contribution auteur | Mateo London

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Son site : Mateo London.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

Comme je suis en général très mal organisé, je n’ai pas noté les 3 (ou 4 ?) auteurs aprocryphés et mélangés ci-dessous...

L’iceberg s’est détaché. Il flotte et navigue en maître, imposant et rigide sur le fluide bleu. Il s’effrite. En ces territoires polaires, ce n’est pas l’histoire du chêne et du roseau. C’est la lime. Il y a encore assez de glace aux deux pôles pour que la lime ait de quoi, elle agit tandis que les humains sont occupés à la télé ou bien dorment ou consomment. La lime a besoin de cette certitude que chacun est à sa place et ne va pas s’en déloger car s’ils surgissaient il faudrait parler et la lime ne dit rien mais agit.
Il n’est pas de lieu majuscule. Simplement il est des espèces qui disparaissent et des espaces où se conjuguent des conditions et une certaine disposition. Jardins publics, cafés, banc au soleil devant un fleuve mourant. Salle d’attente, « espace de convivialité » où ma vieille branche reçoit pour quelques jours... tout peut offrir une solitude à conquérir en essayant de respirer.

N’importe quand, toujours, la lime gratte la glace et le papier et l’encre se dilue et fond inexorablement. Cruellement transformé en filigrane, qui gratte au fond de la gorge dans une sorte de frog, le mouvement du monde à la fois est palpé par la lime et engagé dans une dissolution vicieuse. Brouillard hébété d’une rêverie enfoncée. Le stylo a roulé. Le mouvement, ou l’illusion du mouvement, porte. À l’arrière du Cheval Fourbu, de grandes flaques épanouies, rouges et sang, imprimées en plusieurs exemplaires : l’encre des tracts s’écoulent aussi, maquis de notes. Dans l’air se mêlent l’odeur des pollutions et les bruits des informations. La lime commence sa taille, déshabille et va pour violenter un jour encore.

Plusieurs équipes tirent sur une corde et plusieurs autres la retiennent. Rien ne doit se frayer un chemin. Respiration abîmée. Sens large. Inexorable assemblage bancal d’os. Vent léger. La lime coule à l’intérieur. Me lève et marche comme si de rien n’était. Pas d’histoire. Pour ceux qui ne sont pas assez autistes. Nos motivations profondes, rien de tout cela ne me meut. Respirer. Se lever avant d’avoir écrit un mot. De trois à huit tu te lèveras et très loin tu écriras ce qui se dit tout simplement. Menacé d’étouffement. Des oiseaux communs demeurent muets. Une pie. Les âmes mortes. Des yeux coulent encore. Oreilles absentes. Tu veux te fondre. Les mots se balancent comme branches mûres. Les mots finissent en To-do-list.

Se blottissent, in extremis, dans des gangues qu’on cherchera demain à respirer encore – si demain.

proposition n° 8

On savait tous on avait tous su un jour que des accidents avaient marqué la lignée familiale. Ici la guerre, là la malchance, encore plus loin la mort. Un camion avait fauché le gendarme venu sur les lieux d’un accident pour le sécuriser. Un père de famille s’était emporté contre un petit groupe de personnes qui braconnaient la plage : ces gens taillaient dans les rochers de la plage de Légère (la mal nommée) les fossiles de plantes et de crustacés qu’ils y trouvaient. Ils voulaient quoi, les mettre en rayons et les vendre ? Je revois mon père : « C’est un bien commun ! De quel droit ?! » Je comprends aujourd’hui qu’à travers ce pillage c’était aussi son enfance, ses repères, des bouées, ce qui le constituait qu’on violentait. Je me souviens de ce film en Super 8 où il court et descend vers la mer comme un parisien à Noirmoutier pour l’été. Mon père avait 12 ans quand la faucheuse avait fauché le sien. Il ne m’en a jamais parlé. Il n’en a je crois jamais parlé à personne. Ma grand-mère m’a montré un petit calendrier de poche qu’ils s’envoyaient, qu’ils recevaient, qu’ils annotaient, dont ils biffaient les jours écoulés, qu’il se renvoyaient encore et se renvoyaient à nouveau en attendant la fin de sa mission en Indochine. A peine marié en effet, il avait été appelé en Indochine. Mamie m’a montré cet objet un jour. C’est un petit carton marron, conservé dans un album avec les photos de leur mariage, celles de la cérémonie d’entrée dans le corps de la gendarmerie et celles de l’accident. Celles de l’accident : sur l’une on y voit le petit camion de livraison qui l’a tué. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai pensé au camion qui kidnappe Tintin au début du Secret de la licorne. Sur une autre on y voit la silhouette du mort tracée à la craie sur la route. Il devait s’agir d’établir les circonstances du drame. Ce sont des photos en noir et blanc comme est le film en Super 8. Le petit carton marron : il est si émouvant ; les numéros des jours de chaque mois prennent presque toute la place mais sur les côtés, dans des coins, ils ont réussi à inscrire des messages : « Tu me manques » « Plus que 78 jours ! » « Je t’aime », etc. En rouge était entourée la date lointaine de leurs retrouvailles. Au cimetière où il est enterré, je n’ai jamais trouvé sa tombe. Il est si grand et j’étais si petit quand j’y allais avec mon père. Hier soir je me demandais si un jour, et dans quelles circonstances, j’oserais demander des détails à mon père. Où était-il quand il a su ? Que faisait-il et comment le monde a basculé à cet instant ? J’aimerais m’imaginer ce que je crois être un événement fondateur. Je l’imagine en train de pêcher des anguilles en culottes courtes chez sa grand-mère, au Langon. Mais ils ne devaient pas avoir le téléphone. Comment ont-ils su ? Maintenant je pense à un épisode de Faulkner au début du Bruit et la fureur. Cette sorte de course effrénée où le monde s’écroule, où les herbes hautes griffent les mollets imberbes de mon père. Ou ce poème de Rimbaud : C’est elle, la petite morte, derrière les rosiers. C’est dans cet affolement de film d’époque que j’imagine sa trop tôt mort. La calèche du cousin crie sur le sable. Alors hier soir je me suis vu au chevet de mon père, lui demandant de me narrer, avant qu’il meure, la mort de son père à lui. Lugubre phantasme et glorieuse expérience de pensée ! Mais après tout, n’est-ce pas le rêve de tout un chacun que de pouvoir un jour solder ses comptes et éclaircir le fil de ce qui nous compose ? Obtenir des réponses à des questions qu’on ignore – peut-être faute de ne jamais oser les faire émerger.

Je me dis aussi : tous ces trucs de constellation familiale, de trauma originel, d’événement fondateur, etc., c’est peut-être pas que des conneries.

Et mon ami lointain, dont mon père se méfiait tant... Le goût de l’interdit, nos parties de tennis. Je nous revois fumer en jetant haut la balle, haut au-dessus du filet, la balle qui retombe mollement et finit par lasser et nous nous asseyons au pied de la grande chaise d’arbitre, nous racontons nos déboires du lycée, la prof de philo, le self, les filles, les groupes de musique. Pour y entrer nous passions sous le grillage envahi d’herbes jaunes, le grillage piquant et râpeux, nous nous retrouvions sur le court. Ou bien nous partions en scooter, route départementale, et nous étions sur l’aérodrome très désert, un dimanche matin d’élections présidentielles. Nous entendions, derrière la porte, le bulletin météorologique égrainé par une voix d’homme mal réveillée, et nous rîmes. Ce matin-là Julien s’est endormi sur l’herbe qui borde la piste. Nous sommes derrière un bloc EDF, c’est la nuit. Nous sommes au fond d’un garage, c’est le 31 décembre. Nous sommes dans un camping et Julien n’a rien emmené d’autre que des bières, un duvet, son bodyboard et Albertine disparue. Il passe ses journées à lire Proust et à surfer. Il ne parle pas. Il n’a jamais beaucoup parlé. S’il ne lit pas Proust c’est qu’il surfe, ou l’inverse. Et moi je choure du jambon blanc à la supérette du camping. Ou nous dormons dans la voiture. Ou, dans l’herbe, nous nous bagarrons comme deux chiots, sous le regard attendri d’une fille qui nous plaît bien à tous les deux. J’aime me retrouver dans son cou, entre ses cheveux salés et son pull-over bleu que sa grand-mère rentrée d’Algérie a tricoté. Elle a ajouté au patron de son Marie-Claire un drôle de nom, qui nous fait rire : Les Gaulois. Nous sommes sur une balançoire dans un jardin public. C’est la nuit. Nous sommes au fond d’un bar, dans les escaliers. Nous y lisons les livres du Dé Bleu dont les couvertures cartonnées, blanches et légèrement ondulées sont si agréables au toucher. Nous écoutons Mano Solo, nous pensons à Mondo, pensons à Lullaby, à Esther, à Daniel, à tous les personnages qu’il y a dans les romans de Le Clézio, et nous pensons à Rimbaud et nous pensons Rimbaud n’a écrit ses poèmes que pour nous, rien que pour nous et nous sommes comme Verlaine et Rimbaud, deux amis à la vie à la mort ! – la légende en moins !

Or ces lieux et ces nœuds ont peut-être eux aussi leur événement fondateur. Cette longue remontée de la route de Légère, une nuit, avec ce lampadaire crasseux à l’horizon ? Il pleuvait et nous ne nous connaissions encore pas bien. J’entends encore sa voix quand il raconta, le lendemain, son sentiment de pattes coupées en apprenant que la mer n’était « pas loin » (que je disais), non, simplement là-bas, tout là-bas, au niveau du dernier lampadaire  !

Nul besoin de chercher à pondre une métaphore entre cette lumière lointaine et cette amitié naissante. Après la mer nous sommes rentrés à la maison de ma grand-mère. Elle n’y était pas, n’y venait que l’été. Comme nous étions deux citadins, nous n’avons pas réussi à faire prendre le feu dans la cheminée. Il pleuvait, nous aurions dû préparer le bois en amont. On a lu de vieux magazines télé qui traînaient, comme deux vieux avant de se coucher.

proposition n° 7

Écrire dans une urgence, un laps de temps et d’espace, le soir, entre les charges et les fatigues accumulées. Les bus passés et les pollutions de chaque jour. Écrire : hygiène de spectateur. Courts retraits sans lecteur. Clôture et retranchement : à l’intérieur de son ordinateur. Faire renaître (essayer) des images et des situations. Chercher quoi ? La gloire ?

Écrire, dans le silence trouvé du ronron de la ventilation. Dans les parages d’une intériorité haïssable. Clics anxiogènes, retour au texte, nouveaux courriels.

Clics compulsifs. Détraquements climatiques. Somme de tout « ce qui ne va pas dans le bon sens ». Mauvaises nouvelles ; que faire ? Recommencer demain.

Demain reprendre texte, reprendre clics.

La littérature peut-elle sauver le monde ? Au cours d’un entretien avec Bernard Pivot dans le cadre de l’émission Bouillon de culture, Jean-Marie Gustave Le Clézio a donné au début des années 2000 (je m’en souviens) une réponse très belle à cette question. Mais (fatigue accumulée de la journée et temps passé), je ne me souvenais hier soir que du fait de la beauté de cette réponse, aucunement de son contenu. C’était cela, je ne me souvenais que de cela : sa réponse avait été un moment suspendu, le passage dans l’air d’une bulle soufflée par un enfant : à cet instant l’aura si grande de cet écrivain si sincère et si fort avait agi une fois encore – peut-être pas sur Bernard Pivot qui essayait de garder une distance amusée qu’il estimait bienvenue, mais probablement sur tous les téléspectateurs.

Ce matin, je me souviens mieux du contenu. Il parlait de la nécessité. Il disait : « Quand j’écris, la nuit (et toujours sur un papier particulier, et toujours avec tel stylo, et toujours d’un seul côté du papier, un papier épais, rugueux comme un parchemin), quand j’écris un mot, une phrase, un paragraphe, alors je sais que je ne peux pas mourir, je sais que suis vivant et le demeure à cet instant. Écrire me permet de rester vivant. »

Une réflexion ce soir : si la « littérature » fait naître des images, si des histoires réussissent à se frayer un espace et un temps, bref s’il y a des lecteurs, s’il y a partage, alors la littérature peut façonner ce qu’on appelle la « réalité ». Elle est action. Mais pour changer le monde il faut plus : il faut que le texte remporte la mise, qu’il ait la force d’une déflagration. Un texte est-il capable de cela ?

Solitude devant son ordinateur. Solitude dans le bus, solitude dans les escaliers. Clics compulsifs, solitudes des écrans.

Livres-fenêtre. Livres matière vivante.

Mais toujours plus de livres en attente et toujours moins de lecteurs.

proposition n° 6

Dans ce petit renfoncement on s’asseyait parfois, les enfants pendant la journée pour s’épousseter les pieds, les vieilles personnes, le soir, pour séquencer – en toute simplicité – la promenade digestive. C’était du béton horizontal, cul-de-sac rabougri et horizon bloqué. Pourtant, ce renfoncement était, on l’a dit, un lieu propice à la contemplation ; mais on stationnait là et on ne regardait rien de précis. Inclinaison de la cale : 45°. Par-dessus muret : caravane, terrain vaguement herbeux, gens absents. Panoramique circulaire sur baie : mer et rochers. Mats des bateaux : touches de verticalité. Sujets de conversation : horaire marées, résumé dernière pêche à pied, temps demain, île de Ré visible ou pas. Bouches toujours prêtes à émettre sons. On ne se regardait pas dans les yeux. Acquiescer, accuser réception réponse-à-question, étonnements sans enjeu, bribes de « y’aurait qu’à », propos généraux sur les gens. Propos particuliers sur santé d’un tel, mort d’un autre. Propos sur le renfoncement. Propos sur et cette caravane. Rapide allusion à Loi littoral. Notion forgée de faille dans Loi Littoral. Assertion définitive sur ceusses qui profitent des angles morts du système. Acquiescements. Retour maison. Tourner dos sans remord à mer.

proposition n° 5

Il y avait un petit renfoncement dans le muret qui longeait le haut de la cale de béton, qui était le renfoncement pour un portillon en plastique blanc par-dessus lequel on apercevait une caravane et pas souvent des gens. Et c’était au niveau de ce renfoncement (parfois juste un peu en-deçà) que les personnes sérieuses formaient une petite grappe pour regarder la mer, pour se trouver du moins en position de la regarder. Elles bavardaient et parlaient de la cale, de la caravane, du portillon, d’autres choses. Les enfants libres étaient descendus sur la plage et évoluaient sur les pierres, épousant, sous les yeux absents des adultes, l’étendue de flaques et d’algues et de brise. On pouvait deviner leur tonique respiration. Des soubresauts d’efforts accompagnaient leur progression dans la baie. Il y avait aussi des cris de mouettes. C’étaient certains soirs des bruits aussi nets qu’une pioche. Ces enfants fendaient l’air. Et les personnes sérieuses savaient certainement que le ronron de leurs conversations, comparativement (mot qu’elles auraient pu employer), ne signifiait pas réellement quelque chose.

Je me souviens du regard de grand-mère quand elle m’aperçut un soir depuis la cale, évoluant avec facilité sur les rochers, n’allant nulle part, sautant comme un gamin des rues dans un pays mal décolonisé, libre et habillé de rien, fort et libre d’une énergie première et animale, d’une joie simple, d’une puissance naïve... Le soleil disparaîtrait lentement dans la ligne de l’océan. Je me mouvais dans l’espace de son regard, elle avait des yeux bleus d’océan, des cheveux roux légèrement permanentés, une robe et un vieux vélo blanc avec un antivol orange à code. Il y avait toujours sur son porte-bagages un panier en osier maintenu par un tendeur effiloché. Quand je suis remonté sur la cale jusqu’à elle, elle avait son sourire dans les yeux que j’aimais tant. Je ne me rappelle plus ce qu’elle a dit. Je sais qu’elle a dit quelque chose, quelque chose d’étrange, à mi-chemin entre le monde de la cale et l’enfance à la mer, avec la brise. Elle avait des gouttes de rosée au coin des yeux. L’air si bon et son sourire. Elle avait des rides chaudes.

Je me souviens aussi du regard un peu similaire de ma mère, dans des circonstances quasiment similaires mais de son côté il y eut davantage de surprise, et peut-être aussi quelque chose comme de l’affolement, affolement qu’on pourrait rapprocher de ces fois où elle me surprenait dans notre appartement, en ville, tandis que oisivement j’observais les nuages par-delà les barres. A cette époque j’étais encore étudiant. Elle disait : Tu fais quoi ? Je répondais comme quoi, les nuages, voilà, et cette réponse et cette manière d’occuper une soirée la faisaient entrer dans une colère tellement incongrue et disproportionnée – elle devait craindre qu’un goût pour les moutons et les traînées blanches dans le ciel ne fût le signe d’un état mélancolique et morbide. De même, si elle n’aimait pas que je sorte fumer sur le balcon, ce n’était pas pour les maux que la « pause-cigarette » pouvait causer à mon corps mais pour la distance avec la quotidienneté que cette parenthèse impliquait : oui, en vérité elle était davantage préoccupée par le développement en moi d’un esprit critique que par celui de cellules cancéreuses sur certains de mes organes vitaux. Or, un soir, nous étions descendus tous les deux voir la mer. C’était l’été, c’était une promenade digestive banale et qu’il se soit passé ce que je vais raconter tient peut-être au fait qu’elle n’était pas encore en vacances, qu’elle était simplement venue sur la côte pour la soirée, saluer, embrasser, dîner rapidement avec sa mère, ses enfants, ses sœurs, et repartait ensuite. Sur la cale j’étais descendu un petit peu plus bas qu’elle : je dépassais le muret et je regardais en direction du Nord, d’où venait le vent. Je tournais ainsi le dos à ma mère. Je sentais le vent lever mes cheveux que j’ai souple et épais comme un méchant garçon. Je respirais l’étendue de rochers et la baie dans l’air si bon de ce soir-là. On avait le sentiment d’être sur le bout d’un monde en partance pour un autre bout du monde. Je me souviens être resté un long moment dans cette position, ma mère prise par le paysage mais qui cependant me regarda longuement, je le sais, elle aussi happée par la mer mais à moitié seulement, retenue encore par les évidences de la ville, la cale, son statut de mère, son métier, l’impossibilité qu’elle savait de se retrouver sans repère, me regarda longuement et finalement lança quelque chose comme allez, viens, maintenant, puis : allez ! – mais je suis sûr qu’elle avait perçu une sauvagerie et l’élan qui porte le poète à la fusion avec les merveilleux nuages..., qui porte à l’aventure, porte aux nuits dans les bois, creuse entre les racines, touche les drôles de grelots des algues noires et les cheveux verts des algues filandreuses, si filandreuses qu’on raconte qu’elles appartiennent à Calibassura, la femme du monstre des profondeurs de ces contrées, avec des histoires de naufrages et de destins brisés comme dans les romans qu’on vendait l’été sur le remblai. Et finalement nous étions remontés jusqu’à la maison de grand-mère.

Le regard de ma mère, comme vexée de s’être laissée prendre, comme interdite d’avoir ressenti quelque chose de valable : une sorte de regard rentré, tourné en plongée vers le sol puis remontant vers le menton de l’interlocuteur, pour donner le change, avec une sorte de borborygme vocal en deux temps, le premier marquant la tentative d’affirmation de la contenance, et le deuxième, identique, ruinant, justement parce qu’identique, cette tentative. C’était très exactement dans ces circonstances-là de flottement, d’entre-deux, de vacillement… que ma mère était si attachante.

Enfin je me souviens de cette longue remontée de cette même route de Légère, une nuit, dans l’autre sens, vers l’ami lointain, la mer en fond mais invisible, aussi invisible que le visage de cet ami. J’entends son souffle brut, je devine la fraîcheur de son visage humidifié de pluie, je reconnaîtrais facilement le froissement de sa capuche disposée sur sa tête, je me souviens de la musique qu’on écoutait à l’époque et de son gros pull marron, mais son visage exact se fond dans l’oubli. Restent sa voix et ses silences.

proposition n° 4

Ainsi au fond de la gorge ou le long plutôt on pouvait s’imaginer des rides à l’intérieur que la fumée des années venait creuser encore et irriter, on sillonnait ces rigoles mal nommées, à la recherche d’un brassage des joies, la mer, le sentiment d’être et de penser au bon endroit, avec qui de droit, pris dans le vent et le visage ouvert faisant corps les embruns, l’ami derrière et les fraternités maternelles amusées, séduites, attendries, oublieuses enfin des bienséances pas sérieuses, mais tellement fortes toute l’année et même dans les repas qu’on espérait ces instants pour s’en émanciper – et voilà c’était enfin arrivé.

On y avait creusé une rampe de béton qui plongeait sur la plage. On se tenait en haut. La mer, on ne la regardait pas vraiment. On se demandait plutôt qui avait coulé cette rampe ou qui avait donné le permis pour ce mur. Ou à qui appartenait ce terrain. Et à l’époque, est-ce que cette rampe infâme avait fait polémique ? Quelqu’un disait : « Ils sont en train de faire un simili trottoir. » Ce que désignait ce ils, on ne savait trop. Et puis en imagination on revoyait ces cartes postales noir et blanc où la longue route de Légère est remontée par une voiture à cheval, les femmes avec ombrelle et les hommes en redingote noire. On revoyait les films en Super 8 où père était en culotte courte, allant à la pêche sur les mêmes rochers et jouant dans les mêmes flaques d’eau qu’aujourd’hui.

Ainsi descendre sur la mer à cet endroit en ce lieu exclusif c’était aussi plonger à l’intérieur de soi, des siens, de tous ceux qui portaient comme lui ce sentier sous leurs semelles usées, qui en connaissaient les anfractuosités – les bosses formées par les racines têtues, les trous où gisaient des aiguilles de pins et du sable –, ce bitume mal apprêté et le béton de ces murs salis par des mousses variées, ceux qui rêvaient d’horizons à partir de ce lieu, de là, ici, au bout de la route de Légère. On se remémorait quand il y avait une cabine téléphonique ! « Chemin du Paradis aux ânes » – ce nom ! On se rappelait les journées de pluie, le sable alors si brun, presque noir, les parties de Scrabble ou de mouche. Les pièces dans les fentes de la cabine téléphonique, le bruit en descendant, le décompte du temps sous forme de centimes. Les vélos cabossés, les forêts, les chemins dans la forêt. On revoyait les feuilles, le tapis de feuilles sur les chemins, les fougères sombres. On avait huit ans et on était heureux et on ne le savait pas.

On pourrait ainsi creuser essayer de creuser pour chercher nul ne saurait dire quoi faire revivre quoi et partager quelles expériences, parler d’un temps qui n’est plus c’est tellement fait ça a tellement été fait et pour quels résultats ? Des guerres et des souvenirs il y en a toujours autant. Des coupes franches, des coups de pelleteuse, des arrachements : lot commun. Déjà tu as eu une enfance c’est pas donné à tout le monde. Ou faire de cet éden l’état à conquérir, à retrouver, et partager : Mondo l’enfant de Le Clézio, celui qui flotte à la surface du monde, qui s’y glisse comme un oiseau migrateur. Celui qui a l’existence d’un insecte, d’un éclat. Une apparition-papillon. Semble voler d’un rocher à l’autre, jamais ne glisse, jamais par mégarde les pieds dans une flaque d’urine. Toujours se réfugiait dans son terrier, son recoin. Il y croquait une pomme volée sur l’étal d’un marchand – comme Aladdin au début du conte, alors que son père se désespère de lui et n’est pas encore mort. Raconter des histoires de choses qui ne sont plus, qui ont toujours été, des légendes. Mais pour renaître autrement, revigoré par un éclat de pluie, un rayon vert, un sourire dans les yeux de mère… Mais aussi, et peut-être surtout : écrire ainsi une lettre à l’ami lointain, qui s’en saisirait et s’y plongeant annihilerait le temps écoulement et l’espace cloisonnement, débouchant enfin sur cette vue en commun – lot commun –, cette même mer à respirer ensemble et ces mêmes iodes et ces vents similaires… Alors l’écriture comme appel, comme supplication, la lettre d’amour comme unique acte d’écriture qui vaille la peine, comme joie retrouvée, comme aspiration à retrouver la joie, le brassage des joies, les émois, les transports simples sur des chemins creux, banals, qui ne doivent jamais finir s’ils méritent d’être narrés, d’être remplis et investis dans le sérieux de leur simplicité unique, de leur si chère unicité, par un texte, dans une voix, des rythmes.

Il relut ce qu’il avait écrit, tira une bouffée de cigarette électronique puis nota : « Moyen-Bof  ».

proposition n° 3

Les mondes et les cités engloutis formaient un imaginaire Atlantide propre à emporter très très loin toutes les âmes. Un lac artificiel, construit pour les besoins hydroélectriques d’une population lambda, avait sonné le glas d’un village entier. Aujourd’hui, il arrivait que les cloches de l’église de ce village enfoui, pas tout à fait oublié mais recouvert de sincères propositions natures, campings familles, fausses forêts primaires traversées de sentiers référencés dans un fascicule, résonnent – c’est en tous cas ce que l’on racontait – , au cours d’un tour en pédalo, en barque ou en paddle (cette chose étrange de plus en plus en vogue qui vous donne l’air de marcher sur l’eau, ou d’être un gondolier sans client, un squelette debout).

C’est en tout cas ce que l’on racontait.

La marée, recouvrant les rochers et tous les petits mondes des flaques et des crevettes indépendantes, venait noyer dans l’océan hémogénique et homogénéisant ces systèmes tous si singuliers, faits de cailloux et de bouts d’algues tous si précisément agencés, dans le hasard d’une hauteur d’enfant. L’on se souviendra de l’effet d’un petit bâton dont on se servait comme d’un levier sur une pierre d’apparence anodine, pierre qui, dérangée, dérangeait d’imperceptibles suspensions alentours, brouillant tout. Ainsi, les drames des châteaux de sable étaient rejoués à chaque marée, comme Sisyphe.

(Qu’on racontait, rien qu’à soi.)

La saison estivale venait recouvrir ces longs ennuis, et les herbes tondues finissaient par s’affaisser, et fermentaient, et réchauffaient les tas d’épluchures où des vers tentaient de tirer leur épingle. On répandrait le fumier sur le terrain en espérant que les tempêtes d’automne ne viennent pas trop saler tout ça, pour les choux.

proposition n° 2

Peut-être que tous attendaient, comme une éclipse, le moment où ils prendraient un vélo le matin et où ils descendraient vers la mer. Là, sur les rochers, l’enfant céleste évoluerait pareil à un félin au milieu des hautes herbes, semblant fait de cette pierre et de cet air et de cet océan, sous les yeux attendris de sa grand-mère, veuve depuis longtemps, les yeux bleus, un sourire au fond des yeux. L’enfant dormirait dans des terriers, mangerait des bigorneaux, connaîtrait les musiques du vent dans les dunes et les forêts naissantes. Les différentes textures du sable. Les rochers noirs, les blancs, les algues vertes, les noires. Les différentes sortes de rides sur la mer. Les ciels marron, blancs, infiniment bleus (etc.). Et les voiliers partant à l’horizon (ou bien longeant la côte comme des contrebandiers). Quelque chose d’enfoui. Une apparition-papillon.

Gagner en direction du Nord les falaises pliées, puis la baie suivante où d’autres gens de la ville s’affaireraient avec leur seau. L’enfant irait libre, lui, sans épuisette ni crochet. Apparition-papillon, il était d’un autre monde. Il se mouverait sur un autre air. Il était air, vent, flaque. Était Mondo.

proposition n° 1

Qui pique au fond de la gorge. Qui se rappelle à soi, fait fragile. Qui titille à déglutir, berne les voies respiratoires et le feu passe au vert (les échappements gris, les cigarettes électroniques, les radios, la pluie). Les petites simagrées informatives : aujourd’hui un karma « Moyen-Bof ». Sur l’échelle de la cigarette électronique c’est écrit ça aussi : « Moyen-Bof ». Quand il a fini de parler se dire faut que j’m’économise. Si ma voix est mon métier et si je ne peux plus. Tu imagines. Une fois le docteur a dit tout ça c’est dans la tête. Savoir que c’était dans la tête l’avait immensément rassuré.

Longue route de Légère, mal nommée. Tout au bout le lampadaire crasseux, jaune, gris. De loin déjà le mugissement de la mer. Grondement incessant, désespérant, pareil à la neige d’une radio, marié aux messages inaudibles du vent, dans les pins noirs, bordé des maisons humides, fermées pour l’hiver, dans la nuit, sous la pluie. L’ami marche à côté. Ils arpentent cette longue ligne bordée de terre et de sable, d’aiguilles de pin, d’empreintes humides. Ils arpentent cette longue ligne de bitume avec des trous. Il leur semble ne jamais se rapprocher de l’aboutissement. Là où le vent et la pluie et les embruns fouetteront leurs deux visages.

Cet ami lointain.

Le compost, cet empilement d’épluchures, d’herbes, de feuilles, de fruits gâtés. Les vers mangeant à l’intérieur, les vers grouillants.



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1ère mise en ligne 23 décembre 2018 et dernière modification le 8 mars 2019.
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