contribution auteur | Bénédicte Brun

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Je vis et travaille à Angers. Depuis plusieurs années, l’écriture, même sporadique, immature, écervelée, est devenue pour moi un espace nécessaire. Je souhaite désormais apprendre à construire des formes, des cadres et des lignes. J’ai envoyé en ce sens de petits textes à l’atelier ouvert de L’Inventoire, sous le pseudonyme de Déneb.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 3

Dans la première version, le musicien Orphée descend aux Enfers chercher sa bien-aimée Eurydice. Le dieu Hadès autorise Orphée à la ramener dans le monde des vivants, à une condition néanmoins : Orphée ne doit en aucun cas se retourner vers elle, pas plus que lui parler. Orphée chemine en silence, Eurydice dans son sillage. Au moment de franchir la porte des Enfers, Orphée n’entend plus le bruit des pas de son amante. Affolé, il se retourne et la perd à jamais.

Dans une deuxième version, le musicien Orphée descend aux Enfers chercher sa bien aimée Eurydice. Hadès l’autorise à la ramener dans le monde des vivants, mais il ne doit ni se retourner ni lui parler. Orphée marche d’abord en silence, accroché aux pas légers d’Eurydice dans son sillage. La cadence feutrée l’inspire. Il caresse sa lyre et compose un chant sans début ni fin. Bientôt, il entend ce qui n’est pas. Il franchit dans le ravissement la porte des Enfers. Eurydice lui est rendue. L’étrange mélodie ne le quittera plus.

Dans une troisième version, Orphée descend aux Enfers chercher sa bien aimée Eurydice. Hadès résiste à la musique enchanteresse d’Orphée et se montre inflexible. Bouleversée par la détresse du jeune homme, Perséphone s’effondre, puis menace. Hadès cède. Négocie. Orphée retrouvera Eurydice chaque nuit et la quittera chaque jour au lever du soleil.

Dans une quatrième version, le musicien Orphée descend aux Enfers chercher sa bien aimée Eurydice. Hadès impose un choix à Orphée : rester auprès d’elle aux Enfers ou rejoindre seul le monde des vivants. Incapable de résoudre le dilemme, Orphée supplie Hadès de décider pour lui. Impossible, une telle décision est l’affaire d’un mortel, répond Hadès.

proposition n° 2

… les masques, le secrétaire-archiviste de la Mission ethnographique est nettement renfrogné. Depuis deux heures que je l’observe en touillant ma popote, il a griffonné rageusement trois étiquettes qu’il a biffées et jetées. Pour l’heure, il est assis sur le bord d’un pliant et triture un chasse-mouches, les yeux vissés sur les falaises. L’air de celui qui ne sait pas où est sa place, insatisfait de lui et du monde. A Paris, il était écrivain. Et poète. Ce matin, il s’est disputé avec monsieur G., le Chef de l’expédition. A propos des masques. Puis la femme est venue. Il grommelait. J’ai tendu l’oreille : … mauvaise humeur, marre de la France, dégout de moi, verbiage… . Elle l’écoutait avec attention tandis que ses mains fines balançaient le chasse-mouche comme une danseuse d’Arabie. Puis elle lui a posé la main sur l’épaule et est partie en lui laissant l’objet.

C’est le moment de dresser la nouvelle tente, j’étouffe le feu et rejoins les autres. Il cramponne mon regard, engloutit cul-sec sa timbale de Dolo et se lève. Je comprends qu’il veut aider. Son short flotte autour de ses jambes brûlées et maigres, ses gestes sont maladroits. Pour tout dire, il nous encombre. Sans son chapeau, on voit qu’il est presque chauve. Sa nuque est déjà cramoisie, les veines sur son front gonflées comme des pneus. Refuse de s’asseoir à l’ombre, dit qu’il a besoin d’éprouver son corps, d’évider sa langue et ses pensées … au final, beaucoup de mots pour dire qu’il en a marre de parler. Il se demande peut être si ça se draine, si ça se pompe, si ça s’éteint, la parole. Est-ce qu’un jour il atteindra le muscle ? Je ne sais pas. Monsieur L. écrit peut-être des livres, mais comme homme, il est illisible.

Au patron qui s’étonne de le voir sur le chantier il oppose une mine butée. L’autre n’insiste pas. Le secrétaire-archiviste relève ses manches et s’insère dans la chaîne des hommes qui font passer les pieux. Il apprend vite. Puis s’anime, répète les mots de cette autre langue, la notre, et nos mots roulent dans sa bouche. Il s’amuse et les gars rigolent beaucoup, mais en attendant le campement n’avance pas. Il n’a pas les mains pour travailler, ça se voit tout de suite. Pas les mains comme nous. Mais, si on regarde bien, pas les mains comme eux non plus. Pas tout à fait.

proposition n° 1

La salle à manger est étroite, engoncée dans une tapisserie à fleurs brunes qui absorbe la lumière. Pour se frayer un passage vers la fenêtre il faut repousser les chaises coincées contre le mur, sans faire basculer les dossiers. Le mobilier est lourd mais instable du fait d’un défaut de conception, une mauvaise répartition du poids des matériaux. Sur la table rectangulaire, les restes d’un repas se figent dans la porcelaine. Chaque couvert a été abandonné à son désordre singulier, composition privée de miettes et de serviettes bouchonnées ou pliées. On compte douze couverts. C’est inhabituel.

Le visage est placide, les traits réguliers. Une fine cicatrice sur la tempe droite se fond dans le teint monotone, presque cireux. L’homme se montre généralement peu loquace. En face, on s’agite, on jacasse et on gesticule, on rit. Beaucoup. Le silence de l’homme n’est pas de ces silences qui dérangent, mettent mal à l’aise. Il arrive néanmoins que de son regard jaillisse un trait de lumière crue, sauvage, qui s’obture aussitôt. A sa mine égale rien ne laisse alors deviner qu’il vient de se produire quelque chose. Alors on oublie et on s’agite à nouveau.

Au fond de la baignoire d’un blanc onctueux, le filet d’eau roule et se tourne en une fleur à la corolle mousseuse. Dans le sens des aiguilles d’une montre. On dit que dans l’hémisphère sud, l’eau s’écoule à l’envers. Savoir si ça change quelque chose. Mais là n’est pas la question : ici, l’aspiration s’accélère, l’écume gicle, les bulles crèvent ou s’aplatissent. La vidange a quelque chose de fascinant.

Le pneu est crevé, la gente pliée, le regard hébété. Dans le camion du dépanneur, la radio est branchée sur une chaîne musicale. Il y a une éternité entre le début et la fin d’une chanson.

Un livre. Petit, étroit. Couverture rouge, auteur en noir, titre en blanc. Rien de - rose des vents - commun. Pages non massicotées. Chacune se conquière à la lame. Se retranche de la masse vierge des non-lues. A mesure.



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1ère mise en ligne 23 décembre 2018 et dernière modification le 13 janvier 2019.
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