contribution auteur | Isabelle Dartiguelongue

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Mini bio et liens à compléter.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Les hirondelles. Je les dessine, les disperse à l’intérieur de ma page où s’étirent tranquillement les lignes tracées de sa vie écrite. C’est un creux de silence qui nous entoure, lui et moi. La chambre rendue dense de ses mots sous le voile trop léger du rideau, qui flotte. Se déploie dans le reflet inerte de la croisée entrouverte. La gaze se décolore au ciel qui décline doucement. Je suis tenté d’écrire des mots qui ne sont pas les siens, mais pas encore les miens. À pointe d’aile. La page se soulève comme le rideau sous ma main qui résiste, se fait joug, sous ma plume tentée de devenir indocile. Je cherche à résister. Me concentre sur son souffle, le pincement de ses narines lorsqu’il se tourne franchement de mon côté pour s’assurer que je l’écoute, comme je l’en ai assuré. – Et si je vous parlais de Majunga, des boues rouges du fleuve et de l’estuaire. Des colonnades des maisons coloniales. De la torpeur des carcasses rouillées du port. Du torse sec de cet homme qui aplatissait à coups de masse un morceau de tôle recourbé. Comme si sa vie en dépendait. C’était le cas. En plein midi, au zénith du soleil de l’équateur. À en crever. Moi, je passais en triporteur, ça faisait bien – Je ne sais plus ce que j’entends, le flux des mots ou la houle des images qui se projettent dans mon arrière crâne. Ma main ralentit, apprivoisée par les oiseaux sur la page, et prête à les suivre au son de sa voix à lui, très nette encore malgré les imperceptibles césures de son souffle rauque. Des images me viennent. Qui ne sont pas les siennes. Je me dérobe à lui, me dérobe à moi-même, captif à mon tour – des hirondelles.

proposition n° 7

À la table d’écriture manque l’air, le vent, le souffle, celui qui qui rôde sous le bureau recouvert de moleskine, et puis qui se perd sans autre trace que celle de son passage furtif autour du presse papier de marbre brun. Alors la page reste vide, vierge dans la pièce aveuglée. La ville a cessé d’éructer, et j’aime à souffrir sur un Stabat Mater. Le dos ployé, épaules ramassées et la tête lourde, à la recherche de ce souffle, de ce qui circule au micromètre entre la pointe du feutre noir et la page inerte. Ou bien, le cou tendu comme un canard vers l’écran blanc où clignote le curseur de la machine, dont le rythme s’impose à moi comme le battement d’un autre cœur. Mécanique d’une précision dont je suis bannie. Au rythme fiable et régulier. Alors que moi je vague ailleurs. Échouée comme une pierre sur la page que j’écrase de mon absence, tout occupée que je suis par ce qui trame autre part, dans l’ombre. Bien loin du faisceau accueillant de ma lampe lumière de jour.

proposition n° 6

Lisa repart vers le chantier des bateaux. Il la regarde s’éloigner de lui. Sous les arbres il y a un peu plus d’air, et puis de l’ombre. Elle marche sans se retourner, comme si elle était seule à cet endroit, sans lui derrière. Seule sur cette pointe du bout de l’île, à l’abri du décompte des jours qui passent, s’étirent devant eux dans leur absolue vacuité. Elle marche de son pas inélégant. S’enfonce dans l’ombre des arbres de l’atelier des boutres, disparaît derrière un morceau de toile rouge accroché entre deux arbres, pendant jusqu’au sable dans un drapé mou. En une fraction de seconde, il ne distingue plus sa silhouette, fondue dans l’étoffe qui tremble dans l’air poisseux. Ne s’offre plus à lui que ce voile imprécis de coton à moitié délavé. Il s’en approche lentement, enfonçant ses pieds nus dans le sable collant. De près, il découvre la presque transparence du tissu maigre, sous des mailles distendues et tachées de points de graisse ou de charbon. De près, la toile est décevante, perd sa rutilance pour redevenir chiffon délavé, n’est plus signe d’apparat mais carmin pâli. La trame en est morte, réduite aux croisements aléatoires d’un tissage approximatif, lardant l’air d’entrelacs à la fois compliqués et fatigués. Pendue entre deux arbres par des clous aux têtes rognées par le sable et le sel, elle frissonne encore du passage de Lisa qui l’a frôlée pour passer derrière, vers les coques ouvertes qui semblent la fasciner, il ne comprend pas très bien pourquoi. Et il ne songe pas à l’écarter pour passer à son tour, réticent soudain à lever ce voile brusquement opportun. Il ne songe pas à avancer sa main vers la toile flottant dans les odeurs des poissons tout juste pêchés. Il ne songe pas à passer à son tour son corps moite de l’autre côté, dans l’ombre de ce rideau improvisé. Un vrai rideau de théâtre ! S’il fermait les yeux, il l’imaginerait volontiers de velours cramoisi. Celui qui retombe à la fin de la dernière scène du dernier acte, quand la pièce dénouée a libéré tous ses personnages, les renvoyant désincarnés dans les limbes du théâtre où ils errent attendant la représentation suivante.

proposition n° 5

Il n’y a plus – sans assurance aucune – dans l’air ambiant, l’air de plomb, que des paroles filantes s’échouant comme des bouées, lancées puis perdues non loin de nos oreilles, sans que nous puissions les comprendre, juste les entendre, sur une fréquence qui ne nous appartient pas. Sur une fréquence qui semble nous déposséder de ce qui nous entoure, qui nous isole, à la manière d’une cage de Faraday. Elles appartiennent à une autre langue, sont d’une autre douceur, sur le sable ravagé de sel et du soleil qui est emprisonné dedans. Souffle. — J’ai chaud. – Ouais, moi aussi – On aurait dû emmener de quoi boire – Ouais – Y en a un qui rentre. Il est beau celui-là aussi. – Ouais… ils pêchent tous les jours – Ouais. Souffle. Ça crisse entre nos orteils, c’est le sable mi humide près de l’eau calme, longue langue qui étire son reflet vers le triangle de la voile. – Hey !! … Ruban de paroles – Hey !! … qui s’enroulent autour de nous, benêts. Nous regardons, mais nous ne comprenons pas. Les mots flottent comme ça entre les turquoises de l’eau, entre nos oreilles, entre les pêcheurs qui nous ont vus. Ou pas ? Les mots ne s’accrochent nulle part. Ils vagabondent, comme des insectes autour de nous. – Ils parlent quelle langue ? – Swahili, kiswahili. C’est la langue d’ici.

proposition n° 4

Nungwi. Pas de panneau. Mais un centre, un petit noyau. Agglomérat de maisons en briques de terre collées à la boue de la saison des pluies. Nungwi. À Zanzibar. Toponyme à tête de giroflier — nom fiché sous les clous dorés des lourdes portes de Stone Town. Nungwi, au nord de l’île. Tressautement intime de l’eau de la mer qui s’étale et s’adosse au sable aveuglant. Voiles triangulaires qui arrivent mollement, après la pêche. Et tout à la pointe, à l’extrême nord, l’atelier de construction des boutres. Les coques ouvertes comme de gros fruits trop murs et qui éclatent sur le sable leurs ventres boucanés. Ça et là parfois de gros clous de bois martelés main, dans les coques ouvertes. Des clous d’une finesse incroyable. Dont je ne peux me détacher, aimantée par l’extrême précision dont ils témoignent, par l’élégance folle de leur silhouette sombre – manguier ou teck, je ne sais pas. C’est le silence autour, je passe et regarde, cherche les mains qui ont façonné ces clous.

C’est le silence autour. L’heure est lourde et chaude et tresse autour des hommes et des bêtes ses colliers de sueur. Personne autour des coques. Combien ? Combien de temps restent-elles ainsi exposées ? Combien ? Combien de temps avant de rejoindre la mer toute proche et molle qui berce la lumière de ses reflets transparents ? C’est là, devant moi. Ouvert et nu. Livré complètement, dans les moindres petits détails des chevilles et du calfatage, dans toutes les nuances des degrés de vieillissement du bois – teck ou manguier, je ne sais pas. C’est là, devant moi, dans l’élan de l’étrave et dans la texture du bois qui ne résiste pas sous ma main, mais se fait doux, matière amie. Et je ne déchiffre pas ce qui s’écrit sous mes yeux. Et j’écris sous mon front en lettres fluorescentes les questions que je voudrais poser, les questions qu’à cet instant-là, sur cette plage-là, je suis la seule à me poser. Passante muette, rivée à ces clous sombres martelés main.

C’est le silence autour. Même la mer s’est tue, ivre d’air lourd. Je suis compacte sur le sable, rendue si dense à moi-même que n’émerge plus dans la lumière aveuglante que cette histoire de clou, fichée soudain dans un recoin jusque-là absent de ma mémoire, un recoin gorgé de la chaleur d’un été d’enfance, d’un été d’enfants piailleurs qui avaient parcouru des kilomètres dans des champs dévastés de soleil, déjouant les chiens de toutes les fermes alentour pour parvenir à la maison – au manoir abandonné – lieu de haute convoitise. Y gisaient pêle-mêle dégorgeant de meubles moisis ustensiles de cuisines, exemplaires de la Vie illustrée, outils, gros clous rouillés dont j’aimais remplir mes poches, à la fois souvenirs et trophées. Je ne déchiffrais pas ce qui était écrit sous mes yeux, les pans d’ombres, les toiles d’araignées, les vies d’avant, ces lieux quittés comme en un jour de semaine, un jour ordinaire, puis abandonnés, mourant lentement sous les yeux des enfants rieurs qui pensaient avoir découvert un trésor, un monde livré à eux seuls. De la même façon, je suis seule sur cette plage, libre entièrement de la lecture de ce qui s’écrit sous mes yeux. Comme je l’avais été cet été-là, libre. C’est sans doute ce qui se joue et me ramasse de l’intérieur comme un gros caillou. La révélation peut-être de cette perte, lente érosion de soi où un clou reste un clou, bêtement.

Quelle histoire faudrait-il écrire ? Celle des clous ? Celle de la touriste hébétée ? Celles des enfants piailleurs ? Celle du manoir à l’abandon ? Celle de la trame qui se tisse entre eux, opportune et vivace, vivante ? Je ne sais pas si j’oserais jeter des mots comme ça, comme des ponts. Je ne sais pas si je n’ouvrirais pas un album photos, un album alibi, qui montrerait sans rien dire. Qui jaunirait paisiblement, jusqu’à ne plus valoir un clou.

proposition n° 3

Il est dit. Il fut dit qu’un jour il fut atrocement puni pour avoir osé offrir en festin aux Olympiens la chair de son enfant. Il fut châtié. Il l’est encore. Ce que nous raconte la légende. Tantale plongé jusqu’à mi-corps dans l’eau fraîche qui sous lui ondoie, condamné à cette soif sous laquelle il ploie, tentant de rapprocher de l’eau ses lèvres, qui s’écartent dans le vide sec de l’air lorsque l’eau reflue et le désentoure. Tantale plongé jusqu’à mi torse dans le parfum sucré des fruits qui chargent les branches qui caressent son visage émacié. Affamé, assoiffé. Nous accompagne de son éternité.

Mais l’on raconte également que plongé dans l’eau qu’il ne pouvait boire, il en éprouva très vite la jouissance, le courant frissonnant autour de son bassin, le flux entre ses jambes, contre ses cuisses ancrées pour toujours dans le lit de cette rivière où il se devait de renaître autre, les mains tendues vers les branches grosses de leurs fruits soyeux, qu’il ne pouvait atteindre, mais qui ravissaient son regard de leur ovale parfait.

Il se pourrait encore qu’il se soit enfui. De nuit. Une fois le livre refermé. Les pages obscurcies, rendues à la ténèbre. La légende et son supplice réécrits en une version interdite aux humains. Tantale prenant appui sur la pointe de ses pieds puissants pour parcourir les rives du fleuve en une effroyable liberté. Tantale désormais indifférent à la tentation, humant dans sa course tout ce qu’il n’aurait jamais pu concevoir avant, avant de renoncer à devenir un mythe.

Il se chuchote aussi parfois qu’il s’était noyé, grand corps blanc et lisse charrié par les eaux noires du Tartare. Las de souffrir à la face d’une intenable éternité, il s’était laissé aller, laisser tomber sur ses genoux écorchés aux recoins de la légende, avant de chercher la paix dans les remous anodins du fleuve des morts qui charriait grande foule, au sein de laquelle il espéra lorsqu’il chuta retrouver l’anonymat. Et il se fit un grand silence autour de cette affaire, qui jamais ne fut ébruitée par la presse.

proposition n° 2

Lorsque les pales du ventilateur s’écrasent dans l’écume en faisant jaillir des gouttes salées spongieuses qui fusent dans le grondement de la vague, le ciel s’assombrit encore au-dessus de Trouville. Elle ne souvient plus du trajet jusqu’au sable froid de la plage, à part cette vague empreinte laissée près des algues échouées. Elle ne se souvient plus de l’heure ni de la date, mais elle est certaine qu’elle est en hiver, seule dans l’hiver, seule au cœur d’un crépuscule. Elle ne se souvient plus qu’elle a oublié ses lunettes dans la petite chambre au premier étage. Peut-être même sont-elles tombées lorsqu’elle a ouvert la fenêtre, sèchement, violemment, pour appeler le sommeil qui ne venait pas, comme à son habitude. Peut-être même sont-elles cassées, fatiguées de ses colères ou de ses lectures. Peut-être même s’est-elle recouchée un instant en battant des paupières énervée, en raclant sur sa gorge le goût de la dernière Gitane. Face à elle, c’est comme une gigantesque roue à aubes qui brasse l’eau tout près du rivage en voulant l’emporter dans son rythme métronomique. Alors elle aussi, elle s’est mise à battre des bras, et elle s’agite et se sent minuscule à côté de cette roue monstrueuse, qui pourtant ne produit aucun son, mammifère blessé, sorte d’excroissance d’elle. Et elle y arrive presque, à s’envoler. Au bout de ses bras ont poussé des pales qui ressemblent à des ailes, biseautées d’argent. Élancées. Distinguées. Puis elle a de la cendre sur les lèvres, de la cendre ou bien de l’écume qui devient grise et floconneuse, recouvre l’eau, inonde la mer lorsqu’elle la survole dans le bruit du moteur qu’elle a poussé à son extrême limite. Et lorsque les pales de l’hélice s’écrasent dans l’écume, elle frissonne de la sensation de l’eau glacée sur son cou.

proposition n° 1

1

De la pierre aux boutres. Dans cette stupeur muette qui frappe, quand si loin de chez soi. Échoués en animaux marins non sauvages sur l’éclat du sable d’une blancheur cruelle et inégalée. Ils gisent coque ouverte, offerte, carènes vierges encore d’écume. Martèlement des marteaux sur les têtes sombres de grands clous de bois qui s’enfoncent sans crier dans les membrures veinées d’ombre de leurs étraves nues. Ils sont si fins, déjà aériens, que semblent déjà flotter autour d’eux leurs voiles triangulaires.

2

C’est un genou qui monte bien plus haut que la hanche, perché sur le degré d’une échelle inclinée, derrière le rideau de tulle d’une fenêtre à grande embrasure, qui embrase la rue de son rectangle régulier quand la nuit venue, l’halogène surpuissant est allumé par une main inconnue, sans doute impatiente et avide du flot lumineux qui inondera la pièce de son flux contre la marée malvenue de la nuit encombrante. Il s’y dessine très nettement, derrière le rideau, ce genou, figé en une ascension résolue sur les cisailles d’ombres dessinées par les barreaux de l’échelle.

3

Lancée ou jetée à la volée, puis coincée dans une brèche torve du grillage à moitié affaissé, elle pend lamentable et déchue pendue aux crins synthétiques de sa longue chevelure blonde de Barbie. La matière plastique de son corps absorbe les rais lumineux des phares des voitures qui longent la rue paisible, trouée seulement salement en cet endroit par la clôture abandonnée que ne protègent plus les grandes herbes folles qui viennent d’être tondues. Qui forment un tapis équivoque sous la silhouette fragile de la poupée poubelle accrochée à sa crinière peroxydée. Chacune des voitures pressées par la nuit fait luire les billes bleues de ses yeux vides.



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1ère mise en ligne 21 décembre 2018 et dernière modification le 25 février 2019.
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