contribution auteur | Stewen Corvez

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Tissage contemporain avec des pieds, des doigts et des bouts de cerveau dedans. Création musicale et poétique. Littératures et fictions en tous genres 24/24. Sur son site : www.defilmince.com et sa chaîne Youtube. Pas sérieux s’abstenir. Environ zéro publication à ce jour à l’exception d’une seule dont il n’est pas particulièrement fier et d’œuvres collectives (dont il est déjà beaucoup plus fier). Livre à venir sur le feu, brûlant. Il fait aussi de la photo de mariage ici : www.secondevue.fr et prépare actuellement une thèse sur la musique dans le Doktor Faustus de Thomas Mann.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _5 _6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 4

En plein centre-ville, se trouve un quartier aux couleurs totalement neutres, une quinzaine de bâtiments hauts de quatre ou cinq étages pourtant tous la même emprunte sur leurs murs visibles. Le quartier médical est accessible via un parking sous-terrain qui occupe à peu près la moitié de sa surface et via un parking secondaire d’une quarantaine de place en surface et légèrement décentré. Pour accéder à pied au cœur du lieu, il faut nécessairement traverser l’un de ces deux parkings.

L’hôtesse d’accueil connaît certes le nom de tous les employés de l’hôpital, mais y travaille depuis assez longtemps pour pouvoir dire à qui souhaiterait le savoir quand chacun d’entre eux est arrivé dans l’établissement (à part peut-être les derniers, car il y a eu beaucoup de roulement ces dernières années, ce qui rend les noms et les visages qui se cachent derrière plus difficiles à mémoriser). Il y a une trentaines d’années, la responsabilité pesant sur les épaules des sages femmes était immense, leur cerveau constitue des archives inestimables.

Et parce que l’une d’entre elles avait dû porter une responsabilité immense pour l’enfant, mais insignifiante pour les parents (le camion vert et jaune oublié dans la salle d’attente du cabinet d’ophtalmologie qui jouxtait la maternité), j’avais une vague chance de retrouver la maison dont je n’ai aucun souvenir. J’ai interrogé mon frère à plusieurs reprises… il m’a toujours répondu qu’il trouverait plus amusant de m’y conduire lui-même plutôt que de m’expliquer de façon s’y rendre.

Un poème comme prétexte à la réalité et comme un chat noir se lovant entre deux blancs de littérature, existerait et tendrait son bras vers l’invention sans en n’atteindre jamais que la surface du derme. Alors le poème aura la valeur du tunnel guidant Orphée vers les enfers. Et là, en Enfer, les corps oubliés dans la maison sans mémoire se déferont des vers qui les dévorent pour chanter une prose monocorde, reliant la maison à mon frère, mon frère à moi et bâtir une toile de soie entre moi et la maison, une toile parasitaire, un possible tassement, mais qui devient le passage d’une lune carnivore à l’étoile brune qui s’effondre à proximité.

proposition n° 3

Bilbo le Hobbit est embarqué par le magicien Gandalf pour accompagner treize nains dont le principal objectif est de récupérer l’or et le royaume sous la Montagne qui abrite un dragon qui garde un trésor. Le dragon est tué par un archer extérieur au groupe. S’ensuit une guerre qui s’achève par la récupération du trésor et sur la dissimulation par le hobbit d’un anneau donnant un pouvoir d’invisibilité à son porteur.

variante 1

L’anneau plonge dans le noir de la grotte avec le silence qui l’accompagne. Il a attendu longtemps avant de glisser du doigt qui aujourd’hui ne l’intéresse absolument plus. Il n’aura peut-être plus besoin de beaucoup patienter avant de reprendre son périple. Mais ça, personne n’en sait rien encore, même pas son maître. À un infini de sa perte, il est fort peu probable que ça dure encore. Et puis il y a quelque chose dans l’air qui brode des idées nouvelles, un changement, un appel mystique auquel il est difficile d’être hermétique. Il remonte à loin, cet appel. Une âme en devenir ramasse l’anneau et l’enfile autour de son doigt. Ça sera un amusement durant les prochaines années. Ensuite, il faudra de nouveau attendre.

variante 2

Le jour du mariage, le serpent s’attaque au pied d’Eurydice. Elle meurt et Orphée est désemparé. Je le voit très bien, caché derrière le bol de punch. Je profite d’un moment d’inattention pour m’emparer de l’alliance et m’enfuir à toute vitesse. Une relique vaut mieux qu’une amante morte. Passée à mon doigt, la bague fait disparaître le monde ou le monde ne me voit plus, je ne sais plus trop. Mais la sensation est exaltante : je tiens l’univers à bouts de doigts, je pourrais être un nouveau créateur. Personne avant moi n’a-t-il jamais songé à chasser les dieux de l’Olympe ? Malheureusement, alors que je traverse une rivière en dansant, l’anneau glisse de mon doigt et tombe à l’eau. Mon premier réflexe est de m’étonner : jamais je n’ai eu l’impression qu’il fut trop large. Je pense à plonger pour le récupérer, mais les amis d’Orphée sont en train de me rattraper.

variante 3

Le dessinateur peine à trouver une position sur la berge. Une brume cache légèrement la montagne qu’il voudrait représenter et qui abritait, autrefois, le dragon que l’on rêve de voir encore voler ici. Sa disparition date de l’époque où la ville flottante existait encore. Mais elle a brûlé, suite à la venue en ces lieux d’une grosse poignée de personnages étranges dont l’un (on le saura plus tard en lisant ses mémoires) équipé d’un anneau unique en son genre et au sujet du quel on aura beaucoup parlé par la suite. La montagne est grise comme le ciel, comme les visages des morts qui conduisent jusqu’au Mont Solitaire. On peut facilement retracer le chemin de l’ombre, il suffirait de se rendre sous la montagne puis de suivre les odeurs de soufre qui s’en détachent en s’éloignant progressivement d’elles par rebond. On sera alors conduit à travers d’autres monts et d’autres morts, dont celle où a séjourné l’anneau et ce, durant plusieurs centaines d’années, jusqu’à une région verdoyante dont il ne reste plus qu’un vague souvenir tout juste bon à engendrer des histoires.

proposition n° 2

La soupe fume encore au-dessus des assiettes pendant qu’il attend sa sœur avec un peu d’impatience et d’énervement. Il a été pris au dépourvu et doit affronter l’étrange silence de son père. Katia l’appelle encore une fois, mais elle ne veut toujours pas descendre. Ou elle n’a rien entendu. Le père plonge plonge la cuiller dans la soupe qui réforme les visages, les rend plus souples et plus honnêtes. Katia demande à son mari s’il a finalement lu à son autre fils (celui que je ne connais pas) le passage qu’il a écrit la veille. Il répond que oui et que c’est un franc succès. Une tâche de sauter sur la nappe, il l’a aperçue du coin de l’œil. Il devrait peut-être en parler, pour briser le silence.

La soupe continue à refroidir et vire de l’orange au vert, peut-être parce que personne ne s’était encore aperçu qu’un bouleversement venait d’avoir lieu. Une variante bleue chercher à écarter les derniers filaments de vapeur pour se faire une petite place, mais le grand homme s’acharne : il va replonger sa cuiller, probablement au péril de sa vie. Mais au lieu de ça, il lève la tête, repose son couvert et lève la tête : sa fille vient d’entrer dans la salle à manger. Elle s’excuse pour le retard, un peu platement, mais son Faust était en train de perdre pied dans un alcool pas fait pour lui, aussi éloigné d’une soupe aux légumes que Santa Monica de Zurich. Sa fille s’assoie près de lui, fait quelques commentaires élogieux sur le repas qu’elle n’a pas encore goûté et y plonge corps et âme.

Elle rit et projette quelques gouttes de soupe sur son père qui ne lui en tient pas rigueur, parce qu’elle se dit qu’il ne manque que quelques grains de quelque chose dans la soupe mais que ce quelque chose ne pousse nulle part sur la planète, ou peut-être seulement derrière le front obstiné de son père. Celui-ci observe le fond de son assiette qui apparaît progressivement comme si un fantôme une force surnaturelle lui pompait le regard à l’aide d’une paille. Phénomène d’autant plus intrigant que le fond s’assèche très rapidement. L’occasion rêvée pour faire mine d’aller la nettoyer lui-même. Mais alors, quoi prétexter pour ne pas avoir à emporter celle des autres avec lui ? L’idée n’était peut-être pas si bonne. D’autant plus que le costume qu’il a choisi risquerait de le trahir : il ne pourrait pas mentir sur l’absence de plis de repassage sur les manches. Et à quoi bon feindre un grand acte si c’est pour dénigrer l’usage du fer à repasser ? Il ne lui reste que deux alternatives : faire lui-même entièrement la vaisselle ou reprendre de la soupe.

proposition n° 1

Le sol recouvert d’une très fine couche de moisissure s’étire à l’infini tant qu’on ne lève pas la tête. La chaussure qui gît dans ma flaque d’eau juste à côté, respire une forme de jalousie ouvertement nauséeuse mais modeste. La surface liquide se met doucement à trembler à l’instant même où le monstre entame son chant de fer et de charbon. Où une immense vague de vent soulève sa chevelure glissante. Les quelques gouttes décrochées du cri qui retombe affligent la sensation de froid d’une autre et éternelle dérive.

Le parc longe la rivière bleue qui a sans aucun doute toujours été là. On y passe en vélo, en courant, en marchant, en chien. La couleur de l’eau est tellement intimidante que personne ne fait mine de la regarder, même si les mystères qui y coulent fascinent. Un roi s’y noie continuellement en faisant semblant de souffrir. Il est trop bedonnant pour ça. Quelques camions tombés à l’eau équilibrent le sentiment d’injustice et de bourgeoisie. On oublie trop facilement les morts qui nagent sous nos yeux, leurs orbites creuses qui nous rappellent les nôtres en devenir. On se retient de plonger, car on tient trop à notre solitude et peut-être aussi, à la tranquillité des vers.

On appelle ça une église, mais aucun dieu n’y siège. D’ailleurs, les églises ont-elles été construites pour que n’importe qui ou n’importe quoi y demeure ? À l’intérieur, il y a très peu de place. Une table ronde au milieu et des tas de chaises autour. En face de l’entrée, avec la table entre les deux, un grand rideau noir cache un dispositif vidéo. D’ici quelques heures, l’endroit devrait s’animer. ON ne parlera pas de dieu, justement, pour conjurer son absence. Quelques gouttes, voire un ruissellement le long d’une des parois empêcheront l’échange fiévreux de se dérouler dans les meilleures conditions. Le ciel étouffe les appels au calme, c’est inévitable. À moins que ce ne soit simplement le chœur, dehors.



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1ère mise en ligne 21 décembre 2018 et dernière modification le 11 janvier 2019.
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