contribution auteur | Cat Lesaffre

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
écrire, un essai de conversion et conversation. Blog se fait désirer. Publie uniquement chez FB (jusqu’à preuve du contraire).

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 4

Dans la gare de la ville de Cormeilles. A l’intérieur de la salle d’attente. De la salle d’attente vitrée, sas avec vue sur la galerie marchande ; galerie marchande, un grand mot pour un buraliste vendeur de journaux, revues, polars et best-sellers. Juste à côté le bar, sandwicherie, viennoiseries. Du monde sur les banquettes de la salle d’attente. Petit groupe de voyageurs indifférents les uns aux autres. Légèrement à l’écart, une femme, âgée, en pleine lecture et un homme portant à l’inverse des autres reliés à leurs téléphones, un regard attentif et même scrutateur sur son entourage ; s’arrêtant en particulier sur la femme âgée, puis poursuivant son chemin sur quelques autres tour à tour, pour revenir ostensiblement sur la première. Noircissant simultanément un cahier de brouillon format A5. Pour passer le temps ou dans un but précis et si oui lequel ? Il faudrait pouvoir l’aborder et lui poser la question ; ou jouer à deviner de notre côté. S’emparer en regardant la femme – le fait-il ? – de ce que peut avoir été sa vie ou ses pensées du moment. Quelque chose comme : là, une honte la faisait trembler quand elle y pensait. Une erreur d’aiguillage, une de plus. N’auraient-elles pas jalonnées sa vie ? Une suite de cloportes qui se glisse à travers les interstices et ternit et tourne à son avantage toute beauté promise, attendue. Là, dirait-on, elle restait figée dans l’attente d’un train qui ne viendrait jamais ; attendait-elle ? Non, elle humait la fin désirée de l’odeur du frottement des roues à l’assaut du métal, faisant surgir ces éclats étincelants, aussitôt perdus, oubliés ou jamais conquis, comme épuisant un passé aboli. Peut-être ne désirait-elle plus prendre corps au travers du moindre à venir, tout juste se satisfaire de respirer en pensées, ce qui pourrait faire un monde déjà suffisamment étoffé à son goût, ses yeux, ses oreilles. Au présent, chaque mot jeté hors de son flux mental, comme un bruit de balle de revolver tirée du dernier des échappatoires. Et s’en faire la prêtresse, la scribe. Un mot, inspire, un signe, expire. Toutes choses vaines en dehors des mots. Souhaiter les racoler et les accoler en faisant fi de la syntaxe comme certains dont elle lisait la prose et dont elle enviait la dextérité respiratoire, lorsqu’ils lâchaient chair et os, sang et tripes, pensait-elle, dirait-on. Et aussi, qu’elle pouvait s’y exercer pour parfaire son but : rester en vie à défaut et respirer tant bien que mal au beau milieu des courants d’air de la gare.

Tout à coup, elle se lève et se glisse au milieu des grappes humaines qui ne prennent pas garde à elle. Elle sort sur le quai. Regarde le train venir. Les gens sortir, qui passent à ses côtés. Elle les hume. Imagine, ce flot de pensées qui passe. La dépasse ; toutes leurs inflexions qui s’enfoncent en elle, la font vaciller, la déstabilisent, l’habitent. Lorsqu’elle est pleine, elle s’en retourne. Vacille en pivotant, trop lourde, écarte les bras pour retrouver son équilibre, marche droit, reprend la direction de la salle d’attente, s’assied. Puis, abandon à la partition musicale, écouter les mots engrangés et happer ceux qui veulent bien ressortir au passage. Quel vide parfait lorsque le trop plein de mots s’éteint ! Une harmonie qui semble durer. Pas d’illumination mais une paix qui frise la joie. Une longueur qui s’installe, sans souffrance. Elle n’a plus tout à coup à se raconter l’histoire, plus besoin de se dire, plus besoin d’exister. Son je, comme un logos déversé à l’extérieur respire, ses pensées flottent dans l’air ambiant, se mêlent aux paroles de la foule qui marche. Bercement qui prend dans les bras, enfin, enfin.

Il faudrait pouvoir interroger les gens de la gare, les boutiquiers, les habitués, que sais-je. Tâcher d’en savoir un peu plus sur leur petit manège, à la femme, au scribouilleur. Qui sont ces deux inconnus qui s’offrent à notre vue, pourquoi ? Que représentent-t-ils de si remarquable ? Rien, apparemment. En dehors du décalage dans lequel on les surprend. Peut-on les faire parler, s’adresser ? Par leur attitude, l’une lisant, l’autre écrivant, ne marque-t-il pas un choix, celui du silence. Que nous dit leur mauvaise volonté de poursuite d’une gestuelle non conforme de voyageur lambda ? Sont-ils nombreux de cette sorte et à quoi pourrions-nous nous attendre ? Ne pourrions-nous pas les tirer de leur silence autrement qu’en parlant d’eux ? Et quand bien même ils nous parleraient ne feraient-ils pas tout, non pour être concis et afficher la précision d’une langue de surface, utilitaire, mais pour rester dans cet interstice entre le monde et la pensée qui ne peut trouver le moindre éclairage ? Aveu d’échec. Un homme qui écrit, une femme qui lit. Et alors ? En quoi serait-ce si remarquable et nous ferait avancer d’un pas dans l’exposition et sous quelle forme avancer ? Nous non plus ne voulons pas de cette langue de communication qui ne mène nulle part qu’à l’étouffoir. Nous voulons voir ou entendre quelque chose de plus ou plutôt, nous voudrions au travers de ce qu’ils diraient somme toute de banal, scruter les failles. Comment ? Comme si les personnages croisés dans cette gare, dans ce décor dit public, pouvaient laisser surgir quelque chose de l’invisible, au travers ce qu’ils auraient à nous dire. Au travers le banal, le quelconque, la répétition. L’impuissance de la parole, s’en emparer jusqu’à la tordre, la vider, la rejeter, et qu’il ne reste que l’essentiel. Sans qu’on sache bien sûr de quel essentiel il retourne. Comme si l’on s’apprêtait à tailler dans une masse de langage aux pouvoirs magiques, comme dernière issue à toutes choses. Juste parce qu’on en aurait repéré deux qui auraient leur mot à dire là-dessus ! Deux qui commenceraient de raconter par n’importe quel bout, peut-être en ruminant les mots de leurs obsessions, nous verrions bien. Comme s’il s’agissait de se pencher au dessus de l’abîme, le leur comme le nôtre, et voir grouiller la force vive de chacun dont aucun d’entre nous sans doute ne parvient à véritablement s’emparer. Aveu d’échec. On dirait même que quand on se parle et plus on se parle, moins on arrive à quelque chose dont on pourrait s’emparer pour se sentir bien. Au contraire, on dirait qu’ils – ces personnages qu’on parviendrait à faire venir sur cette scène de gare – accentueraient les failles, les séparations, les vides, les manques en se ou en nous parlant. Le langage est là qui se moque d’eux, imperturbable. Alors ils se fâchent, ils le mettent à mal. Prennent des gros mots, se frappent. Mais il ne s’agit pas d’un instrument comme un couteau dont ils s’empareraient d’un geste menaçant ! C’est toute la matière dans laquelle on baigne ou qui nous emprisonne à inspirer et expirer là où on se trouve tous. Ils sont entre eux et cette matière dont ils s’emparent vaguement par bouts déchiquetés comme de la viande saignante. Peut- on les faire venir, les éclairer, les écouter ? Jusqu’à ce que de la matière de langage véritable soit poussée sur le devant de la scène et se donne à écouter sans la fausseté, le à côté, l’inutile ? Celui qui écrit poursuit peut-être les mots des autres. Mais celle qui lit que retient-elle ? Cette course du langage. Ce dire qui est déjà trop tard par rapport à soi, elle va l’éviter encore longtemps ? Va-t-elle vouloir par la même occasion qu’on lui donne un nom ? Certainement pas. Elle n’a plus de nom. Elle n’en a peut-être jamais eu. L’écrivain, enfin, celui qui écrit, pourrait peut-être la décider. A quoi ? A sortir de sa structure établie une fois pour toute, pour la dire. Il n’a qu’à lui raconter que jusqu’à la dernière miette de vie, elle peut tenter de faire part de ce je qu’elle jette dans l’autre partie du sablier ; avant qu’il ne s’écoule en entier dans cette structure qu’elle a mise au point pour se vider. Et l’utiliser à dire, prononcer, s’adresser ? Qu’il s’avance, lui, et qu’il nous explique. Après tout il est là pour ça. Nous expliquer ou bien se taire.

Et ces deux personnages qui donnent l’impression de premier abord, d’avoir trouvé un truc pour se sentir plus libre, le seraient-il vraiment dans un face à face avec le langage ? Y aurait-il d’ailleurs la moindre possibilité de face à face ? C’est bien cela qu’il nous faudrait tester ! Pourrions-nous les y faire rentrer ? Et ne nous reprocheraient-ils pas, après coup, d’opérer et faire perdurer une confusion entre la vie et le langage ? Comme si seule comptait la parole, comme si elle et sa fille l’écriture, faisaient exister toutes choses et non leur servaient d’éclairage. A voir, ce qu’ils en diraient et ce qu’ils en feraient. Au bout d’un moment ils deviendraient peut-être fous. Ils ne distingueraient plus la part de vérité de la part de réalité. Ils diraient qu’on les a privés de toute existence en dehors du discours. Alors les spectateurs seront les voyageurs ? On pourra peut-être utiliser le présent si les personnages se prêtent immédiatement au jeu. Si par exemple, les personnages se prenaient à jouer le jeu, de tenter une manière immédiate de s’en extirper. Ou utiliser le présent et le passé tour à tour. Aveu d’échec. Impossibilité à, tout absolu défait, brillant par son absence. Personnages ayant quitté leur personne, et tout à coup, masque théâtral donnant naissance à des réalités cachées.

proposition n° 3

J’essaye d’écrire. J’essaye de dire avant de partir mon besoin mon envie de correspondance avec la vieille prophétie à laquelle plus aucun ne croit ici je suis la seule. J’atteindrai le tunnel éclairé par cette lumière qui s’éloigne au fur et à mesure que j’avance. Ce tunnel là qui va m’amener à la lumière et cette lumière qui va prendre mon corps et me transformer en chrysalide et me faire voler. A l’air libre.

Ta mère elle croit quoi. Sa vieille histoire de frontière à repousser et d’air libre. Te laisse pas posséder par les fadaises de ces vieux parchemins découverts tout rongé par le temps. C’est quoi ça l’air libre. Y’en a pas d’l’air libre. L’air libre, c’est un coup de pelle sur le museau et finit la belle vie de nos galeries. T’entends ? Dis oui et creuse !
L’impression d’avoir poussé mon rocher toute ma vie toujours la même chanson les mêmes tribulations obligées et si on s’arrêtait de fonctionner ? Les murs ne s’écrouleraient sûrement pas que dirait la Loi ? Bon à évacuer. Mon poil est tout racorni moi qui l’avait du gris le plus délicat. Je n’y vois plus. C’est pas difficile. Il n’y a pas de raison. Pas d’illumination. Pas de fondement autres que ces murs de galeries nets, propres, opaques. Si la vieille prophétie existe, c’est pour un sursaut de révolte. Révoltez-vous mes amis.

C’est le Nirvana. Plus aucun espoir, aucune hantise, une simple et pure consolation. Pas une réponse non, pas une certitude non. Une belle, une optimale, une renversante constante éparse ponctuelle révélation de consolation. Chaque griffure, nervure, striure et éclats de roche pigmentés de la caverne crèvent mes deux petits yeux chafouins injectés de sang et je vois, j’y vois clair comme de l’eau de roche tandis que le monde ne tient qu’à un fil ! C’est cela que dit la grande prophétie pas autre chose. Grattez griffez la roche et voyez ! C’est le salut, la sortie !

Nul ne sait ce qu’est cette histoire de grande prophétie qui circule sous terre le long des galeries et pourtant elle circule. Le monde passe, agité de tous ses soubresauts programmés. Et le salut ne pointe guère son museau, hors du terrier point de salut. Le monde grouille et se renouvelle, visible et surveillé. Le grimoire reste.

proposition n° 2

Entre deux réveils elle sombre et se dit : j’échappe au froid intérieur pour un ensoleillement surnaturel au jardin. Les verts jaunes bleus fusionnent avec mon corps dans la lumière inattendue de ce jour de décembre donnant toute la puissance d’une chaleur que d’aucun trouverait menaçante. De plus, mon esprit est en relation étroite avec celui de l’homme que je lis qui me relie à une pensée vivante. De la sorte, cet état pleinement ressenti confine à celui d’une méditation qui me délivre momentanément de moi-même et vaut largement un orgasme auquel il conviendrait d’aboutir méthodiquement, vous privant d’une énergie potentielle qui pourrait durer. Ainsi à l’issue de cette expérience conjointe, naturelle et spirituelle, s’ouvre une porte, laissant deux hommes apparaître dans un éclat de rire. Ils s’installent à la table de jardin pur style Art Nouveau tandis qu’une soubrette fluette, c’est à dire elle-même, autre et cachant sa joie, leur demande ce qu’ ils désirent boire. Que la maison peut aussi bien apporter le réconfort d’un stick de haschich qu’une bonne Pilzner bien fraîche ou un café viennois selon leur humeur ou préférence, pour favoriser le déroulement de leur pensée hypnotique. Dégustation avec en arrière plan sonore la Sinfonietta de Janáček, que Franz avouait à son vis à vis n’avoir jamais entendue. Alors – lui demandait le plus gros des deux qui répondait au prénom de Walter – essuyant d’un geste délicat et précis ses petites lunettes cerclées sur le devant de sa chemise, poursuis s’il te plaît sur cette attaque de fourgon inattendue et désopilante je te prie. Elle, l’autre des deux, apportant la commande sur un grand plateau de bois, orné de poignées à gargouilles grimaçantes et n’y tenant plus, se laissant choir sur la chaise restante avec impertinence, pour profiter pleinement de la conversation des deux, lancés en pleines évocations de leurs séjours terrestres des plus riches vu de loin et des plus difficiles de près. Au jardin, une tête de mort souriant de toute sa dentition circonspecte, semblait vouloir elle aussi fêter cet instant mystérieux. Le temps était doux, trop doux et comme insidieux, flottant. C’est comme je te le disais, poursuivi le maigre aux yeux de chat fiévreux, balançant son couvre-chef sur une chaise vacante. Je devais être transféré d’une prison à l’autre et ma foi, j’avais ardemment prié pour me retrouver hors la vie en conversation avec mon créateur, lorsque durant mon transfert, la voiture fut brutalement arrêtée par une petite troupe anarchiste armée jusqu’aux dents, menée par une femme avec laquelle j’étais en correspondance, laquelle ne ménageait pas ses hurlements et ses menaces en direction de mon escorte qui devant sa flamme, n’en menait pas large, toutes puissantes et impressionnantes fussent leurs carrures de brutes. C’est ainsi que la bande me prit avec elle à destination de Paris, où j’ai pu te retrouver après bien des péripéties dont je n’aurais pas même soupçonné la possibilité du fin fond de ma quête quotidienne et labyrinthique. Tout ceci est bel et bon, fit le gros en tirant sur son stick, mais on dirait que tu viens précisément te jeter ici à cette heure dans la gueule du loup ! N’aurais-tu disparu en 24 que pour faire une apparition en pleine apothéose de ce que tes écrits annonçaient pour des temps débordant la monstruosité du présent ? Mais là, trop heureux de te voir en chair et en os, hors de ton solitaire engagement et me laisser accéder à la division de ton esprit clairvoyant. Et puis, pourrais-je t’insuffler un peu de ce que je crois important de savoir ? Des temps viendront où tout, absolument tout devra être réfléchi contre tout. Ou le bonheur de pouvoir Écrire, sera sans fin se plonger dans une opération de démystification absolue, controversée mais toujours motrice. Et lui, Walter, se penchant vers l’autre de la fille rêveuse, piquée au coup gracile par le serpent, assise là une main sur la joue, et de lui exprimer dans un souffle pour apaiser leur soif commune : ce qui du passé nous fait signe, comme une chance à saisir pour échapper à l’éternel retour du même ; et s’emparant en parlant de la main de la fille et l’entraînant lestement pour une danse profonde, insensée et grave au son de la Sinfoniettal, tournant et retournant lentement et majestueusement, sous les yeux verts et rêveurs de K, souriants sous un masque faussement impassible, métaphysiquement rieur, du fin fond du rêve de Walter Benjamin.

proposition n° 1

Il faudrait mettre le son. Nous parviendraient des cris en contrebas peut-être du balcon. Une masse de gens à l’intérieur, on dirait qu’ils sont sourds. Nul ne bouge. Non, il se passe des choses. Soudainement ils marchent par paquets, en tous sens, sans jamais se toucher. Ils se regardent, probablement sans se voir. La maison-ville où tous se sont enfermés, se sont retrouvés enfermés ? Comme dans un îlot sans la moindre captation du monde extérieur que seule une silhouette isolée apparaissant disparaissant tente de pénétrer, d’attraper par un bout, n’importe lequel ferait son affaire dirait-on, à sa manière erratique de se déplacer, changer de direction, s’arrêter, marcher en zig-zag. Elle, cette silhouette, semble chercher à se rapprocher des cris. Dans la chambre, deux lits jumeaux disposés perpendiculairement à la fenêtre. Passer au milieu et regarder au travers la vitre. En bas, une autre silhouette qui crie quelque chose les mains en porte-voix autour de la bouche. Une silhouette, ressemblant à s’y méprendre à celle qui se penche par la fenêtre et regarde.

Au bord d’une dune surplombant la plage. Ciel couvert et pourtant lumière océane. S’imposant entre le ciel et l’eau. De loin de haut, impossible de s’approcher davantage à moins de dévaler la dune dangereusement en contrebas. Vouloir être là dedans dans cet intérieur extérieur et rester. Avalé avaler dans le souffle. Ce qui est en mouvement là devant source de toute résistance, susceptible d’interpénétration en se prenant à rêver. Sans intermédiaire. Cependant nul fil conducteur. Ne pas chercher. Attendre. Le dessus de l’océan remue uniformément, flux, reflux. Personne sur la plage à se coltiner aux embruns, explosant au visage offert en silence, comme une tête sans corps flottant sur l’eau. Ou dans le sable creusé.

Un navet cuit reposant dans sa barquette de polypropylène d’origine à 0,90 € c’est écrit dans un gros rond rouge resté collé sur le rebord. Une petite salière en forme d’ampoule transparente posée à côté. Un morceau de pain que ses mains tremblantes, belles et fines sous la peau transparente, sortent de son emballage papier. Si c’est là tout son festin de ce midi, pense-t-il en la regardant faire depuis son comptoir. Pense-t-il certainement, en rendant la monnaie au voyageur pressé et jetant des coups d’œil par dessus l’épaule de ce dernier, grand corps qui s’interpose, le premier de la file d’attente habituelle à cette heure de pointe. Devant elle, disposées soigneusement, ses petites affaires sur le rebord de la table de la salle d’attente de la gare de la ville du secteur, elle assise, s’apprêtant à se restaurer, un livre grand ouvert à sa gauche, les rebords coincés par deux autres de chaque côté.

Une boule clair-obscur de paradis reconstitué. Au cœur de pétales étoilés, d’épaisses lianes enserrent et protègent les coupes exposées de trois mondes offerts au regard mobile et contrasté de l’œil, représenté sous ses trois formes, délicatement écartelées selon le dispositif suivant : l’une tapie -– boule de lumière, vitrail intériorisé -– la seconde idéalisée -– lieu de subtile illumination -– la troisième nue dans une globalité langoureuse, abandonnée et de surcroît abritant deux êtres chargés de mission : croissez et multipliez ; tandis que les trois mondes en coupe –- planètes végétale, étoilée, océanique –- bruissent à l’intérieur de la boule claire obscure tournant imperceptiblement sur elle-même et sur fond sonore zébré, strié de raies de lumières noires. Adossés à l’arbre de vie, nerf optique de toutes choses, les deux dans deux directions opposées portent leur regard contemplateur et laissent venir.

Debout, raides juchés sur le promontoire face au vent le dos perpendiculaire aux vagues. Tous côte à côté sans sourire comme s’ils sortaient du quartier de la guerre mais ce n’est pas un fusil qu’ils tiennent tous les quatre devant eux, non, pas un fusil. Des mémoires défaillantes, leur oubli de presque tout. Là devant eux tenus en laisse flottante, leurs mémoires sous une autre forme. Et le vent souffle sur les bêtes qui les représentent : chien-cochon, chien-hérisson, chien-cheval et chien trompette d’assaut, tous en rang d’oignon au garde à vous même s’il n’y a plus rien à garder. Tous les huit frontaux et réunis dans un ensemble hétérogène et amical, animal.



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1ère mise en ligne 21 décembre 2018 et dernière modification le 13 janvier 2019.
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