contribution auteur | Fabrice Cazeneuve

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Fabrice Cazeneuve est cinéaste. Voir notamment Paysage Fer (et bien content le retrouver ici, après si beau parcours commun !)

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _5 _6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 1

Le chuintement du vent dans l’habitacle. Les arbres fantômes dans le brouillard du plateau. Les maisons sourdes. Puis plus rien … Une route plongeant vers la mer. Des cours vides devant les maisons de briques. De vieux commerces. Une église. Une place où les voitures font demi tour. Une rue qui monte côté falaise. Le petit casino, fermé. Relents de friture. La descente à la plage sous la falaise. Promenade béton. Le soir vient tôt en hiver. Les parcours dans la ville, les rues, les passages. Mais nulle part le café scopitone où boire le cacolac. Avec l’ennui comme une rengaine. Pas grand monde. Des gens dans leur voiture regardent la mer où oscille une voile. La radio diffuse une émission sur St Germain des près, à l’époque. Figures connues. Figures croisées. Visages et voix. Le jazz dans les caves. Les nuits. L’alcool sans quoi. Figures disparues. Mortes. Autre temps. Nuit tombée.

Le chemin de goudron s’efface, devient chemin de sable fin là où commence la forêt, immense. Des fougères sur les bords. A droite, un autre chemin bordé de piquets de bois et de fils de fer barbelés longe les derniers jardins. On voit les maisons de l’autre côté des façades. Des chaises abandonnées. Des moutons. Fermer les yeux sur ce chemin familier, lointain. La jeune femme au chapeau de paille, au chemisier léger et pantalon bouffant serré à la taille s’est arrêté sur le chemin en s’appuyant sur un piquet. Elle regarde les jardins. Paysage bouleversé.

Un long couloir, large et bruyant au dernier étage du bâtiment. On entend des rires, des musiques d’orchestre, des voix réverbérées. Des portes ouvertes en enfilade sur les salles obscures, une fois passé le rideau de velours. Dans la pénombre, des spectateurs en manteaux assistent aux projections de films. La petite dame aux cheveux blancs coupés courts est entrée dans une salle qui passe un film muet. Elle cherche une place à la faveur de la lumière sur l’écran, en repère une, s’y précipite, épuisée. Assise, elle tente de reprendre souffle, fait un effort pour calmer le cœur, l’angoisse. Les mains serrées sur son sac, elle fixe l’écran, mais ne rit pas au jeu burlesque des acteurs d’un autre temps. Elle a envie de pleurer. Elle essuie de sa main la sueur sur les tempes, au dessus de la lèvre. Elle a soif. Une femme entre, regarde la salle obscure, la repère aussitôt, se fraie un chemin dans la rangée. Elle est grande, très belle. Quand son manteau se dénoue, son corps nu apparaît dans les éclats de lumière. La petite dame la voit s’approcher, cette nudité l’étonne, elle a un regard de tendresse désorientée. La femme est devant elle, sa main caresse ses cheveux, son visage, très doucement, calmement. Le manteau tombe. Elle est entièrement nue, magnifique. La petite dame se laisse aller contre elle, contre son ventre, ses seins qu’elle embrasse presque distraitement. La femme lui redresse le visage, la regarde, se penche lentement et lui donne un baiser sur la bouche. La petite dame a pris peur, un instant, un bref instant. Et elle a oublié, d’un coup.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 décembre 2018.
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