contribution auteur | Danielle Fournier

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Mini bio et liens à compléter.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _5 _6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 3

Dans la boîte aux fèves, l’ange en céramique a rejoint ses collègues des années précédentes et enrichit la collection disparate, de la vraie fève desséchée à une Marianne de 15 millimètres en bonnet phrygien. Glissée dans la traditionnelle galette des rois par un pâtissier révolutionnaire sans doute.

La première tradition parle de trois savants astrologues à la recherche d’une étoile mystérieuse qui, selon les textes anciens, apparaîtrait dans le ciel du Moyen-Orient lors de la naissance d’un nouveau-né destiné à devenir roi. Le roi local, inquiet mais diplomate, leur facilita les démarches administratives en contrepartie de la promesse d’un rapport circonstancié à leur retour. Promesse non tenue car les trois compères, guidés par un espion mystérieux et après avoir rendu leurs hommages à un étrange nouveau-né plutôt misérable, s’en retournèrent par un autre chemin. Furieux d’avoir été floué, le roi local fit massacrer tous les nouveaux–nés mâles de la période.

La deuxième tradition explique que Gaspard, Melchior et Balthazar, savants reconnus dans leurs pays respectifs, se rendaient à un congrès international d’astronomie où un mystérieux nouveau roi était susceptible de les employer.

Une troisième tradition veut que les espions de trois pays limitrophes se soient alliés lors d’un délicat passage de frontières. Faisant mission commune, ils découvrirent que le soi-disant nouveau roi qui inquiétait tant leurs maîtres respectifs n’était que le nourrisson d’une famille misérable, absolument inoffensive. Ils se répartirent donc les cadeaux qu’ils étaient supposés lui offrir en forme d’allégeance et s’en retournèrent chacun de leur côté.

La dernière tradition a préféré glorifier les trois astronomes en les faisant rois, et oublier les cent-mille innocents, plus difficiles à magnifier par les peintres.

proposition n° 2

Un gros livre, cinq cents pages. Je lis très lentement. Je lis double. Non, pas double, plutôt en stéréo décalée, décalée dans le temps. Ça parle de gens que j’ai bien connus, dans une autre vie. Bien avant l’auteur du livre. Il évoque le carnage, leur mort sauvage, et moi j’entends leurs rires, je vois les yeux bleus entre les mèches de cheveux penchées sur les feuilles de dessin, les doigts serrés sur le gros feutre noir. Il raconte l’assassinat, et moi j’entends les blagues fuser entre eux, je sens l’odeur d’un cigare filtrer depuis quarante ans. Je vois les feuilles blanches se noircir, finir en boule ou passer de main en main jusqu’à l’éclat de rire général devant « la Une » acceptée à l’unanimité et aussitôt emportée à l’imprimerie. Je vois du saucisson et des taches de Bordeaux bio sur la grande table de chêne. J’entends le battement des doigts sur la table de rédaction pour accompagner la Tarentelle de Caruso…

Quelques pages plus loin, l’auteur parle de jazz, et ce sont les « Hidehidehideho » de Cab Calloway qui tressautent sous mes cheveux blancs.

Paragraphe après paragraphe, je lis, je respire, j’écoute, je vis avec mes amis de jeunesse.

Je repose le livre, j’ai tout mon temps.

proposition n° 1

Appartement traversant. Est-Ouest. 7e étage. Dès l’entrée, la lumière est là. Grande baie vitrée à droite, grande baie vitrée à gauche. Les vis-à-vis des immeubles les plus proches sont présents et diffus. Au loin, à l’est, la masse sombre de la tour Tolbiac apparaît dans l’aube rougeoyante. A l’ouest, les arbres du parc Montsouris - aujourd’hui cachés par un tout nouvel immeuble – se devinent dans les envols d’hirondelles et de passereaux qui strient l’espace et le couchant.

Rumeur nocturne du boulevard à l’est. Des loupiotes vacillent encore aux fenêtres des tours signalées par l’éclairage blafard, vertical et permanent des cages d’escaliers, tandis qu’à l’ouest, seul le ciel étoilé veille sur l’immeuble aux volets tirés qui me bouche la vue sur le parc. Le silence règne. Dormez braves gens.

Est-ouest. Aube-crépuscule. Je ne ferme pas les portes, je ne tire pas les rideaux, les lueurs du jour et de la nuit se succèdent et me traversent sans fin.



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1ère mise en ligne 19 décembre 2018 et dernière modification le 13 janvier 2019.
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