contribution auteur | Franck Dumoulin

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Mini bio et liens à compléter.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 10

L’ami sénégalais lit les contributions de l’apprenti écrivain. Elles forment une longue charade. Mon premier est une envie de sourire. Mon deuxième : une guitare incandescente qui enflamme celui qui la caresse. Mon troisième : un refus de l’indifférence vis-à-vis des migrants. Mon quatrième : des vocalises pour une symphonie de fraternité. Mon cinquième, une colère noire face au racisme. Mon sixième, l’amorce d’une action. Mon septième : un cours de littérature’n’roll. Mon huitième : la voix de l’enfant. Mon neuvième : la beauté d’un havre de paix. Mon tout ? Un concerto pour tous les continents, la ballade des migrants heureux, la complainte du réfugié, le blues du demandeur d’asile, la berceuse d’Aylan, la country de ceux qui cherchent un pays, le gospel des mécréants, la soul des âmes perdues…

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Le whisky aidant, Nicolas rêve… Il se sent vide. Oui, l’abandon est une douleur exquise. Un bonheur terrible. Le voyage, l’écriture : des exercices de disparition, des entraînements à la séparation, des apprentissages de la distance. Abandonner, tout. Pour ne pas l’être. Il pense à un vers : « Tant que la veine est bleue il y coule du vin ». Omar Khayyâm ? Nicolas rêve encore… La Topolino… Tabriz… L’Azerbaïdjan. La neige, pure, limpide. Nicolas arrête Debussy, il écoute la clarinette persane qu’il a enregistrée. Nicolas décide de sortir un peu, dans le jardin. Il y a du vent. C’est bon. Ses veines sont bleues. Il est une clarinette, creuse, dans laquelle le vent s’engouffre. Ce vide intérieur permet la musique. Il commence à neiger. Il va se servir un verre de vin, qu’il boit sous les flocons. Il siffle l’air de Debussy. Il tousse un peu. Ce n’est pas grave. Ce n’est pas grand-chose. Ce n’est rien. Trois fois rien. Un terrible bonheur. Une douleur, mais exquise. Une souffrance, certes, mais enchantée. Une peine gracieuse.

proposition n° 8

Neil Young est en concert ce soir. Il va jouer deux heures. Mais d’abord, il téléphone à ses enfants. N’a rien de spécial à leur dire, mais leur parle un peu. Les écoute. Entend leur voix. C’est déjà du rythme, et une mélodie. C’est déjà de la musique. Personne ne le sait, mais le concert a déjà commencé. Puis il raccroche. Le concert est déjà terminé, mais personne ne le sait. Maintenant, il faut aller bosser.

proposition n° 7

Le bureau est dans un coin du salon. Sur le bureau, il y a une photographie de mon père. Il sourit. Quelques disques, Neil Dylan, Bob Young, Bruce Smith, Patti Springsteen, Tom Vaughan, Stevie Ray Waits. Quelques livres, Hugo, Verne, Pennac, Chatwin, Gary, Conrad, London. Des bandes dessinées, Tardi, Chabouté. Des dvd, Malavita, La ligne verte. Des photos d’un voyage. Une carte de l’Amérique du sud. Un appareil photo. L’ordinateur. Une affiche d’un calligramme de Hassan Massoudy, bleu.

proposition n° 6

Oh, ce n’est pas grand-chose, trois fois rien. C’est un escalier, celui de la Maison des Esclaves, au Sénégal. Plus précisément, c’est une marche de cet escalier, laquelle, je ne sais pas, peut-être la première, peut-être la dernière. Ce peut être n’importe laquelle. Cette marche est décisive. A partir d’elle, on devient sourd aux cris des esclaves. On les oublie. On ne voit plus leur corps, leur être : ils ne sont plus qu’une valeur marchande. Ils ne sont plus qu’une cargaison : comme le coton, le tabac, la canne à sucre. Comme le guano. A partir de cette marche, des humains deviennent du guano. De la merde, littéralement. Cette marche transforme dans la tête du marchand blanc qui la franchit des êtres en merdes. C’est de la magie, magie noire. Magie noire du marchand blanc, qui, tel un Harry Potter infernal, un Gandalf malfaisant, transforme son frère en fumier, sa sœur en excrément. Marchand blanc qui, en gravissant l’escalier, dérobe toute dignité, laisse toute espérance. Marchand blanc qui traversera l’Atlantique dans un, oui, il faut le dire, un vol de mort. Ces sorciers blancs ne gravissaient pas l’escalier malgré les blessures qu’ils infligeaient ainsi… Mais précisément pour cette raison, pour obtenir le pouvoir de les infliger. Peut-être qu’un de ces marchands a compris l’horreur, a pressenti la honte terrible : peut-être qu’il s’est arrêté juste avant la marche maudite, qu’il l’a vue rouge de sang devant sa conscience, comme les acteurs à Cannes, sur le tapis rouge, devant les photographes, et qu’il a fait demi-tour, disant non, je ne le ferai pas. Il nous plaît d’y croire. Et aujourd’hui, il existe certainement d’autres marches maudites. Mais où sont-elles, rien ne les distingue des autres, alors saurons-nous les deviner ? Et aurons-nous le courage de ne pas les franchir, faire demi-tour ? Moi non, je ne crois pas. Quand j’ai visité la Maison des Esclaves avec mon ami sénégalais, il a insisté pour que je monte au premier étage, pour qu’il puisse me prendre en photo. Pourtant, un panneau interdisait de monter l’escalier. Il a insisté, je suis monté, et il a pris la photo.

proposition n° 5

On est dans l’île de Gorée, dans la Maison des Esclaves. Nous sommes au premier étage : celui des négriers blancs. On parle de l’Europe, d’argent, de la mer. De la guerre de Sécession. De littérature aussi. On entend les voix des esclaves qui sont dans les cellules du rez-de-chaussée. Il y a des cris, des sanglots. Des voix qui tremblent. Un enfant pleure, c’est très agaçant. Une femme hurle de colère, c’est peut-être la mère du gosse qui hurle. Leur langue est le wolof, on ne comprend pas les mots, mais on reconnaît des supplications. Quelquefois, il y a un silence. Parfois une phrase dans laquelle on perçoit de la haine. Ce sont vraiment des bêtes sauvages. Il y a un nègre, qui parle quelques mots de français. Il répète s’il vous plaît, s’il vous plaît, mais on ne comprend pas ce qu’il demande. De toute manière, il ne nous plaît pas. Ils embarqueront ce soir. Il faudra les faire boire.

proposition n° 4

C’est une île sénégalaise, au large de Dakar. Elle s’appelle Gorée.
La plupart de ceux qui s’y rendent visite la Maison des Esclaves, un bâtiment ancien dans lequel les négriers européens enfermaient les humains qu’ils déporteraient en Amérique.

Il y a une quinzaine d’années, j’ai visité cette Maison avec un ami sénégalais.

Il faudrait écrire une nouvelle qui détourne ses lecteurs du racisme.

proposition n° 3

« Appelez-moi Ismael », dans Moby Dick, rediffusé pendant les fêtes, et regardé en roupillant à moitié. Quatre niveaux de lecture. Premier niveau : Achab veut se venger du cachalot blanc. Deuxième niveau : Ismael, jeune professeur, découvre la dureté du monde. Troisième niveau : Nous sommes de magnifiques êtres vivants fuyant les chasseurs capitalistes sanguinaires. Quatrième niveau : sur la pirogue, ce sont les migrants qui se livrent à « the pursuit of happiness », galériens modernes. Ils ont faim, soif, sont fatigués, mais ils ont promis d’aller jusqu’au bout, et ils rêvent, à la merci d’un capitaine méprisant ; ils veulent harponner cette force si précieuse, qui fuit devant eux, si proche et si lointaine à la fois, et elle les fait tomber de la pirogue et se noyer parmi les vagues, dans l’indifférence… Et « le linceul de la mer roule comme il le fait depuis cinq mille ans »… Si l’un d’entre eux s’en sort, moins malchanceux que les autres, car les requins l’épargnent, et qu’il survit assez pour raconter son histoire, qui l’écoute ? Qui le croit ? Who cares ? Tu t’appelles Ismael ? Ce qu’on s’en fiche !

proposition n° 2

Rêve de Patti Smith : J’ai rêvé que Jimmy Page me parlait avec les mots de Rimbaud : « Le bois s’éveille violon, et même guitare, acoustique, et même guitare électrique ; et la guitare électrique redevient simple morceau de bois que Jimi brûle sur la scène… Veuillez tendre une oreille complaisante, et tout le monde sera charmé. J’ai l’archet en main, je commence… je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs… » Je demandai à Jimmy comment devenir un Poète ; il me répondit : « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière : il cherche son âme ». Je demandai où la chercher. Il m’expliqua : « Entre Woodstock et Altamont. »

proposition n° 1

L’amour infini, la bonté humaine, la source dont parle Gary (« Il faut continuer à faire confiance aux hommes, à croire en eux. Il est moins important de laisser pendant des siècles encore des bêtes haineuses venir s’abreuver à vos dépens à cette source sacrée que de la voir tarie. Il est moins grave de perdre que de se perdre. », Chien Blanc.) J’en savoure les gouttes comme un vin de vigueur qui nous préserve de l’infernale foudre.

Lui et moi, nous formons un beau couple. Il m’aime. Je le sais : ça se sent. Quand il m’effleure, je tremble. Je l’aime, j’aime le contact de ses mains, la manière dont elles se posent sur moi. Je suis arrivée dans sa vie « comme un ouragan ». Il est blanc, et je suis noire, mais cela ne nous pose aucun problème. Au contraire : on trouve toutes sortes d’accords. Une certaine harmonie. Les liens qui nous unissent vibrent à l’unisson. Dans les moments graves comme dans les instants plus légers. C’est l’ami, l’ami facile, là, doré. L’adoré. Il chante, et je l’accompagne. Il parle, murmure ou crie ; et moi, je ris ou je pleure. « Tout le monde sait bien qu’ici, c’est nulle part ». Mais lui, il m’aide à trouver ma voie. Il est jeune et vieux à la fois. Il a « vu l’aiguille et les dommages qu’elle cause ». Il me caresse aussi. Il a un « cœur d’or ».Nous aimons notre intimité, mais il ne nous déplaît pas de nous donner en spectacle. Nous sommes nous-mêmes, sans honte ni arrogance, simplement nous. Vrais, sincères, francs. Libres. Nous sommes des jumeaux : complémentaires. Je ne peux m’exprimer qu’avec lui ; et lui qui est si solitaire, il a besoin de moi. Qui de nous deux inspire l’autre ? « Souvent, tu penses que tu n’as besoin que de haine ; mais c’est l’amour qui ne te laissera pas tomber, et lui seul. » « Il y a beaucoup de gens qui disent qu’on serait mieux mort »… Il pense « souvent comme eux », et il essaie de « l’oublier, d’une manière ou d’une autre. » « Nous préférons flamber, car la rouille ne dort jamais. » Mais j’espère que Neil ne me brûlera pas comme le fit Jimi.

Parcourir une distance certaine. Arriver dans un endroit inconnu. Entendre une langue inconnue. Regarder des visages étranges. Calculer la monnaie. Regarder la carte. Déchiffrer des caractères inconnus. Regarder les vêtements inconnus. La lumière. Comprendre certaines choses, mais pas tout. S’adapter un peu. Goûter le thé, le plat dans l’assiette. Boire parce qu’on a très chaud, ou très froid. Sourire. A quelqu’un, ou à personne. A tout le monde ou à soi-même. On est un touriste, oui, mais pas seulement. Rêver. Se taire. Porter son sac. Téléphoner ou écrire à ceux qui sont restés là-bas, ne sont pas venus. Faire des photos. Des visages, des lieux. Avec l’appareil, ou avec la mémoire. Recevoir quelque chose, on ne sait pas trop quoi, mais dont on a besoin. Vivre. Se sentir vivre.



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1ère mise en ligne 21 décembre 2018 et dernière modification le 11 février 2019.
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