contribution auteur | Jérémie Tholomé

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)

Poète marxiste. Mangeait des macaronis jambon fromage à même le poêlon quand il apprit l’existence de l’atelier d’été organisé par François Bon. On le voit parfois essayer de trouver une place gratuite où se garer à Charleroi et aux scènes slam belges sous le blase L’Harmonica.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 5

C’est le jour de son anniversaire, le premier qui compte réellement. Après les démarches administratives de rigueur, il lui propose de l’emmener déjeuner. C’est quand même un jour spécial. Certains diraient bruncher. Vu l’heure. Mais, ni lui, ni elle, piercing dans le nez et l’air revêche, aucun n’utilise ce mot. Le centre-ville offre tout un tas de possibilités. Qu’elle veuille manger chaud ou manger froid. C’est ton anniversaire, c’est toi qui choisis. Même sans argent. T’en fais pas pour ça. Le choix se fixe sur une enseigne jouant sur le côté bobo bio pain d’antan et une décoration chic tout en velours et en boiseries aux teintes claires. Ils s’installent confortablement dans des fauteuils près de la vitrine. Lui, bien calé au fond du fauteuil. Elle, carrément avachie. C’est marrant comme tout le monde bouffe des graines. Genre, comme si on était des poules, quoi. Des mamies qui refont le monde, parlent de la dernière pièce, du dernier bouquin de Mary Higgins Clark. Deux avocates en tailleur sombre. La serveuse qui s’affaire, les cheveux parfaitement attachés, un tablier autour de la taille avec le nom de l’enseigne brodé dessus et des Stan Smith aux pieds. Elle doit en faire des kilomètres, c’est un taf difficile. T’es sûr parce que c’est cher, non ? Oui, mais c’est pas mal de bouffer dans un fauteuil. J’aime bien venir ici et regarder par la fenêtre les gens en train de marcher dans la rue. Un sur deux a les yeux perdus dans son smartphone. Un sur deux, c’est énorme. C’est comme ça, aujourd’hui. Peut-être. Un panini à la dinde, un menu petit-déjeuner et deux jus de pomme. Un panini, c’est chaud, oui. Moi, ce que j’aime, ce sont les pains turcs, j’en achète toujours plein et ça ne coûte rien, en plus. Il y a une super boulangerie aux Beaux-Arts où tu peux tout avoir pour rien. Les sourcils se froncent. Non, rien à voir avec la rue de la Régence, je t’emmènerai, tu verras… La serveuse amène les plats. Tu t’appelles Jessica, non ? je t’ai sur Snap, on était à l’école ensemble, je connais bien ta sœur… tu lui diras bonjour ? C’est marrant, on était à l’école ensemble et là, elle me sert à bouffer. Elle est sans doute en stage ou un truc du genre. Des bruits de marteaux-piqueurs couvrent la musique classique diffusée dans la salle de dégustation. Vivaldi ou dérivés. C’est reposant. Tu devrais goûter le chocolat, c’est une tuerie. C’est le genre de truc que je pourrais manger toute la journée. Le téléphone crépite, les messages d’anniversaire affluent. Sans toujours savoir que c’est le premier qui compte pour de bon. Que la vie commence, que les ennuis affluent sans s’annoncer et que tout cela se joue sur fond de marteaux-piqueurs et de Vivaldi. Du chocolat au coin des lèvres. C’est marrant. T’es sûr que je ne te prive pas ?

proposition n° 4

C’est un boulevard long et plat qui mène au Palais des Beaux-Arts, majestueux bâtiment construit en 1957, et à une sculpture de plus de trente tonnes de bronze, baptisée Passation, représentant trois mains levées vers le ciel. Des restaurants, des cafés & des snacks des deux côtés du boulevard. Comme du gras menaçant l’artère d’une ville qui en a gros. En journée, le froid, la solitude et l’indifférence. La nuit, la chaleur, les trafics et la suspicion. Un peu plus loin, une gare de bus.

C’est sur ce boulevard que la jeune fille brune, celle avec le piercing dans le nez et l’air revêche, avait acheté son premier pacson. À 15 ans et quelques siècles. Elle, elle disait qu’on le lui avait donné. D’autres penseraient, discutant de son cas autour d’un café et d’une table de réunion, qu’elle l’avait payé avec son cul. Depuis l’âge des shorts, elle avait toujours traîné dans ce quartier. Gamine, elle sortait manger avec sa mère le dimanche, quand c’était jour de marché. Plus tard, elle y prenait le bus quand elle se rendait à l’école. Elle y était tombée amoureuse quelques fois et s’y était battue de nombreuses fois. On pouvait y acheter du pundu surgelé et des filets de deux kilos et demi de pommes de terre. Et d’autres trucs. On disait que les camés se piquaient sur le parking des Beaux-Arts à toute heure du jour et que la police s’en foutait. Que les deals s’opéraient au vu et au su de tout le monde. On pouvait observer tout cela très bien, chez Pippo, un snack situé juste en face des Beaux-Arts, le patron étant connu pour distribuer des frites aux clochards. Mais pas aux junkies. Dans les magasins d’alimentation générale, ce qu’on appelle communément les “pakis”, on achète encore — “et c’est vachement cool” — des cigarettes à la pièce. Et donc, elle sortait sur le boulevard, parfois tard, pour acheter son truc, trois clopes et des pommes de terre. Jamais du pundu, parce que la cuisine africaine, elle n’aime pas. Aujourd’hui, elle habite ailleurs mais elle revient toujours dans le quartier, pour les pommes de terre et les clopes à la pièce. Des mecs édentés et des meufs cramées lui demandant comment elle va depuis qu’on ne la voit plus sur le boulevard. « Tu m’appelles, hein, ma chérie, promis ? » « Sans faute » dirait-elle, juste pour faire la conversation.

Un jour, j’ai oublié d’appeler ma mère pour son anniversaire. Tard le soir, j’ai reçu un message de ma sœur qui disait : « Coucou. Je sais que tu es très occupé mais aujourd’hui c’est l’anniversaire de Maman et je crois que tu ne lui as pas souhaité. » En pleurs, j’ai composé un message de bons vœux, en prenant garde de ne pas trop en rajouter, et je l’ai envoyé à ma mère. Je me sentais comme la pire des merdes et sans doute étais-je, ce soir-là et, en tout cas à mes yeux, le pire des fils.

L’écriture, c’est empiler les paragraphes afin de tenter vainement d’oublier son propre sous-texte. Publier un texte, peu importe sous quelle forme et sur quel support, c’est exhiber des cicatrices qui se trouvent sous des fatras de mots et faire le dur, menton relevé & pieds d’argile. Écrire, c’est souvent additionner mille phrases parce qu’on n’est pas capable d’en dire une au bon moment. Et peut-être que les plus grands écrivains n’ont jamais écrit la moindre ligne parce qu’ils n’en ont pas besoin.

proposition n° 3

La rue murmure un premier couplet racontant qu’une jeune fille brune avec un piercing dans le nez, allant joliment avec son air revêche, dont le père ne fondait pas des familles mais bien des sortes de franchises, y compris à l’international et dont la mère avait “pété les plombs” il y a longtemps, pouvait nouer les deux bouts avec la somme de 910,52 euros. Ensuite, la rue murmure un deuxième couplet disant qu’une jeune fille brune avait fêté son passage à la majorité, comme beaucoup de jeunes files brunes ou de jeunes garçons bruns, à peine nés et déjà abîmés, en compagnie d’une assistante sociale ne la regardant même pas, ne prononçant même pas son nom “de peur de l’écorcher”, martelant son clavier, relatant les dires de la jeune fille — “le loyer c’est 450 hors charges, oui” — afin de transmettre un maximum d’informations à sa collègue, pour le deuxième entretien, ne lui souhaitant même pas un joyeux anniversaire. Ne s’arrêtant jamais de raconter, la rue murmure alors un troisième couplet voulant que plus tard dans la journée, une fois reçue dans les luxueux locaux de la banque — machine à café à capsules et sièges en cuir — d’un seul coup, pour la jeune fille brune et son nouveau compte bancaire, “il n’y a pas aucun problème mademoiselle mais je vois que mon collègue vous a parlé de la Mastercard prépayée mais qu’il ne l’a pas commandée” dit la conseillère aux ongles bien manucurés, martelant son clavier en regardant la jeune fille brune dans les yeux, l’enveloppant de sollicitude “ne commandez-vous jamais rien sur Internet ?”. Enfin, presque repue, la rue murmure un quatrième et dernier couplet laissant entendre qu’une jeune fille brune avec un piercing dans le nez et l’air revêche avait la vie devant elle et trouvait encore le temps dans sa vie d’adulte naissante d’ouvrir son frigo à ses petits frères quand “Maman préfère nourrir son bâtard de mec plutôt que les petits” et que “ça fait chier, mais qu’est-ce que tu aurais fait ?” Oui, la rue murmure bien des couplets qui ne cessent pourtant de résonner comme des refrains trop connus.

proposition n° 2

n’ayant pas la moindre idée qu’au moment précis où le café remplissait sa bouche de toute son amertume s’ouvrait, à l’autre bout du monde, la première session du Rajya Sabha et que cette date ferait date bien plus que l’arôme fadasse de l’arabica bas de gamme qu’on sert chez Joe’s Place ce qui constitue un véritable scandale même dans le cas d’un café à 12 cents mais qui avait pour avantage de se trouver à un bloc de la piaule à 8$ la semaine dans laquelle il créchait. Sans compter qu’il s’agit d’un endroit pratique pour écrire, les banquettes en skaï drainant à toute heure du jour tout un tas de types plus fascinants les uns que les autres et qu’il suffit de laisser traîner l’oreille et le stylo pour concocter un bon paquet d’intrigues hallucinées faisant le tour mille fois de ce monde de dingue à commencer par Freddy, un routier qui vouait une admiration sans limite pour Truman, avec des bras comme des troncs d’arbres, originaire de Caroline du Nord qui ponctuait irrémédiablement ses phrases par des “Mañana, mec, mañana…” bien que n’étant pas hispanique pour un sou ce à quoi Paradise répondait immanquablement avec des “Mañana, Freddy” et ainsi de suite. Des serre-freins de la Southern, comme Paradise, attendant de prendre leur service ou revenant de celui-ci oubliant leurs meurtrissures physiques ou mentales dans du moonshine et un nombre invraisemblable de Lucky Strike. Serre-frein et poète nonchalant. Éclusant ce café — oui, du café, contrairement à ce qu’on pourrait croire — qui “vaut ce qui vaut”, une casquette des Giants vissée sur le crâne, la main crispée sur son stylo, prenant fébrilement des notes sur tous les déglingos croisés la veille ceux avec “un Bouddha à l’intérieur”. Littéralement absorbé par l’encre se déposant sur les pages du carnet, reniflant bruyamment plus ou moins toutes les cinq minutes trente. Se remémorant un rendez-vous avec une poule nommée Darlène qui avait fait le chemin depuis Jersey pour rendre visite à sa sœur et qui, bien qu’elle ne soit pas particulièrement jolie, se trouve être une grande admiratrice de Whitman et de Sandburg, ce qui amène inévitablement à des discussions les yeux bien ancrés dans les étoiles et “pétés au hasch”, écrirait-il, sans compter la propension de Darlène à

proposition n° 1

Début de soirée. Une femme fume une cigarette sur le trottoir attenant à l’entrée d’un café branché. Son visage est éclairé en alternance par la lumière blanche des phares des bagnoles qui circulent sur la chaussée en contre-haut. Des cernes sous les yeux, elle semble exténuée. Elle écoute les bruits de la ville, à mesure que la cigarette se consume.

La nuit. Un homme remet de la benz’ dans le réservoir d’une Opel Astra Grand Luxe Sport grise dans une station-service déserte en prenant bien garde de ne pas s’en mettre partout sur les mains. Il regarde grimper le montant en euros sur le compteur de la borne. Le nombre se stabilise autour de “57”. Pas un bruit, hormis le grondement de la pompe à essence. Des nuages pressés passent rapidement devant la lune.

Une femme couchée dans son lit king size. La tête dépassant à peine des couvertures en flanelle. Observe le plafond à voussettes. Essaie de distinguer des visages et des formes dans les aspérités. Jurerait avoir vu un dragon. De l’extérieur parviennent les bruits du marché dominical. Six euros le kilo.

Le soleil au zénith. De la boue sur des baskets en toile. Des échoppes vendant des frites, des hot-dogs et de la bière tout autour, sur une plaine à l’herbe coupée à ras. Des enceintes gigantesques en train de vibrer. Une foule compacte sautillant gaiement en rythme. Une atmosphère chargée de rastaman vibrations.

L’intérieur d’une bagnole roulant sur l’autoroute, tard dans la nuit. Deux auto-stoppeurs, un homme et une femme, sont assis sur le siège arrière et se tiennent par la main. Le chauffeur leur propose de fumer du shit, ce qu’ils refusent poliment. Les enceintes de la radio crachent du raï à un volume assourdissant.



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1ère mise en ligne 18 décembre 2018 et dernière modification le 13 janvier 2019.
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