contribution auteur | Cyril Sauvenay

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Exile on Haile Selassie Road, Dar es Salam, mais sans plus de musique.

Auteur-réalisateur, artiste subsaharien par goût du lac Tanganyika.

Tout ceci et d’autre choses rapportées dans www.en-lieu-et.place.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 6

Il abhorre ces chaises en plastique moulé que l’on trouve jusqu’aux coins les plus reculés du monde connu, inspirées par l’une ou l’autre de ces écoles formalistes des premières décades du vingtième siècle, fabriquées par millions et de tous coloris dans quelque province chinoise, destinées à polluer radicalement chaque océan, et dont on ne remarque plus la commune laideur, du fait de leur insignifiance. Celles-ci sont blanches. Ramassés chacun sur la sienne, ultime rempart contre la mort qui semble à cet instant avoir tout emporté, les invités eux-mêmes sont des automates inertes. Rien n’est plus animé ; les feuilles de la haute ramure, imperturbable, découpées sur le fond bleu inox, tentent de résister, elles appellent le vent qui vient les faire bruire mais rien n’y fait... Il persiste toutefois un lieu de vie, paradoxal et fragile, dans le rapport ambigu qu’entretiennent cette chaise, sur laquelle il vient de s’asseoir, tout particulièrement ses quatre pieds mal assurés, et le sol inégal, mêlé de ciment ancien, de caillasses échappées aux ouvriers et de terre plus ou moins humide. Visant à soutenir le poids d’un individu de conformation moyenne, voire même, jusqu’à un certain point, excédant cette moyenne, elle n’en paraît pas moins, cette chaise, tout comme celles qui sont dispersées face à la tombe, pour la plupart occupées, de par sa déconcertante fragilité, sinon vivante, du moins vibrante, à la manière d’un instrument de musique. Sitôt qu’il s’assied, il lui semble que l’équilibre vient de rompre, et qu’il est aux confins de la chute ; ce n’est pas qu’il craigne le ridicule ; la situation, la confusion de ses émotions, la tragédie intime qui se joue l’en gardent, mais l’idée d’une dégringolade lui semble déraisonnable. Il sent cependant que s’il veut l’éviter, il lui faut agir de manière prompte et mesurée. Afin de ne pas briser le recueillement de l’assemblée, non plus que son siège, il fait doucement contrepoids sur l’arrière afin de déplacer très légèrement le pied avant gauche et de le rapprocher d’un sol plus solide. Il le sait, le piètement de ces chaises moulées, aussi fin que possible pour maintenir de bonnes marges de production et de vente, est susceptible d’éclater en deux ou trois morceaux à la moindre pression exagérée. Il sent aussi le dossier jouer avec l’assise ; de cela aussi il s’agit de se méfier ; leur matériau confère certes à ces sièges une certaine souplesse, mais dont la limite est incertaine, variant par surcroît selon l’usage et le vieillissement, et selon une courbe exponentielle. Il s’appuie légèrement sur la droite afin de donner un nouvel équilibre à l’ensemble ; la chaise, docile, obéit et trouve une nouvelle et précaire stabilité. Décidément, pense-t-il, jusque dans cette précarité ces objets laids et vulgaires semblent doués d’une vie propre. Ce n’est pas qu’il ne l’eût jamais remarqué, mais jamais lors d’aussi noires circonstances, ni d’un point de vue aussi précisément métaphysique. Cela le fait sourire. Puis il songe amèrement : voilà quelques réflexions saugrenues qui n’eussent manqué de l’amuser, elle, qui leur fait face, juchés sur cette compagnie de branlantes chaises blanches.

proposition n° 5

Il vient de refermer le couvercle et se relève lentement. Vous pouvez y aller. Les hommes se rapprochent et commencent à préparer les cordes. Qu’est-ce qu’ils vont faire maintenant ? Il s’assoit sur la chaise branlante en plastique blanc, le regard dans le vide. Le descendre, plus rien d’autre... Descendre ?... Descendre le cercueil, c’est ce que je veux dire... Toi, enlève la planche. Oui, celle-là. Tout ça n’a aucun sens. Regarde-moi, je bois comme un trou, je mange des brochettes tous les jours, et c’est elle qu’on enterre. Haussement d’épaules. Oui, aucun sens. Et ça leur a servi à quoi de prier ? Trois ans, qu’ils ont passé à prier, au point qu’on finissait par y croire... Oui, on se disait, avec toute la force qu’elle a, elle va s’en sortir... Miracle, pas miracle, peu importe... Voilà, ils ont fini. Ils retirent les cordes... Je vois bien... Avec qui il parle ?... L’oncle de sa femme, celui qui a fait le discours tout à l’heure... C’est une belle famille... Deux ouvriers mélangent l’eau, le ciment, le sable et les graviers, tandis que deux autres disposent des planches au dessus du trou puis lancent quelques gros graviers. Va chercher un autre sac... Il reprend la pelle. Ils ont quelqu’un pour faire le carrelage ? Je ne sais pas. Tu devrais leur parler... Pas le moment. Plus tard... Plus tard il sera trop tard. C’est toi qui décide... Qu’est-ce qu’ils racontent ? Tu comprends le swahili toi ? Non. Enfin, très peu... C’est bizarre cette façon de faire non ? C’est comme ça ailleurs, on bétonne directement sur la tombe ?... Chez nous au Burundi, aussi, oui. Ailleurs je ne sais pas... Je ne sais pas non plus. Pas eu l’occasion... C’est efficace remarque. Tu penses qu’on les accompagne, après, au restaurant ? Je ne sais pas, ça, non plus. Je lui demanderai en sortant... Regarde-le. Jusqu’au bout il y a cru. C’est bête, vraiment bête... Injuste oui. Scandaleux, je dirais, pas d’autre mot... Le brouhaha gronde, silencieux comme en rêve. Il regarde, devant lui, le ciment emplir peu à peu le caisson de bois grossier.

proposition n° 4

C’est à Kinondoni, commune de Dar es Salam, dans le cimetière que cerne la ville tentaculaire et bruyante. C’est une tombe près du mur, sous les ramures, à l’ombre douce que ne peut franchir l’azur abrupt. C’est, à côté de cette tombe, sur une croix en bois peinte en blanc, écrits en lettres noires, ton nom, deux dates et, en swahili, les lettres [kuz], pour kuzaliwa, naître, et kuf, pour kufa, mourir.

Il est allé voir, il a trouvé l’endroit, il a vu les fleurs fanées, séchées. Il a su. Étonnamment il m’a envoyé une photo.

Le brouhaha gronde, silencieux comme en rêve. La chaleur vibre, ondoyante. Ton mari se relève, ferme le couvercle sur ton visage, retourne lentement s’asseoir. Les ouvriers s’approchent, retirent les planches de soutènement et font descendre ton cercueil. Puis ils cimentent la tombe.

Il ne reste rien à dire, et si peu à écrire. Décrire, peut-être. Mais alors, avec d’autres mots, des mots tout neufs, des mots d’une autre langue, d’une langue perdue, d’une langue jamais parlée, jamais entendue, et qu’on oubliera aussitôt.

proposition n° 3

Elle ne put écraser le serpent, qui la mordit ; trois années passèrent, elle mourut de sa blessure ; l’époux s’enhardit à la rechercher jusqu’au Royaume des morts, mais elle ne le suivit pas. Ou bien, il ne la trouva pas.

Il se pourrait qu’autre chose fut advenu : on dit qu’il pria pour sa résurrection, mais que se trouvant fort bien installée en ce doux Paradis, après tant de souffrance, elle résolut de ne le point quitter.

Cependant j’ai entendu encore d’autres récits, tel celui-ci, selon lequel doutant de la promesse du retour de l’épouse, il se retourna sur un visage émacié, terriblement fardé, sans vie.

Lui cependant demeure persuadé de n’avoir pas douté. C’est dans cette foi sans retour que persiste le mystère.

proposition n° 2

À son bureau, tandis que la vie s’éloigne dans la chambre contiguë, il écrit, soucieux de n’y imaginer relation d’aucune sorte, rien que le discours puisse concevoir comme cause ou conséquence. Ou bien, après avoir accompagné leur fils à l’école, il s’installe à l’ombre d’une terrasse et remplit le vide de ces signes imparfaits.

Et puis elle l’appelle. Il va la retrouver et l’embrasse. Ils sont unis, profondément unis, malgré l’angoisse et la douleur. Ils discutent, plaisantent, organisent leur journée, se souviennent que le lendemain il faudra aller faire la prise de sang en vue de la chimio, trouver l’argent pour tout ça, et les fruits et les légumes.

Chaque matin il se lève avec le soleil tandis qu’elle se repose, il l’observe en souriant tendrement, il fait ensuite déjeuner l’enfant, l’habille, l’accompagne et s’installe, ici ou là, pour écrire, écrire encore.

Et puis un jour vers seize heures elle n’est plus là. Son regard s’est voilé, elle ne sait plus le poser ; elle a désappris de lire ; lui ne sait plus écrire. Il ne distingue plus dans ces yeux face à lui l’éclat curieux de l’amour, ni le désir du partage, ni la joie de la vie. Elle a cessé de sourire, sa voix s’est tue.

Il la regardait et l’aimait ; l’écriture n’était qu’une modalité d’expression de leur tendresse ; ce qu’il dut alors apprendre à réinventer.

proposition n° 1

La belle amaigrie plongée dans le sommeil ne regarde pas. Pourtant ses paupières laissent voir ses pupilles, lointaines, déjà lointaines. Un rictus endormi, masque de mort. En dessous, le corps mangé par lui-même, sa folie destructrice, attend son heure.

Devant, à quinze mètres, l’éléphant excédé nous observe. Il s’avance soudain, puis s’arrête. S’il le fait une seconde fois, il ne faudra pas encore craindre un affrontement. La troisième fois, il ne s’arrêtera pas, nous devrons reculer en toute hâte. Il hésite, menaçant. Puis nous dédaignant, il rejoint le troupeau qui a traversé la piste.

La grille ceinture le quartier tout entier, vide. Personne n’y vient s’installer. Les gens de Soweto ont ensemble décidé que nul ne s’autoriserait à venir habiter ces appartements au luxe indécent, tandis qu’au-dehors, un homme traîne une poubelle jusqu’à ce semblant de décharge, au bord de la route, au milieu de quoi ruissellent les eaux usées mêlées de pluie.

Tandis qu’en chantant qu’en dansant agonise le monde, tandis que se mirant dans son propre regard il s’informe de sa passion pour lui-même, elle s’efface, lentement, disparait.

Arrivé à l’aéroport je suis accueilli par l’immense portrait, photo lugubre, du Président aux gros yeux bovins, très inquiétant ; puis nous roulons vers la petite ville située à quelques kilomètres. Je découvre le paysage équatorial au frais soleil levant, et je t’observe qui conduis.



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1ère mise en ligne 20 décembre 2018 et dernière modification le 10 février 2019.
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