contribution auteur | Will

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)

Mini bio et liens à compléter.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 8

Lascaux 4. Après une heure de visite du fac-similé de la grotte, dans une galerie plus ou moins étroite, on entre dans un vaste espace où se trouvent d’autres reproductions de peintures rupestres, inaccessibles autrement — l’homme du puits en particulier —, en suspension grâce à de nombreux filins. On peut tourner autour, on peut s’installer sur un banc pour observer l’ensemble, on peut se glisser dessous pour examiner de près, on peut les traverser. Il y a du monde. Et il y en a pour tous les goûts : audioguides, écrans tactiles, objets à manipuler, dessins à reproduire. Moi, j’ai opté pour une guide. D’une paroi à l’autre elle n’en finissait pas. Et le récit commencé ici trouvait son ressort plus loin, sous une autre peinture, non une gravure, dont le détail permettait de mieux saisir la portée du précédent, dans l’ordre de la peinture, et celle de la question qui avait été posée par on ne sait qui, et qui avait invité la guide à changer de lieu, poursuivant en somme son récit par un autre. Rien avoir avec la belle histoire qu’elle aura déployée tout le long de la galerie. Et c’est au terme de ce récit éclaté, en apparence, qu’il est entré, sortant de la galerie. Je l’ai reconnu tout de suite. La même queue de cheval, la même petite moustache naissante, assez grand et corpulent. C’était bien lui, le conteur de la fourmi à miel dans La Grotte des rêves perdus de Herzog. Alors c’est ça qu’il faisait désormais dans sa vie, pendu lui aussi, mais jamais perdu, aux récits des parois, des peintures, des gravures, et aux yeux du monde autour de lui, qu’il sait lire comme personne ?

« Eh, ta feuille d’heures. » Elle ne disait pas ça à tout le monde. En fait, il n’y avait qu’à moi. Avec quelques variantes du genre : « Tiens, ta feuille d’heures. » ; ou bien : « T’as signé ta feuille d’heures ? » ; ou encore : « T’oublieras pas ta feuille d’heures » ou alors : « Oublies pas ta feuille d’heures ! » ; et puis : « T’as fait un scan de ta feuille ? » C’était comme ça. Chaque mois, elle me rappelait à mes heures et ma signature. Sinon, Anaïs commençait sa journée vers 9 h 15, la terminait vers 19 h (parfois un peu plus, parfois un peu moins, mais il n’y avait de toute façon plus personne pour vérifier), rentrait chez elle vers 12 h 45 et revenait une heure plus tard (parfois, elle restait déjeuner avec moi, elle m’a même emmené quelquefois chez elle, les jours où elle voyait que ça n’allait pas). Et le reste du temps, elle avait le nez collé à l’écran, entre deux dossiers, deux coups de téléphones, deux personnes à renseigner, deux cafés à faire, deux collègues à supporter, deux envies de pisser, et deux nausées, deux céphalées — deux ou plus, évidemment —, chaque jour, le nez sur l’écran, de début 2012 à fin 2018, chaque jour de la semaine moins le week-end et les congés. Alors forcément, ça a dû lui arriver parfois, devant l’écran, quand la masse de caractères se trouble, que les lignes ou les colonnes commencent à s’écouler, se mettent à onduler, se détachent de l’écran, flottent comme de drôles de petites vagues noires. Et même souvent. Et c’est peut-être ça qui, mine de rien, l’a décidée à partir : frapper, jour après jour, sur ce clavier, combiner tant de lettres et de chiffres qui finiront un jour ou l’autre à la poubelle, aux archives ou dans la déchiqueteuse, créer à la longue des kilomètres de colonnes et de lignes, dresser cette paroi de signes éphémères qui finit par vous envelopper, vous hanter, vous fantomatiser peut-être, comme la chaleur suscite la brume.

Le Gallois. On ne sait presque rien de lui. Juste qu’il était grand, maigre, et qu’il portait une moustache noire. Mais vu le quartier où il habitait dans la cité, il ne pouvait que travailler à la centrale nucléaire, en tant que chef d’équipe en charpente métallique au sein de la société ALM. Sa femme, française, donnait des leçons de catéchisme. Ils n’avaient pas lieu chez eux mais dans une autre maison, dans le bourg. Elle venait nous chercher en voiture et nous emmenait avec sa fille. Pas d’autre souvenir, et aucun visage en mémoire ni aucun nom. Reste la musique. La musique classique qu’ils écoutaient. Les jours où la chaleur, infiltrée dans les pavillons de la cité, obligeait à passer la nuit avec les fenêtres ouvertes, cette musique se glissait dans les chambres. Et on sait, pour avoir passé la tête par le vasistas, qu’elle provenait de chez eux, de chez le Gallois, là-bas, à deux pas. — Qui avait posé le vinyle sur la platine ? — Lui. Ce ne pouvait pas être sa femme ou sa fille, c’était nécessairement lui. Toujours avec le même rituel. Chaque soir, ou presque, il éteint la télé, sort péniblement du canapé marqué de son empreinte, en donnant une tape amicale à l’épagneul qui dort à ses pieds, et va choisir un premier disque dans sa bibliothèque qui en contient des centaines. Tout le reste de la soirée, jusqu’à une heure du matin, peut-être deux, il le passe ainsi, en musique, en concerto, sonate, ou lied. Seul, car sa fille s’est couchée juste avant le film ou l’émission, et sa femme juste après, avec un magazine, pour article de presse à scandale ou des mots croisés. Lui, il reste dans le salon. Il retourne en fait dans le canapé, dans son trou, avec pour seule lumière la télé, en sourdine, et qu’il regarde autant et de la même manière qu’il observe ce qui se passe dehors, par la porte-fenêtre dont les volets restent toujours ouverts : le lampadaire qui éclaire son bout de rue ; quelques voitures de passage ; un ou deux chats ; peut-être un chien errant ; un passant. Parfois il entend gueuler. Et la télé est ce projecteur qui module ou modèle sans force l’obscurité du salon dans laquelle il se retrouve, lui-même pétrit par cette lumière bleue, verte, qui le frappe au visage, le déforme dans le plus total désaccord avec la rythmique musicale, la polyphonie vocale. Juste il écoute, en lissant sa moustache, jusqu’à ce que s’éteigne le lampadaire, ou jusqu’à ce que le flot d’images laisse place à l’œil de la mire. — Et d’où ça lui venait ce goût musical pour cet ouvrier ? — Mystère. Né à Rhosllannerchrugog, enfance à Dyserth, il a découvert la musique classique en 1967, un jour de grève à la radio, acheté son premier disque le jour où il débarque au Havre, en possède aujourd’hui quelques milliers, dont plusieurs collections de requiem et pense parfois, pour le jour de ses obsèques, bien qu’il ne les apprécie pas spécialement mais les notes sont si claires, détachées, à une gymnopédie (mode myxolidien) ou une gnossienne.

proposition n° 7

La ventilation du vieux Compaq. Ça le fait toujours un peu sursauter. C’est toujours un petit coup au cœur. Ça le sort de la torpeur du livre qu’il tient en main, les avant-bras posés sur le rebord de la plaque vitrée qui fait office de bureau, les mains sur le livre ouvert, l’une sur la page paire, l’autre l’impaire, les doigts légèrement écartés car le livre est de grand format, un peu comme s’ils se tenaient prêts à écrire, suspendus au-dessus du clavier en retrait pour l’instant, juste derrière le livre, juste au pied de l’écran noir — qui ronronne doucement, en émettant un léger sifflement, plus fort, plus aigu s’il ne réduisait pas la page Internet ou celle d’Antidote (son correcteur) —, juste au pied du pied de l’écran plus exactement, et sur un des journaux qui recouvrent en grande partie la plaque vitrée du bureau — et desquels se détachent des titres (Contre l’oubli, Quand tout remonte à la surface, Fin de parcours possible, Mémorial), les lignes des articles à la verticale —, deux citations en rouge : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie… » (Albert Londres) ; « La vie n’est jamais belle, seules les images de la vie sont belles » (Arthur Schopenhauer) —, délimitant, mêlés au dossier resté ouvert sur lequel il a fini de travailler depuis longtemps — un travail de lecture sur la notion de Seuil, qui l’aura emmené au printemps dernier à Lisbonne, et resté ouvert pour relecture et correction, d’où des feuilles parsemées de ratures, de réécritures manuscrites, de mots et d’expressions entourés, et ces grandes lignes pour souligner un passage, en déplacer un autre, supprimer —, l’espace de travail, disons manuel, sur lequel ne se reflètent plus — problème auquel il n’avait pas pensé en achetant cette plaque vitrée, transparente, quelque peu rayée désormais, en guise de bureau ; imaginant plutôt l’inverse, c’est-à-dire la traversée de la lumière — l’éclat vif de la lampe du plafond — qu’il trouve pourtant trop faible dans son abat-jour sphérique en toile de lin qu’il aura mis en forme (parce qu’il était si plat dans son emballage) grâce à un ballon placé à l’intérieur (un gros ballon gonflé à bloc), à de l’eau (pour assouplir le tissu) et à quelques heures de séchage (une journée minimum, afin de resserrer la trame du tissu, la consolider, la coller, peut-être, sous l’effet d’un produit insoupçonné —, et ceux, éblouissant, des deux lampes de bureau.

L’une, dans le coin en haut à gauche de la plaque vitrée bureautique — cette vieille lampe de bureau au lourd pied de cuir marron en forme de pâtisson, bras flexible gainé (une sorte de cordelette marron enroulée en spirale), abat-jour de métal cuivré de forme de grand bol renversé, que ME avait rapportée, un jour, du marché Saint-Michel —, éclairant surtout le courrier (factures, relevés de comptes, relevés de prestations, attestations, ordonnances) enserré dans l’étui cartonné noir de l’agenda-calendrier 2017 Ciel et Étoiles (avec sa belle planète rouge), et, dans une boîte en plastique rouge, rectangle aux bords arrondis, des pots à crayons : le pot en inox (un pichet à lait) du bouquet de crayons de couleur, de tailles et de marques diverses (certains sont encore dans leur étui en plastique transparent), couvert des gommettes autocollantes (papillons, fleurs, poules, chapeaux, poissons, bleu, vert, jaune, rouge, orange, violet) que la petite utilisait surtout dans ses cahiers de vie ; le pot en terre cuite beige (un pot de yaourt) regroupant les crayons de papier et les stylos (dont ce stylo en carton, au capuchon en forme de petit sachet de sucre, dont il imaginait les rainures de l’extrémité scellée, rigide, idéales pour un peintre qui chercherait à donner un semblant de relief sur son tableau, rapporté d’un colloque à la faculté de lettres de Lisbonne dont il conserve la marque, FLUL) ; deux équerres (l’une de vingt centimètres, l’autre de quinze) et deux rapporteurs (l’un arrondi, l’autre triangulaire) ; et le pot en verre transparent (de confiture) contenant une petite agrafeuse toute ronde, en forme d’œuf en plastique rose et mauve, un rouleau de ruban adhésif mat sur un dévidoir transparent, des trombones de petite taille au fond, une petite épingle à nourrice dorée, une gomme blanche jaunie, un porte-clés (un ballon de foot américain)n une carte micro SD, deux anciennes cartes Memory Stick (aujourd’hui inutilisables), un dé minuscule, un badge avec (comme un lapsus révélateur ?) son prénom et la photo du Panthéon (badge, ramené d’un voyage scolaire à Paris, où il avait sous sa responsabilité une poignée d’enfants portant le même badge), une dent d’un des enfants (une canine a priori), et cette petite plaque de verre argentée, dégradée, enveloppée dans un mouchoir en papier (une plaque de verre polarisée extraite d’un vidéoprojecteur qui, sans elle, renvoie l’image à des teintes verdâtres et rosées) ; un petit cahier de coloriage (dans lequel un personnage, un petit chat aux airs de Félix le chat, fait le tour du monde) et une boîte de jeu de tangram blanche parsemée de petits triangles rectangles rouge, bleu, gris, vert foncé, vert clair — et, en arrière-plan de ce paysage bureautique ensoleillé, un pan de la paroi de la bibliothèque, d’où se détachent des masses de livres en tranches quelques ouvrages, comme mis en exposition (le livre jaune de la Grammaire des civilisations de Fernand Braudel ; le titre rouge du Discours sur le Colonialisme d’Aimé Césaire ; le gros titre, rouge également, sur la tranche imposante de L’Art en guerre ; la photo du petit, dans son trotteur, en gros plan, sa bouille d’ivoire ronde et ses joues rouges, tirant la langue (le fond est sombre) ; des cercles et des disques de bleu et d’orange intenses ornant la couverture de l’anthologie Les Poètes et l’univers], Noireclaire en rouge (encore) sur fond ivoire, Un An dans la vie d’une forêt, Paroles avec la gueule de Prévert, casquette et clope au bec ; la photo de la petite, trois quatre mois, dans son cosy bleu ciel, robe rose à petites fleurs rouges, petit chapeau blanc, tout sourire ; la femme japonaise s’apprêtant à écrire de L’Empire des signes ; le livre bleu roi des Voix du temps en blanc ; la couverture bleu marine de Nagasaki de Faye, titre et auteur bleu ciel ; le même bleu marine du titre L’Urgence et la patience de Toussaint et son brouillon d’écrivain, noir sur blanc — et, tout en haut, sur la bibliothèque, les couronnes en papier des enfants, toutes plus colorées, argentées, dorées, dont l’une trône sur cette espèce de bulle en verre, une cantine très fragile trouvée un jour dans le grenier de chez mamie Lulu, sous une épaisse couche de poussière et de toiles d’araignées soyeuses.

L’autre lampe de bureau, à l’autre extrémité du bureau vitré (à droite), éclaire le dévidoir blanc de Post-it verts, qui bascule et tourne comme un culbuto (et sous lequel, aujourd’hui, se trouve l’image du couple Klarsfeld, tirée d’une ancienne photo en noir et blanc de 1972, les étoiles de David qu’ils portent rehaussées de jaune), le chargeur des manettes de jeux vidéo, diffusant une discrète lumière bleue (capable d’éclairer, cependant, toute la chambre lorsqu’on éteint les lumières, comme un peu comme dans une nuit de pleine lune en hiver), et le Petit Robert grand format servant, étonnamment tant cela doit être inconfortable, de tapis bleu marine à la souris noire, souris au fil toujours un peu court, bloqué par le rebord de la plaque vitrée sous lequel il glisse, va se ficher dans le switch (mais pourquoi ne dit-on pas, pour le matériel informatique, multiprise, comme le matériel électrique ?) orange suspendu dans le vide par un réseau d’autres fils en provenance, d’un côté du chargeur de manettes, de l’écran, du clavier (noir, je crois avoir oublié de le préciser), et de l’autre côté de la tour de la machine, installée sur une table de chevet minimaliste (deux tablettes de fibres de bois plaqué chêne blanchi, montées sur deux panneaux latéraux du même acabit, pieds invisibles), sur laquelle il pose, parfois, cette petite lampe halogène (socle noir en plastique à demi sphérique, double bras articulé et télescopique de métal chromé à doubles rotules et une traverse, abat-jour du même noir et du même plastique évoquant une boule de glace), dont le poids aide, parfois, suffit à faire taire la vibration du corps métallique de la tour de l’ordinateur (une tourelle en fait, noire évidemment) que provoque la ventilation, bien qu’elle ne dure jamais très longtemps et laisse place, alors, s’il y a du vent, au couinement incessant du volet laissé en tuile ou, fermé, à ses petits coups intempestifs, télégraphiques, contre le mur. Et s’il n’y en a pas, comme cela est le plus souvent, ça fait place au flux sourd et continu de la télé. La télé que ME regarde dans le salon. Et, en même temps, au fond du canapé, devant l’écran de sa machine sur ses genoux, elle joue à une énième partie de Scrabble en ligne.

proposition n° 6

Bleu. Vert. Ni bleu ni vert. On feuillette. On cherche. On déploie le rouleau des pages. Il y aurait bien ça… il y a ça aussi… et puis ça… et là… Mais rien n’y fait. Ah quoi bon chercher, quand tout est là. La lumière. Et en couleur ! Oh, pas beaucoup. C’est monochrome en fait. Et c’est faible. Une nuance. C’est ça. Une nuance si forte qu’elle en est indécidable. Juste un soupçon de clarté pour mieux révéler l’obscur. Est-ce seulement une lueur ? S’agit-il vraiment de lumière ? Comme les étoiles, à force de l’observer elle semble disparaître. Elle ne devient évidente qu’en regardant ailleurs, où elle n’est pas. L’œil ne peut la saisir que dans le champ le plus périphérique de la vision. À la rigueur, c’est comme un effet de l’écran qu’on vient juste d’éteindre, après être resté devant un temps fou. Une lueur rémanente. Peut-être distingue-t-on encore quelques formes, en train de sombrer ? Quelques taches, quelques ombres instables, du même type que sur les premières plaques photographiques ? Mais ce pourrait être aussi, tiens, l’effet chimique de la sérotonine ? Après tout. Après s’être gorgé si longuement du monde, à grands coups de textes et d’images sur Metube (pas de son, le pilote est mort). — Sérotonine, ou dopamine ? — Après tout, qui sait quelle chimie le monde produit, en vérité ? Qui sait quelles traces il laisse en nous, quelles enzymes il sécrète, qui bientôt renverseront, l’air de rien, l’équilibre même de l’homéostasie ? Les nanomolécules redoutées ne sont peut-être pas celles qu’on croit. Les plus redoutables seront celles qui seront produites le plus naturellement du monde. En nous et par nous. Hors de portée peut-être de toute imagerie. Comme les étoiles les plus lointaines. Comme le fond originel de l’univers. À la limite du visible. — Visible ou visuel ? — Pourtant… derrière ce pan de mur… quand on se lève pour aller boire un verre à la fontaine, guidé par cette lueur… on voit bien, effet d’optique, l’icône bleue qui se détache du frigo, un verre rempli de lettres indistinctes… on voit les chiffres rouges de l’horloge du four flotter… et ceux, noirs, tout au fond de ce rectangle aux bords arrondis blanc… c’est ça… ça vient de là, la lumière… Mais le vert… mais la nuance… et puis cette étiquette blanche… on ne la perçoit normalement qu’en appuyant sur le bouton… et c’est trop fort… mais bien utile pour faire pisser le verre à lettres qui s’intensifie, comme si on venait de gagner… — Gagner ? mais quoi ? — le droit de de rejouer… le droit de boire encore, parce qu’il fait soif… il fait soif ici… chaud même… on est en nage… c’est le rêve… le rêve dont on émerge encore… le rêve dont on ne se souvient déjà plus… rêve qui nous berce pourtant, encore, de quelques images… fantômes qui s’en vont tapisser la nuit de notre âme… fantômes laissant derrière eux une vague, vague, lointaine, traînée de poussière lumineuse… à peine… et ce n’est déjà plus qu’un voile diaphane, transparent à la limite… c’est ça… et ça vient de là, peut-être, la lumière qui manque… au moment où on s’en détourne… où on retourne se coucher… pour s’immerger dans un autre rêve… inouï, parce qu’il reprendra là où il en était avant… deux ou trois rêves avant… peut-être deux ou trois nuits, ou quelques vies… de ce voile, ce glacis qui en disparaissant produit la nuance… juste ce qu’il faut d’effluves… au fond de l’âme… en lame de fond pour renverser… replier… l’âme elle-même peut-être… — Peut-être, si ça existe. — ou son tapis de fantômes, d’images englouties, là… là sur les choses… on les perçoit à peine… juste si on devine quelques figures, à géométries variables… là, sur le monde comme il va… ou comme il fait aller, parce qu’on fait aller… on fait en sorte que ça aille, dans cette obscurité d’où peuvent sortir, maintenant, les marquises… mais où… où vont-elles les marquises… à cette heure éveillées par on ne sait quelle sirène (inaudible sans ce fichu pilote)… dans ces robes parées pour on ne sait quelle procession de rouge, de noir… de ce rouge égal à celui du lumignon de la télé en veille… un rouge foncé… un rubis, dont les petits halos enchevêtrés, et comme flottant devant vos yeux… surnageant dans le noir qui maintenant vous presse, vous presse… et vous vous laissez glisser au fond du sofa… et vous vous laissez porter par les marquises… et vous luttez une dernière fois, parce que vous la voulez toute blanche la nuit, sans tache… avant que les marquises ne passent à votre cou ce collier… ces pierres dont la robe n’aura de cesse, désormais, de vous éblouir… de vous étourdir de ses feux toujours plus foncés… nous toujours plus enfoncés… plus noir.

proposition n° 5

Porté par le vent, c’est un réseau de feuillages (dont certains épineux) qui a fini par me retenir. Oh, pas bien longtemps. L’espace d’un instant même. Mais suffisamment large pour apercevoir, une fois n’est pas coutume, un peu de lumière à travers le treillis de feuilles. Oui, de la lumière. Ça n’était plus arrivé depuis… depuis quand déjà ? — Belle lurette. — Ah oui, merci. Mais peu importe. Pour une fois, de la lumière. Oh, pas bien forte. Et même plutôt faible. En dégageant un peu la tête de toutes ces feuilles, on voyait que ça provenait d’une baie vitrée. Ça faisait un rectangle d’un bleu vert. Vraiment faible. Mais il y avait juste assez de lumière pour distinguer deux ombres devant. Elles allaient et venaient. Elles parlaient. De quoi au juste… de quoi pourraient-elles parler ? — De la pluie et du beau temps. — Ah oui, tiens ! C’est une idée. Mais il faisait nuit, et la nuit était claire. Disons de tout et de rien. Mais de toute façon on n’entendait rien. Enfin on ne comprenait rien. Ça parlait. On entendait bien les voix. Mais quant à savoir sur quel sujet échangeaient ces profils… de quoi il serait question… — De tout, de rien. — C’est ça ! Du temps. Du temps qu’ils faisaient. On ne comprenait pas un seul mot. On les entendait seulement. Et on les voyait aussi. On pouvait voir leurs contours. Enfin, si on pense que les accents de la voix qui porte les mots correspondent aux allées et venues et aux mouvements, si désordonnés soient-ils, qui peuvent animer un homme en grande discussion, même et surtout, en fait, s’il se réduit à sa forme ombrageuse. Et ce qui est surprenant, c’est qu’à prendre le temps d’observer un peu ces deux ombres, car il faut savoir saisir les occasions du moment qui vous est donné, on pouvait deviner de quoi ils parlaient. Comme s’il y avait là une langue des signes insoupçonnée. Et alors, de quoi parlaient-ils ? Qu’est-ce qu’on pourrait penser que ça signifiait, ces gestes incohérents ? — Brasser du vent. — Ah non ! Je ne veux pas reprendre si vite la voie des airs et de la nuit. Pas tout de suite. Pour une fois qu’un feuillage me retient. Je n’en ai pas fini. On me dira : « ça va peut-être finir. » Merci, je connais la chanson. Mais, moi, je n’ai pas tout dit. Je n’ai même encore rien dit. Pour une fois qu’on entendait quelque chose. Pas grand-chose, d’accord. Et même rien puisque, je l’ai dit, on n’aurait pas compris ce que j’entendais. N’empêche, ces deux ombres qui se battaient sur la terrasse, et durement, eh bien en y regardant de plus près, en laissant la lumière, en laissant cette lueur qui baigne l’intérieur de la maison, derrière la baie vitrée, et toute la clarté des étoiles, comme ce soir, dilater les pupilles, et dessiner peu à peu les configurations géométriques de l’espace d’échange et de coups : eh bien en fait elles se débattaient, nos ombres. Ce n’était pas un combat. Elles se débattaient contre quelque chose. Et contre quoi ? Contre quoi se débattre ? — Des fourmis dans les jambes. — Et partout même. Ça courait, ça grouillait. C’est pour ça, tous ces gestes sans noms. Mais, ce qu’il faut voir, c’est que ces gestes, ces coups, n’étaient qu’un bouclier de façade. Pas de combat, mais pas de réel débat non plus. Ce sont elles, les fourmis ; ce sont leurs mouvements sur nos ombres, leurs courses en tous sens, mais toujours en ligne, entre les soldats en alerte, frappant de la tête au moindre souffle agitant leurs antennes ; ce sont ces points névralgiques où ça grouillait, ça communiquait, les antennes vibratiles s’effleurant à une vitesse folle ; ces nœuds d’où partaient et revenaient ces réseaux de lignes comme des clés au carrefour de portées de noires, croches, doubles croches ; portées dont la lecture, alors, semblerait devoir s’effectuer non seulement dans la linéarité de chacune, mais dans la profondeur du réseau, dans l’écho inattendu de lignes affrontées issues peut-être de la même clé. Et ces individus isolés, aussi, erratiques, qui semblaient avoir totalement perdu le sens de la colonie, en réalisant en boucle toujours le même parcours, toujours les mêmes figures sans le savoir. C’est peut-être avec eux qu’on finirait par comprendre, à l’écart de toute cette agitation, comment elle fonctionne en partie. C’est sûrement grâce à eux qu’on entendrait quelque chose comme… disons… — Revenir sur ses pas. — Quelque chose comme ça, peut-être sous forme négative. Et puis ces boucles qui auront soulevé des exclamations, amené des interrogations. Ça faisait… — Gustav… — Ou bien… — Gratis, gratis… — Ou encore, en se concentrant un peu… — Et… pourquoi tu peins. — Hein ? personne d’autre à former. — Et là, à chaque fois, il fallait voir aussi comment les nœuds, comment les clés fourmilières semblaient se défaire, l’espace d’un instant. Comme un cœur vacillerait avant l’étreinte du sentiment, ça se relâchait, se dispersait avant de se contracter. L’effet de coups de vent, soudain plus violent, qui firent s’ébrouer, dans un bruit assourdissant, les feuillages ?

proposition n° 4

On ne revient pas en arrière. Mais là-bas, derrière, ce n’était pas si noir. Il suffit d’une certaine conjonction du rêve qu’on fait, de la conscience qu’on en a et d’une voix pour sortir de l’un ou de l’autre, pour s’apercevoir que, là-bas, derrière ce pan de mur, il fait chaud. Il y a un soupçon de lumière, ni bleu ni vert. Et si la porte-fenêtre grince, si une petite brise apporte un peu de fraîcheur à ce visage, le béton, oui, le béton de la terrasse gorgée de soleil, dans ses plis et replis granuleux, irradie. C’est alors comme si la voûte céleste, comme si la nuit claire, limpide, s’adressait d’abord à la voûte plantaire. Nuit d’étoiles, nuit d’été, dans laquelle maintenant se découpent les ombres du jardin. Là les deux pommiers, là-bas le poirier, d’autres derrière, et l’amandier, et les pruniers. On les devine. De mieux en mieux. Ces volumes d’ombre sculptée par la lueur venue de la nuit. La masse du bois, derrière, d’un noir elle, qui absorbe tout, vent dans le feuillage compris. Et le hangar de la vieille à l’autre bout, sa façade de lierre, rappelée au détour d’un hurlement de phares, et puis rien.

Grignac. — Non, Croix Blanche. Grignac c’est le village plus haut. — Oui. Mais ça c’était avant. Avec les maisons neuves, tu fais la différence, toi, entre les deux hameaux ? Elles sont où les bâtisses, les deux fermes d’antan qui se partageaient les terres alentour et les noms ? Ça ressemble plutôt à un quartier ou une cité maintenant, non ? — Peut-être. Mais on n’a pas encore de lampadaires, heureusement. Et puis, la croix à l’angle du carrefour, elle est toujours là. C’est elle qui a donné son nom au lieu-dit… — Qui vient de se faire grignaquer ! — … où on vit. Et si je ne sais quelle administration a décidé de mettre les choses dans un ordre qui ne dit pas son nom (pas la peine de toute façon : on le trouvera facilement), j’ai décidé, moi, de rester à Croix Blanche. — Oui, mais tu penseras quand même à changer ton adresse. Sur certaines lettres, le facteur va finir par en avoir marre d’écrire « Courrier mal adresse, absence de numéro et de rue ». — C’est une factrice. Et puis ce n’est pas si grave puisqu’il est bien parvenu à son destinataire ce courrier. Tu vois, ma vielle factrice, c’est parce qu’elle me connaît bien. Pas besoin de numéro et de rue pour elle. — Pour elle, oui. Mais sans doute pas pour la Poste… — Tu veux dire la Banque postale ? — … ni pour l’Inspection Générale de Finances Publiques ? — Oui, mais la lettre est quand même bien arrivée. Et quand on est arrivé, il n’y avait pas de nom de rue et aucun numéro. Le lieu-dit, c’était Croix Blanche. De toute façon, même Grignac en a pris pour son grade : ce n’est plus un lieu-dit, c’est une rue. Ce n’est plus une surface, c’est une ligne sur laquelle on a greffé quelques chiffres. Ah… décidément, le rire terrible qu’on a oublié, derrière le célèbre je-ne-suis-pas-un-numéro du Prisonnier, s’est amplifié en sourdine… Eh bien moi, je dis que la Croix Blanche, érigée à l’angle du carrefour comme au sommet de son nom, est garante de la liberté dressée contre l’obscurantisme railleur. — Ouh là ! Comme tu y vas ! Je ne te savais pas sir croyant ! — Mais, il n’y a pas plus laïc que moi ! Seulement… sais-tu que les croix ont été élevées, en France, à l’entrée des villages, dans les places, à la croisée des chemins et dans les cimetières à partir du treizième siècle ? Et que si elles ont été détruites sous la Révolution, elles ont été reconstruites sous la Restauration ? Tu y verras peut-être un retour du vieil ordre, en des temps obscurs, selon le processus de recharge sacrale. — Comme on rechargeait sa couleuvrine ? —Mais on peut au contraire voir ça, simplement, comme le signe éclatant, résistant, de la volonté de créer un lieu de mémoire, où l’imaginaire de ceux qui nous ont précédé serait visible et, si possible, lisible. Et c’est cette lisibilité-là, pour moi, qu’on attaque en substituant un nom à un autre, c’est l’imaginaire même des noms comme des lieux, qu’on blesse en faisant prévaloir Grignac à Croix Blanche, la rue sur le lieu-dit, la ligne et ses chiffres sur la surface, fût-elle seulement un point sur une ancienne carte d’état-major vide… — Ouh là là… — …, un nom sans contours qu’on lit comme ça, aussi vite noircit.

Les premières fois, ça se passait en musique. Du classique. Genre musique de chambre. Mais ce n’est peut-être que la confusion du lieu et de la musique aujourd’hui. C’est que ça remonte, maintenant. Donc, c’était bien classique, mais peut-être symphonique. Quelques airs d’opéra ? En tout cas, il était là, dans son lit. La musique arrivait par le vasistas. C’était les voisins, là-bas, c’était le Gallois. Toute la nuit en musique. Toute la nuit du classique. Toute la nuit, des pianos, des violons, et une ribambelle d’autres instruments qu’il ne connaissait pas, portés par la nuit. Une nuit d’hypnose, sans sommeil ni éveil. Une nuit devant ce drôle de rectangle en italique, sous la figure biaisée que dessinait le vasistas et dans laquelle la nuit, claire, douce, se découpait nettement dans l’obscurité de la chambre où on étouffe. Il aurait fallu fermer pour ne plus subir ce chant de sirènes. Mais c’eût été refermer le couvercle d’une étuve. Et puis, la nuit faisait quand même, un peu, la lumière dans la chambre. C’était plus rassurant. Il avait bien activé tous les boucliers du vaisseau de la nuit, et il vérifiait parfois que personne n’avait touché aux commandes du terminal Amstrad CPC 6128 sous l’oreiller (reproduction sur une feuille des lettres et des chiffres du clavier de son ordinateur), disposé toutes les peluches et quelques Playmobil à leurs postes, mais rien, sans doute, ne valait mieux que cette lumière solaire, disons, mais comme elle nous arriverait depuis la lune, sans fard, sur fond d’univers. Portée sur le sol, elle irradiait, et rendait quelque peu à l’armoire, au bureau, quelques formes et volumes, sans parvenir à les détacher vraiment, eux aussi, de l’ombre qu’on aurait dit tapie dans les murs sans fond. Bien sûr, la lune. Mais, qui dit que ce n’était pas la musique, hypnotique, qui la faisait entrer cette lumière ? Qui dit que ce n’est pas elle qui irradiait, et qui peut-être irradie encore, de temps en temps, les jours de nuit blanche ? Recoins infinis de la chambre d’antan avec ?

D’une nuit à l’autre, trouées. Dire les trouées. Dire l’espace de jour, même faible, qu’on oppose en tirant à soi la couverture de l’aube. En lisant en rêvant. Aux notes du jour qu’on n’a pas eu le temps de prendre. À celles du suivant qui resteront lettres mortes. Aux circonstances qui font que. Aux conditions, au contexte, à la situation. À la vie à la mort. Ces mots qui décidément ne rentrent. Analepse, prolepse, énallage, hypallage, enclise, et tutti quanti, et nomine patri… Et ce narrateur à double détente qui se prend pour un personnage omniscient. « Personne en parle ! » À ce fichu concours foutu d’avance. C’est ça, comme le vieux Pons de Balzac on va être « gratis une des nombreuses victimes du fatal et funeste système nommé Concours ». « Gratis, gratis… c’est pas lui qu’achète les bouquins, lui il les fabrique ! » C’est ça, une fabrique La Comédie humaine. Entre la manufacture et l’usine, le travail à la chaîne. Et demain, il faut retourner au boulot. L’APP. A-P-P. Atelier Pédagogie Personnalisée. « Personnalisée… et quand y a personne, hein ? personne d’autre à former que soi ! » C’est ça la situation ? C’est ça, la trouée ? Et toutes ces images et tous ces mots… d’une chaîne à l’autre, d’un trou à l’autre… toujours les mêmes au final, non ? s’il fallait seulement en conserver l’essentiel, tout ne tiendrait-il pas dans le creux de nos mains, comme l’eau d’un océan glacial qu’on se passerait sur la figure pour se revigorer d’une nuit torride ? Avant la prochaine. Avant d’autres images, d’autres mots. Avant la prochaine ablution, le prochain baptême. Et les mêmes visages, et les rires et les pleurs, les cris, les chuchotements… et peut-être, oui, en fait, toujours la même voix ? la même voix trouée ? Quel intérêt alors que cette chose, un jour de papier l’autre de verre (je veux dire la nuit) ? un peu de lumière ? un soupçon de couleur ? les nuances de l’aube ? un jeu sur les contrastes, les volumes ? donner un peu de rythme ? une certaine cadence ? flux et reflux, ressac, berceuse qui n’en finit pas de tirer doucement la couverture, sur la trouée ?

proposition n° 3

Pour un documentaire sur la grotte Chauvet, un préhistorien explique : « Dans le nord de l’Australie par exemple, dans les années 70, un ethnographe était sur le terrain avec un aborigène qui était son guide. Lorsqu’ils sont arrivés dans un abri sous-roche, il y avait là de très belles peintures. Mais elles étaient en train de s’altérer, et l’aborigène s’est attristé de voir ces peintures qui se décomposaient, car dans cette région il y a une tradition qui consiste à retoucher les peintures de temps à autre. Alors il s’est assis, et il a commencé à retoucher les peintures. L’ethnographe posa donc la question que chaque Occidental aurait posée dans ce genre de situation, et il lui demanda : “Mais… pourquoi est-ce que tu peins ?” Et l’homme lui répondit… et c’est là que sa réponse est très troublante… car il lui répondit : “Je ne peins pas ! C’est la fourmi… c’est l’esprit de la fourmi à miel qui est en train de peindre.” — La fourmi à miel ? — Oui, tout à fait ! L’aborigène faisait partie intégrante de cet esprit. »

Dans la Grotte des rêves perdus, on peut entendre l’histoire de la fourmi à miel. C’est un esprit qui se glisse dans le corps des hommes de passage afin de restaurer ou poursuivre la fresque commencée il y a bien maintenant… Et c’est une histoire qui se répercute dans la grotte d’une paroi à l’autre, de galerie en galerie, dans sa nuit, de points en traits, et lignes, pointillées et sinueuses, demi-cercles et cercles concentriques ocres, rouges, bruns et blancs.

Chez Werner Herzog, on raconte que cet esprit n’aurait jamais cessé de peindre. Au fond de la caverne, les peintures sur la paroi n’auraient pas changé depuis… Tous les hommes qui y seraient entrés auraient tous vu la même chose. Mais ils ne se seraient pas aperçus, dans leur contemplation, que l’esprit qui traversait leur regard se serait mis à peindre le fond d’eux-mêmes, couleur de miel. On raconte aussi que pendant qu’il peignait une colonie de fourmis grimpait doucement le long du corps des hommes pour les recouvrir.

Quelque part, il reste à découvrir la fresque représentant d’infinies traces de pattes de fourmis dorées, et suggérant la façon dont la paroi qui la supporte l’a réalisée elle-même : comme si la peinture, contenue dans la roche tel le miel dans une ruche, en avait suinté. Encore faudrait-il pouvoir ressortir de la grotte, qu’on baptisera Cave of forgotten souls. Car, au pied de la fresque, se trouvent les ossements des hommes qui, parvenus à s’en approcher, malgré la boue, la glaise visqueuse au sol et l’air vicié, poisseux, n’ont pu revenir sur leur pas, et que la paroi, insensiblement, absorbe.

Ailleurs, on pense que la paroi est une peau. Une peau mordorée, luisante. Une peau lustrée, que des colonies de fourmis, passant et repassant du temps où…, ont scarifiée, tatouée. Jusqu’à dessiner ces figures qui ont l’air de loin de petits pictogrammes et qui, dit-on, racontent l’histoire de l’esprit qui voulait se faire la peau.

proposition n° 2

En ouvrant son secrétaire, c’est comme si le grincement fugitif de l’abattant déclenchait cette montée de la peur, en fonction inverse du désir qu’il éprouvait, jadis, en avalant l’escalier, à l’idée de s’enfermer, enfin, dans sa chambre d’enfant en sursis, et de noter ce qu’il venait de voir, et d’entendre surtout. Tout est là, impeccable. Atelier miniature, microcosme de désordre adapté au plaisir du dessin, de l’écriture. Des plumes, des encriers, des pastels, quelques pinceaux fins, un buvard blanc déchiré et taché, dispersés sur les étagères. Les derniers dessins tombent sur le panneau. Et la poignée de livrets du moment, à droite, qui circonscrivent le champ littéraire de ce plaisir. Ouverts, retournés, empilés, pour ne pas perdre la page, la phrase musicale, ou quelques notes parfois, qui attendront encore avant de fournir la matière utile à la description de l’art et de la vie du musicien caché dont il faudra bien finir la biographie. À moins qu’il ne s’agisse, cette fois, des histoires du Braven Soldaten Schwejk de Jaroslav Hašek. Mais pour l’instant, ce qui l’occupe, le préoccupe, ce sont des liasses de notes classées par année. Dans le tiroir, en haut à gauche, dans une vieille boîte en carton. Chaque fois qu’il la tient en main, qu’il ressort ces feuilles froissées, écornées, jaunes, la même image, la même scène revient. Fugitive parfois, quelque peu différente. Mais toujours, d’abord, cette course dans les rues de Prague. Aujourd’hui, celle de la Petite Place à la Place de la Vieille-Ville, la fois où son pied a buté sur un pavé descellé, devant l’hôtel de ville. Il aurait lourdement chuté si on ne l’avait pas rattrapé. C’est étrange, cette grosse main sans visage. Et ce vieux chien qui dort au pied du mur. Ses notes ne les mentionnent pas. Ni ce fichu pavé. Est-ce qu’il doit le faire aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il doit faire de tous ces souvenirs qui gravitent ? Est-ce qu’il doit noter, maintenant, tout ce qui lui revient ou lui vient à mesure qu’il les relit et les classe ? Il pourrait même, à la limite, écrire un livre parallèle, pour comprendre « comment c’est venu, quelle source, pourquoi écrit comme ça » ? Mais gare… « Le monde s’ouvre, mais nous sommes enfoncés dans d’étroits abîmes de papier », disait le Dr Kafka. Où est-ce que c’est déjà ? Et la liasse qui se défait en tirant sur la boucle de la ficelle, et les feuilles renversées sur le panneau, résonnent presque dans le petit bureau où le soleil n’entre qu’un instant, par la rue entre les immeubles gris, en face.

Oh… et les dessins ? Qu’est-ce qu’il doit faire des dessins en marge ? Tous ces dessins qui comblaient d’abord la page blanche. Autant il faisait au plus vite pour se retrouver à sa table de travail ou sur son lit afin d’écrire, cœur battant, souffle parfois coupé, autant il demeurait interdit devant la page blanche. Sans les dessins… sans ces petits personnages… ces coups de crayons secs, vifs, ces mouvements… qui ne représentaient certainement rien d’autre que la tension du désir d’écrire, sans savoir par où commencer, ni comment, et qu’ils levaient. Oui, c’est ça… des trompe-l’œil au fond, c’était des trompe-l’œil ces dessins, ces traits, dans lesquels il faut lire, en marge peut-être mais déjà en marche, l’écriture. L’écriture même, luttant avec le vide et le secondant.
— Gustav… ? Gustav… ?
— Ano ?

Rien. Rien parfois avant le dîner. Juste quelques bonhommes. Quelques bouquets de nerfs. Communauté de traits en boucle, reproduits dans l’assiette avec une cuiller ou une fourchette. Alphabet imaginaire, éphémère, incapable de décrire, de dire… et pourtant y parvenant à sa manière, chaque personnage démembré ayant amené, peut-être, le tableau d’Emil Filla, Čtenář Dostojevského. Sans lui, impossible de rendre la pose de Kafka, chaque fois qu’il lui rendait visite à l’Office d’Assurances Ouvrières contre les Accidents avant la fin de son service, « assis derrière son bureau, la tête penchée en arrière, les jambes étendues, les mains reposant seulement sur la table ». Sans ce portrait, jamais il n’aurait la remarque de son père ne lui serait revenue pour dire quel effet provoquait en lui — et provoque toujours —, la voix de l’écrivain, son sourire, ses mains : « Une énergie jointe à une finesse anxieuse ; une énergie pour laquelle les petites choses sont aussi les plus difficiles. »

Et les dates. Est-ce qu’il ne ferait pas mieux de présenter cette version intégrale des conversations sous forme de journal ? Après tout, c’est bien ce mouvement-là qu’a instinctivement suivi l’enfant en berne qu’il était. Quarante ans… Plus de quarante années… Que resterait-il de cette époque sans ces notes et ces dessins ? Pas seulement de Kafka, mais aussi de son père, de sa mère ? Des amis qu’il n’a jamais revus ? De ce vieux chien en boule ! Tout ce monde englouti, dont il n’a pas parlé, par manque de temps ou d’inspiration, et qui est pourtant là, encore, affleurant mieux que dans une photo à la surface de cette écriture nerveuse. « Si je parviens à la déchiffrer ! » Heureusement que sa belle dactylographe est là pour l’aider. D’ailleurs, c’est peut-être elle qui vient de faire claquer la porte de l’immeuble ? Il lui demandera ce qu’elle en pense. Elle saura, elle, ce qu’il faut faire. Comme son père. Son père… Quelle idée il a eue, quand on y repense ! Dans ce monde toujours plus refermé, qui ne tirait aucune leçon de la guerre, quelle folie et quelle confiance de me faire rencontrer un homme aussi clairvoyant, dans son terrier si reculé. « N’a-t-il jamais craint que je le suive dans cette voie ? » Et il se retourne pour observer le petit portrait de son père, le même depuis près de cinquante ans, accroché au-dessus du bureau, dans la teinte orange de la lumière portée par la fenêtre, les croisillons. Son père… qui s’est tué le 14 mai 1924. Kafka, disparu le 3 juin, vingt et un jours après. Vingt et un jours plus tard… Vingt et un jours…
— Gustav… ?

« Vingt et un… C’était justement le nombre d’années que je comptais, au moment où s’effondrait l’horizon affectif et intellectuel de ma jeunesse. »
— Gustav… ?
— Ja !

La voilà.

proposition n° 1

Nuit blanche. C’est le petit point rouge de la télé. C’est le point orange de l’ordinateur, qui deviendra vert. Et cette lumière blanche, source invisible dans l’encoignure, qui frappe le carrelage gris, rehausse d’un soupçon de clarté le mur sombre, accentue le flottement des contours. Ombres des meubles, des objets, reconnaissables et informes. Des ombres en forme de vibrations. Des ombres qui grésillent. Des larsens visuels, genre infrabasses. Il y a le drap sur le visage. Son frottement. Un bourdonnement, des craquements. Et puis rien. Ou ce battement faible, là-bas, qui monte, qui monte. Qui a toujours été là. Un battement de métal léger. Un battement régulier, cyclique. Avec un temps fort et un temps faible, comme celui du cœur. Un battement perpétuel. Là-bas derrière. Là où dure le noir de la nuit.

On entend un bruissement. Quelque chose qui gratte doucement, qui griffonne. Et cogne. Elle est là. À sa table de travail. Avec une pile de dossiers, des fichiers, des feuilles volantes. Une à une froissée, paraphée, frappée. — « Tiens, ta feuille d’heures. » — Tout doit être dispersé, tout renversé sur la table. Seul l’écran se tient droit. Si droit qu’il s’est avancé et lui a mangé le visage. Il y a cette chevelure brune, aussi, lisse et brillante, sur les épaules et dans le dos. Il y a ses mains qui s’affairent autour de l’écran. Cognent à coups de tampon. Il y a ces jambes sous le bureau, longues, blanches. Et si avancées qu’on se demande si elles correspondent bien à ce corps si reculé dont l’assise vaut pour le caisson de rangement noir. Elles sont tendues. Et parfois la tête tout entière plonge dans l’écran. — « Eh, signe ta feuille d’heures… »

Une femme au milieu d’un groupe d’hommes. On l’attrape. Elle va, de mains en mains, de l’un à l’autre. On la soulève, on la plie. Elle se redresse, on la lance. Elle voltige, cabriole. Retombe. Disparaît. Jamais ne touchant le sol. Elle refait surface. Et, pas à pas, main après main — les hommes à terre tendent leurs bras et, comme un tapis de rondins ferait avancer un monument, le dernier devient bientôt le premier à offrir sa main —, elle avance. Elle marche. Vacille un peu. Et, pas à pas, marche après marche — un homme offre son dos ; un autre, à genoux, ses épaules ; le suivant sa tête ; et puis, debout, des mains de courte échelle ; et d’autres, un cran plus haut ; jusqu’à ce que, toutes les mains jointes, au plus haut : la flamme s’étire, s’élève, à demi nue dans un grand écart inouï, en équilibre instable sur un pied, l’autre par-dessus la tête, devant.



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1ère mise en ligne 29 décembre 2018 et dernière modification le 8 mars 2019.
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