contribution auteur | Piero Cohen-Hadria

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Préfère les images (fixes : bien ; animées : très aussi plus) au travail — mais l’aime aussi —, et aussi la musique et les chansons, lire contribuer

- au SILO
- à la maison(s)témoin
- au tour virtuel du paysage rêvé
- ici-même
- et ailleurs : l’air nu
- ou encore

aime à rire et à illustrer, marcher manger des frites aller au cinéma, et à l’occasion, écrire.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Sur le bureau, dans le coin du salon et dans les bleus, il y a la photo de son père : il sourit, porte une barbe, je ne me souviens plus exactement de son sourire, il y a longtemps que je ne l’avais pas vue, cette photo-là. Je me souviens bien des couleurs, le bordeaux des murs et le bleu sombre du tour des portes et des fenêtres ; juste à côté de l’escalier, il y avait une femme assise sur un banc qui lisait. La deuxième marche de l’escalier était usée en son milieu, elle faisait un bruit quand on y marchait – c’est de ce bruit que venait tout l’oubli. Je me souviens bien, une autre femme était entrée dans la cour, elle était asiatique, quelque chose, elle portait des lunettes de soleil et un pantalon tigré dans les noirs et dans les blancs. C’était une affaire de couleurs. J’avais regardé cette image-là qui était dans le cadre, un cadre bleu je crois me souvenir. Il était posé sur le bureau, dans les bleus lui aussi, juste à côté de la photo de son père. Il y avait bien aussi une espèce de musique, une morna je me souviens. Celle qui la chantait se montrait les pieds nus, et chantait comme on respire : une voix tendre, une lenteur dans le regard, quelque chose du soleil, quelque chose de la nostalgie par delà les mers. Je me souviens, parfois, de ces ancêtres-là et parfois, comme au Portugal, me viennent des larmes

source de l’apocryphe
Je me promène souvent dans le sud, j’aime ça, souvent seul, j’aime ça, la solitude. En haut de la petite colline, un peu comme ce village qui s’appelait Ciels (je crois - c’était l’année d’avant l’année dernière, dans la fin de juillet), en haut, là se trouve cette tour qu’on voit un peu de la route, aller la visiter s’était décidé sur un coup de tête. La voiture garée, le soleil aux épaules, le chapeau de paille d’Italie et la bouteille d’eau dans le sac, on s’avance dans le village. Il n’y a rien, il n’y a personne, comme s’il était déserté – c’est le mois de mai, je crois bien. Là, une espèce de librairie propose des cartes postales, un bric-à-brac pour touristes aussi, mais aussi des livres de toutes sortes, exotiques ou ésotériques aussi bien. Quand on entre, une petite clochette doit avertir ou alors ce n’est que le vent qu’on déplace qui la fait tinter. C’est possible aussi ; il s’agit d’un univers à peine éloigné du nôtre, de celui de ceux qui entrent – la plupart passe sur le devant de la scène mais n’y entre pas. Au fond, sur un fauteuil d’osier assez usé, derrière elle une fenêtre donne sur l’arrière-cour et les lauriers, sur le fauteuil elle est assise. Devant elle, sur la petite table du même métal que le fauteuil se trouvent les lames usées (elles ressemblent à celles qu’utilisait, si tu veux bien te souvenir, cette femme aux cheveux blancs, dans les seules images en couleurs de Cléo : diseuse de bonne aventure, ou voyante, oracle ou pythonisse), elle est là, peut-être porte-t-elle aux lèvres ce si joli sourire dont elle revêt chacune de ses paroles

source de l’apocryphe

C’est dans la chambre à l’arrière que sa mère faisait la retouche ; c’était une robe qui se fermait dans le dos d’une douzaine de boutons, vous savez ce genre de boutons qui sont du même tissu que la robe – la robe je crois qu’elle la tenait de sa sœur, six mois plus tôt elle avait assisté à ces noces, et indicible elle s’était dit « moi aussi » sans vraiment de point d’interrogation ensuite, il y avait là leur mère qui se tenait les mains, il y avait aussi le père et les parents, l’autre famille qu’on ne connaissait que peu, il y avait du monde et cette espèce de joie qui s’élance quand, parfois, les gens sont heureux – et sa sœur l’était – ou du moins c’est ce que je crois – et puis elle était partie, et voilà qu’aujourd’hui, dans la pièce du fond, la chambre de maman donc, il y a une espèce de pressentiment – quelque chose du signe – elle dit « maman » mais elle ne dit rien d’autre, et avec les yeux seulement, et sa mère ajuste le tissu, une épingle entre ses lèvres, on ne le voit pas mais à l’intérieur d’un pli de la robe, est-ce à la ceinture, un autre signe, est-ce à la hanche, quelque chose comme un tout petit ruban est dans les roses pâles, on ne le voit pas mais il est là, cousu, et brodé au fil blanc, je crois bien qu’il s’agit d’un prénom qui porte bonheur

proposition n° 8

Tout aussi bien ça pourrait être le jour où la cigarette fut abandonnée – il en restait quelques unes dans le paquet, il était rouge, c’était la même marque que celle que fumait il y a bien longtemps le père d’un des amis de rue – à A. il y avait pas mal d’amis de rue (ou alors était-ce du tennis ?) – en tout cas, son père à cet ami qui dirigeait une usine de quoi, je ne me souviens plus, si : équipementier automobile on dit – ils construisaient des compteurs de vitesse, et moi, dans ma vision du monde assise aujourd’hui sur ces souvenirs d’il y a à peu près cinquante ans, je vois cette usine du côté du zoo – puis ils sont allés s’installer dans un village à quelques kilomètres à l’est – les mêmes cigarettes, Rothmans si la mémoire est bonne – le vingt-et-un janvier, de la cinquième année de ce siècle, j’ai abandonné cette cigarette, à cause de cette bronchite qui durait depuis la fin octobre – le paquet en était rouge ou bleu – ça doit exister encore, le jour anniversaire de la mort de Louis seize, ça ne risque pas de s’oublier – encore que cette histoire-là soit assez surannée, Quatre-vingt-treize, ce roman qui était dans la bibliothèque du couloir – je me souviens de certains emplacements – je me disais un jour je le lirai, comme je me le disais des trois tomes de l’histoire de la révolution russe par Aragon chez Bourgois – je me disais je vais le lire, un jour – un jour j’étais assis devant cette baie-là, et il y avait du soleil, il y avait cette mer qui montait, doucement, tu sais comment elle fait parfois, sensiblement, si tu la perds de vue un moment, elle vient tout auprès de toi sans que tu le saches, on disait aussi par exemple pour cette mer, mais un peu plus au nord, à cause des bâches, on disait aux enfants n’allez pas si loin… alors l’image est venue d’elle-même – on avait dit une image mentale, peut-être mais une image est régulièrement mentale – les bâches, ce sont ces réservoirs d’eau qui stagnent quand la mer se retire, et on peut s’y baigner s’il fait froid dehors, ils ne sont que rarement profonds et on se souvient des enfants – il y avait dans l’écriture quelque chose de la griffe, tu sais ? – la signature tout autant – alors le type est là, son peignoir dans les beiges sur le dos car il est de dos – on pourrait ne faire qu’une seule image – il étudie l’horizon, il se souvient de l’avenir (demain, il travaille, il est deux heures passées, il n’a pas mangé vu qu’il s’est couché à six heures, ce n’est pas qu’il ait trop bu mais là, la bouteille qui n’est pas entamée, il n’en a pas envie, il n’a pas vraiment faim, il a ses poings fermés dans ses poches serrés, il ne fumera pas, il ne fume plus depuis dix ans, il pense aussi au passé), il y a dans un recoin de ces plis des souvenirs ce bistrot nommé aujourd’hui L’Arlequin, ça se passe au coin de la rue Henri Barbusse, on n’en parle pas vraiment, mais c’est juste aussi au mois de janvier que ça se passe – il y a la fumée du bouillon qui s’élève au dessus de l’assiette, il n’y a pas de viande, seulement des légumes et des pois-chiche – et peut-être bien des raisins secs – nous en parlions, nous étions deux vieillards assis dans la salle du Paris-Rome, vers deux heures de l’après-midi : un couscous, c’est quand même qu’il y avait quelque chose à fêter ? Enfin, moi c’est ce que j’en pense… – mais non, c’était au coin du Cherche-Midi et de Rennes, le café où un des garçons a publié un livre chez Léo Scheer, il me semble, on sort du métro par un escalator directement du quai au trottoir (ce sont les beaux quartiers, tu comprends, quand on est vieux, il vaut mieux être riche : à Belleville, les vieux avec leurs cannes et leurs habits usés montent doucement, la cabas au bras – enfin les vieilles surtout, évidemment, ces choses-là changent, oui,mais tout doucement…) – peut-être une fête, une libération, une route qui s’ouvre ?

proposition n° 7

Surtout de la musique – quelque chose qui rappelle quelque chose d’autre : Catherine Ringer aux Buttes Chaumont ; Bernard Lavilliers au théâtre de la Ville ; Moondog au croisement de la quarante quatrième rue ; la vendeuse de violettes de la place de la Comédie Française ; la guitare, les cordes achetées à la Samaritaine ; la musique, surtout ; j’aurais dû faire midinette, mais non la musique comme dans cet appartement de Villiers-le-Bel, les sandwichs aux œufs brouillés, la chanson, Oyo qui disait « Pierre ta chanson » ; je voudrais travailler encore mais je ne dispose plus de stylo ni de bloc note, cahiers ou carnets ; les mots du séminaire, je les prends sur le téléphone ; cet été, on a refait les peintures du salon, on a installé la table de son côté blanc – attends je regarde – je prends la photo, l’ancienne dans l’appareil, la nouvelle, le tout en filigrane dans l’article du billet de journal – je m’attendais à retrouver la proposition, mais elle n’y est pas – pour retrouver les oloés croix et bannières – peu importe, avance – dehors il fait trois et à Chicago moins trente, hier il y avait sur le mur de la rue un dessin collé, une légende « qui pour nous protéger de la police ? » en rouge sur fond beige – yeux et mains et pieds arrachés, merci qui – quelle image, quelle histoire, quelle musique ? – il y a de la lumière électrique, sur le clavier il y a un morceau de papier orange collé où j’ai écrit le mot de passe de cet ordinateur de chiotte – il y a M qui chante – Mathieu Chédid dont on aimait tant la grand-mère – lui aussi, comme son père – Anne ma sœur Anne – une histoire de famille, Family Plot le dernier de Sir Alfred l’un de ses pires – un peu comme Eastwood, j’aurais dû faire militaire, aujourd’hui, c’est grève, j’en ai averti le comptable qui n’a pas relevé, il faudrait acheter une paire de chaussures, on a rendez-vous au coin de la rue de la Pépinière et du boulevard Haussmann (deux s, deux n) (ce livre est mort dans l’incendie, comme des milliers d’autres et crois-tu qu’un jour je m’en relèverais ?) – il y a(vait) « Une chambre à soi » que je préfère – il y a l’omnibus de Virginia, offert par E. que j’ai eue hier soir au téléphone – je décrirai bien l’image avec la petite exposition qu’il y a là, aujourd’hui c’est grève mais pas d’écriture l’écriture ne fait jamais grève et pourtant n’est-on pas solidaire de ceux qui la font, et ne la fait-on pas soi-même ? Ce qui est difficile, c’est la confiance, c’est ça – sans doute parce qu’il ne se passe jamais rien, par exemple j’irai au Piano bar le dix-huit mais pour quoi faire ? Je marchais dans le garage me souvenant des turpitudes de Carlos, tout en me disant « il est à plaindre quand même » et j’ai glissé, je me suis étalé, cogné le coude, relevé pestant sur l’âge, tandis que la porte s’ouvrait automatiquement, et de la même manière hier, glissant chaussures neuves à quatre vingt dix neuf aux pieds, sur la hanche ce coup-ci, je tombe encore, je tombe pensant à la fracture, à la mort – à la petite exposition qui comporte un petit âne tenu d’une ficelle bleu clair sur laquelle figure une espèce d’oeil turc comme ils aiment en mettre partout (de Larnaca) grecque donc – pour éloigner le mauvais, sans doute (comme ils aiment en mettre partout), il y en a deux, d’ailleurs, de ces petites turquoises en plastique, plus un petit lion qui vient de Liège il est aussi en plastique beige, un autre en imitation bois, de Singapour, un petit homme genre cowboy en métal doré de Liège aussi, et le petit cheval qui vient d’Héraklion – quelques cailloux en provenance de Skyros, cet été, j’ai fait tourner Moondog, relancer en condition peut-être, j’ai regardé dehors – il n’est pas six heures la petite montre dans le sac noir vient de Prague et il pleut – et les livres, tous les livres, le dictionnaire de 1986, illustré, le carnet des cinémas, le sac de médicaments, les restes, les cendres, les rebuts, il y avait Antonio Lobo Antunes dans le poste, évidemment insupportable, il est de quarante deux, onze de plus si tu veux voir, il pleut je pense à mon oncle, je pense aux vélos le petit rouge et le grand bleu, et à la rue Camille Desmoulins – il pleut, dis

proposition n° 6

Le truc qu’on fait sans s’en rendre compte, une convention, une façon d’expliquer en ne disant rien mais en montrant, que le mot n’est pas celui qu’on emploie mais plutôt quelque chose qui aurait un autre sens, ça emporte le lecteur – on pourrait aller par là, le lecteur la lectrice, qui lit et le bazar, d’autant qu’on sait à peu près qui va lire, on a fait le compte cent onze je ne sait plus quand deux tiers de femmes, réflexive se tenir sur la posture ou discuter de ce signe, ici, là, ailleurs mais non – ça crée une connivence, on se comprend du coup – on ne les voit pas mais elles y sont – comme les choses toutes faites les « du coup », les « en même temps » les « en mode » – faire le compte des petites ouvertures créées faites opérées pratiquées produites posées mises là sans qu’on s’en rende complètement compte, il y a cette façon de penser un peu comme une porte, « il faut qu’elle soit ouverte ou fermée », les proverbes les salades les développements mais il faut que l’autre, celui (celle) qui lit – il faudrait commencer par celle (celui) qui lit – il faudrait faire en sorte que le lectorat (c’est mieux, mais c’est lourd) comprenne sans qu’on ait besoin d’expliquer un peu comme lorsque la comptable au téléphone demande tout à trac mais est-ce que vous avez payé l’i-esse et que la réponse ne vient pas, il s’agit d’une femme assez grande et noire, elle reçoit dans un cabinet assez huppé du boulevard Malesherbes non loin de l’étude du notaire et de l’appartement de Bertrand Tavernier – à chaque mot, chaque trappe, chaque déviation, on se relève et on continue – elle se nomme S. : un autre exemple, ne pas citer son prénom alors qu’elles sont fort nombreuses à le porter (je me demande si une des lectrices le porte et je referme) ou Esse le dire est-ce ? Est-ce que ça suffit ? C’est Suzanne, en vrai (et i-esse, c’est l’abréviation le raccourci ou l’acronyme de « impôt sur les sociétés » – i esse esse si tu veux, mais ça va plus vite i-esse et comme c’est le but, d’aller plus vite…) . Je me suis perdu, je voulais en parler et puis j’ai dévié, un autre chemin s’ouvrait et je l’ai suivi, je n’ai pas posé Moondog ni sa lamentation de l’oiseau, version étendue – aimer ce que tout le monde aime, les mêmes auteurs, les mêmes films, les mêmes artistes et avoir de ce fait des sujets de discussion, savoir mener une conversation et reprendre « au bond » un mot, une évocation, une musique pour entretenir le flot des paroles, le flux des mots des images des sons des signes, elles vont par deux, ils vont aussi par deux, ouvertes puis fermées – si on commence par le féminin, on ne peut pas inclure le masculin dans cette histoire-là, on est bien emmerdé c’est le sens du truc – c’est parti de cette affaire de journée de repos (on dit c’est « free ») et du coup tout le monde comprend – enfin tout le monde c’est une façon de parler, tout le monde qui comprend comprend, ce serait plus juste celui (ou celle) qui ne connaît pas l’anglais par exemple ne va comprendre s’il lit (ou elle évidemment), si elle (ou il) l’entend, elle (ou il) comprendra peut-être c’est frit (tu vois, je pose le féminin, et ça change le sens du truc : c’est sans doute qu’elle (ou il) est un peu con pour ne pas comprendre – ou alors seulement exclu(e) et c’est l’important aussi : si tu ne comprends pas tant pis pour toi – ça manque de générosité d’abord puis ça grouille dans son petit marigot avec ses connaissances et ses amis, interprètes eux-aussi de la partition qu’eux-seuls comprennent) : les deux points du réveil verts sur fond noir qui clignotent, la chambre (je suis revenu, me voilà), ouvrir et fermer, rien ne se passe jamais – mon père avait cette façon d’adorer les œufs frits mais de n’en manger jamais – il était malade et ça lui était interdit comme le sel ou d’autres aliments, maintenant je ne m’en souviens plus bien et il fallait sans doute que les choses se passent, se déroulent et s’écrivent à la fin du mois de janvier comme s’il s’agissait d’une date anniversaire, anniversaire de quoi, je te le demande mais je le sais – je ne le demande pas, à personne – c’est plus simple comme manière de s’exprimer, l’adresse à la deuxième personne du singulier, mais c’est familier et instaurer cette familiarité avec l’autre (c’est bien, ça, l’autre, ça vous a quelque chose de neutre, de terne peut-être mais de neutre et sans genre et c’est bien, ça) l’instaurer a quelque chose de malsain de fortuit de déplacé, ou alors je me trompe et je pars dans une autre direction – il se trouve que le fait que la journée soit libre a une certaine influence sur l’état d’esprit de ce type, là, dans son peignoir, devant la baie du studio qu’il loue pour dix jours, la bouteille qui n’est pas entamée posée sur la petite table en rotin et le soleil qui brille tandis que les chiffres – le fond est noir, les chiffres verts et entre le quatorze et le zéro un, deux petits points clignotent, toutes les secondes ou toutes les deux secondes, c’est comme ça, le réveil, ça clignote, ça clignote – les chiffres du réveil ne changent que peu, rarement, à espaces réguliers, doucement, les poings fermés dans les poches du peignoir – en éponge, dans les beiges – il regarde et se remémore cette soirée à l’Arlequin, un endroit qu’il n’a jamais vu, où il n’est jamais allé, mais où le père de son père – son propre père à lui, lui malade de cette façon, les œufs frits, le sel – était assis devant un couscous sans viande, et à ce moment la porte du café s’est ouverte et le père de son père s’est retourné vers la porte d’entrée, devant lui le couscous et les légumes une légère fumée les pois chiche et l’harissa le verre d’eau quatre ou cinq amis, juifs noirs arabes tout ce que tu veux et par la porte d’entrée, qui vient de s’ouvrir à la volée, des hommes en arme

proposition n° 5

La radio ne diffuse rien, un vague bruit, quelque chose d’indistinct, ailleurs on se bat et on meurt dans les rues, ici il ne se passe jamais rien : la radio parle et envahit l’espace, réduit, simple, et presque joli de la pièce… non, il n’y a personne, on n’entend pas le bruit des vagues, elles sont loin, il les voit, la mer s’est retirée deux heures de l’après-midi, quatorze deux points zéro zéro en vert sur fond noir les poings dans les poches du peignoir, il y a bien un miroir collé sur la porte de l’armoire, mais lui ne se voit pas seule son image se reflète et dans le fond, les vaguelettes irisent un peu la jetée, une pièce, un studio, des années encore des années, et le temps est passé… non il ne se passera jamais rien – la mémoire lui reviendrait-elle, de cette affaire-là qu’il avait oubliée, la mémoire est un grand grillage aux fils rouillés, on regarde au travers, l’odeur de l’iode et celle du sable mouillé, au-delà de la vitre, au-delà de l’horizon… il y aurait eu une rue, ça aurait été à Aubervilliers banlieue proche de la zone d’alors, quarante quatre fin janvier et il est là devant la baie vitrée de ce studio qu’il loue à la semaine pour couvrir les spectacles du festival de jazz, parfois dans l’esprit se niche, se love, se cache les paroles d’une chanson de Césaria diva pieds nus tout ça mais ça s’en va, parfois on entend le cri d’un oiseau, les poings dans les poches du peignoir, non il ne fumera pas, il ne fume plus depuis des années et des années, la bronchite de cet hiver-là deux mille quatre il tousse, il se remémore et sur la table en rotin, derrière lui, la bouteille n’est pas entamée… Il chantonne, quelque chose comme « de l’herbe ancienne dans les bacs à fleurs sur les balcons », quelque chose comme ça, le piano, «  son même thème sa chanson vide et têtue  » Aubervilliers et ici, d’une traite – la mémoire aime jouer de ces tours, aujourd’hui c’est « free » comme on dit, on attend mais il n’y a rien, il ne se passera rien, on attend –- la mer les grains de sable et le vent… demain en ville il entendra les gens parler dire des choses et d’autres et encore et encore, les musiciens joueront, improviseront, les amitiés et les connaissances, demain on n’attendra plus rien –- c’est une sorte de magasin, j’ai cherché un moment à le poser quelque part, je connais Aubervilliers mais tout a changé, on peut tout à fait dater ce moment on peut savoir que ça se passait de ce côté-ci, là où aujourd’hui il ne subsiste rien, on avait entamé cette recherche l’année dernière mais depuis le temps est passé, le temps passe toujours, il y a la bouteille le sac, la radio qui fait réveil… sur fond noir, le vert du quatorze deux points zéro zéro on sait, coin Henri-Barbusse/Auvry, on sait aujourd’hui, enfin il y a un moment c’est l’Arlequin, c’est connu, diffusé, répertorié peut-être, c’est juste là -– et puis c’est fini, dans la salle du fond ils étaient cinq ou six, je ne sais pas pourquoi toujours ces questions ? le ressac les vagues la promenade le soleil de deux heures, encore en négligé -– se coucher vers trois ou quatre heures, le matin de tous les jours, dix de suite, une pause aujourd’hui, assurer, préparer ses questions ou ses bandes magnétiques, parler avec l’équipe, dans l’équipe, faire partie et partager le travail, le soleil de la fin du mois d’avril sur la côte, dix jours sous les pommiers, les mains enfoncées fermées en poing dans les poches du peignoir, debout devant la baie fermée, le vent siffle les grains de sable volent sur la promenade et les maisons fermées – regarder au dessus de son épaule, un couscous à partager sans viande –- on ne trouve plus de viande –- des légumes des pois-chiche et de l’harissa et du bouillon, et la fumée et l’odeur, on trouve des piments, on trouve de l’huile d’olive, les amis d’alors ou les anciens ceux de l’ancien temps, de là-bas — on attend là devant la baie à se souvenir, ça devait être fin janvier – tu comprends je ne sais pas bien comment commencer à chercher –- et chercher pour quoi faire, tu crois que ça le fera revenir ? c’est pas la question et si ce n’est pas la question, c’est quoi la question ? La bouteille n’est pas débouchée, aussi bien le téléphone pourrait-il se mettre à sonner ou à vibrer, à vibrer c’est préférable, parfois seul dans la chambre tu sais j’ai peur –- debout devant le soleil (surtout la nuit, c’est à la nuit que me vient la peur) le soleil qui éclaire et dépose sa lumière sur les couleurs de la baie, il n’y a pas de couleurs il n’y a que des lumières, deux heures de l’après midi, il fait doux je ne sais pas, je n’ai pas mis le nez dehors mais il fait beau c’est déjà pas mal… non, pas aujourd’hui, aujourd’hui, c’est free… les enfants, les parents, la montre de mon père avait un fond noir et des aiguilles d’or, elle possédait un mécanisme de remontage automatique mais un jour on l’a volée, je l’avais posée sur la table de nuit d’une maison louée par je ne sais qui je ne sais où – si je sais à peu près très bien où – et puis je ne l’avais pas remise le matin et en revenant elle n’était plus à sa place, à la place où je l’avais posée, la montre de mon père et lui était parti – on aime à utiliser ce genre de métaphore pour mourir -– partir, loin pour ne plus jamais revenir –- un peu comme le sien, dans des circonstances plus graves –- c’est son père et c’est celui du mien -– le restaurant arabe L’Arlequin, le couscous la milice, fin janvier quarante quatre –- deux heures de l’après midi, quatorze deux points zéro un, verts les deux points clignotent sur le fond noir, au bord de la mer, presque hors saison…

proposition n° 4

Juste avant le marchand de journaux se trouve une épicerie assez luxueuse où, les avants Noël ou jour de l’an, on préparera des plats cuisinés d’assez haute tenue gastronomique (économiquement difficiles à suivre quand même), c’est une espèce de faux port de pêche (on trouve des moules, des bulots, on y importe des huîtres et du vin blanc, et avec du pain frais et du beurre on ne peut rien demander de plus à la vie en ces moments sinon la compagnie d’ami.e.s et la joie de vivre) et si on continue la route qui va vers la mer, on aboutit à une place (sans doute dédiée à un général, on sait comment sont les noms de rues ou de lieux), on gare l’auto au milieu en épi, et devant soi, la mer. Étendu jusqu’à l’horizon s’il fait beau, son bleu. Deux cafés se trouvent ici affrontés – les clientèles peut-être tout autant probablement – et au dessus de l’un, un hôtel (de la mer, de la baie, des flots bleus – quelque chose) qui a disparu depuis. Le rez-de-chaussée devient un premier étage à mesure que la rue descend vers la mer, on a construit une espèce de terrasse abritée du vent, plus ou moins, on a posé des tables et des chaises et des parasols, on a rendu le lieu à la civilisation – on trouve sur les murs de l’établissement des images datant des années trente (bientôt, ça ne voudra plus rien dire) ou cinquante – c’est un lieu de villégiature et hors les fêtes et les vacances, on peut n’y croiser aucun chat – l’hiver, il fait froid : si on regarde face à soi, appuyé sur le garde-fou qui borde ce qu’on appelle la promenade on voit apparaître par temps clair les reliefs d’une île tout au bout de la perspective à main droite – l’été il fait doux, la mer au loin se retire, on pose ses affaires, on se découvre un peu, on prend le soleil, les enfants jouent, le vent souffle sur le sable, on pourrait décrire longuement le lieu qui est joli au couchant aussi, au loin, jamais de rayon vert mais peu importe, lorsque la marée apporte les vagues et l’écume, s’il y a du vent, on la voit enfin qui bat et le coeur vous chauffe un peu plus – on aime y venir de temps à autre, ce n’est pas un endroit où on désirerait mourir, on y passe et on s’en va et derrière soi le plus souvent la mer déjà se retire

il faudrait y retourner et sentir l’odeur de l’iode et des embruns, le vent qui vous embrasse, le froid qui prend dans les habits, il faudrait y aller hors saison fatalement, un moment de calme à marée haute et imaginer ce que c’est dans les mois d’été, imaginer les enfants qui courent, la population aisée droite dans ses tongues – un jour il y avait là, du côté du marchand de journaux, qui descendait de son automobile – une berline française marron glacé intérieur cuir haut de gamme – fatalement – un ancien premier ministre, à moitié chauve, on apprend qu’il jette aux orties sa défroque aujourd’hui après avoir été écarté par son concurrent vêtu de costumes offerts par un levantin quelconque – la vie est belle et c’est tant mieux – c’était l’été on allait chez l’épicier se fournir en vin – hors de prix – lui à côté allait acheter le journal probablement – il faudrait ne plus boire, il faudrait laisser cette bouteille ouverte et inentamée, il faudrait faire attention à ne pas trop se sâouler – surtout de mots – il y a d’innombrables images photographiques qui traînent on peut les regarder, en faire un billet de blog, on peut s’en emparer mais l’enquête alors s’allongerait, prendrait des proportions inutilement étendues, il vaut mieux garder ses souvenirs et sur le balcon, regarder la mer qui se retire, ne reste jamais, s’éloigne au loin, laissant derrière elle quelques flaques, des bâches on disait encore dans le temps et ailleurs, au bord de la mer du Nord, le froid, le vent le sable – les images ferment l’esprit et l’imagination bizarrement – on attend de voir ce qui se passera, sans allumer de cigarette – on ne fume plus – les mains dans les poches du peignoir – juste à côté de l’hôtel, on se trouve dans l’immeuble de rapport, locations à la semaine ou au mois conditions générales commerciales deux pièces ou studio avec balcon ou sans sur l’arrière – l’hôtel n’existe plus, il a gardé son nom, c’est son nom qui importe, mais il n’existe plus seul reste un bar dont la baie vitrée, dans la salle qui donne sur la promenade

la descente vers la plage peut s’effectuer par un plan incliné qu’empruntent les tracteurs suivis d’une remorque dans laquelle repose l’embarcation – ce peuvent être des pêcheurs dont c’est le métier ou seulement la joie, ou des baigneurs, des vieillards souvent, accompagnés d’enfants, les parents restent ailleurs faire les courses les repas lire se reposer à l’ombre des grands pins ou dans la véranda à l’abri du vent – dans quelques années ils seront chez eux, ils changeront un peu ici ou là ou tout mais pour le moment c’est l’été ce sont les vacances et on se repose de l’année passée à bosser comme des ânes, le joug de la subordination, la fiche de paye, les avantages sociaux et les possibilités offertes par le comité d’entreprise – « corporate » essentiellement, il ne s’agit pas de classes mais de la réalité, des maisons des berlines des bateaux – il fait chaud en été mais on ne vient pas en hiver, c’est au printemps, vers Pâques sans doute, qu’on ouvre, ré-ouvre, aère et nettoie – peut-être le laisse-t-on cette tache à d’autres que soi, on reviendra un peu plus tard, en mai, donner un coup de peinture à la barrière, peut-être, il fait doux en été – qui sont ces gens ? – les enfants courent et jouent – on les emmène à la plage, on prend par l’intérieur pour aboutir à la place du Général juste là, tout à côté et l’hôtel qui n’en est plus un garde encore son nom, Neptune, et évidemment le harpon, ce sigle d’automobile – parfois, des jeunes gens descendent de leur décapotable bronzés et avenants lunettes de soleil et bermudas et s’installent pour déguster quelque boisson à la mode rougies orangées qu’on dit spécialité de la sérénissime – ce genre de référence aide à la sensation de bonheur qu’on éprouve, il y a bien ici aussi quelque valetaille mais enfin, on est on reste entre soi – il n’y faut pas venir en été, en réalité, non – et ce nom de l’hôtel est semblable à celui de la plage, loin, de l’autre côté de la mer mais pas celle-ci, de l’autre côté loin, si loin vers le sud, il y avait une barrière de rocher à quelques mètres – ça n’existe plus, ça a été détruit par le potentat de l’époque – il cachait dans les murs (faux) de sa résidence des tas et des tas de billets de banque – il a été recueilli et coule sa vieillesse décrépie quelque part entre un golfe et une baie – interdiction était faite de dépasser ces rochers : derrière, sans doute, quelque requin barracuda ou murène – en vrai rien qu’une petite déclivité – on n’avait plus pied mais adulte l’eau n’arriverait que sous les bras – on accédait à la plage par un petit escalier creusé à même le talus, on criait, on avait connu la nage avant même la marche on pataugeait – les derniers jours de juin, le mal de vivre, les derniers mois dans une autre maison – le soleil la mer bleue toute la vie toute la vie

tu sais quoi, c’est trop long, moi même j’en ai ma claque, je ne perds pas de vue le type, là, mais c’est une illusion, juste, à peine une sensation, le type est là il y a aussi l’image – il y a toutes les images que j’ai découvertes – j’ai malheureusement mis Miles Davis mais je viens de changer – elle va chanter, c’est un concert d’il y a quinze ans, en avril, aussi bien elle aurait pu se produire au Zénith car c’est là où elle vit – c’est au Rex – le nom d’un chien, il me semble – ses pieds nus ses bijoux en or et son sourire – tout à l’heure une clope – il faut mettre de la musique (je me souviens de Moondog) – c’est dimanche, c’est trop long, tant pis : mais qu’est-ce que c’est ? on va à l’aveugle (ce roman de Magris) on avance sans savoir, on ne sait pas, ça n’a pas de sens – il y a sur la promenade mais vers l’est, il y a cette maison arabisante – comme il y a plus loin vers le sud de cette péninsule la maison des roses de ce couturier des années cinquante – c’est un roc, c’est un cap c’est un pic, que dis-je c’est un pic, c’est une péninsule – cette maison que quelqu’un a prise en photo, on voit un ectoplasme, une femme coupée en deux on ne voit que son visage ses lunettes de soleil son torse dans un maillot rose – derrière elle la maison – on se demande un peu ce que ça vient faire là – foutre serait mieux mais c’est impoli – ce que ça vient foutre là sinon combler le désir d’un ou d’une illuminé.e – cette forme inclusive me fait braire – je dirais bien autre chose mais ce serait impoli – la nouvelle doit être civilisée, la littérature, les mots – les sons et les odeurs, ne pas oublier celle du vinaigre sur les frites, le type qui vendait des frites devant le collège, à A. tu ne devineras jamais comment il se nommait – Diaz marqué en lettres rouges doublée de noir sur les côtés de son triporteur à moteur, quand il vendait des glaces au début de l’été – à A. cependant l’été n’en était pas un – la selle du triporteur était suspendue par deux ressorts visibles – le vinaigre sur les frites c’est plutôt l’automne – il faudrait regarder si quelque chose de ce type se trouve sur quelque photo du lieu – c’est un autre sujet mais c’est le même, je ne sais pas de qui il peut bien s’agir, il est là, regarde au loin l’immensité du bleu de la mer, il n’y a pas de soleil ou alors très léger caché par une brume d’automne sur la gauche de l’image dans les poches de son peignoir il a ses mains fermées en poing et il regarde

proposition n° 3

librement (?) inspiré du P/E* 747 de Lucien Suel

deux glaçons sont en train de fondre, le verre est sur la table, la bouteille de scotch est ouverte mais pas entamée, sur le sol la moquette gris passé et deux taches indéfinis : devant la table, un homme les yeux mouillés, le regard perdu vers le fond de l’image, il soupire, débouche la bouteille et va se servir une rasade -– il regarde vers le fond de l’horizon, à sa droite à peine discerne-t-il les petites vagues le vent l’écume il fait encore à peine nuit

deux glaçons un verre une bouteille, pas entamée mais ça ne change rien et d’ailleurs rien ne change jamais : sur le sol, deux petites taches font comme des yeux à la moquette usée ; c’est sur un tabouret qu’est assis l’homme et il n’y a pas d’autre meuble visible que cette petite table d’osier et ce tabouret de plastique mauve, le genre d’objet qui se présente en deux parties enclenchées l’une dans l’autre pour en faire une chose symétrique et parfaite ; et laide ; l’homme regarde au fond de l’image, devant lui, la vitre la baie le garde-fou les mobylettes, les vagues au fond –- sur la droite s’étend l’infini et s’il avait le courage d’y regarder de près, il verrait que rien ne change, jamais -– il a débouché la bouteille, il regarde droit devant lui, sur sa gauche, le soleil pointe, comme le temps pour son vol il a arrêté son geste et ne se sert pas

les deux petites taches noires biglent sur la moquette grise, le verre et de l’eau, la bouteille ouverte, pas entamée, le soleil ne brille que peu, empêché par la brume l’écume le vent d’ouest, il ne fait pas chaud ça viendra plus tard, la fenêtre est ouverte, le tabouret mauve vide et laid devant la petite table en osier, cette petite table, c’est une chose pour le balcon l’été, le balcon l’été donne sur la promenade où rient et courent les enfants, où les amoureux enlacés lentement marchent l’été –- c’est l’hiver, il n’y a personne, au fond de l’image à droite il ne se passe rien, l’homme est debout le balcon la baie ouverte le vent d’ouest un souffle dans ses yeux, une larme, il a les mains dans les poches d’une espèce de peignoir de bain sans couleur -– on aimerait entendre une musique, quelque chose qui indiquerait au moins un sentiment, une émotion, quelque chose, mais non, il ne se passe rien

proposition n° 2

qu’est-ce que j’en sais, je vais aller travailler, il n’est pas huit heures et la nuit est encore là, qu’est-ce que je pourrais bien dire

« preferisco cosi » chante un autre – il disait sur scène – je l’ai entendu sur celle de l’Alhambra Paris 10, il y a dix ans peut-être

il y a cette maison je crois bien que c’est à Sao Vincente, le port Mindelo, tourné vers le nord, la porte ouverte, les chaises et les canapés, tu entres si tu veux, et si elle est là, elle est assise dans son fauteuil de simili cuir, ce n’est pas la misère, ce n’est plus la misère, c’est la vie et elle rit

je m’appelle Jean-Marie Tête disait-il et il en riait, une blague pour le pays qui l’accueillait

la photo la montre, elle porte une paire de chaussures dans le genre semelle de bois claquette, la photo est de qui (attends je me renseigne : elle est de Pierre René-Worms) (elle est datée du douze juin quatre vingt treize et la veille je venais d’avoir trente ans) (ah non, merde quarante...)

je n’ai pas fait tourner Moondog pour l’occasion, j’aurais aimé la voir, sur la scène du Rex

elle est là, de trois-quart face, elle est en jupe dans les noirs plissée soyeuse, elle est un peu grosse, le whisky les clopes (demain j’arrête, elle rit) manger aussi, ah manger, elle est assise dans son fauteuil usé, non, elle ne veut pas spécialement en changer, mais tu veux manger quelque chose ? Prends, sers toi il y a des chips et des pistaches – ses cheveux sont courts, toujours courts, elle chante et ses cheveux courts

j’aime beaucoup me souvenir de Francis Lemarque, il marchait sur le bords de la Marne puis de la Seine, il achetait un cornet de frites quelque part, il marchait et mangeait et sa jeunesse dans la misère de la rue de Lappe d’alors, j’aime me souvenir

ses chansons parlent d’amour et de départs, un peu comme le fado mais c’est la chanson de la terre, elle chante les îles, elle chante et ça swingue comme on dit de l’autre côté de la mer, sur l’image elle tient à la main un sac de marque, de luxe, de Paris, elle est devant les lettres rouges de son nom sur la façade de l’Olympia, elle sourit et ça c’est Paris le boulevard des Capucines qui suit celui des Italiens, elle prendrait bien un clope mais tout à l’heure, non pour la voix, tu sais ce n’est pas l’idéal, elle rit, elle est assise sur son fauteuil dans la ville où elle est née et où elle revient de temps à autre, les tournées, les ovations, les rires les applaudissements sur la photo, elle porte un haut à carreaux et manches mi-courtes mais comme c’est du noir et blanc tu ne peux pas savoir si c’est bleu ou vert ou rouge ou si, tu sais que c’est à pois comme le fond du vêtement, elle sourit, elle porte des chaussures ce genre de claquettes des pays scandinaves qui épouse la forme du pied, une montre au poignet, je ne suis certain mais je crois qu’elle aimait les bijoux d’or comme sa voix, je ne suis pas certain non plus mais ce que je sais, ce dont je suis sûr c’est que quand elle commence à chanter, il n’y a pas moyen de ne pas savoir que ce n’est pas elle, ce n’était pas un ton, ni un phrasé, ni rien de tout ça, c’est son style, c’est elle, elle n’est pas spécialement belle comme Ava Gardner ou Sophia Loren (surtout dans « Une journée particulière » alors là, Sophia…) elle est ronde, elle transpire

ne vas pas croire que les deux autres ne transpirent pas, toutes les deux aussi brunes aussi belles et désirables, ne vas pas le croire – Ava qui danse dans « La Comtesse aux pieds nus » tu sais pourquoi, ses pieds nus

elle rit elle boit elle fume elle se marre mais elle est très sérieuse quand elle chante, même si en aparté elle peut glisser un mot au guitariste, elle aime vivre et les hommes et l’alcool et le tabac, elle vit, elle a mal aux pieds parfois, et quand elle chante elle est là, seule au monde et devant lui, sur le petit tapis de mousse grise ses pieds sont nus et elle chante elle tient pour sa morna et son archipel, la reine, la force et la simplicité, sa voix ses chants, ses images et ses paroles, elle rit sur le pas de la porte il y a des enfants, il y a des pique-assiettes et alors ? ils n’ont pas le droit de venir la voir ? elle est assise et parfois son regard se perd, loin de tout ce qui l’entoure, oui, il faut qu’elle fasse attention, qu’elle ne boive pas trop à s’endormir là il faut qu’elle fasse attention, les lettres rouges annoncent sa venue, son nom en gros comme ça en haut de l’affiche en dix fois plus gros que n’importe qui – elle est là, debout, devant la façade et elle nous sourit

proposition n° 1

c’est l’image d’une femme,elle est assise sur les marches d’une vieille maison en bois, elle tient dans les bras le petit dernier, derrière elle ils sont deux ou trois autres enfants, de ses enfants sûrement et elle regarde devant elle – son regard, comme tous les regards de toutes les photographies du monde, son regard est mort – elle regarde arriver peut-être bien quelqu’un, l’huissier, le monde qui vient, l’escroc et la poussière, tout ça va la jeter dehors, elle et ses mômes, mais on s’en fout, ils seront sur les routes et mourront dans un fossé ou quelque part on s’en fout, Etats-Unis années trente – de l’autre côté de la mer ou de l’eau, on fourbit, on alèse on tourne les obus les balles les fusils chars casques uniformes on se prépare et des gens très bien (plutôt des hommes) vêtus et peignés et propres et sans doute parfumés (des ploutocrates) se réunissent dans leurs palais pour savoir qui donner à quoi à qui, combien surtout, qui à qui, ils vont manger s’engraisser et boire, rire peut-être sourire et à la fin il y aura du café – elle est là, assise et regarde ce qui arrive, derrière elle, derrière nous se trouvent des millions de morts déjà du premier conflit, les gaz et l’exemple, devant nous il y aura aussi ces millions de morts, ces milliards et des milliards de mots et de haine et de désespoir, elle regarde devant elle, les plis de son visage, sa bouche qui attend, devant elle la campagne ou la ville, là, devant elle l’avenir, celui où nous sommes, nous n’avons rien appris, tout est semblable, dans les palais ils se réunissent, ils échappent à l’amer, à l’acide, les plis de leurs pantalons sont droits, leurs vestes bleu nuit raides et étriquées, ils attendent là, un puissant leur dira où il faudra faire, ils sont là et ils feront, et nous, nous les regardons faire

il y a trois ou quatre surfaces, planes, le cadre est rectiligne, on voit un cadre à l’intérieur du premier, du plus grand, on voit au loin les nuages des précipitations, à venir sans doute, on ne sent pas le vent mais il est là, sur la mer, l’écume et les vagues bleues, sur la gauche la lumière du soleil, c’est l’hiver, sans doute fait-il froid, une grande surface bleue ridée de petites traînées comme le ciel, c’est à l’arrière, c’est une espèce de décor, ce n’est pas une scène, c’est une image toute bête qui montre en premier plan (entre la mer qui se retire, le ciel, les vagues, le sable une vitre transparente isole mais réunit quand même) au premier plan une table et un dossier de chaise, dans les marrons foncés, sur la table est posée une tasse de café, le petit paquet de sucre et la cuillère et aussi le verre d’eau, il se peut qu’il soit vide, il s’agit d’un verre venant d’une offre promotionnelle d’un vendeur de soda, ce sont des cadeaux offerts par la mansuétude et l’état d’esprit commercial de l’ordure, il n’y a personne mais si on regarde bien, bord cadre à gauche en bas, on peut discerner posés contre un parapet qu’on appelle parfois garde-fou les rétroviseurs de deux petites machines du genre Malaguiti Motobécane ou quelque chose, qui reflètent le bleu et le blanc de la lumière du ciel, il fait jour, sans doute depuis peu de temps, c’est probablement le matin, on ne les entend pas mais les oiseaux sont quelque part, par là, non loin mais hors d’atteinte, sur les toits des maisons aux volets fermés – comme dit la chanson on doit être hors saison

ce sont des panoramiques, de droite à gauche puis de gauche à droite, c’est en contre plongée et en travelling, la camera suit la femme qui court, je crois me souvenir de sa nudité, entre nous et elle, nous sommes en contrebas, il y a l’arrondi du balcon, ouvragé forgé, vieux vert, la lumière tombe de la verrière au milieu du hall que borde le balcon, derrière elle c’est l’ombre, elle court elle revient elle court de toute la force de sa jeunesse, sans doute est-elle prisonnière, prise en tout cas, elle court, par ici on la suit elle court encore par là, elle veut s’échapper, elle court elle court, on la suit encore et encore, l’arrondi du balcon, le vert vieux, décati, c’est un théâtre, elle court il doit y avoir quelque chose comme de la musique, un tango peut-être mais elle court, elle est revenue et repartie, elle n’y échappera pas, on le sait il y a quelque chose qui nous le dit, elle court et toute la tristesse du monde est dans ce regard qui cherche droit devant elle, clair, une issue, elle est loin de nous déterminée décidée convaincue elle court encore elle court et court et nous, nous la suivons quand elle revient, quand elle s’échappe et veut vivre, sa respiration, le bruit de ses pieds nus sur le marbre peut-être bien, je ne me souviens plus, tu me demandes mais je ne sais plus, tout ce que je sais c’est qu’à un moment, d’elle c’en sera fini



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1ère mise en ligne 20 décembre 2018 et dernière modification le 22 février 2019.
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