contribution auteur | Christiane Mansaud

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 4

Quelque part dans l’Essonne, sur la plaine, il y a un cimetière. À peine plus loin que les dernières maisons du village. Le village, c’est M. Pour y être enterré, les démarches se font auprès de la mairie de V..

Ce n’est pas seulement un mur d’enceinte, ce cimetière, deux, trois caveaux de famille et une centaine de sépultures : il occupe la plaine entière. Il est partout. Intra, extra-muros. Se niche sous la terre, s’impose à la surface et puis s’évade par les corps qui le traversent. Dans l’espace que brasse le vent – celui qu’embrasse le gros œil d’un invisible drone... il est dans l’ocre roux des labours, dans une motte grasse et féconde qu’on tient au creux de la main... il est dans le brun rouillé du hangar d’en face, dans le cliquetis de la tôle ondulée, il est dans les tripes du vieux tracteur.. il est dans le bleu cru du ciel ou dans son plafond bas, il est dans le mur d’enceinte, fatigué, qui ventre ou bien s’affaisse ; il est dans l’envol de trois perdreaux que lève le rire de deux enfants, il est dans le portail qui grince et couine... . il est là où les fondrières reprennent leurs droits sur le bitume, au bout du bout de la Rue de la Mairie, le long du chemin qui se perd tout au loin, au loin sur la plaine... Quelques croix entre elles, celles des caveaux de famille, se dressent au dessus du mur d’enceinte, à l’entrée, augurant de l’ombre qu’elles font aux autres quand il fait beau...

Un cimetière sur une plaine de l’Essonne – sans tags, sans vandalisme, sans vidéoclip du Roi de la Pop, on serait tenté de dire que c’est un cimetière sans histoires. Pourtant, il suffit de pousser son portail, de s’arrêter devant chaque sépulture pour comprendre qu’il n’est fait que de ça : qu’il déborde d’histoires, qu’il est un collectif d’histoires, qu’il n’en peut plus de tous ces amours et désamours, de leurs tabous, de toutes ces morts sur les champs de bataille, des maladies, de la foudre ou d’une charrette quand elles s’abattent, là, sur celui-ci plutôt que celui-là. Silence sur les suicidés... Chacun au village en racontera des bribes – complémentaires, parfois contradictoires. On connaît toujours quelqu’un au cimetière quand on est du village. Le fossoyeur-cantonnier, le garde-champêtre, le propriétaire de la grande ferme, le boucher ambulant... L’histoire serait peut-être d’en trouver une dont on n’ait rien à dire : un drap d’éclats de verre pilé multicolores éparpillés au sol, de la longueur approximative d’un corps... et les éclats de verre pilé scintilleraient au soleil, il n’y aurait plus de nom sur le bois de la croix, il y aurait... il y aurait une poignée de pissenlits, des pâquerettes au printemps, un calot, une cuillère de dînette, le début d’un cairn...

À force de s’effacer devant toutes ces vies, le cimetière finit par oublier la sienne. Lui, le cimetière du village, à la dérive sur la plaine. À regarder deux enfants jouer au ballon. Quel rapport a-t-il donc entretenu avec ces deux vies-là ?...

Après l’avoir fréquenté encore et encore, ce cimetière-là, on ne s’en défait pas. Il s’immisce par les pores de la peau, par les yeux, par la bouche et les oreilles. Il est dans tous les cimetières que l’on croisera sur la terre, les grands, les petits, les militaires et les civils, les lointains du bout du monde, ceux où jamais on ne remet les pieds tant la douleur déchire – comme si c’était là, dans celui-ci, à soixante kilomètres de Paris que les absents qu’on pleure finissent par se retrouver tous... il est dans le livre qu’on tient à la main, le livre qui parle d’une dalle de granit gris clair, partout... Partout, sauf dans le rire des enfants. Non pas qu’ils se moquent du cimetière, ces enfants-là – ils ont même l’air de l’aimer plutôt bien. C’est la mort qui les indiffère, la mort intra-muros – elle n’est pas leur souci. Le mot est creux. Ça mature lentement la mort dans les corps. À force de fréquenter un cimetière, peut-être... et puis, très vite tout à coup ; elle surgit et on comprend enfin à quoi servent les cimetières... C’est l’insolente insouciance des enfants qui interpelle. La mort est là et ils l’ignorent. Ils ne la comprennent pas. Ils ont cinq ou six ans et, pour peu qu’ils promettent de ne pas grimper sur les tombes, de ne pas crier, de ne pas rire une fois le portail franchi, de ne pas toucher aux fleurs, ils circulent légers comme l’air, ils sautillent, la petite ville de granit est à leur mesure... Tous ceux qui passent le portail ont un point d’ancrage dans le cimetière, un père, une mère, des grands-parents... Pour les deux enfants, il s’agirait plutôt d’un point de ralliement, un camp de base. Ils larguent aisément les amarres, s’élancent pour une exploration sans carte ni boussole... font connaissance d’inconnus – mais un inconnu, c’est quelqu’un, quelqu’un avec un nom, des prénoms, quelqu’un né ou reparti au printemps ou à la fin de l’été... en laissant parfois une photo à l’appui. Ils se retrouvent à chaque visite, cherchent l’inconnu sous ses éclats de verre pilé multicolores – celui dont le nom s’est effacé sur la croix. Ce cimetière-là, c’est une exploration, une traversée. Une traversée initiatique qui s’ignore.

Le cimetière a archivé les histoires du village... mais ne pas confondre la sienne avec les autres. La sienne a quelque chose à voir avec ces deux enfants-là. Avec ces deux-là parce qu’ils viennent d’ailleurs, de plus loin.... Peut-être parce que ce sont des enfants justement, et que leur insolente insouciance fait du bien... parce qu’ils sont curieux, parce qu’ils explorent. Peut-être que le cimetière n’a pas d’histoire à lui, après tout. Plutôt... peut-être n’en n’aurait-il pas sans les deux enfants. Peut-être que son histoire à lui, est faite de ce qui s’est inscrit en eux à force de le fréquenter. Qu’en raconteraient-ils ? leurs jeux ? la croix sans nom et les éclats de verre pilé multicolores ?... ou leurs traversées initiatiques ? mais une initiation... à quoi ?

proposition n° 3

L’on retient qu’elles furent condamnées par les dieux de l’Olympe à remplir une jarre percée. L’on se souvient parfois qu’elles furent au nombre de cinquante. Qu’elles furent les filles de Danaos – le mythique fondateur de la cité d’Argos. L’on sait rarement que toutes naquirent d’une mère différente.

Et l’on se prend à penser à ce geste. Vain, énergivore et sans fin. Et tant l’empathie est grande que l’on oublie souvent de se demander pourquoi – pourquoi dans les eaux du Tartare, ce supplice éternel.

L’on apprend que l’oncle, frère jumeau de Danaos, souhaita les marier à ses cinquante fils. Qu’elles et leur père refusèrent mais qu’à l’issue d’une course-poursuite et d’un siège, contraintes et forcées, elles épousèrent leur cinquante cousins. L’on nous dit rarement que, sur ordre de Danaos visité par l’oracle, elles transpercèrent d’une longue épingle à cheveux, la nuit-même de leurs noces, le cœur de leur époux. Cette fois, l’on sait pourquoi : inquiet pour la succession – révéla l’oracle, l’oncle avait ordonné à ses cinquante fils d’éliminer au plus vite les cinquante épousées. L’on en déduit que les cinquante sœurs dégainèrent les premières, sauvant ainsi leur vie. Elles n’avaient eu qu’un tort : être nées toutes de mères différentes.

L’on sait rarement que l’aînée, Clitemnestre, épargna son époux, Lyncée. Que l’époux épargné revint quelques années plus tard égorger son beau-père et chacune de ses belles-sœurs – et l’on constate que l’oracle finit pas s’accomplir. Ce que l’on se garde bien de nous dire, c’est que les cinquante crimes d’un même époux vengeur ne pesèrent pas autant dans la balance des dieux que le meurtre unique commis par chacune : l’époux ne fut nullement châtié. Et l’on constate qu’il fut plus facile aux dieux de condamner cinquante femmes cherchant à sauver leur peau qu’un redresseur de tort cinquante fois assassin.

Et l’on se prend à vouloir détricoter le mythe. Les cinquante Danaïdes seraient nées d’une même mère. Le frère jumeau n’aurait pas craint pour la succession. N’’aurait pas ordonné à ses fils d’éliminer leur épouse. Danaos n’aurait pas été visité par l’oracle révélant l’intention de son frère et des cinquante fils. Les cinquante épouses n’auraient pas eu à transpercer le cœur de leur époux. N’auraient pas été condamnées au supplice de la jarre percée jusqu’à la fin des temps. Ainsi donc, le renvoi à nos propres jarres intérieures n’auraient eu ni d’images ni de voix.

L’on dit aussi que les Danaïdes furent issues d’une même mère et de cinquante pères différents. L’on dit qu’Apollon fut l’un d’eux – apparu sous l’aspect d’une phrase à l’équilibre parfait, d’un seizième de soupir, d’un mot inconnu en forme de clé d’ut et bien d’autres aspects encore... L’on dit que la mère révéla à chacune des ses filles l’origine de sa naissance et qu’Apollon en prit ombrage. Et que pour la punir, les condamna toutes sans distinction au supplice de la jarre percée. L’on certifie parfois que les cinquante filles remplirent la jarre non pas d’eau mais bien plutôt de mots. Et que lorsque les mots manquaient, elles les inventaient.

Et l’on se prend à penser que l’on est en train de remplir sa propre jarre de mots. De mots pour conter des histoires ou pour en inventer. Et l’on se dit que peut-être l’on est la cinquante-et-unième des cinquante Danaïdes, à remplir de mots la jarre.

proposition n° 2

J.MG. s’endort. Et rêve. Il rêve qu’il est en bateau, assis sur la dalle en béton devant la case familiale, en pays ibo. À l’intérieur, la voix de sa mère lit avec celle de son frère. J.M.G. scrute la plaine rousse qui s’étale et ondule devant lui. Des mots lui poussent au corps – comme les fruits juteux au bout des branches des manguiers, des goyaviers et des limettiers que son père a plantés. J.M.G. sent les mots frémir et se dit qu’à se nourrir de la plaine rousse et ondulante, à téter la sève de cette terre rouge en ce pays ibo, bientôt, tant lui pousseront au corps qu’il n’en aura jamais fini d’écrire avec tous ces mots-là. Et que s’il n’écrit pas, ils pourriront. Et que toute cette sève tétée, c’est en vain que la terre du pays ibo l’en aura nourri de son sein. Peut-être même qu’il pourrirait avec eux, lui aussi... Et voilà que sur la route d’Ogoja vers Obudu, s’avancent deux garçons de son âge. Leur corps est mature et leur peau noir-bleuté. D’un noir-bleuté qui luit sous le soleil dardant. Et J.M.G. se dit que le sien est semblable, mature et noir-bleuté sous ses vêtements de coton. Et il se déshabille – là], devant la case familiale, sur la dalle de béton, tandis que la voix de sa mère poursuit sa lecture avec celle de son frère. Les deux garçons se tiennent à présent devant lui et rient. Ils rient d’un rire sonore et authentique. D’un rire sans moquerie. Mais où est donc ton corps, fils de toubab ? Et J.M.G. se fâche – il n’aime pas qu’on l’appelle fils de toubab : il est fils du pays ibo, comme eux – comme son père si longtemps absent lorsqu’il part sur les pistes. Et comme il s’apprête à le prouver en leur désignant son corps qui frémit encore des derniers mots poussés en lui sur son bateau comme des goyaves mauves, la stupeur le prend. De ce corps à présent dévêtu, il n’y a rien. On ne voit rien. Rien, sinon les chaussures que son père lui fait porter le jour... et les mots qui drageonnent et bourgeonnent, mêlant ceux des langues de son père, de sa mère et du pays ibo. L’instant d’après, la stupeur fait place à la détresse. Les deux garçons l’ont senti. Ils ont cessé de rire. Marche jusqu’au grand okoumé, au delà des marécages. Il te faudra traverser la termitière géante. Si vraiment tu es fils du pays ibo, Grand Okoumé te rendra ton corps. Et J.M.G. se met en route, passe les marécages, traverse la termitière géante et parvient enfin au pied du grand okoumé. S’il te plaît, rends-moi mon corps, implore-t-il, je suis fils du pays ibo ! Dominer la forêt a pris beaucoup de temps au grand okoumé. Qui réfléchit longuement. Observe. Entend et lit les mots poussés au corps de J.M.G. comme les fruits juteux aux branches des manguiers, des goyaviers et des limettiers plantés par le père. Mais le grand okoumé reste perplexe devant d’autres venus d’ailleurs. Il répond enfin : Réjouis-toi, je te rendrai ton corps, tu es bien fils du pays ibo et ta mère est bien noire... mais d’autres sèves t’ont nourri et d’autres te nourriront... tu es fils du pays ibo et fils d’autres terres encore. Tu es ainsi fait que partout où tes pas te mèneront, les mots qui te pousseront au corps feront de toi le fils de là où tu seras. Va, ne regrette pas... mais n’oublie jamais : cette vérité-là, c’est le grand okoumé de ton pays ibo qui te la révéla.

Ainsi s’acheva le rêve étrange de J.M.G. Le Clézio, dont nul n’est sûr qu’il fut vraiment rêvé.

proposition n° 1

1.

Le vent d’une petite mort. Extatique béatitude sous le doux soleil de la conformité sans fin ni commencement. Glacial. Quatre fauteuils alignés, les mêmes. Deux hommes. Deux femmes. Les mêmes. Quatre regards vagues comme l’ennui de la satisfaction, du repos bien mérité, les mêmes. Portés vers un hors-champ, le même. Les collines aussi se succèdent. À l’identique. Elles clapotent. Proche et néanmoins distant, le cinquième regard tranche, diverge. L’homme est assis derrière. Penché sur un livre. Il vit. Il rêve. Tous vivants et morts cependant. Sauf lui.

2.

Intra-muros, le vent s’arrête. Elle n’a plus froid aux jambes. Ça crisse. Un lieu habité, cadastré, bâti – une ville à son échelle en somme. La pompe à eau, la manivelle trop grosse pour sa paume. L’arrosoir. Les parents qui s’affairent. La balayette sur la pierre et les noms dorés dépoussiérés. La bruyère dans une bordure. Elle se promène. Lit à haute voix. Soustraie. Mesure sa jeunesse à l’aune de l’étrangeté des prénoms et des dates. Dernier arrêt, toujours le même : une tombe sans pierre, juste des éclats de verre pilé beaux comme de gros diamants.

3.

Le médecin qui essaie de lui dire... de dire quoi ?! Elle ne comprend pas. Vous avez des antécédents ? Des antécédents de quoi ?



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1ère mise en ligne 25 décembre 2018 et dernière modification le 19 janvier 2019.
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