contribution auteur | Juliette Derimay

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
« Je m’appelle Juliette Derimay, pas de site, pas de blog, mais envie d’écrire et de partager l’écriture. Je vis en Savoie, dans un petit village de montagne. Ici c’est surtout agri-culture et culture-physique entre ski, escalade et randonnée, donc un peu de culture tout court, ça complète bien. »

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 7

J’ai une vie de poule. Enfin presque. Disons plutôt, une vie de poule de luxe. Poulailler XXL, de l’espace, vue sur la montagne. Côté physique aussi c’est le luxe. Ailes préhensiles avec pouce opposable à quatre autres doigts et un kilo et demi de cerveau. Tout ça me permet d’avoir, parfois, des activités différentes de celles des autres gallinacés. Je ne gratte pas seulement le sol, mais aussi le papier. Et je picore le clavier. Le boulot, la terre, c’est pour me nourrir, pour y débusquer les vers et les insectes, les jeunes pousses toutes tendres, tout ce qui me sert ensuite à écrire. Lorsque je ponds, plus souvent que de raison, je mange mon œuf, pour en pondre un meilleur le lendemain. La maîtresse de mes activités reste la nature et sa lumière. Le temps des horloges m’importe peu. En hiver, levée tard, couchée tôt, j’écris face à la lune, perchée sur ma barre, une patte repliée sous l’aile et confortablement installée à côté de l’abreuvoir. C’est le moment de digérer et d’intégrer à mon disque dur ce que contient mon jabot : bouts de papier, versos des bons de livraison du boulot, pages de carnet griffonnées de toutes les couleurs ou notes prises sur le téléphone. En été, les jours sont plus longs, presque trop. Au milieu de la journée je retrouve mon perchoir, le contact agréable du bois et l’ombre fraiche du poulailler pour une pause littéraire. Au printemps et à l’automne, pas de règle, je m’adapte. Finalement, la vie de volaille me convient très bien. J’aime les plumes. Toutes les plumes. Duvet ou rémiges, elles ont toutes le pouvoir de me tenir chaud.

proposition n° 6

En claquant la porte derrière lui, l’homme en uniforme a coincé le rideau dans l’encadrement. Un petit coin de ce rideau est resté dehors, le reste est dedans. Rideau, c’est vite dit. Ce n’est pas vraiment un rideau au sens velours, voilage ou tenture du terme. Juste un morceau de textile, un bout de coton censé empêcher ou tout au moins freiner l’accès des mouches à l’intérieur de la pièce. La couleur est passée. Depuis longtemps déjà, puisque le soleil ne se gêne pas pour entrer et emmener les teintes vives avec lui. Reste juste un souvenir de rouge avec de fines lignes qui ont pu être noires et jaunes. Jaune, noir, rouge, à un poste frontière, idées de drapeaux allemand ou belge ? Dans ce cas, bien loin des clichés de qualité durable pour l’un et de drap inébranlablement historique pour l’autre. Car ici le petit coin n’est bientôt plus que fils sans tissage. Secoué par le vent, élimé par les charnières de la porte, la ligne et la trame se séparent peu à peu, dénouant le travail régulier de la navette. Comme un texte sans cohérence dont ne subsisterait après lectures que la trame de l’histoire ou le style des lignes, trop séparés, pas assez entremêlés, vides de cette cohésion indispensable pour permettre au tissu des mots de s’installer durablement et tendrement en nous au rayon des souvenirs soyeux qui sentent le merveilleux.

proposition n° 5

Dans un sens on rentre, dans l’autre on sort de Melilla, de l’Espagne, de l’Europe. Dans la file d’attente, on croise ceux de l’autre sens qui en ont terminé avec les formalités. Chaque sens a son côté de la cabane, chacun son douanier. Papiers, questionnaires, inspection plus ou moins poussée. Ce jour-là, les mouches agacent, la chaleur accable et une vague odeur de charogne indispose. De l’autre côté du check-point de béton plus vraiment blanchi, ça ne se passe pas bien. La file s’arrête, le ton monte. L’échange se fait en arabe, j’entends des sons, pas des mots, le sens me manque, mais l’intonation se charge seule de remplir l’endroit de tensions. Portière qui claque, une voix grave et posée, lourde de menaces par ses syllabes trop bien détachées, tandis que l’autre timbre se précipite dans les aigues face aux mots qui se bousculent pour justifier, expliquer, nier ? Puis un bruit mat, un cri de douleur, des pieds qui se précipitent pour trouver le sol, un nuage de poussière qui passe le coin de la cahute et encore des ordres en lames de couteaux, brefs et coupants. La porte du bureau claque. Un pan du rideau est resté coincé dans la charnière. Le rideau qui empêche les mouches d’entrer et les badauds d’assister à la suite de la scène. Début du huis-clos.

proposition n° 4

Melilla. Douane, aduana, custom, Zoll, … C’est aussi écrit en arabe et en chinois, le tout sur un grand panneau blanc, encadré de bleu et planté sur deux poteaux rouillés. Surtout celui de droite. Pour arriver à la cahute de béton autrefois blanchi qui abrite les douaniers, il faut faire la queue, attendre les uns derrière les autres, anneaux d’un affolant millepatte qui renait de ses cendres à chaque arrivée de ferry. Pour canaliser l’animal, deux murs de grillage, mosaïques finement ajourées dont les couleurs changent avec le décor, surmontées d’arabesques de barbelés en spirales infiniment entrelacées. Motifs géométriques, portraits vivants d’un esprit mathématique qui a poussé les idées au-delà des nombres. Une fois passée la cabane blanche, les anneaux du millepatte se détachent pour vivre leur vie, dument tamponnés, fouillés, parfois délestés et toujours agacés par l’interminable attente.

Melilla est une enclave, petit bout d’Espagne et donc d’Europe, planté dans le talon du Maroc et dans le pied de l’Afrique, même pas présent dans la liste des territoires à décoloniser de l’ONU. Mais pas reconnu pour autant par les organisations africaines. C’est une incongruité qui arrange tout le monde. Pour les douaniers, c’est un poste avancé pour le contrôle des migrants, avec en arrière-plan la Méditerranée, frontière physique qui rassure et protège encore un peu le territoire national. Mais pour le chauffeur de la camionnette de derrière dans la file, les migrants, pfouh, p’tète bien un peu, mais la vraie raison d’être de Melilla, c’est les affaires ! Commerce légal, illégal, autorisé officiellement, ou pas vraiment, voire pas du tout, c’est ça qui fait du flouss, des ronds, du cash. Alors même si dans les gouvernements, ça se tortille de temps en temps, c’est pas prêt de s’arrêter !

Avec ma grand-mère j’avais passé si souvent la frontière et c’était si facile, si simple d’aller faire une balade ou des emplettes de chocolat en Belgique ! D’autres jours, on se retrouvait de l’autre côté de la ligne sans s’en rendre compte, après avoir trop cherché de rares champignons, ou plus tard, entre cousins et cousines, en virée pour goûter d’autres bières que la Stella Artois du café de la poste. Quand on passait par la grande route, le conducteur de la voiture ralentissait pour passer sous la barrière rouge et blanche toujours levée. Parfois, il tournait la manivelle pour baisser la vitre et répondre poliment au douanier qu’on n’avait rien à déclarer. Sourire, salut, parfois une petite remarque sur la météo, et voilà, on avait passé la douane. Tout simplement.

Avec la Belgique, pas de problème entre le Français et le Wallon, juste quelques mots par-ci, par-là, des expressions, rien de grave, on se comprenait sans problème. Mais espagnol, anglais, allemand, arabe, chinois… Les choses se compliquent. Et ensuite ? Traduction, trahison ?
Écrire revient à traduire les idées en mots, en lettres, en phrases, en idéogrammes, en petits points pour le braille. Dans l’autre sens, le lecteur traduit les signes en images, en pensées, en images, en émotions, en sentiments. Codage et décodage. Et ensuite ? Écriture, trahison ?
Entre écriture et lecture, vertige du mot non-juste, voire injuste, de l’interprétation, du double-sens, du contre-sens, de l’image, le poids des références et du contexte. Ne me faites pas écrire ce que je n’ai pas écrit, ce vertige-là est un vertige délicieux, troublant et indispensable. Vital.

proposition n° 3

Mur d’Hadrien, mur de Berlin, muraille de Chine…
Il existe différents points de vue sur ces murs de l’histoire : le premier est extérieur, il voit le mur comme une protection contre les barbares vivant de l’autre côté, il s’agit de les empêcher d’entrer, de s’en protéger.

Le deuxième point de vue est intérieur, les murs sont là pour empêcher de sortir, pour que les nôtres restent les nôtres, qu’ils ne passent pas à l’ennemi et ne nous laissent pas seuls. Le mur est là pour qu’on puisse faire leur bien, au besoin contre leur volonté, pour ceux des nôtres qui n’ont ni notre savoir, ni notre sagesse.

Troisième point de vue, celui des militaires, des architectes et autres grands stratèges. Un mur peut aussi être un chef d’œuvre, un système de défense grandiose et magnifique. Un défi au temps, un témoignage de grandeur.

Le point de vue de l’oiseau n’est pas suffisamment terre à terre. Excluons-le.

Devant, derrière, dedans, reste le point de vue historique. La question du pourquoi des murs, alors qu’on sait tout de leur chute. Ici intervient le goût de l’absurde qui pousse à empiler des pierres en attendant qu’elles tombent, tout en espérant qu’elles ne tomberont pas.

En chaque bâtisseur de mur sommeille un absurde Sisyphe.

proposition n° 2

Il a plu toute la nuit. Il fait froid et humide, le chemin est glissant. Parfois son pied s’échappe, il perd presque l’équilibre. Les roches l’attirent et les trottoirs de Séoul sont bien loin, où il peut marcher sans bâton, en laissant s’amuser librement ses idées. Pour les cailloux, c’est le temps idéal, les odeurs montent des feuilles mortes, descendent des sapins et flottent depuis la cuisine du chalet. Sang-Tai pose ses pieds avec attention. Pour ne pas tomber et pour les repérer, les cailloux. Il en a déjà deux dans les poches. Un fraîchement cassé, aux arêtes nettes et coupantes, laissant voir sans pudeur ses couches de sédiments pressés les unes contre les autres. Il faudra le mettre au bord de l’eau pour qu’il puisse briller sans se ternir. L’autre est rond et poli, avec une veine épaisse et blanche qui divise ses hémisphères. Un caillou de torrent, issu d’un très long voyage aquatique en montagne.

Poisson ? Oiseau ? Châtaigne ? Étoile ? Il ne sait pas encore. Il demande l’aide d’In-Gang et de ses pinceaux, pour faire naitre des images en traits noirs sur papier blanc. Rouleau étalé sur le plancher du balcon. Face au Mont Mirantin qui les regarde à travers les branches du pommier. Tant pis pour les taches d’encre de Chine. Seule compte l’image dans son éternelle brièveté. Trois lignes. Moins de vingt groupes de lettres. Tout un monde.

Agnès regarde. Elle sait que la naissance des mots est un douloureux miracle. Le riz refroidit sur la table à côté du Kim chi et des mauvaises herbes sautées à l’ail et au gingembre. Avec beaucoup de piment. Même la bouteille de vin peut attendre. Mais pas les reflets du caillou-truite qui vient de s’envoler.

proposition n° 1

Dans le port les bateaux flottent, amarrés, dodelinant gentiment de la tête de mât quand un souffle d’air arrive à entrer dans la ville. Au bout du quai en pierres, une barrière, un sas, une écluse. Et de l’autre côté de l’impressionnante porte en bois, rien. La marée a emmené la mer. Le chenal est vaseux, nauséabond, inquiétant avec ses bouées mortes, échouées sur les bords et les oiseaux de mer qui sautillent, malhabiles, au milieu des algues abandonnées.

Avant la chambre était un pigeonnier. Maintenant une vitre scellée devant les six ronds de pierre empêche les oiseaux de rentrer. Crépi blanc cassé sur les murs, lambris au plafond, c’est petit mais confortable. Au moment de poser le lambris, le hasard a placé au-dessus du lit une planche avec deux nœuds pour les yeux et un cerne recourbé pour le bec. Oiseau des nuits blanches, la chouette du plafond a remplacé les pigeons, c’est elle désormais qui veille sur le sommeil des occupants du lieu.

Sur le dos de sa main, une cicatrice se perdait sous la montre. Comme une veine de plus sur la peau qui s’affine quand s’épaissit l’album des souvenirs. Griffe au jardin ? Péripétie en cuisine ? Fâcheuse réaction d’un chien agressif ? Chute du tandem en allant voir passer le tour de France à plus de 150 kilomètres de la maison ? Accident ? Incident ? Histoire figée, terminée, oubliée. Nostalgie des tatouages vivants des derniers géants.

Frontière. Ligne imaginaire, conventionnelle, virtuelle. Officiellement imaginaire, conventionnelle et virtuelle. La réalité c’est les chiens qui aboient en bavant, les deux rangées de grillages qui cachent le ciel et des barbelés en spirales au-dessus, des soldats aigris et suspicieux le doigts sur la gâchette, rendus encore plus ombrageux par le soleil qui cogne toujours le premier. Menace, peur et soupçon : le début du voyage. Bienvenue chez nous.

De loin la forêt aligne ses arbres, traits verticaux surmontés d’un petit nuage vert. Et puis on entre à l’intérieur du bois, on opère un rapprochement. Les feuilles mortes sont pleines de vie, l’ombre rassure et les craquements bercent. Être parmi les arbres ne me fait pas pousser des branches, des racines ou des feuilles, ma peau ne s’épaissit pas pour devenir écorce. Pourtant sans être capable de me nourrir d’eau, de lumière et de patience, simplement en respirant le même air qu’eux, je partage leurs pensées végétales tranquillement inflexibles.



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1ère mise en ligne 24 décembre 2018 et dernière modification le 4 mars 2019.
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