contribution auteur | Sylvie Serpette

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Née en 1951 sous le nom de Gattegno. A travaillé à la Médiathèque départementale de Seine-et-Marne qui fournit un travail essentiel pour la promotion d’auteurs contemporains de théâtre, de poésie, de bande dessinée, etc., et de cinéastes de documentaires et fictions, en littérature générale comme en littérature jeunesse. J’ai pu rencontrer des auteurs comme Melchiot, Jouet, Zena Abirached, Cavalier, Bernard Noël, Jacques Roubaud, Zeno Bianu, Jacques Rebotier et j’en passe...

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 7

Les pieds en l’air, la tête en bas, dans le noir, à attraper de quoi écrire, un crayon jaune qui ne marque rien, ou un autre mine moitié cassée, souvent, et un support, n’importe quoi, un bout de papier, un mouchoir, un coin de journal, j’ai même noté quelquefois sur ma paume de main, j’avais de la chance, j’avais un stylo, attraper ce qui est à portée du lit, au sol ou sur la tablette, ou alors avoir à se lever à pas de loup pour chercher dans la pièce à côté sans réveiller le chien non plus, et encore chercher un bout de lumière –téléphone ? lampe fluette du dessus ? et le nec, des lunettes. Jamais tout réuni. (Au pire bloc-notes du téléphone, mais c’est pas pareil, lui me suggère des mots, ça me fait sourire, me dévoie un peu). Alors j’écris dans le noir le plus souvent, à l’aveugle, j’écris sur de l’écrit déjà, mes propres notes cinq secondes avant, montées en travers, en rond quand plus de place, au verso, à l’envers. J’écris en majuscule le mot important, l’idée, l’expression, la phrase que je ne cesse de répéter en boucle en rassemblant tout ça, ma vie en dépendant. Car je sais qu’une fois perdues la forme et le fonds venus ainsi, au bord d sommeil, ou plutôt barrant le sommeil, pfuit !du vent au matin ! J’écris à en déchirer le papier. Oh je préfèrerais écrire calmement sur un beau carnet, en plein jour, une amie à côté, un bon blanc, une vue sur la vallée, les effluves de plantes, à écrire, tiens ! sur le bonheur. Elle gratte. Elle est partie. Elle donnera des textes psycho socio bien vus, bien tournés. Moi, rien. Avec des biscuits, c’est-à-dire un désir de fouiller, farfouiller, creuser une matière, et des mots-idées autour de quoi tourner : les cafés. Avec de la bière. Un plat du jour. Un café ou deux. Ecrire contre, dans, adossée aux autres. Comme dans le métro : lire avec, entre, malgré, au milieu des autres. Plusieurs en même temps. Frottements, flottements, musiques, lumières, couples, serveurs entre eux, chuintements, tintements, machine à café, chaises. Bribes de. Regards chopés. Foule. Individu. Heures. Plusieurs. Vies. Ambiances. Croisements. Illusion d’être celui qui voit sans l’être. Je fais partie du décor, je sais. Remplir le cahier de dessins, yeux, silhouettes, et tourner les pages, relire, rajouter, rayer. Un monde. Et souvent aussi avec un livre dans mon sac. L’auteur, lui a abouti. Produit fini. Ca existe aussi. Comment il a fait ?

proposition n° 6

Retour à l’Inévitable et Eminent Néant. La grande Déshabilleuse est passée et a laissé sa carte de visite. Celle qui coupe unes à unes les attaches des morts vivants. Dans cette affaire, elle a déjà détricoté pas mal de choses. A fait rendre la voiture qu’on ne pouvait plus conduire, a fait vendre la maison de campagne où on n’invitait plus d’amis, et maintenant s’apprête à le mettre à la porte parce qu’on ne peut vivre seul la nuit sans tomber et aller aux urgences. Le Rien est aussi problématique et douloureux que le SEL, Sortie Éphémère des Lymphes. Comme une dent de lait qui se cramponne. Arracher les liens qui retiennent de l’extérieur et, de l’intérieur, annihiler les capacités, est la tâche de l’Effeuilleuse. Mais les vivants vivants s’acharnent, luttent pied à pied, changent d’hôpital, demandent si ça va…

Très pénible pour le sujet et sa protectrice. Le Rien est retardé, c’est un presque rien qui se traîne. Je lui tiens la main et lui caresse le front, lui chuchote que dormir c est pas mieux que rien mais bon, mais. Si je pouvais lui enlever la vie et doucement, doucement, le rouler vers le Grand Rien…

proposition n° 5

La porte est ouverte. Pas la peine de se retrouver en situation pour faire renaître le ton et le rythme de la voix. La port est ouverte serait plus exact. On rêverait de l’enrayer en la couplant avec la technique rythmique dite du morse. Ça pourrait donner la po porte est est est entrouverte, moins mécanique, presque rigolo. Mais démoniaque pareil. Quand l’antienne est entrée dans ma vie, mon père devait incessamment passer dans l’au-delà. Le parking de l’EPAHD faisait entendre le son de cette voix enregistrée quand je composais le code pour entrer ma voiture. J’ai eu la vision d’une porte ouverte pour lui, une porte de sortie, battante, qui maintenant existerait, comme si un appartement s’était doté d’une nouvelle ouverture, là une glissière se dessinant sur son propre corps.Mélodie atone et obstinée intransposable au piano, hauteurs et longueurs de sons impossibles à transmettre non plus par un clavier d’ordi, pas d’empreinte, dématérialisation, juste dans la tête nin nin nin nin nin. N’importe quel autre dialogue peut avoir lieu en même temps et parvenir à mes oreilles, venant de la radio, de personnes autour de moi, d’une pièce, d’un film, cette voix jamais entendue ailleurs que là, dans son aspect impersonnel, impavide, comme une Pythie s’exprimant affect La porte est ouverte, proposition parfaitement ouverte elle-même, à la fois constat et énonciation, et alors. Quelquefois j’ai cru la reconnaître dans un autre temps, un autre espace, mais non. Bien sûr le parking est un lieu tout à fait cocteauyen où pourraient se tenir les Enfers, la porte des Enfers, la descente aux Enfers, enfilant les différents étages menant aux sous-sous-sous-sous-sols, vers le ventre de la terre, bien sûr la bière glisserait la rampe avec facilité, l’affaire est faite, n’en parlons plus, la porte était ouverte, voilà, c’était le moment de se faufiler, il y a eu un entre deux, mais ça ne dure pas, ça ne dure jamais, la porte bat, la porte est battante, hop, la porte n’est plus. Et je connais la prochaine victime. Car la voix est réapparue. C’est la fin ? C’est la fin. Et dans le Cahier perdu ? Il dit que c’était mieux dans le Cahier perdu. Mais comment savoir ? Moi je sais. Ah ! Mieux que… il a dit, vous avez dit, Que dans le Cahier racheté. Oui, celui qu’on a là. C’est plus… moins… on ne saurait expliquer. Faut s’entendre ! Bon, il y a plus de calme. Et c’est audible, perceptible, plus finement. Comme les bruits sous une neige qui tombe, ce qui doit tomber tombe, mais quelque fois des objets remontent. Vous racontez n’importe quoi. Comme une opération à corps ouvert. Ça fait mal mais on ne le sent pas encore. Ça respire, mais pour un petit temps encore. Et combien on voudrait l’étouffer avec un oreiller et appuyer appuyer appuyer, jusque ce que la porte s’ouvre. C’est ça qu’il a dit ? Qui ?

proposition n° 4

Dans un cahier à portée de main, je note :

Je suis dans un bain : mousse, crasse un peu, miroirs embués, campagne : on voit des arbres par la fenêtre. Autour de la baignoire : savons sculptés, shampooings aux plantes, éponges naturelles, environnement plutôt féminin. Moi je suis un masculin. En rester aux observations, aux faits. Oui, mais accumulés, ils ne veulent rien dire. J’écris pour incruster. Or les remarques se succèdent et ne font que se juxtaposer. C’est ce que je constate en relisant le début :

Tout de suite : Là, dans un magasin, je suis en train de choisir un pull. Je profite que la femme qui m’accompagne soit allée fumer dehors pour, dans la cabine d’essayage, noter ceci. Sommes-nous ensemble ? Est-ce plutôt ma sœur ? Je ne réserve mes questions qu’au passé immédiat, sinon je sens que je m’écroulerai. Dans la glace, un garçon de trente ans environ, brun, quelconque, à l’expression étonnée. C’est tout pour l’instant. Maintenant : Je vais dormir, du moins je me sens fatigué et je suis dans un lit. J’ai bien dîné, je le sens à cette sensation de ventre plein et de calme béat. Les draps sont lisses et frais. Je ne suis pas à l’hôtel, je le vois au mobilier pas neutre : quelqu’un y habite. Est-ce moi ou suis-je l’invité ? Il fait nuit, le rideau à demi fermé laisse passer un bout de lune et son halo. Je suis seul dans ce large lit. Et me demande : que m’apporte de l’écrire ? Cet instant : la mer s’est retirée, nous sommes assis sur le sable mouillé, une jolie fille et moi. Elle me regarde tracer. Le carnet est toujours à portée de main. Extension de mon corps ? Toujours est-il qu’il est encore à portée de main et je me retrouve à le remplir à la suite d’autres fois, comme je le vois par l’écriture, la même. Je me dis que j’ai dû signer un pacte soit avec le diable soit avec un médecin, à moins plus raisonnablement que je ne sois rescapé d’un accident. Bref, j’ai droit à l’éternité, à condition de renoncer au temps qui tisse et qui file, à condition donc de ne vivre qu’une succession de présents. Est-ce vraiment un cadeau ? »

Je viens de reprendre connaissance de mes notes : Il est vain de penser qu’en n’arrêtant pas d’écrire, je reconstituerai une trace pleine, un miroir, enfin, de ce que je vis : ce sera toujours le vécu d’un homme que je ne sens déjà plus. J’arrête. Je brûle ce cahier.
— Et…
— On ne lui en a pas laissé le temps.
— D’accord mais n’aurait-il pas été plus intéressant de lui faire rappeler à chaque fois un résumé bref des renseignements qu’on a sur lui et son histoire ? En continuant par lui donner les clés de ses Aujourd’hui ?
— Ce n’était pas un journal thérapeutique, il avait demandé un cahier. On le mettait à sa disposition. Il voulait l’écrire seul. Il le voulait tel.

proposition n° 3

Selon une version, Atrée apprit l’adultère de son frère jumeau Thyeste avec son épouse Aeropé et résolut de se venger. Il tua ses fils et les fit cuire, ne conservant que leurs membres. Ensuite les lui donna à manger lors d’un banquet de réconciliation. Puis lui montra leurs mains et pieds coupés.

Selon une autre version : Atrée apprit l’adultère de son frère jumeau Thyeste avec son épouse Aeropé et résolut de se venger. Il tua ses fils et les fit cuire, ne conservant que leurs membres. Il voulut lui donner à manger lors d’un banquet de conciliation. Mais mal fricassés, ils furent donnés aux chiens, les restes avec.

Selon une troisième source : Atrée apprit l’adultère de son frère jumeau Thyeste avec son épouse Aeropé et résolut de se venger. Il tua ses fils et les fit cuire, ne conservant que leurs membres. Ensuite les lui donna à manger lors d’un banquet de réconciliation. Mais Atrée lui-même rendit ses neveux et mourut rongé par l’acidité répandue sur sa peau.

Selon une quatrième : Atrée apprit l’adultère de son frère jumeau Thyeste avec son épouse Aeropé et résolut de se venger. Il tua ses fils et les fit cuire, ne conservant que leurs membres. A la fin du repas, Thieste n’est plus lui-même mais le plus jeune de ses fils. Ce sont les membres de son père – les siens propres, anciennement – qui lui sont présentés.

Dévoration, ingestion du même et de l’autre. Eloignement, indifférence. Où la distance ?

proposition n° 2

La folie, présente dans ses veines ? Puisque sa sœur ?
Et lui viendrait-elle fulgurante ? Subreptice ? Parcellaire ?
L’éradiquer seul possible en cas d’approche lente, la prendre en embuscade. Mais en cas d’invasion soudaine et totale, nulle issue. Alors vivre dépouillé de ce qui a fait valeurs ? et renaître assiégé, jouet crétin ? Dénouement intenable que d’être l’hôte captif, incarcéré, séquestré dans sa propre boîte mentale !
Aussi la question est : rencontrerait-t-il la mort de son esprit de son vivant, et il pourrait alors lui régler son compte ? ou la vivrait-elle plusieurs années encore, en homme étêté ?

Il va et vient dans sa bibliothèque. Où livres, plaquettes, ouvrages édifiés en collaboration avec ses amis peintres tant appréciés ne suffisent pas à le conforter, à l’éloigner, à faire rempart contre cette hantise qui fait peser une ombre sur toute chose.

D’autant que sa folie à lui ne serait pas aussi douce – si tant est qu’elle puisse l’être -que celle de sa sœur. Elle lui avait dit : « Quand je dors, je suis dans la paume de ma main ». Il en aurait pleuré, cela l’avait ramené à l’écriture, mais sans la distance. C’avait commencé comme ça : il lui avait montré une carte postale d’amis à la montagne, et devant son mutisme, il avait commenté un banal : « Tu vois, ils ont de la neige ». Et elle, si naturelle : « Qu’est-ce que c’est, la neige ? ».
La grande sédicieuse n’est jamais habitable. Mais s’il en était gangrené, la sienne serait terrible. Faisant de lui un pantin, une ignoble imposture d’humain. A sa démesure. Les lui avait on déjà fait remarquer, sa stature de géant, ses pognes de bûcheron ? Jeune, la colère ne l’avait pas trahi, car s’était transmuée en fougue, énergie, force de vie, curiosité… Or cette colère nue pouvait lui revenir à la gueule.
Alors lui régler son compte !
Et c’est quand les volets claquent qu’elle sourd. Elle sourd et elle feule. Au fond de sa poche, de son lit, d’un coin d’une chambre de son cerveau. Les volets claquent dehors parce que le vent. Mais dedans c’est elle qui souffle, la peur, l’horreur de la folie. Aussi, le pistolet d’ordonnance sous l’oreiller. Aussi la carabine de chasse dans le cellier. Juste être là quand elle déboulera.

— Comment est-il mort ?
— Une attaque ! Le cœur a lâché !
— Le corps a sauvé la tête

proposition n° 1

Chute : le pied manque, la cheville tord, la jambe se dérobe : tout s écroule autour du corps qui s’encheville de toute sa hauteur sur lui-même. C est la crainte qui l’ étreint et parfois se réalise.

La mort était dans son dos. Je conduisais quand j’ai senti un regard insistant dans le rétroviseur : le passager arrière avait le corps surmonté d une tête de mort, et de ses orbites creuses il me fixait. Je surveillai de nouveau la route, la grande sorgue me talonnait mais j avais une (petite) longueur d’avance.

La terre monte à moi, à moins que ce soit qui me porte vers elle. Ça sent l’humus, le pourri, et puis le vomi. A l intérieur, c’était cigarettes et disputes. Alors on a arrêté la voiture pour moi l’enfant, et sous les arbres et la nuit installée, ça pue le pourri, les feuilles gorgées d’eau et la terre forte, et ma gorge est brûlante du vomi qui se faufile à travers. Maintenant allongée, je vois la cime des arbres dénudés faire des écritures dans un coin de ciel encore clair.



Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne 19 décembre 2018 et dernière modification le 10 février 2019.
Cette page a reçu 219 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).