contribution auteur | Stewen Corvez

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Tissage contemporain avec des pieds, des doigts et des bouts de cerveau dedans. Création musicale et poétique. Littératures et fictions en tous genres 24/24. Sur son site : www.defilmince.com et sa chaîne Youtube. Pas sérieux s’abstenir. Environ zéro publication à ce jour à l’exception d’une seule dont il n’est pas particulièrement fier et d’œuvres collectives (dont il est déjà beaucoup plus fier). Livre à venir sur le feu, brûlant. Il fait aussi de la photo de mariage ici : www.secondevue.fr et prépare actuellement une thèse sur la musique dans le Doktor Faustus de Thomas Mann.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Et la noix se met à parler en latin. La noix parle un latin moderne qui rappelle le bruit des avalanches. La neige fond subitement dans sa tête ; puis les montagnes s’effondrent. Ses pieds refusent le combat. Alors il reste sur place jusqu’à l’asséchement total de la noix. Mais comme la noix est déjà très sèche, il se met à courir très vite. La montagne s’effondre une seconde fois, mais il ne la regarde toujours pas. Sans doute parce que la noix l’empêche de penser. Elle a ses propres idées, ses propres obsessions. Et sa propre idée de la survie. Contrairement à lui, elle ne veut pas s’enfuir d’ici dans la précipitation. Elle a besoin de temps. Elle a besoin de prendre le temps. Le temps de respirer l’air des altitudes, la blancheur des montagnes et de la neige. La dureté de la roche qui encadre les nuits d’un temps perdu où les noix pesaient le poids d’un éléphant et où elles s’évadaient de pieds en pieds pour bousculer les promeneurs trop prudents. Et un jour les noix se sont flétries. Elles ont subi la nécrose du marcheur, celle qui fait oublier le temps à toutes les vergetures aléatoires qui s’accrochent aux troncs des sapins et aux roches des montagnes. Les noix sont tristes, c’est pour cette raison qu’elles aiment les arpenteurs, qu’elles les dévorent de l’intérieur en ne leur laissant aucune chance de rédemption.

source de l’apocryphe
Je la serre entre mes bras, mais elle continue de danser, de glisser sur les saveurs chocolats qui l’enivrent, lui vrillent l’esprit. Ses cheveux volent et s’emmêlent dans les miens. Bientôt ses mouvements se font plus lents, ses mouvements s’arrondissent. Elle s’essouffle, mais elle est toujours aussi gaie. Quelques fèves s’aventurent dans les plis de son corps : ses genoux se courbent sous l’effort, ses bras se tordent et quelques signes de crispation apparaissent furtivement. Mais elle continue de sourire et je grandis autour d’elle. Les vagues perçantes lui font oublier les limites de son corps, mais je me charge de les lui rappeler. Sa respiration est courte. Son visage prend une teinte qui n’était apparue encore jusque-là, hormis sur quelques paillettes ou quelques morceaux de sucre coloré. Ses joues sont les cartes d’un monde étrange et inattendu. Les arômes exotiques s’oublient dans le cœur sauvage qui bat de plus en plus vite sous la couche de plaisir. Les larmes cacaotées se pétrifient de surprise lorsqu’elles tentent de remonter à la source. Je la couvre de tout mon être, je veux qu’elle ne perçoive plus la limite entre mon corps et le sien. Mes nappes lui couvrent les épaules pendant que je l’embrasse. Mes lèvres ne quittent plus les siennes. Son souffle se décide enfin à ralentir après quelques sursauts. Nous ne faisons plus qu’un. Passé les moments de frayeurs, elle comprend nous venons de toucher du doigt l’éternité.

source de l’apocryphe
Mais cette fois, elle a décidé qu’il ne déciderait pas. Le cargo lunaire est sur le point de partir, le pôle hospitalier de la face cachée son dernier espoir. Trop longtemps elle a caché son visage sous une peau humaine. Personne est encore capable d’assumer ça… il est trop tôt… Le seize… Elle espère qu’on viendra la chercher avant, que son appel aura été attendu. Un interne bien trop raide passe devant elle. Ça ne peut pas être lui, ce serait trop évident. Pourtant il l’a vue, il l’a regardée. Elle replonge à corps perdu dans ses doutes, car rien ne la sauvera. Le dix-sept passe trop vite et toujours personne pour la sortir de là. Elle ne veut pas y retourner, elle ne possède plus rien. Peut-être devrait-elle lever le voile, le masque. Alors on se jetterait sur elle pour la battre, l’enfermer, l’humilier. L’écran affiche dix-huit, son dernier espoir s’envole. Dans la file d’attente, les autres semblent trop bien portants. L’interne repasse une nouvelle fois. Il a l’air moins crispé. Il la regarde de nouveau. Et lui… lui est toujours penché sur ses pieds, on le croirait mort. Il est peut-être mort. Il faudrait peut-être lui offrir le même cadeau qu’on lui a offert, à elle, lorsqu’elle était dans la même à sa place ? Dix-neuf et elle ne tient plus. Elle ne verra jamais la lueur, c’est finit. Elle va activer le système d’auto-destruction et emporter le bâtiment avec elle. Quand elle ouvre les yeux, elle entend un léger bourdonnement. Elle est sauvée. Lui, à côté, dort encore, mais déjà les machines analysent ses composants. Il deviendra comme elle, il sera sauvé.

proposition n° 8

Vie brève 1, Gretchen Unbegrenzt

Née sur l’Île Carrée, Gretchen a d’abord été chanteuse à la Collégiale historique de Han. On retrouve ensuite sa trace sur quelques îles voisines de l’archipel. C’est au cours de ces années qu’elle aurait rencontré la mère d’Humphrey. Gretchen travaille à la cour de Brünel, le père sur sérialisme à quatorze tons, puis à la chapelle Sacrée de Ionien VIII.

Ordonnée Métaphore, elle retourne sur l’Île Carrée et s’attache à l’orgue municipal de Han II. La gloire de Gretchen est immense : ses contemporains la surnomment « la princesse de la musique » ; à Beck, le premier imprimeur musical inaugure dans ses presses un recueil de ses « tours ». Gretchen excelle dans tous les domaines, alliant la maîtrise du contrepoint venu de Beck au lyrisme mélodique de l’Archipel. Sa musique se mêle intimement au sens des incantations et donne à la magie un style qui inspirera d’autres compositeurs de Beck et de l’Archipel.

L’œuvre qui nous en reste est considérable : cent quarante incantations (dont la célèbre suite de L’homme Armé et le superbe Résurrection des animaux sauvages à cinq voix mixtes), plus de cent sorts et près de cent pièces non magiques.

Vie brève 2, Johan Couchant

Enfant, Johan est heureux. Son père gagne très bien sa vie, sa mère également : ils sont gardiens des archives. Il ne se rend pas compte que sa vie peut basculer d’un jour à l’autre. Et c’est ce qui arrive. Il a quatorze ans. Commence alors une longue errance à travers les rues de Beck. Aucune institution ne peut l’accueillir. Et il ne veut demander à personne.

Ainsi commence un long apprentissage auprès des pires malfrats de la ville. Durant toute son adolescence il forge un ressentiment grandissant contre l’administration Beckoise. Il

Mais contre toute attente, alors qu’il n’a encore commis que quelques larcins, il prend sur lui de passer des concours administratifs qui lui permettent d’obtenir un poste d’intendant dans une école de musique scalaire. La direction des ressources humaines est très satisfaite de son travail jusqu’au jour où il abat le premier Métaphore de l’école, d’une balle à bout portant dans la tête. Il parvient à s’échapper et on n’entend plus parler de lui.

Il se peut qu’il soit toujours en vie.

Vie brève 3, Oswald Ostwind

Le compositeur Oswald Ostwind est décédé à l’âge de 90 ans hier soir, dans la ville de Beck, où il habitait. Évidemment, les amateurs d’art profane risquent d’avoir encore en tête sa déclaration incendiaire, « Il faut brûler les écoles de Magie ! », mais cette phrase était une provocation datant d’une époque désormais lointaine. Si son projet de composer une œuvre non magique n’aboutit jamais, en partie faute de livret adéquat, il laisse de nombreuses pièces vocales, portées notamment par les incantations de Josquin Le Gris (La ville illuminée, Le guerrier des eaux, Le veau chasseur) tandis que Tiefe lui inspire Contre-contre. C’est peut-être néanmoins comme chef que l’on mesurera avant tout la contribution d’Oswald Ostwind à la musique narrative profane. Il est invité à diriger Le mort des champs verts, avant le mémorable Anneau du centenaire ; c’est lui qui suggéra Franck Stadtmauer pour la mise en scène. Plus tard, il assure à l’Opéra de Beck la création mondiale de la version de Tut complétée par ses soins. Dans les années suivantes, il était revenu sur l’Île Blanche pour diriger La bouche au Théâtre de Luval. L’année d’après avait marqué son retour à Beck pour Le mort des champs verts, dans une mise en scène très controversée.

proposition n° 7

La table en bois rare où je pose mon cahier est celle où l’on mange. Systématiquement, je commence par ouvrir la porte du placard pour y prendre la boîte de céréales (des Weetabix). Je verse deux pavés dans mon bol. Toujours le même depuis près de douze ans. Je le remplis ensuite de lait végétal. Vient le moment de découper le pain ou de sortir deux tranches de pain de seigle bouilli du sachet. Je dépose le bol de Weetabix dans le four à micro-ondes et le programme pour une minute de chauffe, le temps nécessaire au découpage de la part quotidienne de Tofu préparé. L’ordre des opérations change parfois, mais c’est rare. Quand tout est prêt, je me saisis du style à plume qui ne me quitte plus depuis que je suis revenu à l’écriture manuscrite pour l’invention littéraire. Il m’a été offert par mes parents lorsque je suis devenu professeur des écoles. Tout un symbole. Il aura fallu que je programme ma démission de la fonction publique pour que, enfin, je me l’approprie de nouveau. Et j’écris.

proposition n° 6

Conformément à tous les clichés possibles et imaginables sur la religion, un cierge brûlait devant les yeux éclatés de Jésus. Qu’il y eût de l’humour en cet humain et en ce moment précis ne m’étonnerait pas plus que ça. On ne peut pas être fils de Dieu et sérieux en même temps. Si j’étais moi-même fils de Dieu (on ne peut pas tout être), je ne le serais pas, sérieux. D’ailleurs, je suis convaincu que la résurrection du bonhomme n’est qu’une vaste blague, un truc demandé à Dieu par son fils uniquement pour se payer la joie d’une fanfare. Pas un test ni une mise à l’épreuve, mais une vraie jonglerie, comme un pet discret mais audible juste avant le discours de l’époux durant le repas de mariage. Et je le vois d’ici (littéralement), Jésus sur sa croix, souffrant le martyre tout en pouffant de vie et en suffoquant, crachant du sang, suant la peur et l’extase. Jamais la dialectique du plaisir et de la souffrance n’aura été si affirmative qu’en ce moment-là. A-t-il eu une érection également ? Il est fort probablement que non, et c’est pour cette raison qu’il est revenu à la vie : ranimer le désir sexuel anéanti par le rire. Ce serait affaire trop sérieux pour Dieu et sur la croix, il a bien fallu choisir. Mais le Christ a été malin. Peut-être trop, et c’est cela que l’homme pieu paye aujourd’hui. Le père a manipulé le fils qui se croyait peut-être un peu trop intelligent. De fait, il a entraîné tous les mortels avec lui.

proposition n° 5

L’officiant se prolonge dans la grande pièce triste qui ne devrait pas être un lieu de culte et lève un bras. Je lui demande s’il n’a pas peur que le public ne prenne ce geste de travers : bien sûr que non. Chaque semaine il le répète devant une assemblée à chaque fois différente et à chaque fois ébahi. Et je lui fais remarquer qu’il est peut-être bien là le problème, que l’assemblée ébahie est une armée de voyeurs que se passe le mot de régiment en régiment et qu’un jour ça lui retombera dessus. Mais non, non, tout est clair et prémédité, il n’y a aucun risque sinon pensez-vous ça fait bien longtemps qu’on l’aurait obligé à quitter les lieux, voire qu’on l’aurait emprisonné. Il répète le même geste, cette fois en murmurant d’autres paroles pour me montrer toute l’étendue de son pouvoir de confusion. Alors il cesse de nouveau ses gestes, il continue à parler sur le même ton, si bien que je n’aurai pas à déterminer s’il s’adresse à moi où s’il s’adresse toujours à son auditoire imaginaire. Mais il s’arrête, se retourne. Je ne comprends rien à ce qu’il me raconte : il chante dans une langue inventée que je suis censé comprendre. Au hasard, je fais de grands mouvements qui semblent suffire à me faire comprendre, car il arrête son chant pour me sourire de toutes ses dents. Je répète mes gestes, mais ça ne fonctionne plus : il recommence à chanter bizarrement. Avec une légère différence toutefois : il le fait en marchant et en éteignant une à une les bougies qui nous éclairent. Quand il a terminé, on ne voit absolument plus rien. Nous seront plus tranquilles pour parler, mais je ne saisis pas très bien pourquoi. Il a un secret à révéler, ça me fait une belle jambe. Dans le noir on entend mieux, nous sommes plus réceptifs à l’invisible de la langue, à sa douleur lascive et à tout ce qu’elle construit d’ironie. Elle n’est polluée que par les vibrations de l’air et l’oscillation anarchique des harmoniques autour du flux de la réalité.

proposition n° 4

En plein centre-ville, se trouve un quartier aux couleurs totalement neutres, une quinzaine de bâtiments hauts de quatre ou cinq étages pourtant tous la même emprunte sur leurs murs visibles. Le quartier médical est accessible via un parking sous-terrain qui occupe à peu près la moitié de sa surface et via un parking secondaire d’une quarantaine de place en surface et légèrement décentré. Pour accéder à pied au cœur du lieu, il faut nécessairement traverser l’un de ces deux parkings.

L’hôtesse d’accueil connaît certes le nom de tous les employés de l’hôpital, mais y travaille depuis assez longtemps pour pouvoir dire à qui souhaiterait le savoir quand chacun d’entre eux est arrivé dans l’établissement (à part peut-être les derniers, car il y a eu beaucoup de roulement ces dernières années, ce qui rend les noms et les visages qui se cachent derrière plus difficiles à mémoriser). Il y a une trentaines d’années, la responsabilité pesant sur les épaules des sages femmes était immense, leur cerveau constitue des archives inestimables.

Et parce que l’une d’entre elles avait dû porter une responsabilité immense pour l’enfant, mais insignifiante pour les parents (le camion vert et jaune oublié dans la salle d’attente du cabinet d’ophtalmologie qui jouxtait la maternité), j’avais une vague chance de retrouver la maison dont je n’ai aucun souvenir. J’ai interrogé mon frère à plusieurs reprises… il m’a toujours répondu qu’il trouverait plus amusant de m’y conduire lui-même plutôt que de m’expliquer de façon s’y rendre.

Un poème comme prétexte à la réalité et comme un chat noir se lovant entre deux blancs de littérature, existerait et tendrait son bras vers l’invention sans en n’atteindre jamais que la surface du derme. Alors le poème aura la valeur du tunnel guidant Orphée vers les enfers. Et là, en Enfer, les corps oubliés dans la maison sans mémoire se déferont des vers qui les dévorent pour chanter une prose monocorde, reliant la maison à mon frère, mon frère à moi et bâtir une toile de soie entre moi et la maison, une toile parasitaire, un possible tassement, mais qui devient le passage d’une lune carnivore à l’étoile brune qui s’effondre à proximité.

proposition n° 3

Bilbo le Hobbit est embarqué par le magicien Gandalf pour accompagner treize nains dont le principal objectif est de récupérer l’or et le royaume sous la Montagne qui abrite un dragon qui garde un trésor. Le dragon est tué par un archer extérieur au groupe. S’ensuit une guerre qui s’achève par la récupération du trésor et sur la dissimulation par le hobbit d’un anneau donnant un pouvoir d’invisibilité à son porteur.

variante 1

L’anneau plonge dans le noir de la grotte avec le silence qui l’accompagne. Il a attendu longtemps avant de glisser du doigt qui aujourd’hui ne l’intéresse absolument plus. Il n’aura peut-être plus besoin de beaucoup patienter avant de reprendre son périple. Mais ça, personne n’en sait rien encore, même pas son maître. À un infini de sa perte, il est fort peu probable que ça dure encore. Et puis il y a quelque chose dans l’air qui brode des idées nouvelles, un changement, un appel mystique auquel il est difficile d’être hermétique. Il remonte à loin, cet appel. Une âme en devenir ramasse l’anneau et l’enfile autour de son doigt. Ça sera un amusement durant les prochaines années. Ensuite, il faudra de nouveau attendre.

variante 2

Le jour du mariage, le serpent s’attaque au pied d’Eurydice. Elle meurt et Orphée est désemparé. Je le voit très bien, caché derrière le bol de punch. Je profite d’un moment d’inattention pour m’emparer de l’alliance et m’enfuir à toute vitesse. Une relique vaut mieux qu’une amante morte. Passée à mon doigt, la bague fait disparaître le monde ou le monde ne me voit plus, je ne sais plus trop. Mais la sensation est exaltante : je tiens l’univers à bouts de doigts, je pourrais être un nouveau créateur. Personne avant moi n’a-t-il jamais songé à chasser les dieux de l’Olympe ? Malheureusement, alors que je traverse une rivière en dansant, l’anneau glisse de mon doigt et tombe à l’eau. Mon premier réflexe est de m’étonner : jamais je n’ai eu l’impression qu’il fut trop large. Je pense à plonger pour le récupérer, mais les amis d’Orphée sont en train de me rattraper.

variante 3

Le dessinateur peine à trouver une position sur la berge. Une brume cache légèrement la montagne qu’il voudrait représenter et qui abritait, autrefois, le dragon que l’on rêve de voir encore voler ici. Sa disparition date de l’époque où la ville flottante existait encore. Mais elle a brûlé, suite à la venue en ces lieux d’une grosse poignée de personnages étranges dont l’un (on le saura plus tard en lisant ses mémoires) équipé d’un anneau unique en son genre et au sujet du quel on aura beaucoup parlé par la suite. La montagne est grise comme le ciel, comme les visages des morts qui conduisent jusqu’au Mont Solitaire. On peut facilement retracer le chemin de l’ombre, il suffirait de se rendre sous la montagne puis de suivre les odeurs de soufre qui s’en détachent en s’éloignant progressivement d’elles par rebond. On sera alors conduit à travers d’autres monts et d’autres morts, dont celle où a séjourné l’anneau et ce, durant plusieurs centaines d’années, jusqu’à une région verdoyante dont il ne reste plus qu’un vague souvenir tout juste bon à engendrer des histoires.

proposition n° 2

La soupe fume encore au-dessus des assiettes pendant qu’il attend sa sœur avec un peu d’impatience et d’énervement. Il a été pris au dépourvu et doit affronter l’étrange silence de son père. Katia l’appelle encore une fois, mais elle ne veut toujours pas descendre. Ou elle n’a rien entendu. Le père plonge plonge la cuiller dans la soupe qui réforme les visages, les rend plus souples et plus honnêtes. Katia demande à son mari s’il a finalement lu à son autre fils (celui que je ne connais pas) le passage qu’il a écrit la veille. Il répond que oui et que c’est un franc succès. Une tâche de sauter sur la nappe, il l’a aperçue du coin de l’œil. Il devrait peut-être en parler, pour briser le silence.

La soupe continue à refroidir et vire de l’orange au vert, peut-être parce que personne ne s’était encore aperçu qu’un bouleversement venait d’avoir lieu. Une variante bleue chercher à écarter les derniers filaments de vapeur pour se faire une petite place, mais le grand homme s’acharne : il va replonger sa cuiller, probablement au péril de sa vie. Mais au lieu de ça, il lève la tête, repose son couvert et lève la tête : sa fille vient d’entrer dans la salle à manger. Elle s’excuse pour le retard, un peu platement, mais son Faust était en train de perdre pied dans un alcool pas fait pour lui, aussi éloigné d’une soupe aux légumes que Santa Monica de Zurich. Sa fille s’assoie près de lui, fait quelques commentaires élogieux sur le repas qu’elle n’a pas encore goûté et y plonge corps et âme.

Elle rit et projette quelques gouttes de soupe sur son père qui ne lui en tient pas rigueur, parce qu’elle se dit qu’il ne manque que quelques grains de quelque chose dans la soupe mais que ce quelque chose ne pousse nulle part sur la planète, ou peut-être seulement derrière le front obstiné de son père. Celui-ci observe le fond de son assiette qui apparaît progressivement comme si un fantôme une force surnaturelle lui pompait le regard à l’aide d’une paille. Phénomène d’autant plus intrigant que le fond s’assèche très rapidement. L’occasion rêvée pour faire mine d’aller la nettoyer lui-même. Mais alors, quoi prétexter pour ne pas avoir à emporter celle des autres avec lui ? L’idée n’était peut-être pas si bonne. D’autant plus que le costume qu’il a choisi risquerait de le trahir : il ne pourrait pas mentir sur l’absence de plis de repassage sur les manches. Et à quoi bon feindre un grand acte si c’est pour dénigrer l’usage du fer à repasser ? Il ne lui reste que deux alternatives : faire lui-même entièrement la vaisselle ou reprendre de la soupe.

proposition n° 1

Le sol recouvert d’une très fine couche de moisissure s’étire à l’infini tant qu’on ne lève pas la tête. La chaussure qui gît dans ma flaque d’eau juste à côté, respire une forme de jalousie ouvertement nauséeuse mais modeste. La surface liquide se met doucement à trembler à l’instant même où le monstre entame son chant de fer et de charbon. Où une immense vague de vent soulève sa chevelure glissante. Les quelques gouttes décrochées du cri qui retombe affligent la sensation de froid d’une autre et éternelle dérive.

Le parc longe la rivière bleue qui a sans aucun doute toujours été là. On y passe en vélo, en courant, en marchant, en chien. La couleur de l’eau est tellement intimidante que personne ne fait mine de la regarder, même si les mystères qui y coulent fascinent. Un roi s’y noie continuellement en faisant semblant de souffrir. Il est trop bedonnant pour ça. Quelques camions tombés à l’eau équilibrent le sentiment d’injustice et de bourgeoisie. On oublie trop facilement les morts qui nagent sous nos yeux, leurs orbites creuses qui nous rappellent les nôtres en devenir. On se retient de plonger, car on tient trop à notre solitude et peut-être aussi, à la tranquillité des vers.

On appelle ça une église, mais aucun dieu n’y siège. D’ailleurs, les églises ont-elles été construites pour que n’importe qui ou n’importe quoi y demeure ? À l’intérieur, il y a très peu de place. Une table ronde au milieu et des tas de chaises autour. En face de l’entrée, avec la table entre les deux, un grand rideau noir cache un dispositif vidéo. D’ici quelques heures, l’endroit devrait s’animer. ON ne parlera pas de dieu, justement, pour conjurer son absence. Quelques gouttes, voire un ruissellement le long d’une des parois empêcheront l’échange fiévreux de se dérouler dans les meilleures conditions. Le ciel étouffe les appels au calme, c’est inévitable. À moins que ce ne soit simplement le chœur, dehors.



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1ère mise en ligne 21 décembre 2018 et dernière modification le 4 mars 2019.
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