contribution auteur | Cat Lesaffre

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
écrire, un essai de conversion et conversation. Blog se fait désirer. Publie uniquement chez FB (jusqu’à preuve du contraire).

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Jésus fait la manche. Il a une guitare dans le dos. Des yeux de Jésus éclairés en vert. Encore du vert. Il est vrai qu’on pourrait y noyer son ennui. Tout le monde le regarde. Là ça m’agace un peu. S’il suffit qu’il débarque avec ses cheveux longs, sa peau dorée de partout chez lui, son sourire naïf et ses grands yeux innocents, je préfère me tailler d’ici. J’en étais à rassembler mes idées, non, mes sensations, contenues, vaguement tremblantes, m’en emplir comme d’une respiration, d’un rêve de livre inexprimable. Jésus est comme la plaie du monde de l’homme au fauteuil roulant, qui grince en s’en rapprochant. La plaie du monde au côté de Jésus. J’ai le temps de voir les doigts du musicien suspendre leur approche des cordes pour venir toucher l’épaule de l’autre. Tiens, Jésus est pieds nus. Comme tout va-nu-pieds qui se respecte. La crasse qui enveloppe ses pieds-chaussures fermement arrimés au sol dont le petit doigt est visiblement vaillant ne parvient pas à me repousser. Je vois tout cela en travers de ma quête silencieuse, patiente, dans le simple mouvement que fait mon corps pour se soulever de la chaise verte, pivoter vers le bar, remettre la chaise en place, jeter un œil sur la monnaie laissée sur la table et quitter l’espace. La rue est ouverte. Je cligne des yeux comme un peintre pour dégager toutes images parasites de ce que je fixe, le livre de l’inexprimable, en moi et hors de moi. La blondeur de la rue, une fois de plus cingle mon désir de désert. Ai-je une mission ? Non. Rien. Et pourtant. Juste ça. Le livre du rêve inexprimable. Jésus pirate l’infirme qui pirate mes lignes. Et moi je pirate le lieu du plus petit point dont je dois contenir l’ouverture pour m’y sentir à l’aise, en retenir la langue, m’y nicher, me protéger de l’éblouissement soudain, ne pas me laisser emporter par Lui. Qu’est ce que je sais de Lui. Peut-être à l’heure de ma mort. En attendant mes pas me portent je ne sais où déconnectés des mots et du moi. Loin des chaises vertes, loin de la gare, loin des trains des mortels croissez et multipliez. Il se pourrait que mon corps s’estompe dans la blondeur d’un désert absorbant et que seul l’esprit vagabonde, se stabilise, s’envole, se pose, paisible et déconnecté, relié.

source de l’apocryphe
C’est une cahute. Elle rentrée dans ce qui lui sert de chez elle. Une au milieu d’un champ. Une terre aride entre ciels méchants et lisières de bois. Tête prise et à la grâce des mains fines et vieillies. Frottements pour du sang ne revenir de sitôt. Cou strié lacéré. C’est juste une cahutte. Lorgne une fenêtre à travers maigreur. Fil d’inspirations y expire, incertain, passé. Acculé, accumulé, enfermé. C’est un bouchon. Happe dans un noir de fumée ensanglantée. Elle l’a vu de ses yeux, est repartie. Trop vu. Repartie. Dans le marasme sécuritaire l’ordre s’emparant des mères et des filles, cognant sur des mères et des filles. De ses yeux vus par d’autres et par elle c’est une fenêtre. Homme absent, arraché, menotté. Par suite un peuple. Un bloc de peuple découpé, décuplé. Dors, éveillé, sort, prisonnier. Cerné des deux côtés du boulevard celui qui mène à la gare. Noir de fumé, acculé, accumulé, enfermé. Elle y a vu une multitude de dos au mur du couloir, goulet, étranglée et chaque fois à durée indéterminée ne rien lâcher à part l’œil et la main, c’est une fenêtre. Assise et le regard fiévreux pour seule flamme, sans pouvoir finir les mots. Yeux, œil, parcours obstinés des champs humides, infâmes. C’est une fenêtre sur un hors champs où se poser pour observer, bouche ouverte rien de plus. Des deux mains n’oublient, frottent le rebord de la jupe déchirée. Un laisser faire, actionnant l’être comme un agir. C’était une vie dans une pièce vide accueillant la nécessaire fin de soi dans la substance étendue, la seule. Une vie. Une bouilloire qui se défend sur un âtre qui fume. Tant qu’à faire ne pouvoir, ni se lever. Le feu éteint ? Attente dans un rien moins que d’être éteint jamais sûr de rien le tâtonnement dans le maigre de sa mortelle condition. C’est une masure. Les livres braises pour se réchauffer. Le feu qui lèche les mots glacés, oubliés, les mains qui frottent. Au loin par la fenêtre le champs inondé et sa couverture d’oiseaux efflanqués, assoiffés eux aussi. Oubliés. Les communs disparus. Par la fenêtre un coin de lumière tripote les ciels obscurcis par la gêne occasionnée de partout. S’insinue. Elle tourne la tête pour suivre la lumière, le reflet dans la mare, monnaie rendu de souvenirs râpeux. Ne pas. De l’arrivée trop tard pour pouvoir, ne dépêcher en guise d’arme à détacher. Finir de. Parvenir. Et la peur dans les veines qui claquent tournoyante ficelle interne. Lacéré le cou et prendre un couteau qui traîne là à bout de tout, tortillons enflammés ulcérés comme des mèches livides, blondes. Blanches. Blondes. Les lèvres entrouvertes, bougent pour une lecture en silence et s’en imprégner vaille que vaille. Le temps jette un œil en arrière de sa bosse et ricane. Elle est repartie et dans sa cahutte, vivre. Le cœur inexistant le corps battant froidement une chaleur qui s’atomise de plus en plus court piétine partout larves solitaires, poussière de poussière larvaire. Un vieux champ où errent les oiseaux des anciens migrants, les crève misère les laissés pour compte, particules d’hommes finis, oubliés. Juste l’image du champ crevé c’est une fenêtre. Au-delà ? Un foyer fulgurant d’écritures échappées en volutes. Elle là qui les suit du regard et les décryptent jusqu’au bout appliquée en ouvrant les lèvres, les mains frottées.

source de l’apocryphe
Ben alors d’accord dit-elle en s’adressant même pas à sa photo, tout juste à son emplacement (alors qu’il n’était évidemment plus là pour l’entendre et que la photo avait elle-même disparue mais pas l’habitude de fixer son ancien emplacement) n’empêche, moi la musique ça me manque, dit-elle en regardant de nouveau par la fenêtre, assise auprès à ne rien faire que regarder et d’ailleurs n’était-ce pas le plus nécessaire de tout ce qui pouvait la retenir encore. Pas vraiment comme toi les Chédid père fils − encore que − et Lavilliers, Ringer oui alors là d’accord mais tu sais, les groupes tous un peu fous de l’époque, les concerts de Magma et du Procédé, Nova tous ceux des 33tours dont j’avais une collection hors paire et que JJ m’a embarqué un soir sans espoir de retour vu comment il a terminé celui-là (pourquoi n’ai-je pu le revoir à temps il aurait plissé des yeux en riant de son rire bref et comme un peu étouffé), et puis le jazz-rock et fusion bizarroïde à la Zappa dont je n’arrivais pas à me sortir, dit-elle à lui ou à elle en se frottant les mains pour les réchauffer, côté variète comme tu disais c’est vrai les mots bleus, Gaby et tout le reste en se l’ingurgitant ce gâteau spécial et la crise de fou rire. Et après un temps de silence intérieur minuscule comme une ouverture sur un autre espace, elle se demande si elle doit se taire par exemple changer de sujet et d’ailleurs si tout ça a existé pour de vrai. Dehors aucun signe de vie à l’horizon des champs décrépis plus ou moins inondés par endroit on voit comme de grandes flaques où viennent boire des nuées d’oiseaux, ne faut-il pas qu’elle sorte ? Quelque chose de violent ou de doux ça dépend pour y assister depuis le chemin qui monte au talus d’herbe bordant le champ inondé et se laisser glisser à terre un peu comme d’un cheval tranquille, alors elle par exemple assise et tenant la longe, engloutir le rougeoiement d’un ciel qui se disait-elle, se dit-elle, n’attendait qu’elle mais sortir non, remettre à plus tard ne pas bouger. Plus rien sur l’étagère au dessus du lit plus l’ombre d’un livre plus de musique non plus tandis que se dressent tour à tour les silhouettes fragiles faiblement éclairées par les dernières lueurs du jour ou de son esprit. Elle assise frottent ses mains et plus haut ses bras, ne bougeant pas, regardant comme attentivement par la fenêtre le champ désert et légèrement inondé.

proposition n° 8

Brouillon de vie. Brisée. Mais non. La peinture pour se soutenir. C’est le buraliste en gérance libre qui s’exprime. S’excuser. Faire semblant. Commander ses apparences. Un peu plus loin, sa comptable, avec laquelle il vient de s’entretenir (avez-vous payez votre i-esse ?), attablée avec une autre et aujourd’hui en liesse un café offert à la main. Bientôt va rendre ses dossiers. Rendre ? Comme on vomit sa vie après une nuit à l’arrache et sans espérance ? Non, pas pour elle, ça m’étonnerait, se dit-il. Les transmettre (les dossiers) pour une fin de vie heureuse à voyager découvrir le monde. Voyez-vous ça. Est-ce que je voyage moi ? s’interroge le buraliste, Quand je distribue leurs cigarettes et leurs cafés, leurs journaux leurs revues ? Pourtant à l’ombre des trains. Tiens, et si je lâchais l’affaire là tout de suite maintenant et en route pour … pour … à part la pension alimentaire et les factures qui tombent, comme le revenu à la fin du mois, je pourrais avancer vers l’obscur, l’inconnu, laisser tomber leur sécurité sacrée. Partir. Tiens, comme ce va-nu-pieds qui vient de m’acheter son papier à rouler suis sûr sans destination fixe celui-là. Enfin, je veux dire en tong, par ce froid et bonjour le style. Il s’attable sans consommation manque pas d’air le gars avec sa barbichette blonde et ses dreads en bas du dos en queue de cheval. Qu’il est beau. Anti. Je l’envie tiens. Je pourrais lui apporter un café engager une petite conversation et lui demander de m’raconter sa vie. Pas facile raconter sa vie en deux trois minutes. Dire quoi, juste les évènements principaux et comme d’hab s’assoir devant l’autre (c’est quoi ça l’Autre), sur l’essentiel de ce qui vous bouffe le cœur et les tripes et malgré tout on tient bon. Allez-tiens, j’essaye. Un premier pas. Les clients se manifesteront et j’aurais vite refait le tour du comptoir… La comptable à sa copine Ça te pendait au nez non ? Alors tu vas faire quoi maintenant qu’il est parti ? Avec tes deux gosses en bas âge et ton boulot pas des masses sécurisant ? Tu trouves la vie pas drôle, tout a un goût de plastique ? Qu’est-ce que tu veux, c’est comme ça, y’a peut-être des trains que tu n’as pas pris et d’autres que t’aurais pas dû prendre non ? Allez, secoues-toi, dit-elle en se penchant davantage vers son interlocutrice coincée, Dis quelque-chose. Quelque chose, répond l’autre le nez dans son verre de bière. Très drôle. Je peux essayer de te faire rentrer dans ma boîte avant de partir, avec un peu de chance. J’y ai un vrai crédit tu sais à force de persévérance. Ça se fabrique ces choses là. Jamais lâcher voilà le maître mot. Sinon tu te retrouves direct en bas de l’échelle et tu peux pas te le permettre crois moi ça peut aller très vite de nos jours. Tiens regarde ce jeune type à côté. Me disais bien que ça sentait bizarre. Tu sais combien de jeunes ne sont répertoriés nulle part dans ce pays ni sur le marché de l’emploi ni inscrit à Pôle emploi ni en apprentissage ni poursuivant des études ? Fit-elle en scandant chacune de ses énumérations d’un poing s’abattant silencieusement sur la table, Des jeunes de son acabit y’aurait qu’à lui poser la question. Ceux qui disent qu’ils veulent pas gagner leur vie à la perdre tu vois le genre et qui préfèrent jouer au crève la faim et comment on vit sans revenu fixe ? Tu veux me faire croire qu’il est heureux celui là ? Pourquoi tu me regardes avec ce sourire ? Toi non plus ? Alors écoute je te donne un conseil d’amie. Sors de ton marasme d’urgence reprends toi un bon boulot un mec de rechange (bricoleur) et le tour est joué. Tu veux que je te fasse ton profil ? Le buraliste depuis la table du rebelle Vous les entendez ? De quoi elles parlent ces deux là. Tenez, je vous offre un café et en échange, je m’assieds et vous me racontez votre vie ça marche ? L’autre le baba bis qui joint les deux mains à hauteur de son plexus et s’incline avec un sourire ; les yeux peints en marron foncé d’une douceur inhabituelle en tous cas pas de celle qu’on croise dans le métro parisien. Le buraliste s’assoit. J’ai quarante ans. Je passe mes journées dans cette gare depuis quinze ans, ma femme m’a quitté, j’ai rien fait de ma vie et toi, fit-il avec une certaine brusquerie.

proposition n° 7

La cérémonie tactile se met doucement en branle. Mais les doigts suspendent le mouvement, alors figé. Derrière eux l’accumulation. Résistance automatique au temps qui s’immobilise. Mécanique en lieu fixe saturé d’un intérieur inconnu épiant le moment de sortir de sa carapace, sa prison ? Il y a des mots gravés à la surface peut-être trompeurs. Ne pas se laisser distraire mais ne veut rien dire. Grande perméabilité de surface qui absorbe sans crainte, un contenu qui s’en va on ne sait où frôler sans déranger le serré, mouvant, rouge terreux, terré. Aucun risque de ne pas toucher les lettres au milieu des sons. Il y a plusieurs équipes qui tirent sur une corde et plusieurs autres qui retiennent. Rien ne doit se frayer un chemin. Rien. Sinon au ventre. Retenue ventrale, respiration abîmée. Bien que régulière. Dégagement, je veux dire éloignement, du crâne. Respiration ventrale rapide, régulière, et les yeux se ferment doucement en contradiction avec le pont organisé par les doigts contractés de l’homme. Sens large. Assemblage d’os. De muscles, d’humeurs, dans le souffle. Vent léger à fort. Ne rien dire, écouter. Ne rien voir autour de l’objet observé, de l’intérieur. Attente et concentration sans but. Juste celle de la respiration particulière qui ne laisse plus passer aucune miette d’existence du moi si ce n’est ce qui est tenu dans les doigts et le contenu ventral dont le niveau calorifique est assez facilement maintenu à température constante. Le thé coule à l’intérieur rien d’autre ; sauf que ce sera dans le sens opposé. Le mot coule à l’extérieur rien d’autre. Me lève et marche comme si de rien n’était. Rien. Pas d’histoire. Coup d’œil à l’extérieur ? Tout est en l’état on dirait. J’éteins le documentaire sur Arte. Silence. Coups de marteau pièce à côté autour desquels se construit un ensemble d’images immédiates et aussitôt mises en quarantaine. Vide. De tout statut. Social, culturel, civilisationnel. Corps se rappelant à l’existence réelle, normale, rude. Sur le bureau, une pile de livres de Josef Schovanec offerts par une cliente reconnaissante. Pour ceux qui ne sont pas assez autistes. Nos motivations profondes, rien de tout ça ne me meut. Rien. Seulement faire boire du thé à une surface blanche réceptive accueillante bienveillante ? Ils disent quoi ? Rien. Ils disent bien trop, oui. Percevoir l’imperceptible et en faire un objet qu’on jette au loin et recommencer. Pourquoi. Respirer. Une cohorte de multiples individus, une multitude. Terrible. Déposer tout au pied de rien. Partie d’un tout. Chercher cette faible partie d’un tout qui pourrait constituer un objet réel avant de rejoindre le plus grand nombre. Tu vas arrêter maintenant la partie tu peux l’arrêter quand tu veux la reprendre idem. Se lever avant d’avoir écrit un mot. Seule unique liberté ? Visualiser la même mécanique à l’horizontale. Les doigts ne disent plus rien et le crâne refait son apparition, une apparition terrible, forcenée, se liquéfie, se répand tout le long, tout le corps se fige alors dans un sommeil entre deux. Il faut absolument trouver une solution pour la position horizontale sans avoir à nécessairement éveiller le corps. Là la pensée fuse entre deux toujours limpide mais sans récepteur. Trouver le rythme pour marcher lève toi et marche. Voilà le truc pour l’écriture. De trois à huit tu te lèveras et très loin tu écriras ce qui se dit tout simplement. Ça ira. Ça portera et si tu n’y crois pas tu vas voir il n’y aura aucune issue, aucune. Heu, bon. Marcher dehors au milieu des chiens qui te hurlent dessus. Traverser la gare, s’asseoir. Regarder les voyageurs marcher dans tous les sens dans un mouvement qui ressort de l’absurde. Et sortir le cahier de brouillon format A5 le seul qui puisse relayer l’ordinateur laissé en plan, et à cause de ça la menace d’étouffement. Ponctuelle ou globale, sortir. Des jours et des jours il a fallu laisser le planning quotidien reprendre le dessus. Et l’autre truc le sens restant qui s’agrippe à ce qu’il peut, suspendu dans le vide, accroché par les doigts à un mince rebord cimenté par l’homme. Son ingéniosité aveugle. Qui ne se voit pas ne pas voir. Ou trop voir du dessus du bord, trop loin du bord. Peut-être voir au bord au bout du bord mais alors comme pour le problème de la position allongée en pire, la transmission, le récepteur. Quelle importance. Rien à dire de rationnel. De posé, d’assuré, d’ordonné. Rien. Les doigts se meuvent alors pour se le dire. Tout en jetant le moi hors du pot. Qu’il dégage, qu’il court ailleurs. Mais non ! Si tout est problématique alors rien ne l’est. Juste le thé-mot projeté sur le petit écran que je balade partout. Balance, balance. Je ne m’explique pas. SDF. Sans dire fixe. Solidariser quelques images sorties dans quelques objets structurés hors de soi pour atomiser le constat d’échec, le pulvériser. Chute des oiseaux communs. Vous le saviez ? Non, non. C’est la même chose . Bon tu veux quoi ? Pas avancer, pas transmettre, pas romancer, même pas narrer. Quelque chose en adéquation avec le vieux rien qui est étouffé sous le poids de l’agitation forcée. Stop. Le hors vague. Oui tu veux ça avec le mariage des doigts et du clavier comme s’ils collaient ensemble, s’assemblaient, et tout le reste du corps dégage, va faire les courses, prend des rendez-vous, rencontre d’autres corps affairés ils s’affairent ensemble, tandis que les doigts sont collés et font gicler à la surface les mots poumon, la boisson brûlante. Voilà. Mais pas seulement. Remettre les pions à leurs places, calmer la bonté ulcérée qui voudrait descendre la fiction politique pour venger les martyrs du réel. L’écriture désengagée ? Le corps désengagé. De la bouche d’égout. Le redresser épuisé de s’être dit l’essentiel non inscrit et refoulé dans le magma portatif. Corps sans force (Manif. Flash ball. Halte à l’hypocrisie. Montrez-vous pour ce que vous êtes et peut-être qu’on se sentira plus libre). Est-ce que tu dis le centième de ce que tu veux dire ? C’est quoi ça. Est-ce que tu as un pied suffisamment solide et ancré dans le sol pour pouvoir le dire ; comme une pie se pose d’un trait sur la branche à l’unisson parfait. Les âmes mortes. Les yeux qui coulent et qui n’y voient rien, les oreilles qui se bouchent et sifflent et la voix dans la tête. Il est où le peloton. Tu veux te fondre et tu sais même pas où. Et les mots qui se balancent comme les branches au gré du vent, non, ils sont le vent. Ils finissent par indiquer la voie à suivre et faire ce qui arrive. Mais avant de se lancer donner son médicament au chat et faire tous les faut-que-je. Se rasseoir. Comme un chef d’orchestre qui lève sa baguette. Jouissance pure de cet instant miraculé.

proposition n° 6

La vitre de la salle d’attente de la gare de Cormeilles joue le rôle de séparateur des autres quartiers de la gare dans le but louable de préserver les voyageurs des courants d’air multiples liés aux ouvertures incessantes des portes en provenance des quais et en direction de la sortie. Il s’agit d’une simple cloison en verre qui n’a rien de spécialement notable à part cette utilité que je viens de signaler et je ne sais vraiment pas pourquoi je me suspendrais à ce maigre sujet alors que les quelques personnes ici présentes suffiraient par leurs apparences distinctives à me permettre d’entamer et creuser un véritable journal de gare. C’est que, je crois, pas impossible que je me mente, du moins que je me cache la vérité au sujet de cet endroit. Et j’écris que je cache la vérité dans le but de faire surgir une quelconque explication de derrière les fagots s’il en fallait une. Tiens, par exemple, me concentrer sur les lèvres de cette femme assise en face de moi ; elle les ouvre pour mieux suivre sa lecture à voix basse, à cause du bruit de fond incessant de l’endroit qu’elle a choisit apparemment d’investir pour faire bibliothèque serait-elle SDF ? A voir ; il faudrait examiner ses pieds, ses affaires, détecter l’indétectable, l’innommable se répandant partout. Mais je ne veux pas me détourner de mon sujet premier dis-je en étendant le bras pour toucher la paroi vitrée, être bien sûr de son existence, malgré la fascination qu’exerce sur mon esprit la vision de cette paire de lèvres qui bougent sans discontinuer occupant un volume disproportionné par rapport au reste des corps ici présents toutes natures confondues. Quelle concentration doivent-elles avoir, ont-elles faim ? La vitre. Transparente. Propre. On pourrait passer au travers, que dis-je, faire comme si elle n’était pas là et se cogner dedans par pure distraction. Plate, neutre, lisse, nette, sans bavure, sans traces ni tâches apparentes. Conçue, fabriquée et posée au quart de poil, ingénieurs, usines, techniciens et transporteurs, administratifs et artisans un nombre fou et même plus, un nombre incalculable d’humains au travail pour son érection. La vitre p’têt bien correspond à un décor aussi, ou du moins à un esthétisme particulier, le verre. En somme, une matière froide et invisible qui sépare sans séparer à laquelle on est devenu indifférent lorsqu’elle est traitée vulgairement, passées ses origines fastueuses. Et alors ? C’était quoi cette apparition de décor ? Rien : quand même une façon de faire disparaître brutalement toute trace de vie, de débordement de mouvements et se retrouver dans un hors scène parlant de présence absente et inversement, de représentations successives où rien n’est séparé justement, tout ouvert, partout, pour tous les voyageurs atterrissant ici immédiatement embringués dans un monde où s’installer pour revoir l’autre, le reconsidérer entièrement comme le fait la femme aux lèvres qui bougent. Certainement. Il faudrait aussi s’intéresser à la solidité du décor vitre. Appuyé sur ses bases, faisant drastiquement le tour de ce qu’on peut considérer comme scène et hors scène, ouvrant un champ de possibles attaques hémorragiques successives propulsant de sérieuses doses d’hémoglobine sur elle, la vitre. Toutes humeurs confondues issues de corps étrangers à elle, s’y agglutinant et même, flash balls et autres armes de défense des gardiens de la paix, policiers, corps d’armée faisant face à folie théâtrale soudaine populace (gouvernée par super pouvoir), entrée en scène d’une matière organique non atomisée plurielle et océanique. La vitre ne résistant pas. Tombant aux pieds de ce qui existe dans un bruit apocalyptique. Bris de verre fichés de haut en bas, de droite et de gauche sur les pourtours des boules monde combattantes opposées qui roulent l’une sur l’autre en s’ensanglantant. Percée de soleil. Arrosant la scène. Scène suivante. Aveuglement des personnages présents. La vitre se met à trembler cependant tient bon. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. De l’eau il s’agit bien de ça est déversée à toute allure dans la salle d’attente. C’est le problème. Joue le rôle d’un aquarium pour humains en représentation. Les voyageurs spectateurs sont de l’autre côté. Rien à craindre. Mais l’heure n’est plus à la fête. Leur tour viendra. C’est ce qu’ils se disent en grimaçant la bouche déformée collée à la vitre. De l’autre côté les deux autres, la femme et l’homme, moi-même, le je inconditionnel, en ont jusqu’à la ceinture. Ils se sourient. Entonnant un hymne ? Rien du tout. Heureux. La femme n’a pas lâché son livre mais non plus les yeux de l’homme et ils sont tout deux détachés de leur siège et se meuvent tranquillement tels des cosmonautes en apesanteur. C’est de l’eau. Ils n’ont pas spécialement appris à évoluer dedans mais c’est comme tout on fait avec. La vitre résiste. Elle fait se qu’elle peut. Elle tient bon. Elle aussi semble sourire ou du moins éclairer la scène de toute la force de sa substance moléculaire. Derrière, les voyageurs voudraient faire un geste mais nous ne demandons rien. Nos vêtements se soulèvent ainsi que nos cheveux dans une jolie danse aquatique. La douceur nous enveloppe la femme ne lâche pas son livre mais donne une main maladroite et tâche de se stabiliser pour attraper l’homme et poursuivre la danse avec lui. De l’autre côté de la vitre tout s’agite excessivement mais de manière imperceptible pour les deux danseurs. Le périmètre vitré est à la fête, il y a un jeu de lumières bleues et dorées se réfractant sur la vitre et comblant l’atmosphère d’un air de fin du monde en douceur. Les voyageurs spectateurs sont filmés sans le son au ralenti. Leurs hurlements défigurant les visages apparaissent comme des choses lointaines et révolues. La partie s’achève et la gare va être le point de départ d’un tournant de l’humanité. A peine ai-je noté la fin que je perçois un remue-ménage en face de moi la femme se lève et me sourit. La fin de la femme en face de moi suspendant sa lecture des lèvres, me sourit et se lève. La femme se levant au moment précis de la fin suspendue. De la vitre impassible, continuant d’affirmer son pouvoir protecteur et séparateur, marqueur d’identité, et collée à elle, un grand type glabre l’air fatigué les mains enfoncées dans les poches …

proposition n° 5

Je ne suis pas là. Vous ne m’avez jamais vue. Toute cette souffrance liée à l’incarnation. Dire sans elle. Vous l’entendez ? Non bien sûr. Elle est penchée sur son livre et ses lèvres s’entrouvrent. Elle pourrait réclamer le silence et monter sur la table et tout comme une figure révolutionnaire tenant le livre devant elle à hauteur de son visage, clamer les mots qui vont tout faire s’arrêter. Plonger l’ensemble des voyageurs dans un silence étonné. Mais non ; les va-et-vient ne cessent pas, les bruits environnant recouvrent toute l’atmosphère d’une scène d’attente, d’arrivées-départs où tout est mutable. Le scribouilleur s’est arrêté de scribouiller, il s’est levé. Il a fait le tour de la table et se tient penché au dessus de la femme qui murmure les mots de son livre inclinée au dessus. Elle lit quoi, il dit quoi ? Qu’elle ou il sont interdit de séjour, interdit de parler. Et qu’ils se sont trouvés cet espace intermédiaire. Existent-ils ? Si un voyageur représentant mettons tous les voyageurs, tout en constituant une exception parmi eux – par sa faculté à lever la tête des nouvelles de son téléphone – portait son regard ailleurs ; peut-être s’arrêterait-il sur le petit manège des deux et se le figurerait-il instantanément sans y prendre garde. Je me suis réfugiée ici l’âme tranquille après m’être fait jeter de partout. Après tous les Avec plaisir. Pas de problème. Comme vous voudrez. Mais dis-donc toi, tu étais sur le terrain vague où sont garées des voitures carcasses, je t’y ai vu traîner à plusieurs reprises, je t’ai même invitée à séjourner sur la place du vieux puits, celui gardé par le platane survivant, l’Arbre du monde tu te rappelles ? Bien sûr que non. Elle vient de hocher négativement la tête et des murmures de lectures sur les lèvres affluent. Plonge la gare entière dans un silence d’écoute de l’âme. Ou pas. Rien n’est distinctement perceptible. Si ce n’est les gestes négatifs qui se répètent. Se pencher, murmurer, mouvoir la tête de droite et de gauche. Attendre. Une fois les lèvres s’ouvrant plus largement et la tête qui s’incline. Prendre possession des lieux et faire corps avec le reste est-ce possible. As-tu vaincu la peur. À lire sur la bouche de l’homme qui vient de poser une main sur l’épaule de la femme. Laquelle n’a rien changé à son attitude. Ce pourrait être un policier en civil qui lui demande ses papiers après tout. Rien de plus. Vagabondage. Repérée. Fichée. Recherchée. Coïncidences multiples, chassés-croisés de signes qui ne trompent pas. En réalité trompeurs. Mettons qu’elle se lève et abandonne ses affaires … de quoi sont-elles composées : un vieux sac fatigué d’exister posé à ses pieds, informe, baillant, ouvert sur … Il voit mal d’où il se tient, il faudrait qu’il se rapproche. N’oubliez-pas que le personnage des voyageurs se trouve lui derrière la vitre de la salle d’attente, les mains enfoncées dans les poches, le visage glabre bien que fatigué, le front posé sur la vitre. Un seul et même corps. Le policier et la suspecte, de jour comme de nuit, en rêve en réalité. Le voyageur pose un pied arrêté par la vitre sur le seuil de l’invisible et ferait certes mieux de se replonger dans son téléphone. Mais il est pris. Comme par une capacité soudaine de voir. Conférée par l’arrêt. Comme s’il pouvait à travers les mouvements même infimes de ces deux là capter ce qui est au cœur des mots au cœur du monde ; et comprendre la vérité de toutes choses constituant le nœud de serpents grouillants du fond de l’abîme obscur. Là-bas au travers de la vitre, elle lève enfin sur lui le regard, semble-t-il, de ses yeux bleus voilés. A cause du temps. Mais il ne parvient plus à déchiffrer ou plutôt, ne se laisse plus porter par la voix intérieure lui dictant leurs propos. Il faudrait pour cela qu’il fasse abstraction du bruit qui les recouvre. Je ne répondrai à aucune de vos questions. Je dois partir. Je veux seulement vous aider. N’ayez pas peur. Que savez-vous de ma peur ? D’où venez-vous ? D’où nulle voix ne parle. Les mains enfoncées dans ses poches à déchiffrer le cœur des mots, forcément dans l’aveu d’échec et se tenir là, la tête basse, et plus rien que le bruit environnant du dehors et l’effroi du dedans. De l’autre côté de la vitre la femme a rassemblé ses affaires et s’emparant de son sac, les y fourre rapidement et se retournant dis quelque chose à l’autre qui sourit. Alors ils se sont entendus ? Et toi tu vas faire quoi maintenant. Et brusquement lui revint en mémoire et prenant toute la place présente, le souvenir d’un train qu’il avait pareillement attendu dans son enfance, pour l’emporter seul ailleurs et sans défense, tandis qu’il portait à demi son attention sur un couple homme femme de mendiants se parlant sans qu’il puisse comprendre ce qu’ils se disaient, comme si ce discours allait être capable de le distraire de son effroi, de ce sentiment non d’être porté par la vie dans le monde mais inversement d’en supporter le poids. Probablement lié à l’abandon, à l’errance où on l’avait placé dans un monde où il prenait curieusement corps, non véritablement enraciné ni déraciné. Dans un intermédiaire se reflétant de nouveau dans cet instant d’arrêt, de la gare de la ville qu’il était sur le point de quitter. Épiant les gestes de l’homme et de la femme qui se faisaient face maintenant, le voyageur étourdi cherchait à quitter les lieux de l’errance où il s’était laissé emporter, seul, peuplé, surpeuplé, ne s’appartenant plus, quittant tout en même temps que la ville et ressentant toutes les langues et les mouvements, tous les bruits, comme ne provenant que d’un seul corps dont des parcelles se séparent momentanément porteuses de missions distinctes et promises à une évolution successive. Le voyageur, haussant les épaules, tourna les talons et se planta devant le panneau des départs dans un entre deux détaché.

proposition n° 4

Dans la gare de la ville de Cormeilles. A l’intérieur de la salle d’attente. De la salle d’attente vitrée, sas avec vue sur la galerie marchande ; galerie marchande, un grand mot pour un buraliste vendeur de journaux, revues, polars et best-sellers. Juste à côté le bar, sandwicherie, viennoiseries. Du monde sur les banquettes de la salle d’attente. Petit groupe de voyageurs indifférents les uns aux autres. Légèrement à l’écart, une femme, âgée, en pleine lecture et un homme portant à l’inverse des autres reliés à leurs téléphones, un regard attentif et même scrutateur sur son entourage ; s’arrêtant en particulier sur la femme âgée, puis poursuivant son chemin sur quelques autres tour à tour, pour revenir ostensiblement sur la première. Noircissant simultanément un cahier de brouillon format A5. Pour passer le temps ou dans un but précis et si oui lequel ? Il faudrait pouvoir l’aborder et lui poser la question ; ou jouer à deviner de notre côté. S’emparer en regardant la femme – le fait-il ? – de ce que peut avoir été sa vie ou ses pensées du moment. Quelque chose comme : là, une honte la faisait trembler quand elle y pensait. Une erreur d’aiguillage, une de plus. N’auraient-elles pas jalonnées sa vie ? Une suite de cloportes qui se glisse à travers les interstices et ternit et tourne à son avantage toute beauté promise, attendue. Là, dirait-on, elle restait figée dans l’attente d’un train qui ne viendrait jamais ; attendait-elle ? Non, elle humait la fin désirée de l’odeur du frottement des roues à l’assaut du métal, faisant surgir ces éclats étincelants, aussitôt perdus, oubliés ou jamais conquis, comme épuisant un passé aboli. Peut-être ne désirait-elle plus prendre corps au travers du moindre à venir, tout juste se satisfaire de respirer en pensées, ce qui pourrait faire un monde déjà suffisamment étoffé à son goût, ses yeux, ses oreilles. Au présent, chaque mot jeté hors de son flux mental, comme un bruit de balle de revolver tirée du dernier des échappatoires. Et s’en faire la prêtresse, la scribe. Un mot, inspire, un signe, expire. Toutes choses vaines en dehors des mots. Souhaiter les racoler et les accoler en faisant fi de la syntaxe comme certains dont elle lisait la prose et dont elle enviait la dextérité respiratoire, lorsqu’ils lâchaient chair et os, sang et tripes, pensait-elle, dirait-on. Et aussi, qu’elle pouvait s’y exercer pour parfaire son but : rester en vie à défaut et respirer tant bien que mal au beau milieu des courants d’air de la gare.

Tout à coup, elle se lève et se glisse au milieu des grappes humaines qui ne prennent pas garde à elle. Elle sort sur le quai. Regarde le train venir. Les gens sortir, qui passent à ses côtés. Elle les hume. Imagine, ce flot de pensées qui passe. La dépasse ; toutes leurs inflexions qui s’enfoncent en elle, la font vaciller, la déstabilisent, l’habitent. Lorsqu’elle est pleine, elle s’en retourne. Vacille en pivotant, trop lourde, écarte les bras pour retrouver son équilibre, marche droit, reprend la direction de la salle d’attente, s’assied. Puis, abandon à la partition musicale, écouter les mots engrangés et happer ceux qui veulent bien ressortir au passage. Quel vide parfait lorsque le trop plein de mots s’éteint ! Une harmonie qui semble durer. Pas d’illumination mais une paix qui frise la joie. Une longueur qui s’installe, sans souffrance. Elle n’a plus tout à coup à se raconter l’histoire, plus besoin de se dire, plus besoin d’exister. Son je, comme un logos déversé à l’extérieur respire, ses pensées flottent dans l’air ambiant, se mêlent aux paroles de la foule qui marche. Bercement qui prend dans les bras, enfin, enfin.

Il faudrait pouvoir interroger les gens de la gare, les boutiquiers, les habitués, que sais-je. Tâcher d’en savoir un peu plus sur leur petit manège, à la femme, au scribouilleur. Qui sont ces deux inconnus qui s’offrent à notre vue, pourquoi ? Que représentent-t-ils de si remarquable ? Rien, apparemment. En dehors du décalage dans lequel on les surprend. Peut-on les faire parler, s’adresser ? Par leur attitude, l’une lisant, l’autre écrivant, ne marque-t-il pas un choix, celui du silence. Que nous dit leur mauvaise volonté de poursuite d’une gestuelle non conforme de voyageur lambda ? Sont-ils nombreux de cette sorte et à quoi pourrions-nous nous attendre ? Ne pourrions-nous pas les tirer de leur silence autrement qu’en parlant d’eux ? Et quand bien même ils nous parleraient ne feraient-ils pas tout, non pour être concis et afficher la précision d’une langue de surface, utilitaire, mais pour rester dans cet interstice entre le monde et la pensée qui ne peut trouver le moindre éclairage ? Aveu d’échec. Un homme qui écrit, une femme qui lit. Et alors ? En quoi serait-ce si remarquable et nous ferait avancer d’un pas dans l’exposition et sous quelle forme avancer ? Nous non plus ne voulons pas de cette langue de communication qui ne mène nulle part qu’à l’étouffoir. Nous voulons voir ou entendre quelque chose de plus ou plutôt, nous voudrions au travers de ce qu’ils diraient somme toute de banal, scruter les failles. Comment ? Comme si les personnages croisés dans cette gare, dans ce décor dit public, pouvaient laisser surgir quelque chose de l’invisible, au travers ce qu’ils auraient à nous dire. Au travers le banal, le quelconque, la répétition. L’impuissance de la parole, s’en emparer jusqu’à la tordre, la vider, la rejeter, et qu’il ne reste que l’essentiel. Sans qu’on sache bien sûr de quel essentiel il retourne. Comme si l’on s’apprêtait à tailler dans une masse de langage aux pouvoirs magiques, comme dernière issue à toutes choses. Juste parce qu’on en aurait repéré deux qui auraient leur mot à dire là-dessus ! Deux qui commenceraient de raconter par n’importe quel bout, peut-être en ruminant les mots de leurs obsessions, nous verrions bien. Comme s’il s’agissait de se pencher au dessus de l’abîme, le leur comme le nôtre, et voir grouiller la force vive de chacun dont aucun d’entre nous sans doute ne parvient à véritablement s’emparer. Aveu d’échec. On dirait même que quand on se parle et plus on se parle, moins on arrive à quelque chose dont on pourrait s’emparer pour se sentir bien. Au contraire, on dirait qu’ils – ces personnages qu’on parviendrait à faire venir sur cette scène de gare – accentueraient les failles, les séparations, les vides, les manques en se ou en nous parlant. Le langage est là qui se moque d’eux, imperturbable. Alors ils se fâchent, ils le mettent à mal. Prennent des gros mots, se frappent. Mais il ne s’agit pas d’un instrument comme un couteau dont ils s’empareraient d’un geste menaçant ! C’est toute la matière dans laquelle on baigne ou qui nous emprisonne à inspirer et expirer là où on se trouve tous. Ils sont entre eux et cette matière dont ils s’emparent vaguement par bouts déchiquetés comme de la viande saignante. Peut- on les faire venir, les éclairer, les écouter ? Jusqu’à ce que de la matière de langage véritable soit poussée sur le devant de la scène et se donne à écouter sans la fausseté, le à côté, l’inutile ? Celui qui écrit poursuit peut-être les mots des autres. Mais celle qui lit que retient-elle ? Cette course du langage. Ce dire qui est déjà trop tard par rapport à soi, elle va l’éviter encore longtemps ? Va-t-elle vouloir par la même occasion qu’on lui donne un nom ? Certainement pas. Elle n’a plus de nom. Elle n’en a peut-être jamais eu. L’écrivain, enfin, celui qui écrit, pourrait peut-être la décider. A quoi ? A sortir de sa structure établie une fois pour toute, pour la dire. Il n’a qu’à lui raconter que jusqu’à la dernière miette de vie, elle peut tenter de faire part de ce je qu’elle jette dans l’autre partie du sablier ; avant qu’il ne s’écoule en entier dans cette structure qu’elle a mise au point pour se vider. Et l’utiliser à dire, prononcer, s’adresser ? Qu’il s’avance, lui, et qu’il nous explique. Après tout il est là pour ça. Nous expliquer ou bien se taire.

Et ces deux personnages qui donnent l’impression de premier abord, d’avoir trouvé un truc pour se sentir plus libre, le seraient-il vraiment dans un face à face avec le langage ? Y aurait-il d’ailleurs la moindre possibilité de face à face ? C’est bien cela qu’il nous faudrait tester ! Pourrions-nous les y faire rentrer ? Et ne nous reprocheraient-ils pas, après coup, d’opérer et faire perdurer une confusion entre la vie et le langage ? Comme si seule comptait la parole, comme si elle et sa fille l’écriture, faisaient exister toutes choses et non leur servaient d’éclairage. A voir, ce qu’ils en diraient et ce qu’ils en feraient. Au bout d’un moment ils deviendraient peut-être fous. Ils ne distingueraient plus la part de vérité de la part de réalité. Ils diraient qu’on les a privés de toute existence en dehors du discours. Alors les spectateurs seront les voyageurs ? On pourra peut-être utiliser le présent si les personnages se prêtent immédiatement au jeu. Si par exemple, les personnages se prenaient à jouer le jeu, de tenter une manière immédiate de s’en extirper. Ou utiliser le présent et le passé tour à tour. Aveu d’échec. Impossibilité à, tout absolu défait, brillant par son absence. Personnages ayant quitté leur personne, et tout à coup, masque théâtral donnant naissance à des réalités cachées.

proposition n° 3

J’essaye d’écrire. J’essaye de dire avant de partir mon besoin mon envie de correspondance avec la vieille prophétie à laquelle plus aucun ne croit ici je suis la seule. J’atteindrai le tunnel éclairé par cette lumière qui s’éloigne au fur et à mesure que j’avance. Ce tunnel là qui va m’amener à la lumière et cette lumière qui va prendre mon corps et me transformer en chrysalide et me faire voler. A l’air libre.

Ta mère elle croit quoi. Sa vieille histoire de frontière à repousser et d’air libre. Te laisse pas posséder par les fadaises de ces vieux parchemins découverts tout rongé par le temps. C’est quoi ça l’air libre. Y’en a pas d’l’air libre. L’air libre, c’est un coup de pelle sur le museau et finit la belle vie de nos galeries. T’entends ? Dis oui et creuse !
L’impression d’avoir poussé mon rocher toute ma vie toujours la même chanson les mêmes tribulations obligées et si on s’arrêtait de fonctionner ? Les murs ne s’écrouleraient sûrement pas que dirait la Loi ? Bon à évacuer. Mon poil est tout racorni moi qui l’avait du gris le plus délicat. Je n’y vois plus. C’est pas difficile. Il n’y a pas de raison. Pas d’illumination. Pas de fondement autres que ces murs de galeries nets, propres, opaques. Si la vieille prophétie existe, c’est pour un sursaut de révolte. Révoltez-vous mes amis.

C’est le Nirvana. Plus aucun espoir, aucune hantise, une simple et pure consolation. Pas une réponse non, pas une certitude non. Une belle, une optimale, une renversante constante éparse ponctuelle révélation de consolation. Chaque griffure, nervure, striure et éclats de roche pigmentés de la caverne crèvent mes deux petits yeux chafouins injectés de sang et je vois, j’y vois clair comme de l’eau de roche tandis que le monde ne tient qu’à un fil ! C’est cela que dit la grande prophétie pas autre chose. Grattez griffez la roche et voyez ! C’est le salut, la sortie !

Nul ne sait ce qu’est cette histoire de grande prophétie qui circule sous terre le long des galeries et pourtant elle circule. Le monde passe, agité de tous ses soubresauts programmés. Et le salut ne pointe guère son museau, hors du terrier point de salut. Le monde grouille et se renouvelle, visible et surveillé. Le grimoire reste.

proposition n° 2

Entre deux réveils elle sombre et se dit : j’échappe au froid intérieur pour un ensoleillement surnaturel au jardin. Les verts jaunes bleus fusionnent avec mon corps dans la lumière inattendue de ce jour de décembre donnant toute la puissance d’une chaleur que d’aucun trouverait menaçante. De plus, mon esprit est en relation étroite avec celui de l’homme que je lis qui me relie à une pensée vivante. De la sorte, cet état pleinement ressenti confine à celui d’une méditation qui me délivre momentanément de moi-même et vaut largement un orgasme auquel il conviendrait d’aboutir méthodiquement, vous privant d’une énergie potentielle qui pourrait durer. Ainsi à l’issue de cette expérience conjointe, naturelle et spirituelle, s’ouvre une porte, laissant deux hommes apparaître dans un éclat de rire. Ils s’installent à la table de jardin pur style Art Nouveau tandis qu’une soubrette fluette, c’est à dire elle-même, autre et cachant sa joie, leur demande ce qu’ ils désirent boire. Que la maison peut aussi bien apporter le réconfort d’un stick de haschich qu’une bonne Pilzner bien fraîche ou un café viennois selon leur humeur ou préférence, pour favoriser le déroulement de leur pensée hypnotique. Dégustation avec en arrière plan sonore la Sinfonietta de Janáček, que Franz avouait à son vis à vis n’avoir jamais entendue. Alors – lui demandait le plus gros des deux qui répondait au prénom de Walter – essuyant d’un geste délicat et précis ses petites lunettes cerclées sur le devant de sa chemise, poursuis s’il te plaît sur cette attaque de fourgon inattendue et désopilante je te prie. Elle, l’autre des deux, apportant la commande sur un grand plateau de bois, orné de poignées à gargouilles grimaçantes et n’y tenant plus, se laissant choir sur la chaise restante avec impertinence, pour profiter pleinement de la conversation des deux, lancés en pleines évocations de leurs séjours terrestres des plus riches vu de loin et des plus difficiles de près. Au jardin, une tête de mort souriant de toute sa dentition circonspecte, semblait vouloir elle aussi fêter cet instant mystérieux. Le temps était doux, trop doux et comme insidieux, flottant. C’est comme je te le disais, poursuivi le maigre aux yeux de chat fiévreux, balançant son couvre-chef sur une chaise vacante. Je devais être transféré d’une prison à l’autre et ma foi, j’avais ardemment prié pour me retrouver hors la vie en conversation avec mon créateur, lorsque durant mon transfert, la voiture fut brutalement arrêtée par une petite troupe anarchiste armée jusqu’aux dents, menée par une femme avec laquelle j’étais en correspondance, laquelle ne ménageait pas ses hurlements et ses menaces en direction de mon escorte qui devant sa flamme, n’en menait pas large, toutes puissantes et impressionnantes fussent leurs carrures de brutes. C’est ainsi que la bande me prit avec elle à destination de Paris, où j’ai pu te retrouver après bien des péripéties dont je n’aurais pas même soupçonné la possibilité du fin fond de ma quête quotidienne et labyrinthique. Tout ceci est bel et bon, fit le gros en tirant sur son stick, mais on dirait que tu viens précisément te jeter ici à cette heure dans la gueule du loup ! N’aurais-tu disparu en 24 que pour faire une apparition en pleine apothéose de ce que tes écrits annonçaient pour des temps débordant la monstruosité du présent ? Mais là, trop heureux de te voir en chair et en os, hors de ton solitaire engagement et me laisser accéder à la division de ton esprit clairvoyant. Et puis, pourrais-je t’insuffler un peu de ce que je crois important de savoir ? Des temps viendront où tout, absolument tout devra être réfléchi contre tout. Ou le bonheur de pouvoir Écrire, sera sans fin se plonger dans une opération de démystification absolue, controversée mais toujours motrice. Et lui, Walter, se penchant vers l’autre de la fille rêveuse, piquée au coup gracile par le serpent, assise là une main sur la joue, et de lui exprimer dans un souffle pour apaiser leur soif commune : ce qui du passé nous fait signe, comme une chance à saisir pour échapper à l’éternel retour du même ; et s’emparant en parlant de la main de la fille et l’entraînant lestement pour une danse profonde, insensée et grave au son de la Sinfoniettal, tournant et retournant lentement et majestueusement, sous les yeux verts et rêveurs de K, souriants sous un masque faussement impassible, métaphysiquement rieur, du fin fond du rêve de Walter Benjamin.

proposition n° 1

Il faudrait mettre le son. Nous parviendraient des cris en contrebas peut-être du balcon. Une masse de gens à l’intérieur, on dirait qu’ils sont sourds. Nul ne bouge. Non, il se passe des choses. Soudainement ils marchent par paquets, en tous sens, sans jamais se toucher. Ils se regardent, probablement sans se voir. La maison-ville où tous se sont enfermés, se sont retrouvés enfermés ? Comme dans un îlot sans la moindre captation du monde extérieur que seule une silhouette isolée apparaissant disparaissant tente de pénétrer, d’attraper par un bout, n’importe lequel ferait son affaire dirait-on, à sa manière erratique de se déplacer, changer de direction, s’arrêter, marcher en zig-zag. Elle, cette silhouette, semble chercher à se rapprocher des cris. Dans la chambre, deux lits jumeaux disposés perpendiculairement à la fenêtre. Passer au milieu et regarder au travers la vitre. En bas, une autre silhouette qui crie quelque chose les mains en porte-voix autour de la bouche. Une silhouette, ressemblant à s’y méprendre à celle qui se penche par la fenêtre et regarde.

Au bord d’une dune surplombant la plage. Ciel couvert et pourtant lumière océane. S’imposant entre le ciel et l’eau. De loin de haut, impossible de s’approcher davantage à moins de dévaler la dune dangereusement en contrebas. Vouloir être là dedans dans cet intérieur extérieur et rester. Avalé avaler dans le souffle. Ce qui est en mouvement là devant source de toute résistance, susceptible d’interpénétration en se prenant à rêver. Sans intermédiaire. Cependant nul fil conducteur. Ne pas chercher. Attendre. Le dessus de l’océan remue uniformément, flux, reflux. Personne sur la plage à se coltiner aux embruns, explosant au visage offert en silence, comme une tête sans corps flottant sur l’eau. Ou dans le sable creusé.

Un navet cuit reposant dans sa barquette de polypropylène d’origine à 0,90 € c’est écrit dans un gros rond rouge resté collé sur le rebord. Une petite salière en forme d’ampoule transparente posée à côté. Un morceau de pain que ses mains tremblantes, belles et fines sous la peau transparente, sortent de son emballage papier. Si c’est là tout son festin de ce midi, pense-t-il en la regardant faire depuis son comptoir. Pense-t-il certainement, en rendant la monnaie au voyageur pressé et jetant des coups d’œil par dessus l’épaule de ce dernier, grand corps qui s’interpose, le premier de la file d’attente habituelle à cette heure de pointe. Devant elle, disposées soigneusement, ses petites affaires sur le rebord de la table de la salle d’attente de la gare de la ville du secteur, elle assise, s’apprêtant à se restaurer, un livre grand ouvert à sa gauche, les rebords coincés par deux autres de chaque côté.

Une boule clair-obscur de paradis reconstitué. Au cœur de pétales étoilés, d’épaisses lianes enserrent et protègent les coupes exposées de trois mondes offerts au regard mobile et contrasté de l’œil, représenté sous ses trois formes, délicatement écartelées selon le dispositif suivant : l’une tapie -– boule de lumière, vitrail intériorisé -– la seconde idéalisée -– lieu de subtile illumination -– la troisième nue dans une globalité langoureuse, abandonnée et de surcroît abritant deux êtres chargés de mission : croissez et multipliez ; tandis que les trois mondes en coupe –- planètes végétale, étoilée, océanique –- bruissent à l’intérieur de la boule claire obscure tournant imperceptiblement sur elle-même et sur fond sonore zébré, strié de raies de lumières noires. Adossés à l’arbre de vie, nerf optique de toutes choses, les deux dans deux directions opposées portent leur regard contemplateur et laissent venir.

Debout, raides juchés sur le promontoire face au vent le dos perpendiculaire aux vagues. Tous côte à côté sans sourire comme s’ils sortaient du quartier de la guerre mais ce n’est pas un fusil qu’ils tiennent tous les quatre devant eux, non, pas un fusil. Des mémoires défaillantes, leur oubli de presque tout. Là devant eux tenus en laisse flottante, leurs mémoires sous une autre forme. Et le vent souffle sur les bêtes qui les représentent : chien-cochon, chien-hérisson, chien-cheval et chien trompette d’assaut, tous en rang d’oignon au garde à vous même s’il n’y a plus rien à garder. Tous les huit frontaux et réunis dans un ensemble hétérogène et amical, animal.



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1ère mise en ligne 21 décembre 2018 et dernière modification le 8 mars 2019.
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