contribution auteur | Emmanuelle Cordoliani

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
À sa sortie du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, Emmanuelle Cordoliani est cooptée dans l’aventure de l’Institut Nomade de la Mise en scène. Rapidement transfuge du Théâtre vers l’Opéra, sa préférence reste aux répertoires rares et aux projets atypiques, entremêlant texte et musique, qu’elle imagine dans le cadre de sa compagnie CAFÉ EUROPA. Cet exil choisi la porte vers l’enseignement (Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, Sciences-Po, Institut Français...) et vers la médiation culturelle (Ensemble intercontemporain, Orchestre de Paris...). À l’invitation des Festivals d’Aix en Provence, de l’Empéri, Mens Alors ! et Sevicq Brezice, elle approfondit un travail de création en compagnie d’instrumentistes, à la fois en qualité de dramaturge et d’interprète. Emmanuelle Cordoliani est lauréate de la Bourse Beaumarchais-SACD 2012 pour le livret de La jeune Fille sans Mains. Elle est la fondatrice et le community manager du groupe Facebook Une certaine dose de poésie. Site : Emmanuelle Cordoliani.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 8

Dans l’intérieur de l’habit du Pacha Selim, attendent cinquante lames. Il serait plus juste de dire qu’il garde cinquante triomphes contre son coeur. L’une et l’autre formule sont également inappropriées pourtant : le Tarot Mantegna, — dont jamais il ne sépare, dont sa vêture même est l’étui autant que le fourreau de son corps d’épée — , le Tarot dit de Mantegna n’est pas un Tarot, et toutes les appellations relatives à ses cartes sont, par conséquent, usurpations, à peu près, faux-semblants … Le Mantegnane sert à rien. Il est inopérant dans la divination de l’avenir, ou la divulgation des secrets. N’importe : la tentation de l’avenir s’est écoulée de Selim avec le pus des blessures. Les cicatrices marquent la chair de son dos une croix blanche, qui l’inscrit dans le présent irrémédiable. Le Mantegna n’est pas non plus un jeu. Mais il y a beau temps que le Pacha se contente de regarder les joueurs jouer et d’encaisser leurs pertes dans le tiroir sans fond du Gardien du Chiffre. Il souffre parfois la société d’une seule personne, dans la partie unique d’un jeu où les pièces, pourtant différentes initialement dans leur forme et leur mouvement sont remplacées par des noyaux d’olives. Cette condition n’étant pas discutable, et la réputation du Pacha, effroyable, rare sont ceux qui s’y risquent. Selim ne mise lui-même jamais d’argent — sauf avec les petits enfants qui le plument dans sa perplexité — . Les parties aux noyaux d’olives sont autrement intéressées et leurs enjeux, déraisonnablement élevés. On ne compte qu’une exception à cette règle des jeux : la partie dont le nombre de manches ressemble à un 8 alangui et qu’il dispute sans discontinuer avec la Constance — comme il nomme l’odalisque changeante qui coupe son cœur en deux — et dont les coups peuvent être espacés de plusieurs jours, mois, années.

Le Mantegna, faux jusqu’à son nom, ravit Selim, le tient dans la permanence du Sérail, où qu’il soit, quoiqu’il fasse. Deux fois l’an, il dispose les arcanes devant Osmin, toutes les cinquante, fraction d’une armée invincible, en ordre de bataille. Quand la dernière arcane est posée, il revient à la première — les manches de sa chemise blanche, largement retroussées, dégageant ses poignets — et la retourne face contre le tapis, d’un geste serpentin de prestidigitateur. Il sourit, le Pacha et son géant mordille sa moustache. Osmin est doté d’une mémoire respectable, mais il manque de méthode et il aime l’alcool. À chaque fois, il croit retenir cinq figures, il en oublie deux, une revient inopinément d’une fois précédente. Chargé de cette commande fragile comme feuilles de physalis, il prend la route incertaine qui mène au Marché des Vacillantes.

Selim a dû évoquer le Mantegna en trois occasions — il ne l’appelle jamais par ce nom d’imposture, il n’en parle pas non plus autrement. Dans les cas d’extrême nécessité, il désigne de l’index de la main droite la pochette son habit, et il murmure , comme s’il avait peur de réveiller une de ses figures. Ce faisant, il montre son coeur—. Il a été contraint de le prononcer à voix haute, ce nom de carnaval, pour entrer en possession de l’objet. Nécessité fait loi. Un jeune homme chinois, très élégant, l’avait engagé pour recouvrer la somme nécessaire à ce qui nous semblerait d’extravagants débours vestimentaires en Europe. Lourdement endetté auprès d’un chineur d’un genre très particulier, — pour un manteau —, il n’avait eu d’autre choix que de se défaire du jeu. Le dandy affirmait qu’il était l’original des Estate. Mantegna de la série E. Et l’âge vénérable des cartes, la facture de leur gravure et la puissance de leur ensemble n’auraient pu échapper au plus novice des prêteurs. Il y eu des âmes naïves pour croire qu’il avait voulu acquérir ce manteau somptuaire pour paraître au mariage forcé qui le rappelait en Orient. Il mourut des poumons quelques mois après ses noces, fauché en pleine jeunesse par une vieillotte maladie d’opéra. — En Chine, les acteurs ont conservé l’habitude d’incarner indifféremment les hommes et les femmes et l’on raconte que le dandy s’était un jour montré une Cendrillon bouleversante devant quelques occidentaux subjugués à jamais par la pureté de cette vision — . Conformément à sa volonté, consignée par écrit auprès d’un notaire français, on l’avait enterré dans le manteau, sans boîte, à même la terre de ses ancêtres. Avec un chapeau melon, qu’il avait ramené très banalement de Londres et ses chaussures de Monsieur Parfait. Jamais de sa vie il n’était venu au Sérail, mais en plusieurs occasions son visage s’est superposé à celui de Ming, le fleuriste. Une fois, il liait ensemble asphodèles et amarantes. Une autre, il regardait — un oeil de lumière, un oeil d’ombre — le numéro de la robe-cage depuis la coulisse. Selim ne l’avait jamais rencontré de son vivant, mais il le reconnaissait à chaque fois que la vie les mettait en présence l’un de l’autre, depuis qu’il était mort. Fréquemment, au sortir des ascenseurs d’hôtels de luxe de la vieille Europe.

Je veux le jeu. L’usurière était borgne et faisait mine d’être sourde. Selim Bassa avait dû préciser : le Mantegna. Il est très cher… Elle était tranchante sur les T. Je suis très riche. Elle souriait comme les gouvernantes avec les petits enfants menteurs : Il ne s’agit pas de cela. Sur son visage ridé et pâle, le cache-oeil noir faisait l’effet d’une porte ouverte sur un couloir sombre… ou du trou d’une serrure assez grande pour s’y engager à mi-corps… J’ai quelque chose que vous désirez. La présomption de Selim éclaira le visage de la femme d’un sourire doux : si seulement…Si, vraiment : j’ai quelque chose que vous désirez… savoir. Son oeil unique brilla d’un éclat d’or.
Selim avait parlé tout un jour et toute une nuit. Osmin gardait la porte de l’échoppe, effrayant les passants curieux des trésors de la vitrine et les joueurs aux abois, pressés d’engager leur dernier bien pour un ultime coup de dés. Il raconta à l’usurière, sans omettre le moindre détail, ce que cet oeil, qu’on lui avait pris dans sa cinquième année, avait vu depuis. Combien puissant et mauvais il était devenu. Craint de celui-là même qui l’avait énucléée. Comment il avait cru ainsi pouvoir échapper à la malédiction des yeux vairons de cette petite fille du déshonneur. Allant jusqu’à ambitionner d’en détourner le cours à son avantage en conservant l’œil d’émeraude dans un petit flacon, qu’il gardait autour de son cou. Il s’est très lourdement trompé… L’oeil de l’usurière fixait déjà un autre horizon.

Le jeu était entré en possession de Selim. Il s’était substitué à sa mémoire du présent. Au Sérail, les fonctions demeuraient inchangés, et leur exercice transformait à ce point ceux et celles qui les endossaient que tôt ou tard, leur allégorie les touchait de l’aile. Grâce aux arcanes, Selim pouvait retrouver chacun des visages qui s’y était succédé. Mais bientôt, il s’aperçu que certains rôles n’avaient pas encore été joués, les cartes appelaient leur joueur, leur joueuse. Sa curiosité grandissait. Selim attendait, l’oeil grand ouvert. Mais deux fois l’an, à bout de patience, il bousculait le hasard et Osmin partait pour le Marché des vacillantes.

proposition n° 7

… Je suis la secrétaire de mon temps, de tout mon temps. Sans majuscule. Je suis la secrétaire de mon temps, j’en tais les secrets en les consignant par écrit au vu et su de tous et de toutes. Je tiens le journal du travail et de la parole. Tout se noue étroitement au point qu’il est impossible d’en rendre compte méticuleusement : la jungle, on peut s’y faire un passage à la machette, ou bien braquer un projecteur dessus. Ou encore en dire une histoire, une bribe, qui ne vaut pas pour le tout comme le segment vaut pour la droite, qui n’est pas un fil sur lequel nous pourrions tirer pour en faire une pelote proprette, une boule bien dense. À peine un grain de sable dans la doublure de mon habit.

J’ai tenu pendant un an le journal de l’Enlèvement au Sérail. Non. J’ai tenu pendant quelques semaines la chronique de l’Enlèvement au Sérail et très vite, je suis devenue la scribe du Sérail. Je consignais les répétitions, la démarche, le savoir-faire. Mais très vite les objets, les vivants et les morts du Sérail se sont jetés en travers de mon chemin, m’ont tirée par la manche comme un enfant fait à ce vieux bonhomme juif qui conte sur la place du marché, les yeux fermés, sans plus personne qui l’écoute — croit-il —. Les vivants aimantaient les histoires sans le savoir le plus souvent, sans le vouloir. Un qui prêtait sa carcasse au garde du corps examinait avec un soin d’expert les cartons d’invitations des invités, celui qui faisait le Pacha s’étendait en odalisque sur le tapis usé… dans les mêmes fonctions apparaissaient d’autres visages, d’autres corps et …une permanence. Alors il fallait écrire ces histoires. Il n’y avait pas le choix de ne pas les écrire. Plusieurs encore, déjà, attendent. Patientes, tranquilles, certaines. Semblabes à ces heures d’attentes aux frontières des Balkans avant l’Europe : des enfants jouent sur l’herbe du terre-plein central, ici et là se bricolent de petits feux inoffensifs pour faire griller de la viande, on ne redémarre pas les voitures, on les pousse, portières ouvertes, ça discute, ça attend et c’est quelque chose du voyage et non une perte de temps. Je dessinais alors, pour les distraire, pour les voir, pour sentir le temps, sable dans ma main comme sur la plage inlassablement palpé.

 [ MOSAÏQUE ] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami ( dans un café ) m’a offert ce mot ( facile comme la dernière pièce d’un puzzle ). À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.

Un dimanche matin, j’entends une conférence sur le sable. Y aurait-il moyen de transporter tous les sables de la terre sur soi ? La question me tourne en boucle, petits tas de vermicelles mouillées, traces des vers qui creusent mes galeries de matière grise. 

[ ARÉNOPHILE ]
Elle a toujours eu un grain
ça fait le vide
autour d’elle
un grain de chaque
Tous les déserts
du monde
pris dans la doublure
de son cache-poussière

Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ? Et à quoi ressemblerait la collectionneuse sur la carte du Mantegna ? Elle attend, elle aussi depuis, en compagnie du gardien des chiffres, du faussaire et du soldat paisible au Marché des Vacillantes.

Celui qui n’a pas de nom. Dans le métro, j’entrevois sur la page d’un livre Celui-qui-n’a-pas-de-nom. Je le connais, celui-là, si c’est bien le même : il traverse une histoire que j’ai écrite il ya longtemps. Combien sont-ils ? Un seul comme dans l’histoire du chien de Heiner Müeller ? Ou bien des clones ? Un prénom en commun, il n’y a rien de plus commun, mais avoir pour nom l’absence de nom…

En traversant une l’île de la Cité, nécessité impérieuse d’appeler Stéphane, qui jouait le Pacha, pour lui raconter deux rêves coup sur coup que j’ai faits de lui. Rêves de clôture du Sérail. Quel meilleur moyen de fermer en ouvrant que de rêver ? Il décroche hilare, comme dans mon premier rêve [1] : J’allai t’appeler ! J’ai rêvé de toi la nuit dernière, je ne me souviens plus, tu étais là, c’était bien. Je ris en l’écoutant. Je ris en lui racontant mes rêves, nos rêves. Les conversations ne sont jamais interrompues. Elles sont les fils de l’existence, qui chantent et vibrent dans le vent avec leurs silences à basse grésille, trames et chaînes d’un amour qui nous dépasse.

Plus tard dans la soirée, je me souviens de cette rue, du milieu de cette rue — mais dans quelle ville ? — où j’ai eu l’idée de la disparition du Pacha, sortie géniale dans un nuage de fumée, truc dans un monde d’illusion, boucle merveilleuse qui ouvrait d’un coup toute les portes.

proposition n° 6

À travers le linge fin et trempé de sueur, à travers la peau boursouflée des cicatrices, dans les chairs profondes, un trait fulgurant de douleur, fin comme un cheveu d’enfant. Le corps, ne bougera pas. C’est le 7ème jour du sevrage. Les monstres sont derrière lui, avec la violence du cauchemar, ni tout à fait la même, ni tout à fait… Il gémit, au supplice. De l’autre côté du mur, le front d’Osmin frissonne…Ni tout à fait un autre, le cauchemar redit dans toutes ses langues les coups et la honte. Mais l’agacement pernicieux de cette piqûre dans son dos distrait obstinément Selim du souvenir. Étendu, les bras en croix, sur le tapis , comme un bois flotté au milieu d’une rivière de chaux… un mot de lui et Osmin cassera le mur qui les sépare, au lieu de prendre la porte, tant il se languit d’un ordre de son Maître. Selim essaie de retourner en rêve à la maison sans porte ni fenêtre pour fuir cette lancette insistante dans son dos qui toujours le ramène au 7ème jour du sevrage. Il ne peut pas se cambrer. Son corps l’ignore. Il ne parle qu’à ce fil d’or qui l’aiguillonne, le brûle, l’éclaire. Un fil d’or indiscipliné. Un échappé de la broderie délicate qui raccommode ce tapis, usé jusqu’à la corde, où Selim ne dort pas, où il se noie dans son noir jusqu’à la chute qui est pour lui le seul sommeil. Un fil d’or rebique et cherche à travers lui son passage vers le ciel. Il fait beau soudain dans la nuit. La Brodeuse, Osmin l’avait ramenée du Marché des Vacillantes. Avec ses deux phalanges de métal, on la croyait joueuse de qanun. La Soigneuse au premier coup d’oeil a reconnue une femme de l’art du kintsugi, Celle-qui-sait-joindre-avec-de-l’or. Chaque jour depuis, elle brode la lune et le C du Sérail sur le tapis de Selim. Cicatrices magnifiques, gloire des toujours-vivants. Les fils sont ses fils, tous, y compris le franc-tireur qui blesse Selim en cet instant…

proposition n° 5

Il y a l’amour entre le front dégarni et le mur pelé, mais poli aussi, à cet endroit du contact, comme les pieds lustrés des madones dans les églises où Selim l’a fait entré,  pour effacer les limites, pour habituer ton serviteur à être servi dans un hôtel de luxe. Un frottement infime, perceptible pourtant de l’autre côté du mur, comme le grincement de ses dents d’or quand il peur pour Selim, ses cauchemars, sa douleur, une erreur de la soigneuse… quand il voudrait à nouveau l’emporter dans ses bras de géant comme de la maison sans murs et sans fenêtre là-bas, quand il l’a découvert. Ça parle peu derrière le mur … Comme elle fait rêver dur, ta chambre, ô mon pacha Selim !…Le moelleux carnivore, l’obscurité cuivrée, les vieux ors immémoriaux, les sueurs raffinées et les essences brutes, les cuirs de tous les animaux, les bois précieux inextinguibles…Vous chuchotez dans le mur de mon front — Personne ne peut savoir… — Que toi et moi.…— Le coffre d’apothicaire, les cornues, les réchauds… C’est la fièvre — Personne n’entre, que Selim et la Soigneuse… mais ça murmure dans le couloir, comme si la mer en léchait les plaintes. La voix du Maître, Osmin la reconnaît toujours, les mots modelés dans son grave sont trop épais pour passer le mur jusqu’à son oreille, n’importe, à l’inflexion, il déduit le sens de la phrase et l’écrase entre son front soucieux et le plâtre moite : Aide-moi à tenir jusqu’au soir, à revenir, donne-moi un coma d’où me réveiller, recouds, cautérise, ouvre, pique, fais ce que dois… — Tu me demandes de le faire alors je le fais. Le métal net de la soigneuse, cette ligne du haut qui revient chaque soir : Tu me demandes de le faire alors je le fais… Mais ce soir, autre chose — Le temps est venu de ne plus souffrir pour ne plus réparer. La douleur qui s’annonce…cent mille fois ta douleur la pire…— Souffrir une fois pour toutes. — L’immense plaie de ton amour, encore réouverte… Ça murmure dans le couloir …— Elle l’a récupéré en lambeaux de chair…— ...morceaux épars où l’homme les souvenirs et les rêves pêle-mêle pesaient un mort à traîner jusqu’à sa chambre…in extremis. Elle le recoud toujours… — La magie des ressources nous l’avons usée jusqu’à la trame pour que renaisse, nuit après nuit, le splendide Selim…Selim l’Ardent… dans son habit de feu. La fièvre prend le front, le mur s’échauffe — …j’ai suturé, de l’inlassable aiguille brûlante à points comptés. Mais ta peau…ta peau magnifique s’affine , même mes plus subtils raccommodages finissent par la déchirer.… Elle enferme ses cris et ses sanglots dans un flacon de verre, il sait interpréter leurs silences — … Parce que tu me l’as demandé, souviens-toi, alors je le fais… Les voix se frottent, soyeuses, dans le couloir… ce qui est sourd , toi aussi, tu le sens ? Elle a mis de la cire dans ses oreilles, pour ne pas t’entendre la supplier, pour que tu n’aies pas honte un jour de l’avoir suppliée… — Ton âge rattrape ton visage, ton corps se replie sur le manque. Quarante jours et quarante nuits, que ça dure, à mon front la corne vient… Quarante jours et quarante nuits, qu’ils sont enfermés là… — Quarante jours et quarante nuits, je te sèvre, mon Pacha Sélim…Parce que tu me l’as demandé, souviens-toi, alors je le fais.

proposition n° 4

C’était à Vienne, mais ça n’a plus d’importance à présent. Un ancien corps de bâtiment morcelé de boutiques franchisées et d’appartements décrépis jusqu’à l’os en étage des néons clinquants.
Quelque part, une porte noire, étrangement basse, dans un immeuble des années 20, engoncée dans un cadre de vieil or crasseux. On dirait une serrure, dans un souffle. Il n’y a pas de porte, quand on s’approche, mais le moignon d’un couloir sombre, qui escamote les visiteurs par les côtés. Prendre à droite ou à gauche est indifférent : les deux entrées desservent un même espace. Une scène étroite, surplomb d’un encombrement de coussins et de tables basses culs par dessus têtes. Un homme sans âge, avec des dents en or usé, offre le thé.
Le lendemain, il n’y a plus rien là. Et le rien paraît très crédible. Les dorures sont là. Mais le trou de la serrure est murée de moellons peinturlurés de noir, bouche de pirate… Reste le goût du thé.

Le goût du thé — c’était peut-être autre chose : un alcool très fort, le jus d’un fruit qu’on ne connait plus — est inoubliable. дурак дурака видит издалека : un imbécile reconnait un autre imbécile de loin — un proverbe russe — … Qui a trempé ses lèvres dans le breuvage que je sais, se détache pour moi du bruit, de la foule, du temps qui l’emporte. N’importe où les signes du Sérail se reconnaissent, et une fois apparus, même furtivement, ils exigent d’être transcris.

De courtes nouvelles. Des nouvelles données depuis un bout de ce monde à ce petit peuple éparpillé depuis la fermeture. Deux lignes. Deux pages. Trois cycles : avant, pendant, après. Parfois les textes sont ramassés ensemble pour un lectorat nécessiteux. Rarement. À quoi bon ? Chaque cycle toujours en augmentation, jamais achevé, susceptible à chaque coin de rue, à chaque visage vaguement familier, à chaque détournement d’un sens d’être contredit, renouvelé, rendu à son point de départ. Les cartes aussi, peuvent en raconter assez long dans leur hasard sur ce que sont nos amis devenus.

Quand l’Arlequin du Piccolo Teatro de Naples décide que le temps est venu pour lui de se retirer, après une longue vie de courbettes et de pirouettes, le jour où il prend sa retraite, le théâtre est vide. Personne ne vient travailler ce jour-là. Ni les administratifs — surtout pas le directeur —, ni les techniciens, ni les autres masques. Tout est plongé dans le noir. Sur la scène seule la servante, femme légitime d’Arlequin, éclaire. Il attend, le vieil Arlequin, le jeune Arlequin. Le masque est comme le roi : il ne meurt pas. Il ne peut même pas attendre trois jours pour ressusciter après un beau suspens, non, c’est immédiat : le roi est mort, vive le roi. Quant à l’acteur sous le masque, sous la couronne, il ne fait que passer par là. Le vieil Arlequin attend sur la scène. Il attend le jeune Arlequin qui pour une seule fois va entrer dans le théâtre par devant, comme un spectateur, comme Monsieur-tout-le-monde. Il prend l’escalier de marbre, traverse le hall vide et le foyer du public sans croiser le moindre regard, invisible même aux statues. Il va pousser la porte de la salle et rejoindre, en laissant le jour derrière lui le vieil Arlequin et la servante qui patiemment l’attendent. Alors pendant tout le temps qu’il faut le vieil Arlequin dit au jeune Arlequin tous les secrets d’Arlequin. À l’aube, il quittera le théâtre, il traversa la salle, le hall toujours désert vers la ville, laissant sur la scène la servante et le jeune Arlequin. Laissant au théâtre la permanence.
J’entre dans le théâtre par le hall et la salle. La scène est vide, je suis la servante du Seigneur. Innombrables sont les voix qui me chuchotent leur secret. J’écris.

proposition n° 3

1

Quatre légendes nous rapportent l’histoire d’Amour et Psyché :

Selon la première, Amour ayant contrevenu au désir de sa mère de punir Psyché pour sa beauté, l’a épousé dans le plus grand secret. Secret pour Psyché également qui ne le rencontre que la nuit, dans l’obscurité de leur chambre. Une nuit, profitant du sommeil de son mari, elle allume une lampe à huile pour faire la lumière sur ce mystérieux époux. Elle découvre, en lieu et place du monstre qu’elle supposait, l’Amour. Une goutte d’huile brûlante tombe sur la cuisse du dieu et le réveille. Découvert, il s’envole par la fenêtre, abandonnant Psyché pour toujours.

Selon la deuxième : Psyché n’aurait pu distinguer le visage de l’Amour dans l’obscurité, c’est donc autre chose qui la fascina au point qu’elle s’oubliât et cette goutte d’huile brûlante qui finalement réveilla cet époux divin, et qu’on attribue à la lampe d’or dans sa main, était en réalité une goutte de salive.

Selon la troisième : Ce n’est pas la désobéissance de Psyché qui entraîna le départ définitif d’Amour, mais ce regard d’elle sur lui, regard unique, qu’il laissa sans lendemain, au milieu de sa nuit éclairée.

Selon la quatrième : Pour retrouver son époux perdu, Psyché brode le mythe avecque le conte. Elle subit avec succès des épreuves de princesse déchue ( trier des graines en une nuit, ramener la toison d’or, remplir aux enfers un coffret d’une goutte de Beauté de Perséphone ), mais tombe in extremis en ouvrant la boîte, dans un sommeil profond. 

 Reste cette boîte ouverte, son vide et les rêves qui traverse le sommeil qu’elle insuffle.

2

Quatre légendes circulent sur Selim Bassa :

Selon la première, il a été laissé pour mort dans une maison abandonnée aux portes du désert. Un géant l’a retrouvé, enroulé dans un tapis et soigné, afin de se guérir lui même — d’où ce nom, Selim, qu’il lui a donné, une fois remis sur pied. Selim a renoncé sa religion pour l’Islam et sa langue pour Babel. Ici ou là, il aurait ouvert un Sérail pour recueillir les misérables — y compris ceux et celles qui ignore leur état —. Croiser sa route est l’expérience d’une vie.

Selon la deuxième : Les blessures de la porte sans gond du désert ne se seraient jamais fermées. Perforantes à leur manière, elles auraient creusé son corps jusqu’à l’âme de tunnels en forme de labyrinthe inextricable dont il peut sortir ni vivant, ni mort. Qui peut se vanter d’avoir vu son corps nu dans la lumière ? Celle-là qui essaierait serait bientôt étouffée par les larmes.

Selon la troisième : Le Sérail est un sceptre d’or éclaté dans les corps et les yeux de tous les pauvre de nous qu’il a abrité un jour. Pour le reconstituer, il faudrait faire un bien long voyage dont les pas couvriraient la terre d’un filet d’or, reliant les uns aux autres. Puis recueillir, comme un éclat d’obus qu’on ne peut extraire au péril de la vie, chaque témoignage.

Selon la quatrième : L’allégeance est d’autant plus puissante pour le personnel du Sérail , qu’il ignore si elle est faire au lieu ou à l’homme Selim.

Mais qui connait encore le nom de Selim avant Selim, et de cet homme qui n’avait jamais été battu, qu’en reste-t-il dans Selim Bassa ?

proposition n° 2

… à Serendip, le début de la fin. Avec une inquiétante tranquillité, il était assis sur la dernière plage de Nicolas Bouvier, accoté à Nicolas Bouvier et un soleil sans hargne pesait en visière de plomb sur leurs fronts dégarnis, pelés comme deux grains de sable. Leurs respirations entraient en résonance, comme s’ils avaient été en marche sur une route de montagne pour assister au mariage d’un renard. Leur respiration devenait aussi importante que les vagues de la mer et là, sans prévenir, Bouvier disait :  C’est là l’onde et après un moment de ressac, il éclatait de rire en postillonnant d’écume. Ça réveillait Normand, tout hilare, dans son lit médicalisé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, tellement ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague — Crisse ! Qu’est-ce que t’es brûlé du bulbe mon vieux Bouvier ! — et cette fois encore Normand se réveillait en riant dans sa chambre des Soins Palliatifs du 4ème étage au Centre Hospitalier Universitaire de Montréal… Mais ils avaient pêché et il en avait une belle dans la musette : You must adjust to stagnation. Pas question d’aller vérifier la provenance sur internet. Avant sa deuxième chimio , Normand avait écrit “ Maintenant que la toile recouvre le monde, voyons-voir l’araignée ”. Il n’était déjà plus très chaud pour laisser sa trace en croisant les sources. Il préférait l’intime conviction qui émergeait de sa mémoire médica-menteuse — C’est du Bouvier, You must adjust to stagnation, du Bouvier tout craché —. L’araignée pointait bien assez souvent comme ça sa guibole poilue sur la plage ou au détour du mur blanc d’une consultation javanaise. Elle déboulait, effroyable et penaude. Elle lui injectait une trouille d’enfer, il en pissait dans son lit à main courante, elle le terrifiait, sans surprise et toujours exacte, même avec ses gros yeux tristes finalement, elle le coinçait là. À la longue, Normand ne voulait plus y aller et il grinçait d’angoisse entre chien et loup, quand la nurse apportait les pilules de la nuit. Dès que le rideau était tiré, sa chambre individuelle accueillait un autre lit dans lequel reposait en paix un énorme poisson moche — moche comme une lotte exotique — qui lui faisait venir l’eau à la bouche, mais qu’il était bien trop brûlé lui-même pour envisager de préparer congrûment, avec un filet de citron, ni même seulement de la mâcher ou de la déglutir. Une nuit de pleine lune, en novembre, Nicolas Bouvier était assis sur le lit supplémentaire de la chambre à un seul lit. Je n’ai pas le courage de descendre plus bas ni les moyens de loger plus haut. Le poisson, il en avait fait cadeau à leur tôlier, parce qu’il n’avait plus la force, ni la patience, ni le beat, ni le zing… — Tu penses-tu si je comprends ça — Le fils de l’homme l’avait fait séché et le portait crânement à son cou pour se prémunir contre toutes les avanies. Pas plus gros qu’un scorpion autour du coup du garçonnet. Une autre fois, à la tête du lit absent, le corbeau de Jane Sautière assurait la permanence…

proposition n° 1

Les fantômes à tout instant. Un grand cache-poussière marche dans la ville qui est et qui fut, couverte d’empreintes invisibles mais sonores. Ses empreintes et celles de la ville, celles des routes passées et présentes. Les cartes du Temps — crochet et oeil manquant — se superposent pour dévoiler le trésor du chemin, l’or d’être en marche, d’êtres marchants qui furent et sont. Certains savent ce qu’est la Mort mais l’ignorent et se confondent avec les gestes les plus quotidiens.
Un jeune chinois élégant au nom d’empereur pavane son français impeccable, enroulé dans un accent à couper au couteau. Pardessus noir, chapeau melon, chaussures de Monsieur Parfait, clown blanc et auguste à la fois, il nous fait rire, mais qui est nous ? Qui sont ceux que nous sommes ? Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur l’espace infini du Rez-de-chaussée, le fantôme chinois et son élégance s’éloignent, légers, comme mon coeur après ces ultimes retrouvailles. 
Les fantômes avec les vivants sont à tout instant l’ultra concordance du Temps. 

Enfoui et affleurant, le lac couvert de feuilles d’or, nage la baigneuse. Au bord l’attend le cerf pâle. Le cerf qui est un sanglier qui sont tous les arbres de la forêt à points de fuite, reine des méandres, des raccourcis qui rallongent la vie en courant jusqu’au coeur semant la meute. Dans une clairière, la chienne de chasse trône en sphinge au centre d’un cercle de crottes d’or : passée de l’autre côté, elle a changé de camp et compte maintenant au rang des seigneurs véritables de la forêt ronde. Comme le cerf, qui ne rentre qu’à mi-corps dans le four des cuisines du château ou le sanglier qui revient toujours. 

Une pièce dans le palais de la taille même d’un palais. En haut du jardin séché par l’été, là, dans un cabanon, une maison-jouet pour grandes personnes à peine trop grande pour l’enfant qui se tient devant. Une voix appelle d’un balcon en bas. L’enfant soudain les pieds dans les choux et les petits plants lève la tête même si ce n’est pas son nom qu’on appelle, c’est lui tout pareil. Pas ce cas-là. Pas ce cas sale. Passe kaï kaï corniaud douloureux, égaré sur les sentiers avant d’enfin devenir beau signe de la musique libre comme l’air, insaisissable danseuse d’une pièce à l’autre quand, plus tard, bien plus tard, les murs des chambres familières, nuit après nuit, dévoilent leur porte invisible à l’oeil ouvert. À cela qu’on sait qu’une chambre est devenue familière, qu’elle fait partie corps et âme de la famille : à sa porte soudaine et ouverte sur les pièces d’un château colimaçant autour d’une cour carrée, pour donner sur l’été, en haut d’un jardin.



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1ère mise en ligne 23 décembre 2018 et dernière modification le 4 mars 2019.
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[1Une pâtisserie orientale angle saillant de deux rues sans histoires, en face d’une caserne close. Deux fois par jour la lumière la traverse de part en part. Il faut être là. C’est là que nous sommes dans la lumière. Plus de pâtisserie. Des petites tables aux plateaux de cuivre gravés, collées aux banquettes rouges, pour laisser au centre toute la place au tapis. Un tapis de bohème, cent fois rejoué, cent fois rapiécé, Stéphane, l’acteur qui se prête au Pacha est couché sur le dos, les jambes croisées sur sa chemise blanche, comme s’il s’était basculé depuis une assise en tailleur. Les jambes croisées sur son torse comme les os des tibias en dessous du crâne du drapeaux des pirates. Tout est inversé. Jambes noirs sur fond blanc et sa chevelure brune vivace sur sa tête — Stéphane, le couronné —. La lumière même rit. Il est hilare : Tu m’as complètement pachaïsé . Je redis ses mots, jusqu’à mon réveil. Ils ont la même couleur de Sésame que ceux d’une autre couronne, des années plus tôt, usant du même passeur : Il est pour moi tout votre sang pur à l’heure de clore. 
La nuit suivante, l’acteur qui est le Pacha qui est mon ami, encore. Nous fermons la boutique. Il ne fait que passer, très élégant dans une chemise qui se serait dupliquée de sa veste de Monsieur Loyal, noire à ramages d’argent. Il est déjà de dos dans l’embrasure lumineuse : Tu viendras me rejoindre sur la terrasse, il faut que je te dise une chose .