute plantaire en pensant à toute cette journée à piétiner derrière un comptoir ou marcher dans les rues longues et couvrir des kilomètres de bitume d’une adresse à une autre adresse. Ils ont des cals, des varices qui font comme des routes derrière leurs mollets. C’est un moment important pour eux cet instant. C’est fini, ils sont arrivés chez eux, ils vont pouvoir s’assoir à une table, devant un repas chaud, ou dans un fauteuil, un vieux fauteuil, moche, mais confortable, devant un poste qui leur donnera des nouvelles du monde qui marche de travers souvent, ce monde d’Hommes à chaussures.

D’autres sont amoureux fous et enlèvent leurs chaussures en même temps que leur pull et leur chemise, déboutonnent leur jean, déboucle leur ceinture et plonge vers la peau à laquelle ils ont pensé toute cette putain de journée et les chaussures sont jetées, avec les vêtements aux quatre coins de la pièce, parce qu’elles ne servent à rien, là, pour l’amour. L’amour se vit nu.

Nicolas, il pense à toutes ces vies de chaussures et à bien d’autres choses encore. Car son esprit est libre lorsque ses mains travaillent. Et Bart, oui Bart, son colocataire, passe le prendre après son propre travail et le trouve toujours occupé. Il ne voit pas l’heure, Nicolas, et la nuit qui tombe encore moins. Alors, il est étonné, toujours quand Bart entre dans la cordonnerie, mais il ne rechigne pas. Il pose tout. Il les retrouvera demain, ses travaux. Il les oublie dès que Bart passe la porte. Il enlève son tablier, et ça fait un sacré poids en moins sur sa nuque. Avec sa poche ventrale, c’est un tablier de cuir et dans sa poche, il y met des outils, les plus nécessaires et des chiffons, et des clous, pêle-mêle tout ça, dans sa poche. Il a une trace sur la peau derrière le cou et il a beau frotter sous la douche, il reste toujours quelque chose de cette trace.

Il éteint le poste de radio. Il écoute toujours la même, comme ça, il connaît les gens qui lui parlent, dedans. Il a rendez-vous avec les mêmes chaque jour et ça le perturbe quand c’est le temps des vacances d’été et qu’ils partent tous en vacances, changeant les programmes, les animateurs, les voix dans le poste.

Il aime la radio autant que la lecture, parce qu’il n’y a pas d’images. Les images, elles sont dans sa tête. Il est étonné lorsqu’il voit dans un magazine, le visage d’une voix de la radio. Jamais il ne l’a imaginée ainsi, telle qu’elle est.

N***, il l’a imaginée vieille, brune, lourdement maquillée, avec des bijoux en or. Lorsqu’il l’a vue l’autre soir chez sa mère à la télévision, il mangeait sa soupe, il ne regardait pas l’écran, le nez dans son assiette. Il a reconnu sa voix et, elle dit « Aujourd’hui on vit dans une période de régression morale. On s’amuse beaucoup moins…l’amour et le travail, ça va ensemble, plus on est amoureux, plus on travaille… ». Elle est blonde, fine, avec juste un petit collier et une seule perle. Elle est sobre de la sobriété des belles femmes qui n’ont besoin de rien d’autre.

Il aime l’émission radio de N***. Il l’écoute le soir, dans sa chambre, quand il ne lit pas. Il met ses mains derrière la nuque, il ferme les yeux et ça le repose cette voix rauque, calme, avec des silences, souvent, à chaque bout. Il aime ces silences entre. Il aimerait ça une femme qui parle le silence.

Ce n’est pourtant pas le silence là, dans cette chambre, avec la radio en sourdine. Avec la voix de N***. C’est aussi le son de la guitare de Bart, derrière le mur. Bart qui joue dans un éternel recommencement cet air sans fin jusqu’à ce qu’il coule.

Nicolas et Bart me sauvent.

Un soir Bart me soulage de cette caisse de livres trop lourde. Il me dit qu’elle est vraiment trop lourde pour moi, cette caisse. Il me propose de m’aider à la porter, mais qu’avant il veut prévenir Nicolas. Alors il me demande un instant, pose la caisse devant la vitrine de la cordonnerie et il entre. Nicolas lève les yeux et comprends que Bart est là. Il laisse son ouvrage sur la table et commence à enlever son tablier. Je vois pour la première fois, la marque rouge sur sa nuque. Il éteint le poste, enfile sa veste, éteint la lampe du comptoir et puis les néons du plafond et enfin ferme la porte de la cordonnerie avec une unique grosse clef qu’il met dans sa poche. Pendant ce temps, Bart lui a parlé de la caisse qu’il fallait m’aider porter jusque chez moi, à quelques rues d’ici. Nicolas m’a regardé, avec ce regard profond qu’il pose sur chaque chose et puis il a hoché la tête, comme un acquiescement ou une salutation.

Nous repassons par les ruelles où, à cette heure nous ne croisons plus personne, sauf le chat gris, celui qui un jour est entré par ma porte alors que j’étais à l’étage et qui a provoqué un séisme au rez-de-chaussée de ma petite maison. C’est un chat pelé, sauvage qui s’est sentit tout de suite en danger, prisonnier entre ces quatre murs et pour tenter de s’enfuir, c’est agrippé aux stores en aluminium de la vitrine qui me tient lieu de fenêtre. Je suis descendue en courant, alertée par les bruits de sa dégringolade. Le crissement de ses griffes sur les lattes d’aluminium. Même en lui rouvrant la porte pour qu’il puisse sortir, le chat trop affolé continuait de vouloir s’échapper par la seule source de lumière qu’il entrapercevait. Comme un oiseau.

Arrivés devant chez moi. J’ai ouvert ma porte qui n’était pas fermée à clef et j’ai fait entrer ces deux hommes.

Je leur ai proposé un verre et ils n’ont su refuser. C’est ce que je crois, qu’ils n’ont su, parce que je me dévalorise toujours. Peut-être avaient-ils envie de rester après tout, avec une femme plus âgée, pas de l’âge de leur mère, mais plus âgée qu’eux tout de même.

De ce verre, Bart a raconté Nicolas, Nicolas et ces chaussures, Nicolas et ses livres. Il lit des histoires de grands explorateurs. Et puis Nicolas et sa radio. De Bart, Nicolas n’a rien dit, juste Bart et sa guitare qui joue toujours le même air et Nicolas regarde Bart d’un air entendu.

Ils me posent des questions sur ma caisse de livres et je l’ouvre. C’est un seul et même livre en une centaine d’exemplaires. C’est de la poésie. Une poésie qui s’écrit la nuit, pendant les heures d’insomnie et qui ne se publie pas, ou à peine en une centaine d’exemplaires pour quelques-uns seulement. Ils prennent le livre dans leurs mains. Nicolas, dans ses larges mains calleuses, Bart aussi avec ses longs doigts, longs d’ongles plus longs que la normale pour mieux pincer les cordes.

Et je vois Nicolas penché sur le livre qui lit à voix intérieure les mots du livre. Je vois cette marque rouge sur son cou et j’avance ma main à moi, qui écrit. Je la recule, je n’ose pas. Bart, lui a vu ma main s’avancer et il me dit « touche ». Alors je touche et je ferme les yeux. Je sens la chaleur de cette peau. Le renflement, et le creux qu’a laissé le cuir sur la peau de Nicolas. Je sens le frisson qui parcours son corps et ma main va jusqu’à ses cheveux et Bart est devant moi et m’embrasse en dessous du lobe de l’oreille. Il me respire. Alors je prends sa bouche et lui mord la lèvre doucement. Je sens Nicolas s’approcher, il a pris mon poignet et embrasse mon avant-bras et tout ce qui se continue ensuite est fait de souffle, de douceur et de force. Ce sont leurs corps qui se mélangent au mien jusqu’à ce que tous les trois nous oublions à qui appartient tel morceau du corps. Il y a du plaisir dans chacun des corps et encore le matin, à l’aube, nous sommes enchevêtrés les uns aux autres.

Je passe de longues soirées avec eux à partir de ce jour. Des soirées où je m’installe dans le canapé et je lis, j’écoute la radio avec Nicolas qui pose sa tête sur mes genoux et invariablement je lui caresse les cheveux, le cou, l’épaule…

Avec Bart, on parle, de crise sociale, de la vie qui bat, de mon travail et du sien et de toi, parfois.

Quelquefois, c’est eux qui viennent, l’un sans l’autre. Ils passent. Nicolas entre midi et deux, vient manger son repas, amène un saucisson, du fromage, on casse la croûte ensemble. Il le dit comme ça : casser la croûte.

Des fois c’est Bart qui déboule à n’importe qu’elle heure du jour et de la nuit. Il lance ces chaussures et ses vêtements à la va-vite, il se niche contre moi et me respire. Il me prend là où il me trouve comme un jeune chiot.

Ils me sauvent, de toi.

proposition n° 3

Marie Madeleine fut appelée « l’apôtre des apôtres ».

Non seulement, de ses cheveux, elle essuya les pieds du Christ, mais elle fut là au pied de la croix alors que tous l’avaient abandonné. Elle fut le premier témoin de sa résurrection.

Selon la légende, après la disparition du Christ, elle se serait rendue avec la mère de Jésus jusqu’à Ephese et y serait morte. Ses restes se trouveraient à Constantinople.

Selon la légende provençale, Marie Madeleine accosta aux Saintes-Maries-de -la-Mer, évangélisa la région et passa son temps en prière dans la grotte de la Ste Baume.

Selon 2 légendes plus actuelles, l’une avance la possibilité que Marie Madeleine fut l’épouse en « esprit » de Jésus et pose donc la question d’une égalité fondamentale entre l’homme et la femme, l’autre, évidemment, que l’union de ces 2 personnes fut aussi charnelle.

« Aimez-vous comme je vous ai aimé ».

En quoi le message du Christ est-il moins fort si celui-ci naquit d’un homme et d’une femme ? Si celui-ci éprouva un jour l’amour d’une femme ? En quoi l’amour et le désir de l’autre est-il signe d’impureté ? Expliquez-moi ce que je ne m’explique pas ? Si vous n’aviez pas mis au-devant de la scène cette morale qui n’arrange que vos affaires d’hommes et qui rabaisse la femme au rang de subalterne, au rang de prostituée, de tentation, de celle qu’on écrase pour mieux la posséder…

Rangez vos yeux et vos mains, vos sexes et vos bouches, laissez nous vous faire effleurer ne serait-ce qu’un instant de ce qu’est l’inexplicable, l’amour qui lie et qui se touche comme vous n’avez jamais été touché.

proposition n° 2

Il me lèche le visage. Son haleine est celle d’un mélange d’œuf, de poisson pourri et d’herbes macérées dans de l’huile de foie de morue…ses poils rêches me chatouillent le visage et c’est son odeur fauve qui d’abord me réveille. Ensuite, quand le lit à baldaquin semble devenu un navire en pleine tempête et que ses pattes avant se posent d’un côté de l’autre de ma tête sur l’oreiller, ma tête ballote un moment. Il me pourlèche le visage avec des grognements de contentement. Je suis obligé de rester les yeux clos de peur qu’il ne réagisse violemment à mon réveil. Il s’est enfuit du zoo, hier matin, tout Vienne est à ses trousses. Et c’est moi qui a quatre heure du matin va lui servir de petit-déjeuner. Je pense à ma cousine Mary avec laquelle je n’ai pas forniqué hier soir et j’en ai un regret incommensurable.

Je prie Dieu et ses anges de ne pas mourir là, cette nuit sans avoir connu l’acte de chair. Quel regret, mon Dieu ! faîtes quelque chose ! je vous promets de ne plus mettre de gratte cul dans les culottes des femmes de chambre, de ne plus me masturber au fond du bus en regardant la nuque de Gladys.

Comment a-t-il pu passer la porte tambour de l’hôtel New-Hampshire ? Je savais bien que Fred, le vieux factotum de l’hôtel devait ronfler devant son écran de contrôle…mais comment un ours pouvait-il pénétrer par une porte tambour sans faire un raffut du diable ? Et pourquoi cet ours de près de 200 kg avait-il eu l’idée de monter jusqu’au 2eme étage et de choisir d’ouvrir d’un coup de museau la 26eme chambre de cet hôtel qui en dénombrait près d’une cinquantaine ? (Parce que ma porte était restée entrouverte, laissant la possibilité à Mary de me rejoindre si une envie subite lui venait de voir si son cousin en avait une plus grosse que Kenneth, son amoureux de Pennsylvanie //pouah, pouah ! Kenneth ! Je te hais ! //)

Comment pouvais-je me trouver dans une telle situation alors que j’étais à l’aube de ma vie ?

La police, les gardiens du zoo, les associations de protection des animaux, de simples citoyens en manque d’action, tous, à travers rues et ruelles sondaient les porches, secouaient les bosquets, ratissaient les parcs, secouaient les poubelles, brassaient les ordures des déchetteries, les uns avec des fusils à pompes, d’autres hypodermiques, quelques-uns à cheval, d’autres en voitures blindées. L’armée se préparait à intervenir et moi, qui ne demandais à la vie que d’assouvir mes besoins d’adolescent, je me retrouvais là, la tête au milieu des deux pattes énormes d’un ours en goguette, ivre de sa propre liberté, ayant certainement une faim de loup et n’ayant pas encore vu en moi un éventuel sandwich empli de sang frais, mais cela n’allait sûrement pas tarder.
Il s’attaquait maintenant à l’une de mes mains, repoussant chaque doigt d’un coup de langue énergique et je pensais à mes petites phalanges qui ne seraient plus que des petits nonosses broyés dans ses mâchoires puissantes…la porte s’ouvrit et ma mère entra…mon cœur s’arrêta de battre un instant…
— Mais Patos ! que fais-tu sur le lit de John ? Ce n’est pas possible, ce chien va me rendre folle ! Mr Cole le laisse vagabonder dans tout l’hôtel, ce n’est plus tenable !
J’ouvris les yeux et effectivement, au-dessus de moi, la langue pendante, un entrefilet de bave retombant sur ma veste de pyjama, ne se tenait pas l’ours échappé du zoo, mais seulement le stupide chien de Mr Cole, le voisin de notre suite. Je fus pris d’une fureur contre moi-même avant tout. Je me sentais si stupide que je repoussais le chien violemment. Celui-ci laissa échapper un petit couinement de déception et me regarda la tête penchée avec des yeux implorants. Je lui lançais le livre de Melville qui ne quittait jamais ma table de chevet, ainsi que la bible présente dans toutes les chambres d’hôtel. Ce coup là, il bondit et se sauva en bousculant maman.
— John Irving, il serait bien temps de se lever. Ta cousine Mary et tes sœurs t’attendent depuis plus d’une heure pour aller au parc.

Je m’essuyais la figure d’un revers de manche.
— Ah oui, mais je croyais que les parcs étaient fermés à cause de la chasse à l’ours ?
— Oh, mais, John, tu n’es pas au courant ? Ils l’ont attrapé hier soir au cimetière central. Figure-toi qu’il était entré dans le mausolée de Beethoven, il s’était endormi sur sa tombe.

proposition n° 1

La glace est recouverte entièrement de buée. Pas d’autoportrait ce matin. Une silhouette se dessine pourtant. Cette journée commence, opaque. Un rai de clarté se forme sur le côté. Je glisse jusqu’à… J’y découvre un œil.

Il a les mains posées sur le volant. Souvent, une, part et s’envole pendant qu’il parle. Je l’écoute. Parfois le silence, quand il ne parle plus. J’aime le silence entre nous, assis côte à côte. Le paysage défile. Des fois, mon regard se pose sur son profil.

Les voix résonnent dans les ruelles, elles fusent, viennent du fond, ricochent contre les murs des maisons hautes se frottent aux lampadaires orangés, glissent entre les pavés et les pas leurs répondent. Pas, voix, font échos si forts.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 22 février 2019.
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[1En italiques, extrait et impressions de L’heure bleue (France inter) d’un entretien avec la metteuse en scène Phia Ménard.