contribution auteur | Lorette Andersen

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Lorette Andersen, conteuse franco-suisse d’origine méditerranéenne, a exercé différents métiers : ethnologue, ouvrière, comédienne, professeur de français aux étrangers, institutrice... Anime parfois des ateliers d’écriture auprès d’enfants, ou de conteurs/conteuses. Écrit et interprète ses spectacles de contes. Son site : lorette-andersen.com.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 8

La maison ? C’est son ancêtre qui l’a construite. Un aventurier qui avait quitté ses sommets pour aller faire fortune à Marseille. Il avait travaillé dans un grand hôtel comme groom, sur le tard il était rentré en Suisse et il avait construit la maison ou vivait F.

Quant à F. Il avait travaillé toute sa vie « comme un moujik « à ce qu’il disait, réveillé à quatre heures, laver les poireaux dans l’eau glacée, faire les marchés… Quand il neigeait, il ne fallait pas oublier de mettre de la paille dans les godillots. F. aime les saisonniers italiens parce que ce sont eux qui ont amené les bottes en caoutchouc. Et les imperméables ! Avant on se mettait un sac de patates sur le dos et c’était joué ! Pour un moment. F. ne quittait ses champs que pour aller danser quand il était jeune et maintenant pour faire ses courses à la Migros. Il a trouvé le temps de se marier deux fois tout de même. Sa première femme, il l’a vite chassée, une traînée ! Qui est venue longtemps pleurer sous sa fenêtre. La deuxième a répondu à sa petite annonce dans le journal, c’était une fille des villes qui voulait vivre à la campagne, elle n’avait aucune idée de ce que c’était le travail à la campagne. Quand ils ont vu que ça pouvait coller entre eux, elle a demandé - qu’est-ce que je vais faire moi, à la campagne ? Il ne voulait pas l’effrayer, il lui a répondu - ben ! Tu t’assiéras sur un banc, tu regarderas les champs. Elle ne l’a pas usé le banc ! Et comme c’était toute une affaire de trouver le temps d’accoucher entre les marchés et le service militaire des hommes une fois par an, ils n’ont pas eu d’enfants. Maintenant que sa femme l’a laissé pour le Boulevard des Allongés, il est seul, il broie du noir et il attend son tour.

Elle avait un caractère impossible et une voix de contrebasse. À seize ans, elle a épousé un voisin dans une lointaine ville méditerranéenne où la famille avait échoué en fuyant le deuil trop lourd d’un enfant. Il était plus vieux qu’elle, d’une dizaine d’années sans doute. Elle a trouvé bizarre que pendant la nuit de noces, il lise des magazines. Quand la famille s’est rapatriée, ils ont laissé la grand-mère au cimetière et ramener la mariée, le nouveau gendre, la dernière née, qui remplaçait la morte, les deux autres enfants. Ils se sont réinstallés à Toulon. Le gendre n‘avait jamais travaillé, il ne savait pas comment faire. Ils ont eu une petite fille mais elle soutient qu’elle n’était pas de lui. Elle a mis l’enfant en nourrice. Un jour il est allé chercher la petite et il l’a ramenée dans son île. Ça a été impossible pour elle de la récupérer. Elle a voyagé. Sur les marches de l’Opéra, en Grèce, elle a été enlevée par un groupe d’hommes, violée dans une forêt athénienne. C’était le début de l’automobile dans les années vingt, elle est devenue l’une des premières femmes pilotes de course d’Italie. Elle a failli suivre un amoureux mafieux. Le matin du départ elle a vu sa photo dans le journal, elle a appris qui il était, elle n’est pas descendue. De derrière les rideaux, elle a surveillé longtemps la voiture dans laquelle il l’attendait. Elle a épousé un homme qui avait vingt ans de plus qu’elle. Le divorce n’existait pas, elle était bigame. À soixante ans, elle est tombée pour trafic de faux tableaux. Elle a dû fuir l’Italie, abandonner son vieux mari à l’hôpital et partir pour l’Amérique. Elle l’a traversé du Nord au Sud dans une petite Fiat Cinq Cent. Au Liban, elle a fait du trafic d’or et de pierres précieuses. À soixante-dix ans elle a arrêté les conneries, elle a erré de Paris à Marseille en passant par la Suisse sans plus savoir où se poser. Elle est enterrée quelque part en Afrique du Sud où il n’y a personne pour fleurir sa tombe.

proposition n° 7

Il faut écouter la proposition, plusieurs fois parce que l’esprit s’embarque en douce et cahote souvent au loin, y revenir, trier dans la nasse des mots, les petits cailloux de la proposition, les mettre dans sa poche et les porter longtemps en les secouant de temps en temps pour les entendre entrechoquer. Écouter ce qu’ils pourraient avoir à dire, ne pas entendre vraiment, ne pas avoir le temps d’entendre, ne pas avoir de lieu dans sa tête pour les poser. Courir, travailler, ramer, avec toujours ce regret du lieu où l’on voudrait être pour l’écrire enfin ce texte en suivant le trajet des petits cailloux blancs. Ce peut-être le lit avec, c’est préférable, un plateau avec des pieds pour chevaucher mes cuisses. La chaleur de l’ordinateur est haïssable sur les jambes ! Sinon je vais le poser sur le côté et je me tordre de droite et puis de gauche pour écrire. Cette gymnastique nuit à mon plaisir et j’en ressors douloureuse avec des crampes et des fourmillements. Si j’ai mis la main sur le petit plateau Ikéa, le brun avec des pois, c’est déjà bien parti, le confort y est. Mais le confort n’est pas tout. Pour que l’âme veuille bien rappliquer, car sans elle rien ne s’écrira, pour qu’elle cesse de vaguer dans des lieux inconnus où je serais bien en peine de la débusquer, il en faut plus. Elle a pris l’habitude de me quitter si souvent que je crains qu’elle n’ait oublié que c’est moi sa maison. J’ai de grandes difficultés à la domestiquer toujours elle file, comme un chien battu. Je sais qu’il ne me faudrait pour la faire rentrer qu’une table sur une terrasse avec vue sur la mer. Il y ferait doux sur cette terrasse, il y aurait des odeurs d’herbes et le regard pourrait voler librement de la page à la mer aussi souvent que nécessaire. Je dis la page parce que c’est ce que mon âme me souffle mais c’est l’écran à présent. Parfois je me dis que peut-être mon âme est passéiste et qu’elle préférerait de beaucoup s’épancher sur le papier plutôt que sur l’ordinateur. Parfois je pense à elle mais pas assez souvent pour qu’elle me reste fidèle. lI me faut lui faciliter le trajet, la vue sur la mer est sa favorite. Rien qu‘à l’évoquer je la sens qui approche, elle se tient derrière moi, sur le qui-vive. C’est qu’il y a ce rendez-vous chez le médecin dans deux heures… Combien de temps est ce que ça va prendre d’y aller en bus… Impossible de trouver le trajet sur l’application et la compagnie ne répond plus au téléphone… Il faudra partir bien en avance… Et cette comptabilité à rendre très rapidement sinon je vais me retrouver sans salaire… Quelques sombres nuages de traîne à l’évocation du mot salaire… Encore deux autres rendez-vous dans la journée… Où trouver ce tabouret de bar pour le spectacle de demain… Est-ce qu’on pourra le faire rentrer dans la voiture… Quand est-ce que je vais pouvoir répéter dans cette journée déjà bétonnée…
Là ça fait un bon moment que mon âme s’est envolée, elle est allée chercher ailleurs son oxygène et son inspiration.

proposition n° 6

Elles sont dans une pochette sale de faux daim rouge sur laquelle apparaît encore en lettres dorées presque effacées « Finecoeur ». Ça a sans doute été une de ces petites pochettes dans laquelle on glisse un bijou. Il y a un fin cheveu gris et quelques filaments blancs qui sont restés collés au daim, les restes du coton qui entourait les boules Quies il y a longtemps. L’emballage est petit, carré, avec un rabat, il fait environ quatre centimètres sur quatre, elle ne l’a pas mesuré. Elle se demande quel bijou était à l’intérieur quand elle l’a reçu et qui lui a donné ? Elle passe en revue les quelques bijoux et les quelques donateurs ou donatrices probables. À l’intérieur, trois boulettes roses, bosselées, faites de diverses couches de cire superposées, mises en forme par les conduits auditifs dont elles gardent l’empreinte : Grosses et aplaties d’un côté pour bloquer l’entrée des sons, effilés à l’autre bout pour descendre assez loin vers le tympan. Dessus, adhèrent encore quelques traces du coton qui les entourait. Dures à la prise et au premier toucher, elles s’attendrissent à la chaleur de la main. À peine, elle les a enfilées dans l’alvéole de son oreille qu’elle a la sensation d’être immergée dans un lac de silence. Elle sombre plus facilement dans le sommeil. Ou bien elle reste à s’écouter, elle entend les rouages, les liquides de son corps circuler, elle observe la machine en veille.

proposition n° 5

Dès qu’elle a compris qu’une nouvelle voisine avait emménagé au-dessus de sa tête avec un bébé, elle a craint le pire. Mais elle n’entend pas les cris du bébé, juste ceux de la mère qui crie sur lui. Au début la mère sautait du lit, atterrissait violemment sur le plancher au-dessus de sa tête et chargeait le bébé en hurlant. Là non plus, elle n’avait pas loisir d’entendre l’enfant, l’organe maternel était dix fois plus puissant. Elle attrapait ses boules Quies et les enfonçait à double dans ses oreilles. Ça marchait parfois ! Parfois pas. Elle pensait au bébé, pas de chance ! Ses actuelles insomnies viennent peut-être de cette époque, les premiers mois du bébé de l’étage du dessus avec ces réveils intempestifs. Les cris dans la journée aussi faisaient trembler son cœur. Quand elle était petite, ça gueulait tout le temps ! Elle croit entendre sa mère, c’est violent et doux, comme elle. Comme qui dirait, elle retombe en enfance. Un jour, elle n’a encore jamais vu l’enfant, elle croise la mère et lui demande avec un feint intérêt et une réelle inquiétude, il va bientôt marcher ? Il marche depuis longtemps ! En tout cas plusieurs mois. Pourtant elle ne l’a jamais entendu sautiller comme font tous les bébés qui courent sur votre tête. Cet enfant doit marcher sur la pointe des pieds ! Il ne crie pas, il ne pleure pas ou si bas qu’elle ne l’entend pas. Quand il sera plus grand, elle l’entendra enfin, pleurer très en deçà, en arrière-plan. Elle ne comprend pas un mot de ce qui est dit. Parfois elle voudrait savoir quels sont les reproches qui provoquent une si grande colère. Elle travaille souvent dans sa chambre qui est à présent sous celle de l’enfant. Certains dimanches après–midi, il fait rouler une balle tout doucement, d’un bord à l’autre de la pièce. C’est discret et irritant ! Elle pense, ce devrait être pire, il devrait sauter à cloche-pied. Parfois l’enfant est tellement silencieux qu’elle pense qu’il n’est plus là. Il arrive en effet que la mère soit seule. L’enfant est ailleurs, chez un père ? Une grand-mère plutôt d’après ce qu’elle comprend en quelques mots échangés dans l’escalier avec une voisine. Quand la femme est seule, elle peut passer la nuit à monologuer au téléphone. C’est comme une musique monotone mais là aussi on ne saisit aucun mot. On se demande à qui donc peut-elle parler ? Et puis qu’est-ce qu’elle peut bien avoir à dire qui prenne ainsi une pleine nuit ! Là, les boules Quies s’avèrent indispensables.

proposition n° 4

Je crois que c’était à la gare de Cannes ou était-ce à Paris ? D’où venait-il où voulait-il aller ? Ce que je sais c’est que les Allemands dans la gare lui ont fait baisser son pantalon. Pas la milice comme je croyais, non les Allemands, parce que ma mère qui était avec lui et qui avait a insisté pour l’accompagner au dépôt s’est vue quelques années plus tard interpellée par un boucher :
— Ah ! Vous ! Si je vous avais retrouvée après la guerre, je vous aurais rasée ! Je vous ai vue dans la voiture des Allemands.

Était-ce jour-là que maman été reçue à Drancy par l’officier allemand, comment s’appelait-il ? Il l’a fait se déchausser et marcher pieds nus pour lui montrer comme une femme pouvait être vulnérable sans souliers ! Je vois toujours ses pieds, ses chevilles, le bas de sa robe. Je n’arrive pas à savoir si elle porte des bas transparents, de ceux avec la ligne peinte à l’arrière__ mais les bas transparents ne sont-ils pas arrivés plus tard avec les Américains ? __ ou bien si elle est pieds nus ! Si l’arrestation a eu lieu à la gare de Cannes comme il me semble bien, Maman a dû monter à Drancy quelques jours plus tard quand on a envoyé son fiancé là-bas, ça doit être écrit dans les lettres. Je les ai toutes lues il y a longtemps et puis en sanglotant, jetées en vrac dans un tiroir. La dernière que j’ai lue était celle du départ. Mais il y en avait une autre que maman a gardée, qu’elle ne m’a pas donnée à brûler, une lettre où, il parlait de son étoile, de sa bonne étoile ! Qui le protégeait. Elle avait un ton bizarre quand elle disait ça, comme de la rancune. Je crois qu’elle lui en voulait d’y avoir cru, et qu’elle y ait cru elle aussi ! Cette lettre-là, elle est restée dans les papiers et bien que je sache ce qu’il y a dedans, je ne crois pas l’avoir lue. Dans l’avant-dernière lettre, le débarquement avait eu lieu, les Américains marchaient sur Paris, il écrivait ; ça y est ! Ils allaient rentrer chez eux, être libérés. T’inquiètes plus ! Malheureusement, Brunner leur a fait prendre le denier train.

Après le départ plus rien ! Il avait été avalé, digéré, expulsé par l’Histoire. Elle disait : Ils me l’on pris. Il était là et puis il n’y était plus ! D’un coup, il avait disparu du monde. Il n’existe qu’une seule photo de lui comme preuve de son existence. Il a un bon visage rond, il est petit avec un peu d’embonpoint qu‘il a perdu à Drancy comme il s’en est félicité dans une de ses lettres. Et cette autre photo aussi peut-être, témoin du lien qu’il avait eu avec ma mère et que j’ai exhibé pour prouver ma légitimité quand j’ai suivi sa trace. Ce sont deux jeunes filles, assises sur les marches d’un jardin, sous un palmier. Elles sourient, maman a vingt-six ans, encore quelque chose de doux dans le visage qui me fait penser que la photo a été prise avant l’arrestation. Assises côte à côte, dans une position identique, jambes serrées et socquettes blanches, elles lèvent les yeux et adressent par en dessous, un sourire timide au photographe. C’est sans doute lui, qui a voulu se rappeler cet instant avec sa sœur et sa fiancée. Elles sont à l’ombre, jambes et bras dénudés, il fait chaud. Ça devait sentir le jasmin et les citronniers. Quelle était l’adresse de la famille à Nice, du père, de la mère, et de la sœur qui sont restés cachés ? Son adresse à lui, elle est dans les papiers, la concierge envoyait régulièrement des lettres à maman pour réclamer son loyer. Ma mère répondait qu‘il était en voyage, qu‘il allait bientôt rentrer ! C’était des lettres tapées à la machine avec des caractères violets un peu passés. Parfois certaines touches fortement tapées avaient troué le papier trop léger. La concierge et ma mère évoquaient un certain Monsieur Michel, alors que son vrai nom que j’ai cru longtemps polonais devait être russe, la famille était venue d’Ukraine dans les années vingt. À vérifier !

De lui qui se souvient ? J’ai cherché, retrouvé son nom sur le web, j’ai contacté sa descendance, indirecte, non personne chez nous n’est mort pendant la guerre, m’a-t-on répondu. Le nom est rare, je ne m’étais pas trompée, j’étais tombée sur la petite-nièce mais elle n’était pas au courant. L’information n’était pas passée. Ou bien c’est le temps qui avait passé ! Heureusement la nièce, elle, a confirmé. Je ne crois pas qu’elle ait eu de photos, juste le récit de la sœur, morte elle aussi mais très récemment. Nous ne sommes plus que deux à porter son souvenir. Le web m’a donné la date de son décès, le 10 mars 1945 durant la Marche de la Mort. Il faisait très froid ce jour-là, personne n’avait pas de couverture.

proposition n° 3

Voici quatre légendes sur l’origine de la femme.

Selon la première, à partir d’une poignée de terre, Dieu créa l’humain en un seul bloc, homme et femme comme il est dit, à son image. De là on conclut que Dieu est bien androgyne ! Ce dont on se doutait. Ces deux-là étaient comme un puzzle, par le sexe parfaitement encastrés. Dans cette première légende, vu la position où Dieu les avait créés, ces jumeaux primordiaux, à peine passés de l’âge de terre à l’âge de chair, firent l’amour en préambule.

Selon la deuxième légende, Dieu, on ne sait pourquoi, sépara ce qui n’aurait pas dû l’être en les arrachant à leur étreinte. Ainsi furent créés Adam et Lilith. Ils se précipitèrent alors l’un sur l’autre pour continuer ce qu’ils étaient en train de faire mais ils eurent beau tenter, chercher, ils n’arrivèrent pas à retrouver la position initiale. Ils ont supplié Dieu de les remettre comme ils les avaient créés. Mais Dieu ne peut refaire ce qu‘il a défait ! C’est hors de ses qualifications divines. Désolé, faites au plus simple !

Selon la troisième légende, c’est là que ça s’est gâté entre l’homme et la femme. Adam a insisté pour que, dans ce cas, ce soit Lilith qui soit dessous. Il a obtenu le soutien divin ! Lilith a refusé et comme ils insistaient, elle les a envoyés au diable. Dieu pour la punir lui a flanqué deux ailes noires dans le dos. Elle s’est enfuie, a sauté dans la mer et les a laissés se débrouiller.

Selon la quatrième légende, Adam en a demandé une autre, une gentille a-t-il précisé. C’est là que Dieu a créé Ève avec la côte d’Adam. Ève ne s’est jamais révoltée. Elle a fait une petite bêtise, c’est vrai, une fois : elle a croqué un bout de pomme, la vilaine ! Ça lui a été reproché pendant des milliers d’années et ça n’est pas terminé. Ève a eu la descendance que l’on sait mais ce que l’on sait moins c’est que Lilith aussi. Elle n’est pas restée sous la mer elle en est sortie, en nageant, c’est elle qu‘on appelle Sirène, en volant, c’est elle qu’on appelle Fée, en rampant, on l’appelle alors Serpente, Mélusine !
Elle a épousé des hommes de la terre, elle a eu des enfants. Beaucoup ! C’est qu’elle n’est jamais satisfaite, elle cherche encore… Elle se souvient trop bien de cette première étreinte, de ce premier matin.

Une question pour chacune d’entre nous demeure : Qui sommes-nous ? Fille d’Ève ou fille de Lilith ?

Pour les hommes pas de problème d’identité, vous êtes tous fils d’Adam !

proposition n° 2

Affalé sur le bastingage, les yeux noyés dans la houle des flots noirs et mouvants, au gré des cahots du bateau, il sent que ça monte et remonte, enflamme son œsophage. En quittant la cabine, il avait pensé que l’air frais calmerait son mal mais soudain un spasme comme un coup de barre de fer, lui écrase l’estomac. Au prochain soubresaut du bateau, il vomit les absinthes et les bières qu‘il a imprudemment avalées avant d’embarquer. C’est qu‘il en avait fallu pour quitter ce mauvais et parfois délicieux, cauchemar. Mieux vaut crever que d’y revenir. Oui ! Il va foutrement crever, c’est sûr ! Se jeter à l’eau, ici même tiens ! De nouveau il se perd dans la contemplation, à présent horrifiée, des vagues et tourbillons. Ça lui évitera les frais d’un pistolet ! Économique ! Il ricane, ça plairait à sa mère, tiens ! Qu’il fasse une économie au dernier instant de sa vie ! Mieux vaut tard que jamais ! Mais est-ce qu‘il y pense vraiment à sa mère ? Non, il pense à sa femme qui l’a jeté et qui le reprendra peut-être s’il ne se flanque pas à l’eau avant et surtout il pense à l’ange féroce qu‘il a quitté à jamais !

Et c’est si douloureux que de nouveau son estomac se tord.

Il a dû tomber dans les pommes et même par-dessus bord parce que le voilà à l’eau, proprement. Maintenant il marche sur un sable doré avec le ciel sombre de l’océan sur sa tête. Il est fatigué, il souffre d’insomnie, il voudrait s’arrêter mais c’est le sol lui-même qui se dévide sous ses pas. Puis, il est dans le ventre d’un gros poisson. À tâtons il avance dans un long couloir noir. Au loin une faible lumière, il s’approche, sur une table, une lampe allumée et un jeune homme assis, qui écrit. Il comprend que ce jeune homme est l’âme du gros poisson, et qu’il écrit une lettre. L’homme a les yeux baissés mais lui, il sait bien que ces yeux–là sont bleus, et mouillés.

On l’a ramassé sur le pont, puant, transi, délirant. Le médecin a diagnostiqué un malaise vagal, recommandé surtout de bien dormir, éviter les émotions.
Finalement, il l’achètera le pistolet.

proposition n° 1

C’est une vasque immense en marbre crème avec des tavelures couleur sienne, on y est précipité soudain sans savoir d’où l’on vient. On y glisse comme sur un toboggan qui vire et s’enfonce dans un entonnoir vaste et contourné. On coule comme un torrent dans son lit, une eau tiède suinte des parois, on éprouve appréhension et joie ! À chaque fois.

On ne l’a jamais vu mais on sait que ça va arriver. À cette époque, on n’a même jamais entendu parler de raz de marée et pourtant c’est presque là, l’eau qui vient de loin pour l’engloutir. Il lui faut monter vite la colline quand il y a une colline mais s’il n’y en a pas, si elle ne connaît pas la ville ? Trouver les rues épargnées, là où les gigantesques langues de la mer ne viennent pas encore les lécher, où les immeubles ne s’effondrent pas comme des châteaux de sable. Elle court.

C’est un tendre, tout petit animal de chair et de sang pense-t-elle, un chaton, un hérisson, un nourrisson ? Il est enfermé dans une carapace ronde en métal qu’on lui a greffé sur le dos. Il geint, il se démène comme il peut à l’intérieur. Elle le voudrait bien, mais elle ne peut délivrer la chose de son armure dentue.



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1ère mise en ligne 20 décembre 2018 et dernière modification le 9 mars 2019.
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