contribution auteur | Chrystel Courbassier

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Après m’être occupée de mes trois enfants et de ceux des autres dans un quotidien trépidant, au cœur de la Lozère, je prends soin de moi par l’écriture, depuis près de dix ans en atelier.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Une maison entre deux flots, entre deux mondes à jamais distendus, disloqués, entre deux océans qui plus jamais ne se rencontreront. Sur une langue de terre sans d’autre horizon que la mer à perte de vue, à en perdre la vue, la mer sans limite et sans bord. Juste ce petit bout de terre auquel se raccrocher avant de sombrer. Une maison unique où l’on veut croire, faire croire, qu’ainsi c’est mieux pour elles, maintenir l’illusion d’un foyer qui n’est plus. Au lieu de deux maisons bien vivantes, elles n’en auront qu’une seule, vide et sans vie. Balloté vaut parfois mieux que sidéré, le va-et-vient plutôt que le sur-place. A force de nager ainsi entre deux eaux, sans savoir vers laquelle s’abreuver, l’espace vital de l’aînée a rétréci, comme dans un goulot d’étranglement, elle peine à respirer. Alors pour survivre, elle s’efface. Bientôt on ne verra plus d’elle que son ombre, son profil plat en transparence, ectoplasme se déplaçant à la surface de l’eau, toujours en surface, en suspens, incapable de se poser. Comme une goutte d’eau, passagère et éphémère.

source de l’apocryphe
Un plafond, pour se sentir bien encadré, contenu, en sécurité, pour cerner les limites, la profondeur. On y prête attention à ce plafond quand il n’est plus. Pourquoi viendrait-il à disparaître me direz-vous ? Un plafond, c’est du solide, c’est du costaud, ça s’envole pas comme ça. Il suffirait d’un puissant dégât des eaux pour le voir s’effriter, partir en miettes, changer de couleur, ou bien pire, une explosion, à l’étage du dessus, un ouragan, une tornade dans le pire des cas. Tu lèves les yeux au plafond, et voilà que de plafond, il n’y a plus, juste le ciel lavé par la tempête, d’un bleu intense. Les plafonds peints sont souvent blancs, pour passer le plus inaperçu possible, pour ne pas qu’on s’y attarde, faut pas trop rêver non plus, on n’est pas dans un monde où il est permis de rêver ! Un plafond haut, un plafond bas, quoi qu’il en soit, ça se répercute sur notre espace sans qu’on s’en aperçoive. Sournois le plafond, il change notre vision du monde et l’on y voit que du feu. La surface d’une pièce qu’on regarde le moins c’est lui, laissé pour compte bien qu’indispensable. On peut bien se passer de mur mais de plafond... pour parer le vide, le néant, borner l’espace le plafond. Il est là, je ne vois que lui mais ne peux même pas l’atteindre, le toucher, l’étudier, le sentir, le lécher. Me voilà m’imaginant à quatre pattes en train de lécher le plafond, là-haut en supension. Le plafond, pure surface de projection.

source de l’apocryphe
Elle fait ça à chaque fois, je la connais, elle peut pas s’empêcher. Séduire, flirter sous mon nez comme si je n’étais pas là. Au début, je supportais pas. Malade de jalousie, je lui gueulais dessus, je la traitais de tous les noms d’oiseaux, je la frappais même et je m’en voulais à mort. Et puis j’ai compris que c’était plus fort qu’elle, qu’elle ne pouvait pas faire autrement, c’était en elle comme un démon. Et j’ai accepté qu’elle s’en aille, qu’elle disparaisse, pour quelques jours, quelques semaines parfois, pourvu qu’elle me revienne. Elle revient toujours, elle a besoin de moi comme moi, j’ai besoin d’elle, ça aussi j’ai fini par le comprendre. Elle me pardonne, je lui pardonne et tout repart comme au premier jour. On se découvre, on se redécouvre, on s’aime, on se déchire. Et puis, au fil du temps, j’ai fini par trouver ça plutôt exaltant et c’est moi qui la pousse plus souvent vers d’autres bras, dans d’autres draps. Ça me fait mal d’abord, comme un pincement au niveau du ventricule droit, ça pince fort et puis de moins en moins fort et puis plus rien, jusqu’à la fois prochaine. J’aime la voir s’abandonner dans le cou d’un autre, deviner leurs premiers baisers, leurs premières caresses, l’imaginer jouir sous les assauts d’un autre, et la douce douleur que cela me procure. Indéfinissable extase, pur oubli de moi-même, vertige éblouissant. « Et tu flirtes avec lui / Moi tout seul dans mon coin / Je n’sais plus qui je suis / Je ne me souviens plus de rien ». Je sais qu’elle reviendra, elle revient toujours.

proposition n° 8

Pierrette

Pierrette est née le 6 décembre 1919 à la maison, après deux sœurs mortes-nées. Autant dire qu’elle était attendue par ses parents avec beaucoup d’angoisse et d’espoir aussi. Jeune femme aux cheveux longs et bruns tressés. Très dévouée à sa famille, à son métier. Très catholique aussi. Le jour de sa première communion, elle avait été bien malade. Après avoir ingurgité non sans difficulté le civet de sanglier à l’odeur nauséabonde que sa mère avait cuisiné, elle avait passé la nuit à se vider de ses entrailles. Son père, maître organisateur, avait refusé d’annuler la cérémonie, aussi elle avait bien dû y aller, le visage aussi blême que son aube. Pierrette aurait préféré être illustratrice de livres pour enfants mais son père, enseignant lui aussi, avait choisi pour elle. Elle rêvait d’un beau mariage avec son voisin, Justin, avec qui elle n’avait jamais échangé plus de trois mots. Enfin, elle avait lu, sans bien comprendre, l’oeuvre complète de Colette cachée dans une valise sous le lit de sa mère.
Morte de froid au pied d’un chêne le 2 janvier 1941 vers vingt et une heure trente d’après le médecin légiste.

Marthe

Née le 8 août 1926 par un beau matin ensoleillé au grand désespoir de son père qui aurait préféré avoir un fils ce coup-ci. En vrai garçon manqué, elle grimpait aux arbres, escaladait les toits des maisons et attrapait des crapauds pour les glisser, vivants, dans la boite aux lettres de la Mairie de son village. Bête comme une oie, Marthe n’apprenait rien à l’école. En son for intérieur, elle plongeait la tête la première dans une meule de foin, en respirait les âcres parfums et y passait l’après-midi entière à rêvasser avec son chat qu’elle avait prénommé Léopold.
Morte de froid au pied d’un chêne le 2 janvier 1941 vers vingt deux heures. Enterrée au cimetière de Rocles, aux côtés de sa sœur aînée. Il avait fallu faire de la place pour deux en un rien de temps.

Monsieur PARADIS

Bonhomme d’une quarantaine d’années, cheveux noirs et gras coupés ras, yeux couleur indéterminée, toujours vêtu d’une salopette grise quelle que soit la saison. Cantonnier de métier. Monsieur Paradis n’avait jamais trouvé de femme à marier. Certaines mauvaises langues racontaient qu’il avait un faible pour les jeunes garçons. Un homme sans femme, c’est toujours un peu suspect. Il vivait avec ses trois chiens, son chat, ses poules et sa mère, veuve depuis près de quinze ans. Il aimait chasser, pêcher à la mouche et collectionner les brocs en terre cuite. Monsieur Paradis, Albin de son prénom, savait à peine lire et écrire. Il n’avait fait que trois années d’école et ça lui avait bien suffi.
Mort à l’âge de 56 ans, au fond de son lit, d’une pneumonie atypique accompagnée d’une importante éruption cutanée purulente. Lorsque le médecin était arrivé à son chevet, il était déjà trop tard.

Le Comte (tiré d’un texte d’Eric Abbel)

Gustave Songe né à Socx le 24 février 1900 par une température extérieure avoisinnant les moins quinze degrés. Sa mère Maria, alors quinze ans, avait été mise enceinte par son grand-père qui, ce soir-là, avait bien mal supporté ses quinze verres d’alcool de genièvre mais avait tout de même attendu la fin de son forfait pour aller dégobiller au milieu de la rue au vu et au su de tous les voisins à peine dissimulés derrière leurs rideaux poisseux. Répudiée par ses parents, elle s’était vue dans l’obligation d’abandonner le petit à l’assistance publique. Et il avait grandi tant bien que mal le Gustave, élevé sous les coups et les brimades des bonnes sœurs de l’orphelinat Sainte-Catherine, pas très loin de sa ville natale. Pas la peine de chercher, l’endroit n’existe plus aujourd’hui, rasé par les bombes de la grande guerre. A quinze ans (lui aussi), Gustave surnommé Gus par tous ses congénères, s’était sauvé de sa prison pour aller faire ses premières armes dans la rue. Pas pour longtemps. Il fut rapidement enrolé dans l’armée pour partir au front. Cela ne le dérangea pas, il avait ainsi le gîte et couvert pour pas un rond. C’est là qu’il avait commencé à se donner des allures pour faire croire à des origines nobles. Il n’avait pas sa langue dans sa poche, aimait bien raconter des histoires Gus, et s’en racontait pas mal à lui aussi. C’est durant l’un des nombreux bombardements de Dunkerque alors qu’il vit succomber sous son nez des centaines de soldats de tous bords qu’il fit la connaissance de l’officier Chaumette qui préféra le surnommer Le Comte plutôt que Gus.

proposition n° 7

Un temps prévu à l’avance, une fois les enfants couchés, les calins distribués, les corvées expédiées, attente longue et frénétique avant de pouvoir souffler, se poser, se reposer sur le chemin des mots une paire d’heures durant, jamais assez. Organiser ce moment dans la tête, y songer toute la journée et l’espérer, en rêver, le voir s’approcher, plus près, encore plus près, ça y est, le voilà. Écrire le soir surtout, après vingt et une heure. Écrire quand la tête est plus libre et le corps plus lasse. Écrire quand on est seule au monde au milieu du silence et de la nuit, une ou deux fois par semaine seulement. Ecrire même si tout va mal, ne jamais renoncer, il y a toujours à dire. Aménagement minimaliste, juste un cahier, l’écran et moi. Un temps pour tous les trois, entre moi et moi, pause salutaire pour un plaisir solitaire, parfois le seul de la journée. Juste un coin de table propre et l’horizon tout devant moi. Écrire là où je peux, quand une table se libère, peu importe la lumière. Dans la véranda ou sur une terrasse en plein été, au craquettement des grillons, la nuit tombée. Dans la salle à manger, dans le salon, sur mon canapé couleur chocolat noir. Assise le plus souvent, assise jambes allongées à l’occasion. Assise au bord de la chaise, jambes croisées ou bien calée contre le dossier. Faire abstraction de tous les bruits parasites environnants, ronron du lave-vaisselle, gratouillement du chat dans sa litière, grésillement de la pompe de l’aquarium en arrière-plan, rentrer dans sa bulle, à l’intérieur de soi, tout au fond, à l’abri du temps et des autres. Pas de musique, juste le précieux silence. Le silence au-dehors pour laisser venir le bruit des mots, le goût des phrases, parfois mûrement réfléchies, gardées au chaud dans un tiroir de mon esprit, parfois surgies spontanément à peine le clavier, sous mes doigts, frémissant. Écrire sobre. À proximité, quelques bafouilles sur un ZAP BOOK couleur bleu azur. Mon appareil, un ordinateur portable hp rose fucshia que je balade partout, de plus en plus nomade lui aussi. S’il me faut un stylo, il sera noir ou bleu, le premier qui me tombe sous la main, juste pour la fonction. La suite s’écrira dans la nuit, le cerveau bouillonnant. Relire le lendemain ou le surlendemain pour correction. Penser au prochain texte, à la prochaine pause.

proposition n° 6

Juste du blanc, tout plein de blanc partout, rien que du blanc, du blanc à l’infini, du blanc à en mourir. Qui lui glisse entre les doigts, l’entoure de toutes parts, lui glace le sang. Du blanc qui écrase tout sur son passage, qui plombe, qui recouvre, qui saisit, rien que du blanc à l’horizon, du blanc à perte de vue. Du blanc qui efface toute trace, qui gomme les contrastes, submerge, empêche de respirer bientôt. Elle le dévisage du regard, sent à travers la laine de ses gants gris le froid de la matière, insaisissable, soyeuse, envahissante. Elle gémit de douleur. Que pourrait-elle faire à présent de tout ce blanc ? S’y enfouir malgré elle, y sombrer comme dans un sable mouvant, disparaître. On ne verra plus d’elle bientôt que la pointe de sa capuche, elle pense. Et puis plus rien. Du blanc qui noie, qui avale sans scrupule. Ce blanc silence au milieu de la tourmente. Elle pourrait étancher sa soif. Toute sensation intérieure l’a désertée. Son corps n’est plus qu’enveloppe douloureuse. Elle ne le caresse plus, ce blanc matière hideuse. Elle y enfonce un doigt, puis deux puis la main entière pour voir comment ça fait. Ça glisse tout seul à l’intérieur. Elle pourrait presque trouver ça agréable si seulement ça ne la tuait pas. Elle pourrait en manger. Sucre glace, en poudre ou crème fouettée. Elle pourrait s’en couvrir. Sa peau qui frémit sous cette couche de coton, de cachemire ou de satin pur. Du blanc qui reflète son cou, blême, livide. Qui s’accumule au fil des heures comme une couche de crème sur un gateau-paysage lisse à présent, lisse et uni, uniformément blanc, un paysage qui n’en est plus un. Ce blanc hiver, qui s’insinue en elle, se loge dans son regard, dégouline dans sa bouche, sous les fibres de la laine qui cessera bientôt de la protéger, dans ses poumons prêts à geler, dans son cœur aussi prêt à durcir. Ce blanc qui pétrifie, qui vide. Ce blanc néant.

proposition n° 5

Elles sont assises contre un arbre trouvé sur leur chemin, résistant à la tempête. Elle attrape la main de sa sœur, recroquevillée dans son gant de laine. Ça va aller, tu vas voir, quelqu’un va venir, on va pas rester ici très longtemps... mais sa voix, fluette, se perd dans le hurlement du vent. Tu disais ?... Tu m’avais dit... elle grelotte, les mots ont du mal à sortir de sa bouche, entre ses lèvres bleuies. Tu m’avais promis... tu disais qu’on arriverait avant la nuit. L’autre a fermé les yeux, le visage fouetté par une énième bourrasque. On va y arriver, oui. Tu peux compter sur moi. Je te le promets. Sa sœur la regarde à présent, elle cherche la vérité dans les yeux de l’aînée, celle qui fait la fierté de la famille, celle qui lui a tout appris. On devrait peut-être alors... Non, attendons encore un peu. Ça va peut-être se calmer. Oui mais je ne peux plus… je n’arrive plus à.... Attends, tiens, ça va mieux là comme ça ? Le visage enfoui dans le cou de l’autre, elle ne peut réprimer la fermeture de ses paupières elle aussi juste un instant. Oui, un peu mieux. Un tout petit peu... Ne t’endors pas surtout, on va bientôt repartir. On n’est plus très loin maintenant. Sa lèvre inférieure tremble. Elle voudrait pleurer. Elle ne peut pas. Tu pleures ? Non, c’est le vent qui me pique les yeux. Ah, alors ça va. Je suis bien là. Oui, c’est ça, repose-toi encore un peu avant... Dans ses bras, elle la berce à moins que ce ne soit l’effet du vent violent contre leurs corps enlacés. Mes jambes... quoi tes jambes ? Je ne sais pas... c’est froid, j’ai froid. Leurs cils se figent peu à peu dans le silence de la tourmente. Cet arbre... heureusement. Oui, heureusement. On est quand déjà ? Elle se redresse lentement, très lentement comme une image au ralenti. Autour, le ciel a rejoint la terre. Tout est blanc, gris, vent, tourbillon. C’est le soir. Ah, oui, le soir, c’est vrai, c’est ça. On arrive bientôt. Oui, bientôt. T’en es sûre ?... Oui, c’est sûr. Je le sens. Je peux même le voir... Je le vois là-bas, tout droit... cette lumière. Ah, d’accord, ça va alors. Tout va bien. Avant de s’éteindre, sa voix égrène avec langueur et lassitude son chapelet qu’elle serre dans une main, tenant celle de sa sœur, déjà glacée, dans l’autre.

proposition n° 4

Ça se passe dans un département montagneux, dans le Sud de la France. Le département de la Lozère exactement. Un département peu peuplé, isolé, là où l’on a plus de chance de rencontrer une brebis en perdition plutôt qu’un être humain. Dans ces rudes contrées d’altitude, l’hiver y est plutôt marqué et rigoureux sur les plateaux et les monts. On appelle tourmente cet assaut du vent et de la neige qui fait perdre à l’homme tous ses repères. Une tourmente qui peut se révéler meurtrière sur ces immensités désolées balayées par un vent glacial porteur de terribles bourrasques de neige et générateur de redoutables congères. C’est pour prévenir le risque de décès que des clochers de tourmente ont été érigés par les habitants de cette région. Construits au cœur des villages ou des hameaux dans le granit ou le schiste, ces édifices étaient munis d’une cloche que les habitants, bravant la froidure et les bourrasques, faisaient sonner à intervalles réguliers lorsque la tempête balayait les monts afin de permettre à d’éventuelles personnes en détresse de s’orienter et de sauver leur vie.

J’ai aperçu pour la première fois la stèle commémorative sur la route en passant et je n’y ai pas prêtée plus d’attention que ça, ne souhaitant pas particulièrement m’attarder sur la misère du monde. Je ne me sentais pas non plus encore bien installée dans le coin pour m’intéresser à son histoire. Jusqu’à ce jour. Ça se passe dans ce département-là donc durant l’hiver 1941. Elles sont deux sœurs. Elles s’appellent Marthe et Pierrette D. Marthe, l’aînée a vingt et un ans. Elle est institutrice à La Vaissière, petit hameau accroché au flanc du Mont-Lozère à plus de mille deux-cents mètres d’altitude. On est le jeudi 2 janvier, la veille de la reprise de l’école après les vacances de Noël passées en famille à Rocles. C’est un hiver très froid dans l’ensemble du pays, il paraît que même l’express Marseille-Bordeaux resta immobilisé plus de vingt heures à quelques lieues de la gare Saint-Charles, c’est dire ! C’est pendant la guerre aussi, ça a peut-être du sens dans cette histoire. Marthe tient absolument à braver la tempête pour aller ré-ouvrir sa classe. Elle est avec sa sœur cadette quand elle fait le voyage. De nos jours, on ne se serait pas posé de question et c’est sans scrupule –on dirait « par mesure de précaution »— qu’on aurait suspendu les transports scolaires et gardé l’école fermée. C’est pour ça que je dis que la période de la guerre durant laquelle s’est déroulée cette histoire compte. En tant de guerre, les actes prennent une autre dimension, ils n’ont pas la même valeur. Marthe, elle avait le sens du devoir. Après avoir pris un car puis un taxi, puis avoir marché un moment en compagnie d’un certain Mr P. – les routes n’étaient alors pas dégagées — les deux sœurs décident de finir leur chemin jusqu’au village. Il leur reste deux kilomètres à parcourir. Les deux corps recroquevillés se tenant par la main et recouverts de glace sont retrouvés au pied d’un arbre deux jours plus tard par deux hommes des environs. J’ai lu quelque part que les personnes qui marchent dans la neige à la nuit tombée tournent en rond. Pendant combien de temps avaient-elles tourné en rond ? Avaient-elles appelé à l’aide ? Avaient-elles couru ? S’étaient-elles arrêtées pour reprendre des forces ou changer de bas comme l’avait suggéré un journal local de l’époque ? Avaient-elles chanté pour se réchauffer ? Avaient-elles prié ? S’étaient-elles confiées l’une à l’autre leurs plus profonds secrets ? Elles se tenaient la main, elles ne sont donc pas mortes seules. Ça rassure sans doute de ne pas se sentir seule pour voir venir la mort. Mourir en sentant le contact de l’autre sur sa peau, main dans la main. Ça fait moins froid. D’ailleurs, comment meurt-on de froid ? S’endort-on en hypothermie pour ne plus jamais se réveiller ? Sent-on ses membres geler petit-à-petit des extrémités jusqu’à la racine avant de fermer les yeux ? Un monument a été érigé en leur mémoire. Un collège porte leur nom également. Ce qui a fait d’elles des héroïne, ce n’est pas leur mort tragique dans la tourmente, toutes les deux ensemble, main dans la main. Non, ce qui a fait d’elles des héroïnes et surtout Marthe, l’institutrice, c’est le courage et le dévouement dont elle a fait preuve – en temps de guerre, rappelons-le – s’acharnant à conserver la flamme de ces phares que furent, pour la Lozère, les écoles de ses hameaux. Beaucoup de ces petites écoles ont disparu aujourd’hui. On vit même une époque incroyable où l’école est tant décriée, tant critiquée, que des associations d’école buissonnière se multiplient, préférant l’instruction en famille à la sacro-sainte institution scolaire.

Je me rappelle les noms et visages des enseignantes (car c’était surtout des femmes) qui ont marqué mon parcours scolaire. De la maîtresse chaleureuse m’apprenant à lire et à écrire dans la joie et la bonne humeur à sœur M. dont je n’ai de souvenir que l’austérité. L’austérité, c’est déjà bien comme souvenir. Certaines ne m’ont laissé aucun souvenir du tout ! De la professeure de collège un peu farfelue qui décida de nous montrer un jour le film Psychose, en classe de quatrième ou de troisième je ne sais plus. Et puis, je pense à C., enseignante de maternelle de mes enfants, enseignante depuis trente ans dans la même petite école de village. Enseignante qui avait vu se succéder plusieurs générations d’enfants. Enseignante décédée l’an passé d’une longue maladie. C. dont le visage s’illuminait quand elle parlait des tout-petits, de leurs journées, à elle et à eux, à eux ensemble. Des brefs instants qu’elle passait dehors avec eux sous le auvent, faute de pouvoir aller en récréation, à écouter la pluie tomber, à observer l’émerveillement dans leurs yeux. Je pense à C. et au vide qu’elle a laissé dans cette petite école, à son mari, à ses deux filles.

De cela, je ne ferai ni un livre ni un film. Juste quelques notes sur l’absurdité de la mort peut-être. Je parlerai de ces rencontres avec des enseignants aux personnalités multiples, aux compétences diverses, aux savoir-faire précieux. Mais je parlerai aussi peut-être de la mort. Absurde certes, imprévue, toujours, tout autant qu’imprévisible. La mort qui emporte les vieux aussi bien que les jeunes sans distinction. De la mort cruelle. De mes morts et deuils sans fin. De la blessure du froid quand il s’insinue en soi, qu’il gèle tout à l’intérieur et qu’on ne peut plus respirer. Du froid qui nous oppresse, nous étouffe, nous paralyse. De la rudesse de la vie dans ces contrées-là. Des écoles qui disparaissent. De ces campagnes qui se vident, se désertifient. De la vie qui s’éteint. Je parlerai peut-être aussi de la solitude dans la mort. Mourir seule ou en tenant la main. Pour ma part, j’aimerais mieux qu’on me tienne la main le jour de mon dernier souffle.

proposition n° 3

Quatre légendes nous rapportent l’histoire d’Œdipe : selon la première, après avoir commis l’impensable, parricide et inceste, et ne pas avoir pu empêcher Jocaste, sa mère et épouse, de se suicider, Œdipe se crève les yeux pour ne plus voir la lumière du jour. Il est ensuite, en tout état de cause, banni de la Cité.

Selon la deuxième, comme si le châtiment pour son crime abominable ne lui suffisait pas – pourtant le pauvre, ce n’était pas de sa faute : ses parents l’avaient lâchement abandonné, blessé aux chevilles, à un vieux berger, en vue de le faire assassiner et personne n’avait eu le cran et la décence de lui avouer ensuite qu’il avait été adopté) — il se trancha la langue afin de se priver définitivement de la parole, les non-dits et mensonges s’étant lourdement et fatalement accumulés dans cette histoire.

Selon la troisième, il tenta même de se couper les pieds (son nom signifiait pieds enflés, ne l’oublions pas – en référence à son état pitoyable quand il avait été recueilli par le berger sur le mont Cithéron) afin d’éviter d’aller perpétrer d’autres actes odieux ailleurs mais sa chère Antigone, par pitié ou compassion, on ne sait pas bien, le convainquit de s’abstenir. Œdipe quitta donc la ville à pied, aveugle et muet.

Selon la quatrième, il portait des sabots quand il passa la porte de la vieille cité (mais d’autres racontent qu’il était peut-être aussi pieds nus) pour partir errer dans le monde jusqu’à la fin de ses jours. Il s’était retourné un instant en direction du sphinx dont il avait senti le regard acéré pointé sur lui.

Étions-nous donc ainsi condamnés dés notre naissance à expier les fautes de nos aïeux ?

proposition n° 3bis

Quatre légendes nous rapportent l’histoire de Barbe-Bleue : après avoir menacé longuement son épouse désobéissante de la tuer avec un coutelas digne de ce nom, Barbe-Bleue se fit assassiner par les frères soldats de celle-ci, arrivés au château à la toute dernière minute.

Selon la deuxième, les frères auraient jeté le corps mutilé de Barbe-Bleue dans le cabinet secret aux côtés des cadavres des nombreuses autres femmes – probablement toutes aussi curieuses et indociles que leur sœur soit dit en passant – fermant ensuite définitivement la pièce à double tour. Ils jetèrent la fameuse clé dans la rivière, profonde, qui coulait derrière le château.

Selon la troisième, la femme de Barbe-Bleue ne supportant plus de passer quotidiennement à côté de cette maudite porte sans frissonner de terreur, la fit murer. À l’endroit-même, elle accrocha un portrait de sa sœur Anne, son aînée, amie et conseillère, rivale aussi à l’occasion, Anne, la seule qui porte un nom dans l’histoire (l’horrible Barbe-Bleue mis à part). Sa sœur qui aurait épousé Barbe-Bleue à sa place si elle avait tiré elle-même le brin de paille le plus court...

Femme vénale, mari hideux et terrifiant, sexualité dangereuse et fin tragique, est-ce bien là la cruelle réalité du mariage ?

proposition n° 2

Une nuit de décembre 2018, dans son appartement parisien, Amélie fit un rêve. A moins que ce ne fut un cauchemar...

Elle se baladait aux côtés de l’homme qui partageait sa vie dans un jardin japonais, dans le centre d’Osaka, au milieu des bonzaïs taillés au millimètre près, plages de gravillons et de rochers, rivières sèches, petits ponts arrondis surplombant les bassins, clôtures en bambous, fontaines bruyantes, vasques pour ablutions, le tout disposé de façon harmonieuse et soignée, quand elle sentit une lourdeur dans le milieu de son corps. Elle porta alors sa main à son ventre et sentit – horreur !— qu’il était arrondi, avait pris du volume, un sacré volume même ! Se pourrait-il qu’elle soit ... ? Non, à son âge, plus de cinquante ans passés ? Pleine d’un parasite qu’elle n’avait pas choisi, agrippé à ses viscères, s’alimentant à ses dépens ? Un petit vermisseau qui allait croître jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus se mouvoir, jusqu’à ce qu’elle devienne aussi grosse qu’une éléphante. Il allait ensuite se hâter de sortir, lui déchirant les entrailles et se précipitant sur sa poitrine pour la vampiriser. Elle ne pourrait alors plus dormir ses six heures par nuit d’affilée, se lever à l’aube pour se mettre à écrire comme une furie pendant des heures, dans l’obscurité pâle de son bureau. Elle ne pourrait plus étaler sur papier toutes ces idées de roman qui remplissaient des carnets entiers, dans son sac à mains, dans son appartement, chez son éditeur, ni publier son livre annuel attendu par des milliers de fans partout dans le monde. Et toutes ces séances de dédicace qui rythmaient son quotidien, comment pourrait-elle les honorer avec un bambin accroché à ses basques ? Elle ne pouvait même pas imaginer avoir à donner à manger à un petit être dépendant d’elle, quatre fois par jour, lui introduire une cuillère dans la bouche pour le nourrir, de gré ou de force. Et que ferait-elle s’il ou si elle ne voulait pas manger ? Rien que lui préparer quelque chose à becqueter lui serait insupportable. Elle avait l’agrégation certes, elle pourrait toujours se rabattre sur une carrière d’enseignante. Mais non, comment pouvait-elle penser une chose pareille ? Passer toute la journée dans une classe avec des adolescents boutonneux à tenter de leur transmettre un quelconque savoir – inutile de surcroît — et faire la discipline qui plus est, non, pas question ! Amélie était d’une autre trempe, elle n’était pas faite pour ça, ne pouvait s’y résoudre, incapable de se résigner. Elle se sentit soudain faible, vulnérable, empêchée. Et tous ces gens aux yeux bridés, aux cheveux raides et noirs, agglutinés tout autour d’elle, qui la toisaient d’un air méprisant et cruel comme si elle se donnait en spectacle, s’exhibait et ne savait pas faire. Plus personne à ses côtés alors, elle était seule. Elle se mit à courir en tous sens. Pas un sanctuaire pour s’abriter, pas une pagode pour s’isoler de ces regards humiliants et persécuteurs. Elle avait grandi, fait ses premiers pas, prononcé ses premiers mots ici et s’y sentait pourtant si étrangère, dans cet environnement hostile et si cher à son cœur. Elle ne sentait chez elle nulle part d’ailleurs, juste exilée pour toujours et s’en était toujours accommodée jusque là. Elle eut envie de vomir. Était-ce l’angoisse ou bien le fruit de cet intrus qui poussait dans son ventre malgré elle ? Qu’allait-elle devenir avec un enfant ? Elle ne serait alors plus maîtresse d’elle-même, de sa vie. Elle ne pensait pas cela possible, non, elle n’en voulait pas. Elle ne le voulait pas. Elle en était incapable, incompétente en matière de maternité, oui, ça elle le savait, elle préférait le laisser aux autres. C’était juste impossible, inconcevable dans son système de pensée. Elle souhaitait par-dessus tout rester à la marge, différente des autres et libre, surtout libre. Elle était bien assez heureuse sans ça, quoi qu’en dise et qu’en pense sa famille. On pouvait être femme épanouie sans être mère.

Elle finit par sortir du jardin et se précipita dans un bar pour y commander un verre de champagne. Elle était de retour à Paris, en face de chez elle. Elle amena de nouveau délicatement sa main sur son ventre, elle savait qu’il serait plat et vide, immensément vide, désespérément vide, et sourit tristement à son reflet dans la vitre fumée contre laquelle elle se trouvait, la flûte déjà vide à ses lèvres. Elle savait que le réel n’était jamais vraiment ce que l’on croyait qu’il était.

proposition n° 1

Au bout d’une allée sinueuse de pierres plates aux formes variées, discontinues, une petite marche devance la grande porte en bois massive avec sa grosse boule en fer forgé en guise de heurtoir en son centre, une affichette « Poussez fort », de part et d’autre, des volets fermés de ce même bois foncé, avec un rebord en béton, à hauteur d’hommes ou bien de femmes. Passer cette porte ne sera pas une mince affaire, il faudra le vouloir vraiment, on n’en sortira pas indemne, on n’en sortira pas pareil, c’est ça que l’on ressent à la vue de la porte.

Une route mouillée, bétonnée, bosselée, accidentée, peu empruntée. Si on se rapproche d’un peu plus près, on voit une flaque, là, pas très profonde, pas très épaisse, en forme de nuage sans forme, ni tout-à-fait ronde ni tout-à-fait ovale, juste un mince nuage difforme planté dans le creux de la route. Sur le bord de la flaque, côté fossé, un petit objet rond flottant, rond et rose, d’un diamètre large comme le pouce sur lequel est accroché un nœud papillon jaune en tissu. Une mèche dorée restée emmêlée tout autour du chouchou dessine une vague sur la surface de l’eau stagnante.

De sa chambre, elle voit l’épaisseur du mur en pierre extérieur tout autour de la minuscule vitre carrée condamnée, pas plus de trente centimètre de côté. Avant les travaux, ce carreau pouvait s’ouvrir, plus maintenant. En ce jour de printemps lumineux, un gros pigeon gris est posé sur la pierre, juste derrière la fenêtre. Tourné vers l’intérieur, il tape de façon lancinante la vitre avec son bec. Son œil croise celui de l’oiseau. Ça fait déjà plusieurs jours que dure ce petit manège qui la sort de son lit tous les matins, trop tôt à son goût.

Sur la moquette violette byzantine, une enveloppe a été jetée, peut-être par erreur, égarée ou bien déposée là volontairement, coté pile. Une enveloppe rectangulaire d’un blanc vieilli. Une enveloppe jamais décachetée. De son lit d’où elle émerge, au loin, elle devine une adresse d’expéditeur, écrite à l’encre bleue, à peine lisible, presque effacée. Des boucles et des lettres penchées, c’est tout ce qu’elle peut voir encore.

Face au mur de faïence jaune orangé, tête baissée sur l’évier de la cuisine, à la lueur du néon agressif, elle semble bien concentrée. Ses mains vont et viennent, dansent et virevoltent de façon répétitive entre la bassine remplie d’eau savonneuse et l’égouttoir, manipulant assiettes, verres et couverts avec agilité et lassitude mêlées. Perdue dans ses pensées. Elle porte un chemisier blanc à gros pois de couleur. De la table derrière, j’observe son dos courbé par le poids de l’existence, des contrariétés, son dos rond, robuste et enveloppant.



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1ère mise en ligne 28 décembre 2018 et dernière modification le 27 février 2019.
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