contribution auteur | Béatrice Dumont

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Mini bio et liens à compléter.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

Apocryphe 1 — source non communiquée
Cette femme enfermée en elle-même. Personne ne s’est rendu compte de ce qui était en train de se passer. Petit à petit, elle a cessé d’avoir le goût des autres. Ses habitudes devenaient plus importantes que tout le reste : préparer son café la veille, appuyer sur le bouton déclencheur dès qu’elle se levait, fumer sa première cigarette, regarder dans la cour, aller aux toilettes puis se doucher. Et puis, il y avait l’heure des programmes de télévision : 13 h le journal de la 2, 19h45 le journal d’Arte suivi de 28 minutes, qu’elle quittait souvent pour écouter Claire Chazal sur la 5 (quelle classe, cette Claire Chazal tout de même) ; sur sa table basse, sur le canapé, elle accumulait les livres, les vieux courriers, les journaux ; le tas montait jour après jour jusqu’à ce qu’il s’effondre alors l’aide ménagère insistait pour faire le tri et jeter le reste. L’aide ménagère était la seule personne qu’elle voyait en dehors du kiné chez qui elle se rendait tous les mardis matin. Une vie comme ça passait. Elle se sentait en sécurité.

Apocryphe 2 — source non communiquée
Un cabanon de pierres rafistolées, porte ouverte, dans un espace non clôturé. Accroupie contre le mur, elle attend Est-ce qu’on peut raconter une histoire pareille ? on ajoute un chêne millénaire. Bon. Elle a l’impression que son attente est sans fin, elle attend des temps immémoriaux où rien ne viendra. Rien à attendre.

Apocryphe 3 — source non communiquée
On avait huit ans, on était heureux et on ne le savait pas. On avait une enfance et on ne le savait pas. La mer, le temps avaient creusé les lieux où nous courions et on ne le savait pas. Les racines maintenaient le sol sous nos pieds et on ne le savait pas.

proposition n° 8

La boutique ressemble à n’importe quelle boutique : un encadrement de bois, une vitrine composée de douze panneaux de verre, derrière lesquels sont exposées en grand format deux portraits de femme en chapeau , un paysage de montagnes sous la neige, et le portrait d’une enfant blonde et bouclée. Au dessus, sur le bandeau, on lit « chez Anselme, photographe » ;

Sa mère meurt avant que sa mémoire ne fixe le moindre souvenir d’elle. Son père le chérit et lui offre son premier appareil photo, un Brownie.

Le quinze avril dix neuf cent vingt trois, M. et Mme Leconte accompagnés de leur fille viennent à la boutique se faire tirer le portrait. La fille s’appelle Marguerite. Elle n’est pas jolie ; on peut même dire qu’elle a un visage ingrat, un front trop grand, une bouche immense, des yeux petits et bridés. Anselme pense qu’elle a une drôle de tête. Il fait le point avec sa Deardorf 8 X 10 et inonde la petite famille de lumière artificielle. L’objectif est un Zeiss Tessar f 4.5.Il déplace son trépied, arrange l’éclairage, refait le point et procède à trois autres prises de vue. Son travail terminé, il regarde Marguerite qui ne l’a pas quitté des yeux. Il se noie dans ses yeux noirs. C’est sa première émotion amoureuse. Il l’épouse l’année suivante. Ils auront cinq enfants, deux filles d’abord, trois garçons ensuite. Il est heureux de mourir le premier. Il n’aurait pas pu vivre sans elle.

A Rupt sur Moselle, on n’oublia jamais Anselme. La plupart des cartes postales de la ville ont été réalisées par lui. A l’emplacement de sa boutique, aujourd’hui, se tient un salon de toilettage de chiens qui marche très bien. Sur sa pierre tombale, un autoportrait et cette épitaphe : « il a été ».

proposition n° 7

… dans le carnet à spirales qui ne quitte pas mon sac, je note les références de bouquins ou de films, des informations pratiques type horaires d’ouverture, numéros de téléphone, je copie des citations ou griffonne quelques lignes qui concernent ce que je suis en train d’écrire.

Dernièrement, un cahier de brouillon et un bloc sténo ont fait office de ramasse notes/ramasse miettes ; j’y écris avec le premier ustensile qui me tombe sous la main, bic rouge (comment se fait-il que j’ai un bic rouge ?), noir, bleu, stylo publicitaire plus ou moins baveux, critérium, crayon à papier. J’écris souvent très vite d’une écriture illisible, ou en hiéroglyphes avec un système d’écriture rapide que je suis seule à décrypter ; le dernier cahier de brouillon, je l’ai particulièrement aimé ; il est très très brouillon, entamé des deux côtés avec des notations sur les côtés des pages, dans les coins, à l’envers, à l’endroit, quelques unes entourées de bulles. Il m’arrive de sauter des pages alors, des astérisques, des étoiles doubles ou simples, des numéros cerclés me permettent de reconstituer l’unité du texte. C’est un labyrinthe. Je m’y retrouve. C’est mon ordre propre, ma permission de désordre.

Il y a les feuilles volantes, les versos des feuilles inutilement imprimées, rassemblées avec une grosse pince en bois qui ressemble à une pince à linge géante, cadeau d’une de mes sœurs bien que je ne me rappelle pas si ce cadeau m’était destiné. Je crois que non. Je les déchire dès qu’elles sont inutiles.

Il y a l’ordinateur, bien sûr. Mac Book pro, modèle de 2010, m’a dit un réparateur récemment consulté parce que j’avais brûlé les touches en les séchant au séchoir à cheveux, après que quelques gouttes de thé soient tombées sur le clavier. Il me les a remplacées – gracieusement- sauf la touche droite de retour à la ligne où je dois presser la petite protubérance de plastique avec la pulpe de l’index (ou du majeur) pour faire revenir le curseur sur la gauche. J’invite l’ordinateur à la table du petit déjeuner (d’où l’épisode du thé) ; avant cela je passe l’éponge sur la table.

La plupart du temps, j’écris assise sur le canapé, les jambes croisées, pieds posés sur un coussin sur la table basse. J’aime particulièrement quand arrive sept heures du soir. Je m’octroie un verre ou deux de côtes de Blaye ou côtes de Bordeaux. Un sentiment de détente réchauffe mon estomac. C’est souvent le moment où j’écris mon diary. Depuis quelques temps, chaque année a son nom : diary 2018, diary 2015-2017, maintenant, c’est diary 2019 ; je note mes faits, mes gestes, mes pensées, mes émotions, les petits événements et les grands aussi. Ce diary est très important : ce sont mes gammes, l’endroit où j’écris librement ; j’y cultive le rapport de mon inconscient avec la liberté ; ce n’est pas aussi simple que cela en a l’air. Il m’arrive de relire et de modifier pour la postérité. (que faire de tous les carnets antérieurs : j’ai pensé les relire pour en tirer d’éventuelles pépites ; mais non, ce ne sont que des « ragasseries » ; je crois que je vais finir par tous les jeter pour ne pas encombrer mes descendants avec tout ce fatras)
Quand je cherche une phrase, j’aime encore la chercher à la main. Pourtant dans l’ensemble, j’écris de plus en plus directement sur l’ordi.

proposition n° 5

Le père est enterré là-bas, à Lyon, mais elle a fait dire une messe ici ; ils sont si beaux. Le petit… le portrait du père… enfin… le père… il a quand même mis le temps avant de le reconnaître et d’épouser la mère, non ? Vous trouvez qu’elle a de l’allure ? pour un épicière peut-être. La méchanceté suinte de ces vieilles toupies, il faudrait les tirer au gros plomb, leurs fines chaussures de cuir noir font crisser les graviers, les cailloux ressortent par leurs bouches gâteuses. Et le petit si beau, une telle gravité et une force aussi, une grande force. L’instituteur est là, tant mieux, il lui passe le bras autour des épaules ; grâce à lui, le petit va continuer après le certificat d’études. Il sera chirurgien un jour, le petit bâtard… ça croasse toujours au bas des marches de pierre, les robes se froissent à tourner sur ces corps de mauvaises femmes. Mais la douceur de la grand-mère oui … — gueule de pomme surie cœur de soie — et la mère, tous les trois sont exceptionnels, le trio est fort comme un Gaillard Avant. Aller chez Anselme le photographe, oh ! un jour pareil… la grand-mère ne veut pas, de l’argent fichu en l’air, non non pas ensemble chacun son portrait. Les commères se gaussent, se tordent comme le fer dans le feu. Dans les yeux du petit et de la mère, l’immortalité.

proposition n° 4

Rupt. Prononcer RU, sans la légère explosion du p. entre les lèvres ni le heurt dental de la langue contre les incisives. A peine sorti de la bouche, le mot s’arrête et vous laisse sur votre faim – et sur votre soif car ru signifie ruisseau. Le mot devrait couler s’écouler. Pourtant non. Pour les non-natifs, Ru s’endimanche, costume trois pièces, robe de dentelle, devient Rupt-sur-Moselle. Ru susurre et prend des airs de demoiselle.

Population relativement stable depuis plus de deux siècles. Actuellement 3 625 habitants. On les appelle les rupéens. Tout autour du clocher de l’église Saint Etienne, les courbes douces des montagnes hercyniennes, la ligne bleue des Vosges, la densité noire des forêts de sapin. Terre aride. Une paysannerie modeste dans les années rurales, pas de grands propriétaires. Lors de l’industrialisation, les paysans deviennent ouvriers dans les usines de textile.

La concession, dans le cimetière de Rupt-sur-Moselle, a dépassé la date de péremption. Le nom de la défunte n’y a jamais été inscrit ; il n’y a jamais eu de dalle. Debout devant la tombe, en costume gris, le fils pointe sa main droite, successivement vers le haut, vers le bas, vers la gauche puis vers la droite, en une sobre bénédiction, comme un prêtre, ou comme on le fait devant le cercueil juste avant la mise en terre, et murmure une prière silencieuse.

Dérouler l’écheveau ? Difficile. Le fil se casse sans cesse (n’est pas Pierre Michon qui veut). Seuls subsistent quelques noms, quelques prénoms désuets. Reste la beauté de celle qui ce jour-là (le jour de la communion du fils ? ) a posé chez le photographe. Son regard droit adresse un salut amical à ceux qui le croisent. Ecrire dans les blancs, écrire une saga (non), des vies brèves, des biographies imaginaires, ou laisser simplement les ectoplasmes gonfler les mots comme de grandes voiles sur la mer immobile qui hantent toutes les pages…

proposition n° 3

Ulysse quitte Ithaque pour aller guerroyer. Il combat dix ans. Il lui faut dix années supplémentaires pour revenir chez lui. Pendant ses dix années sur la mer, Ulysse rencontre de nombreux obstacles qui retardent son retour, dit-on… mais tout de même… dix ans ! nous dit-on toute la vérité ?

Version 1, Avait-il vraiment envie de revenir à Ithaque ? Il aime bien Pénélope, peut-être même l’aime t-il tout court, mais il craint la vie conjugale, le quotidien, le jour le jour. Quel ennui ! quelle monotonie ! quel tue-l’amour !

Version 2 : Ulysse était très amoureux de la belle Calypso, il serait bien resté sept ans de plus mais c’ est elle qui a fini par se lasser de lui et l’a chassé de son île.

Version 3 : il s’est attardé plus que de raison aussi chez la charmante Nausicaa avant de repartir ; son fils Télémaque qui plus tard épousera la belle ne le révèlera jamais à personne.

Version 4 : Pendant que ses marins avaient les oreilles bouchées, Ulysse est descendu dans le flots pour flirter avec les sirènes. Elles l’ont laissé partir on ne sait pas pourquoi. L’une d’entre elles aurait dit qu’il puait le vieux bouc.

Version 5 : Pénélope a pris l’habitude d’être indépendante. Elle choisit ses amants régulièrement dans son harem de prétendants et rigole bien chaque nuit, après le départ de l’élu du moment, lorsqu’elle détricote le linceul de Laërte ; elle n’a pas du tout l’intention de remettre une corde à son cou. Elle a soudoyé Athéna pour que son mari rentre le plus tard possible.

Version 6 : Ulysse est réellement heureux d’être revenu, de retrouver son épouse. Ils vieilliront ensemble.

Version 7 : idem version Pénélope. C’est un peu plon plon, c’est vrai. Mais certains y croient.

proposition n° 2

Il n’aurait jamais dû lui proposer de l’accompagner. Il ne peut plus la supporter avec sa tête de madone et ce pli entre les sourcils. Dans les couloirs, dans chaque pièce où elle se trouve au milieu des autres, il l’évite du regard. Ses yeux la traversent comme si elle était faite de vent. Assis devant sa machine à écrire, il écrit une chanson. Les touches métalliques frappent le papier rapidement. Il consulte quelquefois les feuillets posés à sa droite. Sur la table un verre, un téléphone, une lampe, une tasse à café, un cendrier. Ses jambes, sa tête bougent nerveusement alors que derrière lui, elle chante de sa voix de soprano en s’accompagnant à la guitare Turn turn turn again, c’est ce qu’elle devrait faire trois p’tits tours et puis s’en aller. Elle devrait partir. Pourquoi accepte t-elle cette humiliation ? car c’est bien une humiliation, quel autre mot employer pour dire à quel point il l’ignore, lui son protégé, son poulain, lui qu’elle a amené partout avec elle, qu’elle a présenté à tous les gens importants. Il lui tourne le dos, dans son polo rayé, lui montre sa nuque maigre et ses cheveux bouclés. Elle entonne Love is just a four letters word , — qui a écrit cette chanson ? — c’est toi ! — c’est une bonne chanson, Il se frotte les yeux, le front, se retourne enfin, attrape sa cigarette et s’adresse à son voisin le gros Grossman, se frotte de nouveau les lèvres avec le gras de son pouce et ricane. Il est bourré d’amphétamines, le jeune poète génial, le jeune poète qui monte…

proposition n° 1

Air électrique. Le froid crépite. Dans l’eau du lac se reflètent le ciel bleu blanc gris et les nuages effilochés. Autour de l’eau, s’étendent des zones de rochers et de cailloux mais aussi de vastes espaces d’herbe. Un homme, assis en tailleur irradie de lumières d’aurore boréale.

Un escalier étroit, des paliers étroits. L’appartement se situe au dernier étage. Quelquefois l’escalier est spacieux avec de larges marches blanches, des murs de pierre et même un tapis rouge maintenu par des tiges de cuivre. Cet appartement, elle l’a complètement oublié, oublié de payer le loyer, oublié de prévenir qu’elle n’habitait plus là, oublié de déménager. Les fenêtres donnent sur une rue étroite. En contrebas, on voit les fenêtres des voisins d’en face et tout ce qui se passe chez eux.

Il est assis au milieu, à côté du conducteur ; c’est très inconfortable car les deux sièges avant sont constitués de tubulure métallique. Elle est assise à côté de lui, sur le siège du passager (la place du mort ?) « Mais tu es mal assis ! ». Il sourit, lève la main pour lui caresser la joue droite du dos de son index. Plus tard, il s’installe sur le siège du passager. « Ah ! tu vois bien que tu étais mal assis ! »

… l’immense jardin, des arbres, un portique avec une balançoire, deux enfants qui courent dans l’herbe, un petit garçon brun et râblais, une petite fille blonde aux yeux bleus et lèvres rouges, un homme, une femme, les parents ; souvent des fêtes dans le jardin avec les ami(e)s, on grille des saucisses, on boit du vin, ceux qui ont des enfants amènent leurs enfants, ils courent, grimpent aux arbres, même sur le toit,, ils construisent des cabanes au fond du jardin pour fumer leurs premières cigarettes, leurs premiers pétards. Tous les ingrédients y étaient pour réaliser un truc comme « le bonheur »…

L’homme dans le fauteuil dans l’espace très étroit entre le lit et le mur, à côté de la fenêtre dans un établissement d’ HAD pour Hospitalisation A Domicile au lieu d’être chez lui en train d’écouter Monteverdi ou en train de faire une randonnée avec ses ami(e)s ou un voyage à Rome ou à Florence ou une croisière sur le Danube ou d’aller voir le dernier film de Nicole Garcia ou Habemus papam de Nanni Moretti ou de déjeuner à L’hirondelle en buvant du Château Pipeau.

Elle marche au ras des vagues, le long du littoral. On ne sait pas si son sillage est blanc de l’écume laissée par ses pas ou si c’est la frange blanche de l’océan, à ses pieds qui la suit. Jusqu’où avancera t-elle ? fera t-elle demi tour à un moment et quand ? ses cheveux effleure ses épaules. Elle porte quelque chose de blanc, une chemise, un foulard, un châle. Elle n’est pas une apparition. C’est une femme. Quelqu’un quelque part est amoureux d’elle. Peut-être a t-elle des enfants, des petits, qui se languissent de son retour. Peut-être.



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1ère mise en ligne 20 décembre 2018 et dernière modification le 25 février 2019.
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