Philippe Castelneau | Il y avait des ténèbres au-dessus de l’Abîme

Se réveiller un matin et voir que tout a disparu. Se réveiller, et voir le monde tel qu’il est.

un autre texte de la revue, au hasard :
Norvège | Berit Ellingsen, Dans le blanc
L’AUTEUR

Né en 1967 en région parisienne, Philippe Castelneau vit aujourd’hui à Montpellier. Il est libraire. Deux romans sont sortis aux éditions Numeriklivres et publie.net. Il est co-fondateur de la revue graphique et littéraire La Piscine. Blog : philippe-castelneau.com et sur twitter : @castelneau.

LE TEXTE

Dans écriture narrative sans cesse poussée en avant par son propre rythme, une façon de rester tout près du corps donne aux moindres éléments convoqués, visages, chose, ville, une dimension fantastique, un rôle de l’image où l’influence de la bande dessinée et de la SF est évidemment la source...

Se réveiller un matin et voir que tout a disparu. Se réveiller, et voir le monde tel qu’il est : programme suffisant...

 

Le soir, peu avant minuit, on s’était couché, un dernier baiser avant d’éteindre. Puis, après, plus rien dont on se souvienne. Avant non plus, on ne s’en souvient plus, se dira-t-on plus tard, lorsqu’avec effroi on y repensera. Avant, on ne sait plus : le boulot, oui, peut-être. Et encore, on n’est plus très sûr si on bossait ou non ce jour-là. Ni où ni dans quoi. Un boulot, comme tout le monde. Mais non, justement, le problème, avant (puisqu’il va bien falloir se résoudre à parler d’un avant), c’était que du boulot, il n’y en avait plus. La crise, ça oui, de la crise il y en avait. Économique, morale, politique, systémique, elle touchait tout, détruisait tout. Mais on faisait quand même tous comme si de rien n’était, jusqu’à ce qu’elle nous touche, jusqu’à ce qu’elle nous fasse tomber à notre tour. Et elle ne nous avait pas encore touchés, enfin, il ne nous semblait pas.
Un boulot donc, oui, c’est pratiquement sûr. Et le regard terrible de ceux qui n’en avaient plus, l’immense majorité maintenant, on s’en souviendrait bientôt. Oui, chaque jour apportait sa charrette. C’était l’effet domino : chaque jour une activité cessait parce que la veille celle dont elle dépendait avait disparu. À ce train-là, se disait-on, il ne restera du travail que pour ceux qui s’occupent de ceux qui n’en ont plus. Puis enfin ça aussi s’arrêtera, et il n’y aura plus rien. On en discutait souvent, entre collègues, devant la machine à café. La machine à café hors service, le prestataire en dépôt de bilan, et nous, les restrictions budgétaires. Mais on nous avait mis une vieille cafetière à disposition, à condition qu’on amène nous-mêmes le café moulu. On sentait bien que ce qui nous tenait encore debout, c’était le café. Nous priver de café nous aurait rendus fou, pensait la direction. Alors on se retrouvait là, dans cette pièce exiguë sans lumière extérieure. De plus en plus nombreux, parce que nous avions de moins en moins de choses à faire à nos postes de travail. On tenait comme par miracle, nous disait-on. Nous, nous n’osions plus regarder les chiffres. Au début, on analysait ça froidement, comme des pros. Et on se disait qu’il faudrait faire gaffe un jour à nos économies, qu’à ce train-là, tout allait disparaître. Certains croyaient aux opportunités, et misaient tout en bourse, sur des placements à risques. C’étaient les vieilles méthodes éprouvées, croyaient-ils, mais ils se trompaient. D’autres croyaient aux valeurs refuges, à l’or, à la pierre. Ils se trompaient aussi. Il n’y avait déjà plus rien. Bientôt, on n’oserait même plus vérifier si l’on avait été payé ou non. On ne croisait désormais plus personne de la direction. On avait toujours accès au bureau, c’était déjà ça. Il y avait la machine à café, et tant que l’un de nous pourrait amener du café, c’était déjà ça.

Avant, le bureau restait ouvert, mais bientôt il a fallu filtrer, parce qu’il y avait de plus en plus d’intrusions, il y avait des vols et des dégradations. Des manifestants, il y en avait partout, des milliers dans les rues. Au début, ils marchaient, de plus en plus nombreux, pour faire entendre leurs revendications. Puis ils marchaient pour dire leur colère. Après, ils marchaient pour ne plus être seuls, comme nous autour de notre machine à café en panne. Le soir, pour rentrer chez nous, on se mêlait à eux, pour qu’ils ne se méfient pas. Avant, il fallait faire attention, la violence était palpable. Mais maintenant, c’était retombé. Les gens marchaient résignés. Personne ne se parlait, et il nous prenait des frissons parfois, parce que si on n’y faisait pas gaffe, on se perdait au milieu d’eux. On oubliait qui on était, on marchait avec eux, sans fin et sans but. On devenait l’un d’eux. On l’était sans doute déjà, en réalité, mais on ne le savait pas. Certains d’entre nous ne revenaient pas, on ne les voyait plus le lendemain autour de la machine à café, et on était sûr qu’ils marchaient avec les autres.

Une journée de plus ainsi passée, et le soir, donc, on s’était couché. Comme chaque soir. Rien n’était venu perturber le rituel immuable, aucun signe annonciateur d’un changement possible. On s’était endormi aussitôt, croyait-on. Le sommeil profond. Des bruits, peut-être, oui, entendus comme dans un rêve. Et le réveil brusque, le soleil qui vient taper dans l’œil. Le réveil justement qui n’a pas sonné, et on cherche du bras sa compagne pour la réveiller elle aussi, mais il y a quelque chose qui nous entrave, du bois, des pierres, ça pèse sur nous, et on prend peur, on panique et on crie. On appelle, on hurle le nom de celle qu’on a embrassée hier soir, mais elle ne répond pas. Elle n’est plus là. Ou c’est nous qui ne sommes plus là, tant tout nous semble étranger. On se dégage comme on peut, on se relève et l’on constate que l’on n’a rien, rien de cassé et plus rien de ce qui était à nous. Tout est abîmé et brisé. Tout est détruit.

On trouve ce qui reste du bureau, l’ordinateur qui fonctionne encore sur sa batterie, tandis que l’électricité partout ne marche plus. On recherche des informations sur le web, et il n’y a rien de cohérent, des témoignages contradictoires, des annonces aussitôt démenties. Il ne reste que quelque minutes de vie à l’ordinateur, et on envoie un message, on dit où l’on se trouve, on géolocalise comme on peut, on appelle à l’aide, on réclame des secours. On a peur, soudain. On réalise qu’on a peur et ça veut au moins dire que l’on est vivant. On l’écrit et on le crie : on est vivant !

Après on sort et on appelle encore, mais il n’y a personne. Pas même un chat : les chats aussi ont disparu. Et les chiens et jusqu’aux oiseaux : il n’y a plus rien. On marche dans le village, dans ce qui reste du village, les murs tombés, les maisons éventrées, les granges ouvertes, et il n’y a personne. Il n’y a personne, mais le plus troublant réalise-t-on soudain, c’est qu’il n’y a pas de corps non plus. Comme si toute vie avait disparu, comme niée. Des corps, on aurait compris. Des cadavres empilés, du sang, des restes humains, on aurait compris. On aurait compris que l’on était soi-même toujours vivant. On en était sûr il y a encore quelques minutes, là on ne sait plus. On est seul, tout à fait seul, seule certitude, et l’on prend peur. Une peur panique qui s’empare de nous et l’on se cache comme on peut, sous des sacs et des empilements de gravats, comme ça, en pleine rue. En plein milieu de ce qui reste d’une rue, les ruines d’un village, dernier vestige d’une humanité peut-être disparue, pour ce qu’on en sait.

Des heures durant on se terre, attendant Dieu sait quoi. Dieu lui-même peut être, si lui n’a pas également disparu, si tant est qu’on n’ait jamais cru en lui. La nuit vient, froide, terrifiante, et cette nuit-là on ne dort pas. On voudrait pourtant, pour se réveiller ensuite comme d’un mauvais rêve, mais c’est une nuit longue et noire, une nuit sans bruit, sans rien. Une nuit vide de tout sauf de nous qui sommes remplis d’effroi. Une nuit sans fin parce que lorsque le jour vient, tout est toujours pareil. Le silence et la désolation. C’est la nuit, même lorsqu’il fait jour.

On ne bouge pas. On attend. On voit le soleil tourner dans le ciel, mais il ne chauffe plus rien. On a froid et on a faim, mais on ne bouge pas. Puis le soleil se couche et s’éteint et l’on ne bouge toujours pas. Combien de cycles, ainsi, à faire le mort ? À souhaiter être mort ? À espérer ne plus se réveiller du tout ? Plus rien ne veut rien dire, et le temps lui-même devient flou. Le temps s’arrête et disparaît. Mais on a froid et faim, et l’on ne meurt pas. Alors il faut bien se décider à se relever. Il faut bien vivre, quoi qu’il en coûte. À moins que l’on soit déjà mort. Que la mort, ce soit ça. Pas d’anges ni de diable, pas de purgatoire, et personne avec nous. Mais même mort, on a froid et faim. Même mort, il nous faut continuer à vivre.

Comme une bête traquée, on sort. Comme une bête, on boit à même le sol, dans les flaques et dans la boue. On se déplace précautionneusement, on cherche à offrir le moins possible de soi-même à découvert. On reste aux aguets, on se précipite, fouillant d’abord les poubelles, avant de se réfugier à nouveau dans sa cache avec le maigre butin. Et comme ça, encore, pendant des jours. Des jours et des jours, si cette notion même signifie quelque chose. Pour nous, déjà presque plus. Après cependant, on a moins faim et on a moins soif. Et on a moins froid aussi. Ou on s’habitue : le corps qui s’adapte. Mais quelque chose en tout cas se remet en marche. Ce qui sépare l’homme de l’animal, on ne sait plus ce que c’est, on comprend que ça n’a peut-être jamais vraiment voulu rien dire, mais c’est peut-être ça justement, avoir simplement conscience de ça. Et on comprend que si l’on veut survivre à présent, il faut aller plus loin. Qu’il faut chercher ailleurs. Où, on ne le sait pas.On ne pense plus. Toute action est réaction. Comme chez une bête traquée.

Mais enfin, on sort quand même. On s’aventure. On explore. On finit même par se redresser et marcher. Marcher debout, sur ses deux jambes. Comme avant. D’abord avec l’aide d’un bâton, pour se rassurer. Mais on n’en a pas besoin du bâton, et c’est la première pensée rationnelle qui nous vient, la première depuis un temps infini et elle est si forte, si puissante qu’elle nous ébranle tout à fait. Nos deux jambes suffisent à nous tenir debout, on l’avait oublié, on vient de le réapprendre, et cette pensée qui s’est formée à ce moment précis a provoqué dans notre cerveau une réaction chimique puissante. La structure s’était mystérieusement remise en marche, les connexions se faisaient à nouveau, le système nerveux transmettait ses gigabits de données, des images passaient comme des éclairs devant nos yeux. C’était si fort qu’on a d’abord cru que le monde revenait comme avant, mais non. Où c’est qu’avant le monde se limitait à nous, que nous l’avions peut-être toujours seulement porté en nous, que nous ne pouvions voir à l’extérieur de nous avant que quelque chose s’ouvre et nous jette dehors.

Devant nous, il y a une maison. Les restes d’une maison, mais une maison quand même. À côté des autres, fenêtres soufflées, portes arrachées, murs effondrés, celle-là semble presque comme avant. C’est un leurre. Il n’y a qu’une façade et le mur qui donne sur le Nord. Sur ce que l’on croit être le Nord. Une façade, un mur, et presque un couloir que l’on suit parce qu’au bout on voit qu’il y a des choses. Il y a des reflets, et soudain quelque chose qui bouge. Quelque chose d’animal. Quelque chose qui nous met en garde. On s’arrête. On se cache comme on peut et on attend. On attend et plus rien ne bouge. On attend encore. On a tout notre temps. Mais on a encore faim, et au bout du couloir, on sait qu’il y a peut-être quelque chose à manger. Et si on attend encore, on risque de tout perdre. S’il y a un animal tapi au bout de ce couloir, c’est qu’il a lui aussi senti la nourriture. Et il sait comme nous qu’il lui faut faire vite, qu’il n’y en aura pas assez pour deux. Alors on se décide à bouger. On passe la tête et on le voit : on voit l’autre ! On le voit qui nous regarde, terrifiant, effaré. Il a les yeux hagards, les yeux d’un fou, le visage mangé par une longue barbe drue. Il porte des haillons et comme nous, il tient une barre ou un bâton. Comme nous il sait ce qui se joue. Et on a soudain la certitude qu’il ne nous laissera aucune chance. On se recule, on se cache, mais on sait qu’il est là et qu’il nous a vus. Il faut se décider maintenant. Se résigner à mourir, ou bien se résigner à tuer. Il n’est plus temps d’attendre et on se lève en criant pour se donner des forces, on hurle, la barre de fer rouillée dans nos mains levées bien haut pour se précipiter sur lui, et on a bien fait de se décider enfin parce que lui aussi sort à ce moment précis, lui aussi est armé et crie en s’avançant sur nous et l’on se jette l’un sur l’autre et les armes s’abattent avec fureur et lorsqu’elles frappent enfin, le miroir éclate dans un bruit immense, assourdissant, et retombe en mille éclats sur le sol, et il ne reste à nouveau plus que nous, épuisé, mais debout.

Après, on a pu manger. Et on a pu boire. Au bout du couloir, il y avait des placards et un frigo éventré, et dedans de quoi se nourrir. Des choses informes auxquelles, avant, nous n’aurions pas touché, des restes d’on ne sait quoi, à l’odeur pestilentielle, des tâches suspectes, l’impression que ça grouille dedans, que ça bouge, que ça vit et avant, on le sait, s’en approcher aurait suffit à nous faire vomir, mais on n’y pense même pas, on le sait, c’est tout, et on mange. On le sait, on a faim et on avale ce qui vient, on ne laisse presque rien. Il y a une brique de lait ouverte, et l’on boit tout. Et des jus de fruits, pareil. Et après ? Après, on dort. On a mangé et on dort. L’autre, on l’a tué. On sait qu’on peut dormir. On sait qu’on ne craint rien. Pour l’instant, il n’y a plus rien à craindre.

Quand on se réveille, on ne sait pas combien de temps on a dormi. On sait que pour le moment, on n’a plus faim, qu’on peut continuer d’avancer. On part sans se retourner. On laisse la maison, le couloir, les placards et les vivres. On continue d’explorer. L’autre, on l’a tué. Le dominant, c’est nous. S’il y a d’autres autres, ils resteront tapis, ne sortiront dans la pénombre que quand nous serons partis, et se satisferont de nos restes. Jusqu’à ce qu’un plus fort que nous arrive et nous défie. Et il lui faudra nous tuer. Mais on a mangé, et on a dormi. Et c’est nous qui avons tué. Pour le moment, on ne craint rien. S’il y a d’autres autres, pour le moment, ils ont peur. S’il y en a d’autres, désormais, ceux-là sont les nôtres.

On a marché dehors, ce qui avant était le dehors : on a marché à découvert, en biais, pour ne pas donner flanc aux attaques. Devant, au loin, il y avait de la lumière. La lumière venait du ciel, et elle venait du sol. On a marché dehors sous une pluie d’étoiles, et devant nous, il y avait un puits de lumière. On s’est approché doucement, la lumière était plus vive. Il y avait des choses qui bloquaient la lumière au sol, et on les a dégagées. Et la lumière fut soudain si forte qu’elle nous blessa les yeux et on a reculé en glapissant. On s’est couché et on a observé, et la lumière était comme une arme qui nous brûlait les yeux, nous forçant à les plisser, nous obligeant à regarder ailleurs. On est resté couché et on s’est rapproché. On a rampé jusqu’à la lumière. Collé au sol, la lumière passait au-dessus et nous faisait moins mal. Il y avait un trou, et dessus, une vitre épaisse. Sous la vitre, la lumière qui nous faisait mal. On a tourné autour, on a pensé qu’il y avait quelque chose d’autre, que la lumière protégeait autre chose. On a fouillé et on a creusé, et on a trouvé une trappe. Il y avait une chaîne et un cadenas sur la trappe, mais tout était rouillé et on l’a ouvert. On est passé dessous, mais on a glissé et on est tombé dans un trou profond, dans le noir complet. On est tombé en se cognant aux parois. En se relevant, on a senti une douleur vive dans une jambe. Cassée peut-être. On s’est vite habitué. À la pénombre et à la douleur. On a levé les yeux, et là-haut, par la trappe ouverte, on voyait les étoiles et on voyait la lumière qui était derrière la vitre.

Les murs étaient lisses et on ne pourrait pas ressortir par là. On a cherché à tâtons, et on a trouvé un trou au sol dans lequel on s’est glissé et qui donnait sur un couloir qu’on a suivi. On s’est traîné, s’appuyant aux murs, toujours dans le noir. On a marché et au bout du noir, il y avait de la lumière. Au bout du couloir, une porte fermée qui laissait passer le jour ; ce qu’on croyait être le jour, mais nous étions sous terre. La porte n’était pas fermée et on est entré. On est entré dans la lumière, douce au début, mais au loin plus vive. Un long couloir, encore, et au bout, la clarté. On ne savait pas où on était, mais il faisait bon ici. La lumière était douce et il y avait de la chaleur et il y avait des bruits, mais ces bruits étaient doux comme la lumière. Au bout du couloir, une grande pièce ronde, avec une machine et des voyants clignotants sur le mur qui nous faisait face. On s’est avancé parce qu’on sentait qu’il n’y avait personne. C’était une pièce comme avant, qui ressemblait à avant, mais avec personne dedans. Une pièce pour s’abriter, on s’est souvenu de ça. Tout était propre et rangé, chaque chose à sa place. Sur la gauche, derrière un rideau, il y avait une chambre. On s’est souvenu que c’était une chambre : il y avait un lit, avec un matelas, un oreiller, des draps et une couverture, et au-dessus du lit une fenêtre avec des persiennes baissées qui laissaient voir le jour au travers, un grand ciel bleu qui se levait sous nos yeux et l’on entendait au loin chanter les oiseaux. Alors on s’est approché, mais la fenêtre donnait sur un mur et le jour venait d’un projecteur placé dessous, et les oiseaux aussi : les oiseaux étaient morts depuis longtemps.

Ça nous a fait mal, on s’est senti pris au piège et on a voulu tout casser avec nos mains, on a essayé de tout arracher, les lampes et le projecteur, et on a retourné le lit et on a tout jeté sur le sol. La pièce s’est défendue, la machine au mur derrière nous s’est allumée en rouge et un bruit terrible a rempli tout l’espace et des grilles sont tombées devant la porte, et devant la machine pour la protéger. On s’est recroquevillé au sol et on a pris les couvertures et les draps et on s’est mis en boule dessous. On a mis nos mains sur la tête et le bruit était moins fort, mais il nous faisait encore mal, on ne pouvait plus bouger et on s’est évanoui.

Tout était à nouveau à sa place quand on s’est réveillé. Les draps et les couvertures en boule sur nous, mais tout le reste à sa place. Les grilles étaient levées et il n’y avait plus un bruit, sinon le ronronnement étouffé de la machine au mur. On s’est levé, et la machine brillait doucement, une faible lueur verte, et on s’est approché. On est resté un long moment à regarder les voyants clignoter. Et puis on a entendu quelque chose qui crachait, une lumière s’est allumée dans un coin et sur une table il y avait une cafetière, et la cafetière venait de se mettre en marche. On sentait l’odeur du café chaud et on s’est souvenu qu’avant on aimait ça et on s’est souvenu d’avant et des autres avec qui ont se retrouvait au bureau autour de la cafetière. On s’est souvenu de tout ça, mais ça ne voulait plus rien dire. On s’est approché et on a pris le café fumant et on a voulu le boire, mais on s’est brûlé : on avait oublié que c’était si chaud. On l’a recraché et on a ouvert les placards, et dedans il y avait des boîtes métalliques avec de la nourriture dessinée dessus. Et il y avait des sachets avec des aliments qu’on a ouverts et on a pu manger, et il y avait de l’eau et on a bu. Après on s’est mis dans un coin pour observer, mais rien ne bougeait plus. On s’est glissé vers le couloir, et le couloir était froid, et on a préféré revenir dans l’abri. Et puis la lumière a baissé et on a compris que c’était le soir et qu’on ne risquait rien. On est retourné au pied du lit et on s’est roulé dans les draps et les couvertures et on a dormi.

On a été réveillé par les oiseaux et le jour qui se levait derrière les persiennes. On a entendu la cafetière se mettre en marche. On s’est étiré longuement, la douleur est revenue dans la jambe et on s’est dit qu’il fallait la soigner. On s’est levé doucement, et on a commencé par boire un café. Après, on a ouvert tous les placards et on a trouvé une boîte à pharmacie. On s’est souvenu des gestes et on a soigné la plaie, et avec une planche en bois on s’est fait une attelle.

On a entendu quelque chose s’allumer derrière nous, puis comme un craquement et un bruit doux. On est allé vers le bruit. Il venait d’un appareil qui nous semblait familier. Il y avait un disque noir posé dessus qui tournait, et le bruit doux venait du disque. On s’est souvenu de ce qu’était ce bruit, qu’on appelait ça de la musique. Et on s’est souvenu que cette machine n’existait déjà presque plus avant, qu’elle avait été remplacée, et on ne comprenait pas comment celle-là pouvait être ici. Il y avait des pochettes en carton rangées à côté, avec d’autres disques dedans, et on en a pris une, et dessus il y avait quatre hommes qui traversaient une rue, et au dos la silhouette d’une femme dans la rue, et le ciel était bleu, c’était beau, mais on a pensé que ça n’existait plus, que maintenant le ciel était pour toujours gris cendre, et de colère on a jeté le disque. Ensuite, on s’est approché de la machine au mur. Il y avait un écran et un clavier et on a tapé sur les touches. Presque aussitôt, un message est apparu. On a tapé encore, et un nouveau message s’est affiché juste après. Nous n’étions pas seuls. On nous cherchait, peut-être. Quelqu’un nous parlait : il fallait que l’on vienne nous chercher, il fallait leur dire où l’on se trouvait, mais on n’en savait rien et on ne savait plus bien comment ça marchait, les signes sur le clavier. On ne savait même plus où dans le temps on était. Les choses tout autour venaient d’un temps d’avant notre temps d’avant. On a senti que nos mains étaient moites. On a senti la peur transpirer de nos pores. S’il y avait eu un reflux du temps, on était prisonnier ici, dans cette pièce, hors du monde. La musique se fit oppressante et les lumières qui clignotaient nous faisaient mal et sur l’écran à présent les signes défilaient à toute vitesse et on ne comprenait pas tout, mais on nous appelait, on nous enjoignait de ne plus bouger et de dire où on était, et on s’est senti en danger, un danger mortel et il nous fallait fuir. On a arraché le clavier et on l’a jeté et on a pris une chaise et on a frappé l’écran avec et la lumière rouge s’est rallumée, la sirène a retenti, mais on s’est souvenu cette fois, on a couru comme on a pu et on a roulé sous la grille avant qu’elle ne se referme. On s’est traîné dans le couloir sombre. On savait qu’on ne pouvait pas revenir en arrière, mais il y avait un autre chemin que celui qu’on avait pris à l’aller, et bientôt on fut à nouveau dehors. On a marché longtemps, avant de se retourner. On voyait encore au loin la lumière qui venait du sol, et il faudrait désormais toujours se méfier. Et on s’est dit que s’il restait en nous une part d’humanité, elle était perdue à jamais.

Plusieurs fois l’obscurité du jour a fait place à celle de la nuit, et on a recommencé comme avant. Mais on savait au fond de nous qu’ils viendraient, et ils sont venus. Deux ou trois d’abord, qui criaient des mots que l’on ne comprenait pas. Et au milieu des mots informes, un autre mot qui nous semblait familier. Un qu’on croyait reconnaître, mais on n’en était pas certain. C’était le mot, nous semblait-il, que disait celle qu’on embrassait avant, au moment de se coucher, celui qu’elle disait en nous regardant avec ce drôle de regard qu’on avait oublié jusqu’à cet instant, mais qui nous revient là, tout à coup, et qui nous fait mal. Le mot avait une drôle de consonance, comme s’il ne désignait pas un objet a priori, mais plutôt un être fluctuant. Un mot chargé d’émotions. Et dans notre souvenir, dans la mémoire qui nous restait de ce mot prononcé par cette femme, il vient avec un sentiment que l’on ne comprend plus, mais qui nous touche en plein coeur. On se sent les jambes flageolantes, on a la poitrine qui se serre, on hésite à sortir à découvert pour aller se jeter dans les bras des autres qui appellent. On comprend que ce mot est une arme. On comprend que le mot dit est maudit, qu’il peut nous tuer, et l’on reste terré, attendant que ceux qui appellent s’en aillent.

Ils sont partis, mais un peu plus tard, d’autres sont venus. Beaucoup plus nombreux. Ils sont venus dans un vacarme assourdissant, d’abord à pied, par dizaines, puis sur des chars portés par des chenilles. Ils étaient tous vêtus de gris et de vert et portaient tous des casques et leurs visages étaient masqués. Ils avaient des lances qui recouvraient tout d’une épaisse fumée jaunâtre. Ils appelèrent encore. Dernier rappel, on le savait. Puis eux aussi ont fini par partir. On est sorti quand le dernier convoi disparaissait à l’horizon. On s’est posté au milieu de la route et on a grondé longtemps pour montrer aux nôtres qu’on avait gagné cette fois encore. Après, on est retourné dans la tanière et on s’est roulé en boule pour dormir. On s’est levé quand on a entendu le sifflement qui venait du ciel. On est sorti d’un bond, et il n’y avait que nous, comme toujours. Face au danger, il n’y avait toujours que nous. C’est pour ça qu’on était devenu le chef, le mâle alpha. Les nôtres se terraient. La meute avait peur. C’était à nous, encore, de leur montrer. Alors on s’est dressé sous la lune pleine, on a grogné, le torse bombé, les bras tendus et les poings serrés, et, face à la boule de feu qui tombait sur nous depuis le ciel, on a hurlé.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mai 2013.
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