contribution auteur | Françoise Sullivan

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Au fil de l’eau en aviron, sur un fil en écriture, en jeu dans l’enseignement, en grand écart avec les Etats-Unis.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Ils disent qu’il a même sauvé une vie par son sens aigu des observations. Il avait repéré une jeune fille qui venait se recueillir devant le tableau d’Ophélie, tous les jours en fin d’après-midi, juste avant la fermeture du musée. Les premières fois, comme tant d’autres, crayon et papier en main, elle dessinait. Puis elle est venue sans rien. Ou presque. Du banc où il était installé, on ne voyait les gens que de dos devant les tableaux. Il avait noté qu’elle avait changé sa coiffure. Elle avait tressé des guirlandes de boutons d’or dans sa chevelure. Le lendemain, elle y avait ajouté des algues marines et s’était mise à chanter très doucement, en ondulant le corps. Pas de doute, elle voulait s’inspirer d’Ophélie. On ne peut pas se mêler de ce genre de chose facilement, alors par précaution, il avait prévenu l’administration.

source de l’apocryphe

Pour faire taire sa mère, un jour, elle s’était plongée dans des pleurs sans fin. Au début, sous forme d’un gémissement à peine perceptible, comme celui d’une souris la patte prise au piège. Sa mère restait toujours sourde. Elle était passée au cran supérieur en une lamentation aux tonalités lugubres. Elle imaginait être étouffée sous un drap noir pour produire un tel souffle ténébreux. Aucun effet ! La mère gueulait, comme dans un haut-parleur, les mots fusaient sous forme de grêlons de cinq centimètres de diamètre. Alors elle était allée fouiller dans ses entrailles et là, elle avait trouvé des pleurs de gargouille, à intensité variable, modulés en rythme imprévisible. Ça sortait de ses yeux, de son nez, de sa bouche ! Il a fallu comme ça plusieurs heures avant que sa mère ne s’aperçoive qu’un autre vomissement bileux que le sien emplissait la pièce. Curieusement, elles se sont tues en même temps, comme ça ! Elle se souvient du regard de sa mère qui, pour la première fois, avait croisé le sien.

source de l’apocryphe
La trace du cirque est-elle encore là dans la mémoire des anciens de la rue ? Les colombes se sont-elles transformées en lapins sous le foulard du magicien ? Vers quelle route rouge le cirque est-il parti, sur quel terrain en périphérie a-t-il le droit de s’installer ? Aujourd’hui, le soir, les bancs publics sont vides. Derrière les volets fermés, les personnes âgées regardent solitaires dans leur salon le Cirque du Soleil à la télévision.

proposition n° 8

La vie de Joseph Viozon

Joseph Viozon est né en 1947. Alors qu’il avait sept ans, il a vu son grand-père, assis sur la margelle d’un puits, étrangler un pigeon qu’il maintenait fermement dans son tablier bleu lavasse. Au repas, on le lui a servi coupé en deux dans une assiette, tout rôti, avec des « tu verras, c’est sacrément bon ». Devant cette moitié de corps déplumée, rachitique, accompagnée des déglutitions de son grand-père qui suçait les os pas plus gros que des allumettes de l’autre moitié, il a juré qu’il sauverait tous les pigeons de la terre de ce mauvais sort. Après ses études, il est devenu facteur. Il parcourait les rues de Courcelles à vélo. Il a mis de côté son argent pour s’acheter une petite ferme et se lancer dans l’élevage de pigeons voyageurs. On le voyait se balader avec une cage en bois sur le dos pour les transporter. Certains, totalement apprivoisés, se tenaient sur son épaule. Quand il allait au marché dans sa veste noire couverte de plumes, on se riait de lui. Un vrai pigeon disait-on ¬— bien que sa barbe n’ait rien de duveteux—, pas près de se faire pigeonner par une belle. Un jour qu’il caressait les plumes au niveau du cou d’un pigeon, frissonnant d’un plaisir souvent ressenti au toucher du duvet, il a poussé un cri conjointement avec le pigeon. Joseph Viozon s’est cru possédé et a rapidement liquidé la ferme. Il vit à présent reclus dans une cabane de berger avec quelques moutons.

Notice nécrologique

Nous avons le regret d’annoncer la mort bien trop précoce de Janine Defleuvé le 7 décembre 2018 à Charenton.

Quelques mots sur sa vie par William Wonstein.

Dans ses derniers propos, Janine a demandé que nous restions fidèles à sa pensée philosophique à chaque fois que nous parlerions d’elle. Elle se méfiait des traces laissées dans ses carnets d’écriture craignant que certains ne se réapproprient ses idées et neleur fasse dire des choses contraire à ses engagements. Janine a passé une grande partie de sa vie à former des lecteurs. Apprendre à lire, c’était pour elle apprendre à vivre. Elle défendait l’idée que lire consistait à laisser émerger l’inattendu pour provoquer la rencontre. Je convoquerai pour la mémoire de mon amie Janine une simple image, celle qu’elle évoquait si souvent de l’écriture comme main tendue.

Jean de Maylis

Dans les années 30, Jean de Maylis avait été nommé gendarme des brigades d’Ajaccio, chargé de la répression contre le banditisme. Dans sa famille, tout le monde s’était interrogé sur son désir de devenir gendarme. Jean avait une âme paisible de nature méditative. Cultiver son jardin était ce qu’il savait faire de mieux. Il avait horreur des armes à feux depuis qu’il avait fait la guerre de 14. Sa mère racontait que tout jeune, il adorait se déguiser, et surtout qu’il aimait les chapeaux. Il avait d’ailleurs dès l’adolescence commencé une collection de képis. Il avait trouvé le tout premier dans une brocante avec sa mère qui adorait chiner. Chaque képi était pour lui l’objet une rencontre. Il avait développé un grand art du troc pour se faire léguer ces couvre chefs.

proposition n° 7

La lime à ongle est la compagne fidèle de l’écriture. Lorsqu’elle a été oubliée, ce sont les dents qui prennent le relai avec moins de finesse. La lime est devenue encore plus essentielle depuis que l’ordinateur a pris sa place. Le geste de l’écriture peut en effet être interrompu sans avoir à se préoccuper de l’encre qui risque sécher au bout de la plume. Limer pour affaiblir la dureté de l’ongle. Limer quand ça résiste à l’écriture. Pas forcément de table pour écrire — ordinateur sur les genoux — place de l’enfant —, la lime dans la trousse. Si table, de préférence en bois et débarrassée. Il y a suffisamment de doigts dans les deux mains pour que la lime ait toujours de quoi faire, elle agit par petites touches et dans le silence, souvent le soir quand les autres sont occupés à la télé ou dorment. L’écriture a besoin de cette certitude que chacun est à une place bien précise et ne va pas s’en déloger car— si ils surgissaient—il faudrait—parler— et l’écriture aime se distinguer du babillage. Parfois ça coince, et la lime ne suffit pas à calmer le bouillon de l’esprit qui envahit le corps jusqu’au bout des ongles. Alors, lire et se perdre. Emprunter un mot d’une page d’un autre. Recommencer. Limer une phrase. Ajuster. Ciseler. Eliminer.

proposition n° 6

Sur la table, devant la chaise vide en face de la fenêtre, une trace parmi les autres traces, d’eau, de café, de couteau, de peinture, de cire, de fer à repasser, de larmes, de colle. Cette trace-là, de la taille d’une tasse. Il suffit d’un rien sur une table vernie. Une tasse chaude, le temps de laisser tomber le morceau de sucre précautionneusement, de tourner avec la petite cuiller— bruit aigu—, de la taper d’un petit coup sur le bord de la tasse, de constater qu’elle risque salir la table, de la lécher, de la poser, de prendre la tasse entre les mains, de se délecter de la douce chaleur, de souffler sur le café, de regarder les petites rides, d’y tremper les lèvres les yeux embués, de sentir une envie pressante, de reposer la tasse avec un bruit sec, de se lever, —raclement des pieds de la chaise—, de sortir de la cuisine— grincement de porte —, le café continuant de fumer, la pendule comptant solitairement les minutes, la chaise de Jeanne vide en face de la fenêtre, devant la table. La trace.

proposition n° 5

L’horloge de la cuisine frappe un vingt-deuxième coup. Jeanne, sans lever les yeux, plante l’aiguille dans le tissu à plat sur la table, claque le couvercle de sa boîte à couture. Elle se lève, trainant ses chaussons sous ses pieds, tapote mon épaule de sa main rugueuse et le dos tourné, fait un signe de la main en passant la porte. Le chien se lève pour la suivre… dans le couloir, ses pas essuient sa lassitude comme une serpillère sur le carreau… sa chambre… Mais là, il s’agit de rester concentrée sur l’échiquier, ma cousine pourrait prendre le dessus, sa main hésite entre la tour et le fou… bruit sec de la pièce posée en face de mon pion. Elle retire la main, sûre d’elle… — A toi de jouer… tu t’es mise en danger ma chère, tu aurais dû jouer ta dame … Elle se penche sur l’échiquier… A toi, je te dis, où donc as-tu la tête… tu ressasses encore ?… Ca tient de famille on dirait… Qu’est-ce qu’elle a ce soir, Jeanne ? Elle en faisait une tête ! — Tu sais bien, c’est toujours la même histoire qu’elle brode, défait, refait … sentiment de trahison … —Mais enfin, il est parti vivre sa vie, rien de plus normal … —Tu trouves ça normal toi, partir sans dire un mot, un vrai salaud oui… volatilisé… la laisser comme ça, c’est moche de la part d’un frère… Essayer d’imaginer le silence suinter des murs … surtout la nuit, … pour elle depuis la nuit des temps,… dans sa chambre à ressasser, déverser des litanies, parler toute seule ou à son chien, là à ses pieds, le plus souvent la tête entre les pattes à ronfler alors que pour elle, ça n’arrête pas… ces mots-prisons, lourds, lourds… des mots de plombs, des mots sangsues… le chien de temps en temps dresse l’oreille, la regarde… qu’est-ce qu’elle vient de dire ? Prononcer son nom peut-être ? … — Quoi ? Pourquoi tu fais cette tête ? Evidemment une histoire, montée de toute pièce, et elle y tient comme on s’agrippe à une corde quand on marche le long d’un précipice… Alors, tu joues ? Tu attends quoi toi aussi ? … A croire que vous êtes tous pareils chez vous, vous aimez les bas-fonds…—Tu n’y comprends rien… c’est pourtant simple, ah, c’est à moi de jouer ! … A mon tour de laisser la main suspendue… Personne, il n’y a personne pour la rassurer … souvent le soir, une lumière, un mot, un rien, une odeur, et clac, ça se déclenche… les yeux trop pleins d’histoires… encore… heureusement, le chien… le chien allongé à ses pieds, les oreilles basses... Bruit sec de la pièce sur l’échiquier suivi d’un bruit plus feutré… Tiens, tu vois, tu as eu tort de jouer ton fou… Ca te va bien de me faire la morale ! — C’est comme ça tous les soirs ? … Sa main se lève, la fausse pierre de sa bague jette un éclat rouge… une grosse bague sur un doigt si fin… elle se penche…— Si ce n’était que le soir !… insomnies, assise au bord de son lit…sur la margelle du puits, sur une chaise près de la cuisinière, les yeux levés au ciel, pour implorer, un mot, rien qu’un mot… un signe…il aurait pu, il aurait dû…un espoir tapi dans un recoin de sa nostalgie qui guette… coule dans ses yeux.

proposition n° 4

C’était une impasse, la rue du Mouzon. Peut-être que le Mouzon, c’est aussi le nom de la petite rivière tout au bout de la rue. La rue du Mouzon n’existe plus sur le cadastre, c’est à présent la rue du Général de Gaulle. Il y avait une caserne au bout de cette rue. Tous les matins dans la cour d’honneur, le drapeau se hissait poussé par le clairon. La fenêtre de notre cuisine donnait sur une guérite dans laquelle jour et nuit une sentinelle montait la garde, immobile, le fusil appuyé au sol pour servir de béquille. Ce n’était pas toujours le même soldat dans le même regard figé. Ma cousine et moi nous amusions à défier la sentinelle depuis la fenêtre. Siffler, l’interpeller, appeler au voleur, rien n’y faisait. Même les hirondelles qui nichaient au-dessus de sa guérite ne parvenaient à détourner son regard par leurs gazouillis, l’éclair de leurs vols, leurs acrobaties au ras du sol. Sûrement, quelque gradé lui avait jeté un sort. Au bout de l’impasse, entre le mur austère de la caserne et la rivière en contre-bas, un terrain vague. Sur les berges pentues, des pêcheurs attendant le poisson. Contre le mur, notre ballon et ses rebonds. Pour faire de l’ombre en plein midi, les saules —pleureurs dit-on bien que souriants à la terre. Au milieu du terrain, notre saule, le plus grand, le plus vert, le plus touffu, notre point de rencontre pour jouer à cache-cache, la tête contre le tronc, les yeux fermés, annonçant à plein poumons les chiffres jusqu’à dix, tout en tendant l’oreille.

Départ. La fin des vacances, c’est le rituel du départ. Jeanne se tient plantée au milieu de la rue du Mouzon, la main tendue vers le ciel, crispée —une main noueuse qui cherche à retenir quelque chose, ou quelque chose pour se retenir. Jeanne, c’est ma grand-mère, le corps fripé dans son tablier à carreaux. Le portail derrière elle est resté grand ouvert. La voiture démarre lentement, de la fenêtre arrière une petite main s’agite puis se retire. La voiture tourne vers la droite. Jeanne toute entière reste figée dans son geste, les bras en l’air comme un arbre aux branches nues en plein hiver. Elle n’a jamais su dire au revoir sans que ses yeux ne deviennent lacs. A chaque fois que nous partions. Pour qui d’autre était ce geste ? Qui, déjà, avait pris le chemin s’échappant du portail ? Cet autre, parti dans les tranchées ? Qui, jamais n’était revenu ?

Les jours précédant le départ, elle adressait des paroles pressantes : allions nous revenir ; le temps serait long ; se sentir bien seule ; pourquoi ne pas rester ; quelques jours de plus ; ah si le pauvre était encore là… Au moment du départ, elle continuait à dérouler sa pelote : la route dangereuse ; avions nous pris le sac de pommes ; les pots de miel ; ils seraient utiles l’hiver contre les rhumes ; rien de mieux ; en ville l’air n’est pas bon ; quand reviendrions-nous ; ça fera long ; ah si … Peu importe qui part, c’est toujours un départ. Il y a les petits départs. Comme l’on part le matin pour aller à l’école. Il y a les plus grands départs. Comme l’on part quelques temps en vacances. Il y a les grands départs. Comme l’on part de l’autre côté d’un océan. Il y a le « départ » et le « partir ». Il y a ceux qui sont partis parce qu’ils sont morts. Ceux qui sont morts parce qu’ils sont partis. Le saule est resté dans le champ au bout de la rue. Un jour, je suis partie. Toi, tu es partie, me disait-elle à chaque retour. Y a-t-il des départs pour rêver et d’autres pour pleurer ? Des départs fonte de neige, des départs couleur de dahlias ?

Ecrire sur un banc d’école. A gauche du bureau, l’encrier. Y plonger la plume et la poser sur le cahier pour commencer la ligne de t, en minuscules et en liés. Respiration retenue, doigts crispés, crissement régulier de la plume sur le papier. Soudain, tout est à recommencer, une tache s’étale, s’incruste malgré le buvard. Plus tard, le stylo à encre remplace la plume : déboucher précautionneusement la bouteille d’encre noire ; rester en suspens dans le nuage odeur d’encre. Ecrire pour percer le secret d’une autre écriture—qui, elle, sait réellement écrire. Que de vanité incrustée dans le capuchon du Mont Blanc ! Ecrire que la cime restera toujours hors de portée et c’est tant mieux, il deviendra alors possible d’écrire le chemin après le portail, entre les saules.

proposition n° 3

On rapporte la mort de Liberty Valance dans quatre légendes.

Selon la première, Liberty Valance, bandit de grands chemins, a été tué par une balle en plein cœur lors d’un duel avec un jeune avocat. La gâchette est plus expéditive de la loi quand le temps presse.

Selon la deuxième, Liberty Valance a provoqué en duel un avocat agité qui voulait sa peau. Tel un ange gardien, du haut d’un toit, un cow-boy bienveillant a couvert l’avocat à son insu. C’est sa balle qui a atteint Liberty Valance en plein cœur. L’avocat n’a entendu qu’un coup de feu, le sien.

Selon la troisième, Liberty Valance est mort dans un duel avec un cow-boy. La presse a relaté les faits demandant pourquoi l’avocat n’était pas intervenu pour mettre le bandit en prison au lieu de le donner en pâture au cow-boy.

Selon la quatrième, les journalistes ont imprimé qu’un jeune avocat était l’homme qui avait tué Liberty Valance lors d’un duel quand bien même ce dernier leur avait expliqué que ce n’était pas sa balle qui avait atteint Liberty Valance mais celle du cow-boy. La réalité ne peut avoir qu’une gâchette.

La Réalité, la Parole et l’Encre.

proposition n° 2

« Rien, rien, il n’y a rien à montrer ! » Son visage s’était durci. Il promenait ses doigts machinalement sur la table — une vieille table de café en bois — dont la surface était marquée de coups et le verni terni par des traces de casseroles trop chaudes. Il s’est tu, comme si toute son attention était portée sur le bout de ses doigts contre la rugosité de la table. « Vous voulez faire voir ? Vous cherchez du sens ? Il ne surgira pas là où vous l’attendez, ni même là où vous croyez qu’il est. » Il continuait à effleurer la table. A ses pieds, son chien s’est reculé sous sa chaise, bousculé par la valise encombrante d’un client tentant de se frayer un chemin entre les tables du café. C’était un vieux chien aveugle. Conrad en parlait comme il aurait parlé de sa muse. « Ce chien sait entendre, sentir, il n’a pas besoin de voir. Il flaire pour se diriger, fouine du museau, dresse l’oreille pour trouver le bon endroit où s’allonger ventre à terre. Ce chien rêve qu’il est funambule, j’en suis sûr. Ce sont les imbéciles qui pensent qu’un chien ne rêve que d’os à ronger. Je le sais à la façon dont il dort, la tête dressée, le regard aveugle droit. Un jour, il a rêvé qu’il tombait dans le vide avant de sombrer dans les remous d’une eau fétide — je l’ai lu dans son poil pendant son sommeil. Depuis, il avance comme un funambule sur son fil — vous en jugerez par vous-même quand nous quitterons le café et prendrons le bus — il pose chaque patte précautionneusement et surtout ne plonge jamais le museau vers le vide. » Conrad avait cessé de caresser la table. Il s’était mis à plisser des yeux pour jouer avec la lumière des lampes au plafond du café, puis avec celle des reflets des lampadaires sur la fenêtre. « Il y a seulement à montrer les variations d’angles, choses d’ailleurs immaîtrisables. C’est comme quand vous faites des ricochets. Vous devez lancer le caillou en contrôlant au plus près l’angle avec lequel il va rebondir sur la surface de l’eau avant de couler et disparaître dans les profondeurs. Quant aux rides à la surface de l’eau qui se propagent et produisent tant de variations avant de s’évanouir… là, vous ne contrôlez plus rien, ça vous échappe. »

proposition n° 1

La mouette est plantée sur un piquet, immobile malgré les vagues à l’attaque. Autour, quatre bois tordus montent une garde silencieuse. Elle demeure impassible lorsque quelques gouttes parviennent enfin à perler sur son manteau à plumes. Devant une telle indifférence l’assaut redouble, le balancier des vagues prend de l’ampleur tant et si bien qu’une vague finit par lécher les pattes de la mouette qui, d’un battement d’ailes désinvolte, quitte son poste. C’est ainsi que ce jour-là, la hauteur a mis l’ampleur en échec.

La vielle dame au milieu de la route tend une main— une main qui cherche quelque chose pour le retenir, pour se retenir —, le geste suspendu au corps fripé dans un tablier à carreaux. La maison derrière est figée par le soleil sans ombre, le portail ouvert suffisamment grand pour la voiture noire qui s’apprête à prendre la route— comme si la route pouvait se laisser prendre, engluée dans le goudron comme elle l’est. La voiture démarre lentement¬, se dirige quelque part, là où la route va. De la fenêtre arrière, il y a une main qui sort, s’agite, puis se retire. Reste, au milieu de la route, la vieille dame figée dans son geste.

L’iceberg s’est détaché. Il flotte et navigue en maître, imposant et rigide sur le fluide bleu. En ces territoires polaires, ce n’est pas l’histoire du chêne et du roseau qui se raconte mais celle de l’iceberg et de l’eau.



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1ère mise en ligne 26 décembre 2018 et dernière modification le 22 février 2019.
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