contribution auteur | Dominique Paillard

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Comme une page d’écriture, tel un souffle délicat, ma vie se déplie. Son blog : exploration accumulation.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 7

Il y a ce lieu de l’intime, ce recoin intérieur de soi-même, cet espace particulier où l’écriture émerge, où les mots restent en retenue avant de se livrer à l’intensité d’un instant exclusif, où les phrases s’installent dans l’inconfort d’un carnet griffonné à la hâte. L’écriture ressemble à une mise en scène. Carnets, cahiers, blocs, petits bouts de papier ou feuilles volantes… les débris d’écrivain.

Je collectionne les carnets. En ce moment, j’en ai plusieurs qui attendent sur ma table de travail. Je les empile à la manière de petites briques délicates renfermant des fragments de secrets éparpillés au milieu des mots. Je prends toutes sortes de notes, écris des fragments, dresse des listes, rature et parfois dessine. Des rituels s’installent, je caresse la douce couverture comme si ce geste pouvait encourager une promesse d’écriture, déplace le ruban marque-page au fil des mots, ramène l’élastique sur le devant et serre symboliquement le carnet comme pour inscrire à jamais chaque sensation dans mon souvenir. Mon carnet Moleskine me suit partout, il est mon préféré, mon carnet de route, ma bande d’enregistrement écrite, celle qui traverse l’existence et m’accompagne sur le chemin de l’écriture. Ce carnet, c’est un capteur, celui de la vie de tous les jours où l’écriture arpente, explore, visite, parcourt des territoires inattendus. Il m’encourage, me donne confiance.

Il y a aussi ce lieu matérialisé, celui que je cherche sans cesse pour me poser et écrire dans l’intimité d’un espace à soi, ce lieu où poser mes carnets, ma trousse débordante de stylos, mes livres fétiches, mon X-Pro2 et mon MacBook Pro. « Une chambre à soi » comme le revendique Virginia Woolf. Dans la maison, j’erre, je me glisse de pièce en pièce, je m’imagine en train d’écrire sur une table que j’aurais choisie dans une brocante, mon esprit vagabonde, je me projette dans ce moment confidentiel de l’écrit, m’installe devant une fenêtre, ici et nulle part pour finalement revenir au même endroit. Derrière un plan de travail étroit dans une pièce courant d’air. Devant moi, une fenêtre qui donne dans le jardin, derrière moi, sous un petit escalier métallique une partie de ma bibliothèque où s’entassent mes indispensables, mes compagnons d’écriture. Entre, le vide.

Parfois, je monte l’escalier métallique jusqu’à ma chambre, regarde par la fenêtre et me fonds dans la tranquillité de la rue. Je me sens apaisée. Aujourd’hui, je travaille sur mon lit, callée sur mes oreillers, noircissant les pages de mon carnet dont le contenu est parfois retranscrit sur mon ordinateur portable, un MacBook Pro acheté durant l’été 2012. Déjà… C’est lui qui reçoit l’autre écriture, celle qui s’organise, se travaille, se finalise, se diffuse et se stocke. Un outil indispensable qui favorise la mise à distance, la dématérialisation. Et là, dans cet élan qui favorise la création, je ne peux m’empêcher de regarder, posée sur la commode, la vieille machine à écrire de mon grand-père au très vieux ruban asséché par le temps. Celle qui m’a donné, toute jeune, le goût de l’écriture, celle qui a supportée durant des heures et des heures que je martèle ses touches rebelles. Finalement, j’écris où je peux. Il m’arrive de squatter mon canapé, enveloppée dans un plaid moelleux, plus rarement de m’installer à la terrasse d’un café. Pourtant, j’en rêve. Me fondre dans le paysage urbain et noircir mon carnet de notes devant une tasse de café chaud, le visage caressé par les doux rayons d’un soleil printanier. Une prochaine étape.

proposition n° 6

La canette de Coca-Cola roule sur le bas-côté de la route. L’homme la suit du regard. Elle butte sur un objet compact aux contours mal définis, se stabilise. De son poste d’observation, il devine la silhouette d’une chaussure. C’est bien ça, une chaussure, une vieille Converse délabrée, semelle trouée, toile délavée, usée, languette déchirée, une chaussure délaissée au milieu de nulle part, sous une chaleur accablante. Les sept œillets métalliques encore bien présents sont répartis sur chacun des quartiers : l’homme note l’absence du lacet. Il grimace. L’idée de cette disparition le contrarie. Il pense que le lacet n’est pas très loin. Alors, il sort de la voiture en laissant la portière ouverte, s’approche de la chaussure et commence à scruter minutieusement le sol, tout autour puis élargit de plus en plus le diamètre de recherche. Il quadrille le secteur, retourne du bout des doigts la surface sableuse, écarte de la pointe de sa botte la poussière du sol desséché, craquelé, longe la route silencieuse. Seul le crissement de ses pas résonne dans le silence étouffant du début d’après-midi. Cette absence l’obsède. Le vide créé par l’éclipse du lacet accentue en son fort intérieur un malaise perceptible, palpable. Et malgré l’atmosphère suffocante, il poursuit sa quête, le dos courbé, le regard vissé au sol, la chemise trempée et les cheveux ruisselants de sueur. Dans un geste qui pourrait s’inscrire dans un ralenti du temps, il se redresse, saisit dans la poche arrière de son jean une pièce d’étoffe carrée, bicolore, retire ses lunettes de soleil et tamponne de quelques petites touches délicates son front humide. Le lacet reste introuvable. Et pourtant, il pressent son existence aux abords de la route, le renifle presque, le traque, flaire sa substance, sa réalité physique. Il n’est pas loin, l’homme le sait, certainement en embuscade, quelque part, seul, relégué dans un coin improbable de ce paysage lunaire. Il l’imagine tel un serpent lové contre un caillou ou déployé de tout son long semblable à un spaghetti délaissé au fond d’une casserole. Il l’imagine, libéré de toute contrainte, désolidarisé de sa fonction première et reconstitue son parcours, le vent qui l’éloigne et les désagréments subits par des conditions climatiques extrêmes. Et il poursuit sa quête, persuadé d’aboutir, porté par un élan de survie.

proposition n° 5

Une ombre apparaît dans l’encadrement de la lunette arrière de la Cadillac… L’homme n’est plus seul… — Quoi ? S’en suit un bâillement… Il observe dans le cadre du rétroviseur intérieur les traces de sommeil tatouées sur le visage pâle … —Y a encore du café dans le Thermos ? — J’crois pas… — Et pourquoi on est arrêté là ? — … — C’est quoi cette photo ? — Tu peux pas la fermer ? Faut toujours que tu la ramènes quand c’est pas le moment… Et il replace la photo dans la poche de sa chemise… — Ça fait deux jours qu’on roule… on peut pas s’arrêter dans un motel ? Moi, j’ai besoin de prendre un bain, de me laver les cheveux, d’enfiler une robe propre… Le soleil est à son zénith, la chaleur charrie ses lourdes particules oppressantes dans l’espace desséché et transforme la tôle du véhicule en une poêle à frire… — Oh ! Zut ! Où sont mes chaussures ?… Ça brûle !… et elle claque la portière… — T’éloigne pas… — Et j’irai où à ton avis ? Y’a rien ici, c’est le trou, le désert à perte de vue, aucune habitation à moins de 50 miles… Il lève les yeux au ciel… Bon ! On fait quoi ? On prend racine … — Je réfléchis… — Il t’en faut du temps pour réfléchir… pas vraiment le lieu idéal… — T’éloigne pas, j’te dis, y’a des crotales dans l’coin… — Fait tellement chaud qu’eux aussi sont en mode survie… pensent pas à attaquer… — Ben, fais gaffe quand même !… pas envie d’creuser ta tombe par ici… — Charmant !… T’as une clope à me filer ?… — M’en reste plus… Elle fait le tour de la voiture et se glisse à la place du passager — C’était qui sur la photo ?… — Personne… — M’étonnerait !… — N’insiste pas, c’est pas tes oignons, d’accord ?… — Ok ! Ok ! Monsieur devient susceptible… Il tourne la clé, le moteur suffoque, il insiste et cette fois le moteur démarre en ronronnant. Même pas besoin d’actionner le clignotant pour déboiter, la route est toujours aussi déserte. A la radio, un standard des Creedence remplit l’espace suffoquant.

proposition n° 4

C’est sur la route du souvenir que le lieu se construit. Etape par étape. Le chemin semble long, rectiligne, sans but précis. Les lieux se multiplient. Les images se superposent, se cumulent, s’empilent et façonnent un paysage unique caressé par le souffle délicat des vents migrant des plaines arides. Et la mémoire s’enrichit d’un kaléidoscope émergeant des lieux traversés. Ici un pont métallique enjambe une rivière paisible soucieuse de s’éloigner en laissant son empreinte délicate sur le bord de la rétine. Là un DINER à la Bagdad Café, enseigne à néon grinçante, banquettes rouge sang, chromes du comptoir astiqués et le drapeau américain recouvrant une grande partie d’un mur bardé de trophées. En fond sonore, Two Angels, the Tucson Sound comme si on y était et la voix usée par la vie de Billy Sedlmayr hante l’atmosphère chargée de la tiédeur du soir. Plus loin, une cabine téléphonique Bell South, vitres taguées et annotées aussi bien d’extraits de poèmes, de petits cœurs, de messages personnels ou de dessins obscènes. Plus loin encore, un parking coincé entre une station EXXON, un Waffle House et un 24 Hour Banking. Et la route qui se perd dans le paysage désertique, silencieux, infini.

La voiture est garée sur le bord de la chaussée défoncée. Un homme en descend. Il ouvre le capot et allume une cigarette en protégeant la flamme de son briquet tout en s’adossant à sa vieille Cadillac restaurée. Autour, c’est le silence. Un silence épais, pesant. Que fait cet homme entre deux âges sur cette route monotone, au milieu de nulle part ? Les traits tirés, le regard perdu au loin dans les vapeurs de chaleur, il attend. Il attend quoi ? D’un geste machinal, il referme le capot de sa voiture. Il s’installe au volant pour certainement repartir, comme ça, comme il est venu, mais semble changer d’avis et incline le dossier du siège, sort de son portefeuille une photo en noir et blanc aux bords dentelés. De mon poste d’observation, je ne perçois que les contours et trois tâches sombres, floues. Le soleil est à son zénith. La chaleur plombe l’atmosphère. Le goudron suinte. Les herbes sauvages se dessèchent. L’homme pense à s’hydrater et engloutit d’une traite une canette de Coca-Cola, puis la balance de l’autre côté de la route. Une goutte gorgée de sucre glisse de la commissure de ses lèvres, d’un geste rapide il l’essuie du revers de sa manche. Je n’ai toujours rien appris de cet homme et pourtant, la profondeur de son regard, son comportement énigmatique, son attente intemporelle m’alertent, m’invitent à poursuivre le chemin à ses côtés. A distance raisonnable.

J’ai souvent parcouru ces routes débordantes de solitude, étouffantes de silence, dégoulinante de sueur. Ce qui est étonnant, c’est que je n’ai jamais rencontré cet homme, perdu au milieu de nulle part, fumant sa cigarette en jetant un regard mélancolique sur une photo couleur temps passé. Il est pourtant si présent dans mon souvenir. C’était un jour ordinaire où l’imaginaire creusait un sillon indélébile dans ma mémoire défaillante. Comment ne pas entretenir l’existence fantasmée de cette scène dépouillée de sens ? Un souvenir fantôme échappé d’un endroit inaccessible, unique, à exister dans sa bulle hermétique. Et pourtant, je m’en souviens comme si j’avais vécu cet instant, comme s’il était inscrit dans le planning désorganisé d’une errance incontournable. J’ai longtemps cru qu’il reviendrait, l’allure nonchalante, le regard perdu dans les brumes du souvenir. Comme un désir inavouable, je l’ai cherché au fils de mes voyages. Je n’ai rien pour combler son absence. Une intuition de rien, du vide, de l’abstrait. Une envie d’en terminer avec cette image incrustée dans mon souvenir fictif. J’arpente la face cachée d’un manque existentiel et comble le vide avec des mots qui me fascinent et recréent au fond de ce silence le reflet exact de cette présence inaltérable. La nostalgie prend le relais et éclabousse le souvenir d’émotion et de tendresse tout en m’insufflant l’intuition de la vivre.

A différentes périodes de ma vie, je me suis arrêtée sur le bas-côté de la route pour écrire, noter une sensation, m’imprégner d’une image, décrire une brindille folle effleurant le macadam brûlant pour ensuite se perdre dans un paysage hostile. Les images se sont succédées, télescopées, enflammées. J’ai progressée à vue, parfois sans guide précis, mais toujours dans le but de capter l’essence même de l’émotion qui m’envahissait. J’ai croisé le doute, l’inconfort des petits matins glacials, des crépuscules et des lieux incertains, oubliés du monde. Il y a eu la peur de ne plus rien avoir à dire, à partager, il y a eu l’angoisse du geste interrompu, de l’écriture déchirée. Il y aura encore de nombreuses hésitations, des états d’âme et des zones de conflits. Et la route se poursuit au-delà du chaos existentiel. Impossible de capituler, je reste attentive et curieuse quant à la finalité de ce rien minuscule alors qu’au loin, le souvenir de cet homme resurgit et sa silhouette stagnant dans un brouillard de chaleur vient aviver l’émotion encore intacte d’un film inachevé, d’une écriture en devenir.

proposition n° 3

Quatre légendes nous rapportent l’histoire d’Antigone : selon la première, elle fut mise à mort pour avoir transgressé l’édit de son oncle, Créon, en donnant une sépulture à son frère, Polynice, le traitre, qui avait combattu son frère, Etéocle, pour accéder au trône de Thèbes.

Selon la deuxième, même si la tragédie est une machine implacable, Créon ne pu se résoudre à tuer Antigone. Malgré les pressions de toute part, il donna une sépulture digne à Polynice et sauva ainsi Antigone d’une fin fatale. S’étant trahi lui-même, il mit fin à ses jours. La tragédie poursuivait ainsi son œuvre.

Selon la troisième, Hémon, le fiancé d’Antigone, réanima Polynice qui, au bord de la rupture, mit des mois à retrouver sa santé avant qu’Etéocle ne le retrouve et le tue durant son sommeil. Sa fin était ainsi écrite, difficile d’y échapper une deuxième fois.

Restait la question de la sœur d’Antigone, Ismène, la légende la fait disparaître et encore aujourd’hui on ne trouve aucun récit, aucun poème qui lui serait consacré. Ce qui interroge sur sa réelle existence.

proposition n° 2

13h43, Ariane Bock pousse avec ses coudes son Caddie dans les rayons du supermarché. Un carnet dans la main gauche, un crayon dans l’autre. On pourrait penser qu’elle biffe minutieusement les articles d’une liste de courses, mais non. Ariane Bock est écrivain et elle écrit n’importe où, n’importe quand et plus particulièrement dans les supermarchés qu’elle fréquente au quotidien. C’est sa drogue, sa source d’inspiration. Les rayons d’alimentation se succèdent et elle avance en jubilant. Elle écrit, elle prend des notes, dessine. Elle s’immerge dans l’absurdité de cet environnement quelque peu insolite pour récolter de la matière. Au rayon boîtes de conserve – son préféré –, elle imagine avec délice les sardines collées les unes contre les autres baignant dans une huile odorante. Puis c’est au tour des haricots rouges, des grains de maïs, des petits pois d’être passés en revue. Les couleurs se choquent et s’entrechoquent. Le carnet se remplit de mots savoureux, d’images appétissantes. Ariane Bock traine son corps encombrant dans tous les rayons, sans exception, et garde le dernier pour la fin, le rayon magazines et livres. Peu fourni, ce linéaire lui donne cependant des ailes, lui procure des sensations incroyables. Elle glane au hasard des phrases qu’elle trouve percutantes, des mots détonants, des fins incroyables. Et le temps passe, le temps passe, passe et s’égraine. 17h28, elle arrive enfin à la caisse, son carnet en overdose de mots et son sac à provision lesté d’un kilo de pâtes fraîches.

proposition n° 1

Une paire d’escarpins de soirée, en verni rouge à talons assez hauts, étrangement posée là, entre les herbes sauvages au bord de la route départementale, au milieu de nulle part. Les bouts pointés vers le bitume, dans l’attente, l’offrande ou la provocation. Envie de prendre une photo, de poser un cadre, d’attribuer cette œuvre choquante et absurde à un artiste plasticien. Derrière cette mise en scène surprenante, la forêt.

Alex & Me, un titre comme une invitation au voyage intime. Une énigme. De la couverture souple, style papier kraft chiffonné — ocre et noir mêlés — se dégage un sentiment d’attente, de retenue, de vécu. L’œil est ensuite attiré par une inscription rouge sang écrite à la main, en bas à gauche : UNFINISHED. A l’intérieur, une histoire muette, à peine dévoilée, des photos qui captent une atmosphère sans vraiment la libérer. Et pour finir, un road trip et un visage féminin, coupe garçonne, regard interrogateur.

Arrêt sur image : une porte dans un appartement de ville. Particularité : porte condamnée depuis plus de 70 ans. Dans le salon lumineux, discrétion, invisibilité, une imperceptibilité dans le prolongement du mur. Le temps a aboli l’existence de l’objet jusqu’à l’effacer, lui retirer son essence, son âme. Les clés n’ont pas bougé, fichées dans la serrure argentée. Personne n’y prête attention. Seul le regard de la fillette devenue adulte interroge l’évidence.



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1ère mise en ligne 19 décembre 2018 et dernière modification le 22 février 2019.
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