contribution auteur | Anne Houard-Dejardin

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Mini bio et liens à compléter.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 4

Un volet qui claque au vent. Tu l’entends de loin, bien avant que tu le voies. Pour cela il faut laisser l’église dans ton dos. Celle de St Michel des Loups, bizarrement positionnée, en hauteur comme sur un promontoire alors que tout le bourg est plat. Depuis l’église bousculée de tombes ramassées comme une cité à forte densité en expansion, il faut passer le mur et descendre des escaliers. La route à 1km fait une fourche au lieu-dit Mila, un nom qui sonne comme une borne. Il ne faut pas suivre le panneau le Bosq à droite qui mène à la falaise puis au-delà à la mer.

Le volet claque. Ton pas aussi sur l’asphalte. En disharmonie. Tu arrives au rendez-vous. Les arbres inclinés comme pour te faire signer, t’interpeller. Ils ne craignent pas le vent violent. C’est qu’ils en ont vu d’autres, connu tant de tempêtes. On est dans un pays de marins. Tout près, c’est Granville et la pêche à la morue à Terre Neuve... Les départs, des au revoir, des mains qui se serrent en poings dans les poches des femmes, mettre son mouchoir par-dessus le chagrin, rien ne sera dit, écrit, pleuré, un départ à minima, sans pleurs parce qu’ici c’est la dignité avant tout.

Le nom n’est pas effacé sur la boîte aux lettres attaquée par la rouille. Il faudra descendre à la mairie, celle de Jullouville, consulter le cadastre pour en savoir davantage sur les propriétaires.

La guerre est déclarée depuis longtemps entre les arbres de la propriété et les hauts murs de granit aidés de trois grilles en fer forgé. Les arbres savent qu’ils vont gagner. Il ne se pressent pas. On assiste à une guerre d’usure. Les fissures sont profondes déjà. Elles courent sur les murs impunément.

Le manque de quelque chose. Une intrigue. Des personnages peut-être. Rien de tout cela et pourtant une envie d’écrire comme on honore une mémoire dont on ignore tout. Juste le flou du décor, un bruit de volet et la sensation d’un départ. Et ça suffirait pour écrire ce qui doit être écrit et qui est porté en soi, ailleurs, dans un flou indéfini, dans un utérus mal équipé avec l’incertitude de l’alchimie, du miracle qui pourrait avoir lieu. Tout autour il reste cet inconfort de vie qui empêche de vivre profondément, totalement. Parce que quelque chose doit s’écrire qui ne s’écrit pas. Jusqu’à ce que ça s’écrive et alors on peut se remettre à vivre. Le claquement du volet, on ne l’entendra plus.

Le texte issu de la proposition de F. Bon, il en existe deux versions :

Voici la première :
Le mythe de la chèvre de Monsieur Seguin, il en existe 4 versions.
Dans la première, Blanquette se libère de la chaîne à laquelle M. Seguin l’avait attachée pour qu’elle ne tente pas d’imiter la Noiraude qui s’était aventurée en montagne et avait fini dévorée par le loup. Et bien sûr Blanquette connaît le même sort.
Dans la deuxième version, c’est M. Seguin lui-même qui, à force de louer le courage dont la Noiraude avait fait preuve, racontant comment elle avait lutté toute la nuit pour retarder le moment où elle se fait dévorer par le loup, induit chez Blanquette cet impérieux besoin de l’imiter espérant inconsciemment être autant aimée de M. Seguin que la chèvre d’avant elle.
Dans la troisième, c’est le collier de la Noiraude qui est simplement trop large pour le cou de Blanquette qui n’a qu’à tourner la tête pour se dégager. Car ce que veut Blanquette, c’est juste brouter l’herbe qui est un rien devant son nez et de fil en aiguille, herbe après herbe, elle avance et se retrouve loin de la maison, et si elle lutte, ce n’est pas pour l’amour de M. Seguin, pas pour qu’Alphonse Daudet fassent sangloter les enfants avec des histoires tristes qu’ils seront obligés de lire, si elle lutte, c’est par bête instinct de conservation et quand elle rend son dernier souffle, Blanquette, elle ne pense à rien, plus à rien, ni à Daudet, ni à Seguin, elle veut juste se reposer, ne plus rien sentir. Juste fermer les yeux et dormir.
Dans la quatrième version, c’est d’un loup pacifique qu’il s’agit. Pacifique mais un peu sanguin et au premier coup de corne de la chèvre qui ne connaît du loup que ce que ce con de Seguin lui a raconté et se croit obligée de porter le premier coup. Un coup de cornes dans les côtes d’un loup famélique puisque pacifique, ça fait hyper mal. Et c’est drôlement injuste, c’est ce qu’il se dira après coup, le loup, pour se donner bonne conscience. Car surpris par cette douleur fulgurante entre les côtes, son sang ne fait qu’un tour et hop un coup de dents plus tard, la petite chèvre ne respire plus.
Lorsque M. Seguin en fait le récit à la chèvre numéro 8, seul reste l’inexplicable chagrin.

Voici la seconde :
Quatre légendes rapportent l’histoire de Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin.
Selon la première, Blanquette qui connaît pourtant le sort qu’ont connu les six chèvres précédentes de M. Seguin préfère la liberté et finit comme les autres dévorée par le loup.
Selon la seconde, Blanquette pour mériter l’amour de son propriétaire se doit de lutter vaillamment contre le loup, bien qu’elle connaisse à l’avance l’issue tragique du combat.
Selon la troisième, c’est M. Seguin lui-même qui, par ses récits où transpirent l’admiration et le regret qu’il a des chèvres d’avant Blanquette, la pousse vers son funeste destin.
Selon la quatrième, cet amour de la liberté ne pousse chez la petite chèvre qu’à l’instant où elle en est privée. Entre les quatre murs de sa cabane, le mythe du loup revêt des dimensions qui dépassent et explosent toutes les limites.
Restait l’inexplicable fracas de l’abandon.

proposition n° 2

Cécile, Claire et moi. Nous étions là toutes les trois et parlions de la quatrième, Annie, et des inconvénients qu’il y a à être un écrivain connu, reconnu. De l’éditeur qui se croit tout permis comme si c’était grâce à lui, tout ça, ce succès, et qui sous ce prétexte fallacieux devenait grand maître du temps, du précieux temps de son poulain, empiétant alors sans vergogne sur son temps d’écriture, celui qui lui restait et qui s’amenuisait au fil des années. Ce sentiment d’urgence, il semblait bien que nous le partagions. Dédicaces, conférences, rencontres et tous ces déplacements, même en première, c’est épuisant, ces chambres d’hôtel et l’interruption surtout comme un arrêt brutal de la machine écriture qu’il faudrait relancer dans une débauche d’énergie, et toujours cette crainte qu’elle ne reparte pas. Je les laissais parler comme souvent, n’étant pas du sérail des agrégés et des normal’sup. La conversation tournait autour de cela. Nous étions d’accord et conscientes du fait que chacune de nous aurait bien aimé connaître la célébrité d’Annie. Ne disions-nous pas cela pour nous consoler de tous nos écrits vains ?

Claire avait proposé qu’on se retrouve chez elle. Elle habitait désormais la maison de sa mère, de celles qui m’ont toujours fait rêver, avec des chemins ratissés qui ignorent la ligne droite pour mener au perron, mais préfèrent prendre leur temps et contourner une étendue de pelouse circulaire ou encore un parterre de massifs floraux, à vous faire hésiter entre celui de droite ou celui de gauche et pendant que vous tergiversez ou déambulez, la façade haute et équilibrée vous observe ouvertement depuis son balcon central et plus subrepticement depuis les divers œil de bœuf qui percent les combles. Le perron accessible par un amoncellement de blocs de pierre, larges à base pour aller en diminuant comme un château de cubes d’enfant, exactement comme je les aimais mais que mon handicap ne me permettrait bientôt plus de franchir. Au pied du mur j’avais eu le temps de repérer le rosier dont il est question dans un de ses livres, peut-être dans « C’est de fatigue que se ferment les yeux des femmes », mais je n’en suis pas sûre. L’hiver avait eu raison de sa production et je m’étais fait la réflexion qu’on perd souvent à vouloir confronter la réalité à celle vivante, vibrante et odorante que l’on s’est construite à la lecture.

Le thé était préparé au salon. Claire n’avait pas changé. La sauvagerie de ses cheveux passés du blond au blanc et la sveltesse de sa silhouette contredisaient les années passées. Son mari était absent. Jamais elle ne trouverait la volonté de le quitter, pas plus que de mettre à exécution son envie de le tuer. Qu’avait-il été d’autre qu’un prétexte à écriture ?

Deux d’entre nous étions devenues grands-mères mais entre nous il n’y aurait pas de ces ridicules échanges de photos immédiatement visibles sur nos téléphones portables dernière génération. Grand-mère, certes, mais moderne ! A qui le dégainerait la première ! Non, nous étions certaines ici d’échapper à ce conditionnement. Ecrire nous avait permis d’y échapper et d’en être réduite à ce seul statu de Mamie. Cécile n’avait pas d’enfants. J’ignore si elle le regrettait. Sa vie était bien remplie entre ses deux casquettes d’écrivaine et de traductrice.

La sonnerie du téléphone nous a fait sursauter. Claire s’est levée. Elle était nue. Elle a quitté le salon, traversé la salle à manger où avait été exposé le cercueil de sa mère. Sa démarche était décontractée, son corps jeune et parfait et cela ne m’a pas étonnée. Elle en avait toujours pris grand soin. N’avait-elle pas écrit :

« Kafka écrit que la vie lui eût été aisée sans l’obstacle de son corps mon Dieu comment peut-on ressentir aussi négativement sa chair sans mon corps je me flingue tout de suite c’est mon meilleur allié mon outil de vie c’est absurde bien sûr d’écrire ça mais ça dit ce que ça veut dire moi c’est mon corps qui me rattache aux joies de ce monde j’adore mon corps ou plutôt la vie qui en émane qui en jaillit c’est plus exact et celle qu’il accueille en son sein tiens ce sein-là est creux j’en ai donc trois tant mieux il ne manquerait plus que ça qu’on me retire mon corps il me resterait mes fantasmes quel cadeau merci bien mens sana in corpore sano je clame sans cesse mon ventre c’est une corne d’abondance et du désir de l’homme qu’il abonde... »

Claire décroche le combiné et déclame avec une voix d’enfant qui ânonne sa récitation un texte qui n’est pas d’elle :

« J’ai attendu en vain un jour, deux jours, trois. J’ai fait le tri des photos et je possède désormais une sélection drastique mais satisfaisante. Les meilleures photos que j’ai jamais faites. Et il ne les verrait pas ? Il faut que je les expose, pas dans l’habituelle galerie confidentielle qui se contente de m’accueillir sans chercher à faire connaître mon travail, non, il faut quelque chose de grand, des affiches partout, sur les panneaux mobiles, dans la rue. Où qu’il soit il se verrait et verrait la façon dont je le vois, une silhouette furtive, quelqu’un qui s’échapperait, saisi. Il y a une part de hasard, il y a une part de chance mais j’ai capté quelque chose. Le moyen de d’exprimer concrètement une pensée abstraite, une ressemblance. La condition humaine. [...] Lui prouver et prouver au monde que j’existe, ce que j’ai du mal à croire, seule dans mon deux pièces depuis des années. Chercher les autres, soi. Ecouter. Retrouver ce qu’on a connu, reconnaître. La photographie prouve que cela a été. »

Je connaissais ce texte mais la voix inappropriée me dérangeait et il m’était impossible de savoir d’où il venait, à qui il appartenait.

Cécile s’était levée dans un mouvement de panique. A présent elle marchait bras ballants autour de la table basse d’un pas étrange que je ne pus m’expliquer qu’après avoir compris qu’elle évitait de poser le pied sur les motifs bleus qui interrompaient le liseré rose du tapis. Sur sa poitrine un appareil photo que je n’avais pas remarqué jusque-là semblait jouer au pendule et vivre une vie propre, retenu par une lanière en cuir clair.

La voix au téléphone s’était tue mais Claire ne revenait pas dans la pièce. Peut-être était-elle allée se rhabiller. En suivant des yeux l’appareil photo au cou de Cécile, qui poursuivait le tour de la table, je compris ce qui m’avait dérangée : le texte récité par Claire au téléphone n’était pas le sien. Il avait été écrit par Cécile dans ce livre publié chez Christian Bourgeois et intitulé Totale Eclipse.

proposition n° 1

Des images mentales. Récurrentes... A déplier, susceptibles de l’être, dépliées mais surtout ne pas le faire, interdiction d’écrire. Chemin barré.
Qui ose m’interdire d’écrire ? Les images se vengent. Elles se refusent, soupe à la grimace et cul tourné. Vide et néant. Plume blanche, c’est ce que je montre ou promets de faire. Chou blanc. Blancheur de l’écran. Néant.
Il y aurait bien, mais vaguement alors... une maison abandonnée, inoccupée mais debout, imposante encore, et un volet battant au vent crânement, ignorant, ou voulant le faire croire, l’annonce d’une fin programmée. Et une grille où la rouille aurait remplacé la couleur et qui traîne comme un poids mort, une petite fille agrippée à ses barreaux, ceux du bas, à cause de sa taille, comme si elle voulait entrer. On n’en saurait pas plus.

Des trottoirs comme le sont ceux des maisons de village, disparates, mal raccordés, désaccordés, un bout de pavés comme ci, un bout de pierres comme ça, avec des joints qui ne relient plus rien, les gelées successives les ont fait sauter, on finit par abandonner pour marcher sur la route qui n’est guère en meilleur état. Il fait nuit mais pas tout à fait. Est-ce le jour ou plutôt sa fin qui menace ? Un entre-deux mais pas l’obscurité complète. Au loin une lumière orange comme un espoir un peu pourri. Une femme marche d’un pas qui précise qu’elle se rend quelque part. Il faudra qu’elle y arrive. De temps en temps un pré ou un champ interrompt le lot de maisons et aussi les trottoirs. On est au milieu de nulle part dans ce paysage sans début et sans fin. Reflet d’une nouvelle en devenir.

Un bloc de béton émergeant du sable durci, balayé par les vagues comme on lave à grandes eaux. Un cube dont un seul angle affleure. D’un côté une rigole se creusera pour tenter de garder un peu de cette mer qui déjà s’éloigne, sable et eau salée aux couleurs qui se fondent dans une uniformité grise d’absence de lumière. Un anneau de fer fiché dans le ciment offre son demi-cercle pour qu’on y accroche on ne sait plus quoi, là où est arrivé le bloc, vestige d’une utilité perdue. Il ne retient plus que le regard...

Rose effacé de la façade du bâtiment, un moulin en bordure de la Semois, une roue qui trempe dans l’eau juste ce qu’il faut pour qu’elle le fasse tourner.

Au bout des jambes, des pieds supprimés par le travail des vagues et du sable meuble dans une cohérence synchronisée. Résultat : un corps sans pieds, enraciné.



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1ère mise en ligne 23 décembre 2018 et dernière modification le 14 janvier 2019.
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