contribution auteur | Jean-Louis Piette

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Jean-Louis Piette vit dans le Condroz, en Belgique. Il touche à tout, de manière parfois obsessionnelle (nombrils), mais toujours en s’amusant (sculptures). Ayant tâté de l’écriture au début des années deux mille (feu www.littemeraire.com), il s’y est finalement remis en participant à des ateliers irl (maintenant en auto-animation). Il est capable d’autodérision et il lui arrive même de parler de lui-même à la troisième personne, veuillez l’excuser.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 7

22 février, 13h30

Une énième praline me fond dans la bouche. Je ne sais pas si je cherche à m’en écœurer ou à m’en nourrir. Les pralines des chiots.

J’ai repris l’écriture après un hiatus de mauvaises nuits et de surcroit de travail. Et de déprime, peut-être, d’où la fringale de chocolat. Enfin, plutôt par opportunisme que nécessité, j’admets.

Les deux derniers dorment et j’ai enfin un peu de calme. Cela fait quelques jours maintenant que le besoin de ressortir le portable se fait plus présent. Je nettoierai le sol carrelé plus tard. Maintenant, je suis avachi sur le fauteuil, pieds en chaussettes sur la table basse, ordinateur sur les genoux. J’ai laissé le chargeur à côté du lit, en haut. Plusieurs semaines que je pense maintenant au clou dans le mur, je suis prêt à écrire le texte dont j’ai retourné l’histoire plus que de nécessaire dans ma tête. Même si je sais qu’au moment de l’écrire, je vais encore dévier, encore improviser.

Quand les chiots ont commencé à s’exprimer bruyamment, à bouger et pisser partout et à détruire plantes et chaussures, il a fallu réorganiser le quotidien. Et le temps libre de la journée, le temps allongé dans mon lit, pc sur les genoux, ce temps créatif a disparu. Six à sept semaines pour qu’ils soient sevrés, huit à neuf pour pouvoir les donner.

Quatre petits en moins et deux boites de pralines en plus, enfin, une vide, un peu écœuré par ce premier repas de la journée, je reprends. La météo brumeuse ne me donne pas trop mauvaise conscience par rapport au potager qu’il faut relancer également. Me reste deux heures avant d’aller chercher les gamins à l’école. Je clique sur l’icône de Word et la fenêtre s’ouvre.

proposition n° 6

Assis à la table de la cuisine, la petite dame fripée m’a abandonné pour quérir son vieux mari. Elle est partie par la porte qui me fait face, à gauche de la cuisinière qui radie sa chaleur douce. Sur le mur, au-dessus de la cuisinière, et jusqu’à hauteur du regard (quand on est debout, pas du mien), un carrelage. Des petits carrés mauves d’une dizaine de centimètres de côté, avec un motif difficilement définissable. Le dernier carreau, en haut à gauche, près du chambranle de porte, est cassé.

Il est cassé en étoile. Enfin il ne forme pas une étoile, mais les lignes montrant la cassure partent d’un point un peu décentré et s’étoilent jusqu’au bord du carré. Il y a cinq lignes. Il devrait y avoir six morceaux, mais un, relativement étroit et effilé semble manquer. Le joint du carrelage rempli le vide, indiquant que le carrelage a été cassé puis mis en place. J’imagine difficilement ce carreau étant le dernier et devant obligatoirement être placé, même cassé. On peut même toujours en racheter un là où on a acheté les autres pour le remplacer. Auraient-ils acheté un lot de fin de série, et qu’ils aient eu le compte juste ? Peu probable. Non il a sans doute été cassé par après, et recollé en place, faute de mieux. Mais le joint de ce carrelage porte la même couleur que ceux autour de lui. Il a la crasse nettoyée des ans, celle qui montre l’âge malgré l’entretien. Donc un accident, réparé il y a déjà longtemps, mais quelques années après la mise en place des carreaux.

Les hypothèses s’enchainent, mon cerveau refusant de la mettre en veilleuse. Depuis les années, je n’essaie même plus. Une dispute, objet lancé contre le mur. Déplacement d’un grand objet, lourd, d’une pièce à l’autre, taille de la porte mal estimée. Une balle perdue lors d’une guerre (quel âge peut bien avoir cette maison et ce carrelage ?) finissant sa course sur le carreau. Une nouvelle porte installée, chambranle arraché, faisant tomber le carreau. Une éclaboussure séchée et tellement réticente qu’on a essayé de la retirer au burin. Un geste de colère du forgeron, poing et carrelage cassés de concert, réconciliation et poignet plâtré enlaçant la petite femme. La fin de course d’une micro météorite, photo dans le journal à l’appui. Des enfants, tirant au lance-pierre dans la maison, fessée mémorable. Faiblesse dans le carreau, dilatation successives due à la chaleur de la cuisinière. Et ainsi de suite.

J’en étais à envisager la fracture et recollage délibéré de ce carreau des années avant ma naissance juste pour me torturer les méninges quand je serais assis à le regarder que la petite dame revint, sans doute moins d’une minute plus tard.
« Il est fort fatigué, monsieur, il préfère ne pas vous parler. »

proposition n° 5

Vous vous souvenez de votre photo et de vos recherches, celle avec lesquelles vous nous avez emmerdés pendant des mois ? L’échevin me regardait droit dans les yeux, les mains bien campées sur son bureau. L’usage du mot emmerdé plutôt qu’embêté soulignait le fait que justement, il ne l’avait pas trop été. Et que ça ne l’avait pas non plus gêné, au contraire, qu’un ouvrier communal soit à l’origine du petit feuillet en plus dans le prospectus du syndicat d’initiative. J’ai quand même placé une note de circonspection dans le oui avec lequel j’ai répondu. Eh bien, cela fait de vous la personne idéale pour le restaurer. Restaurer ? Il m’avait l’air bien entretenu ? Mouais, plutôt réparer. Il a tourné son écran vers moi pour me montrer la photo d’un mail en pleine page. Ravagé qu’il était le monument. Ce n’était pas d’une réparation, mais d’une reconstruction totale dont il avait besoin. Je le lui ai dit. Je lui aussi rappelé que c’était une construction de briques et de brocs, et que ce n’est pas comme si on avait un plan pour le reconstruire. Je sais, ça s’écrit bric et broc, mais on était dans l’oral, et ça m’amusait de penser briques en sachant qu’il ne comprendrait pas le jeu de mots même si sur la photo on voyait bien les briques éparpillées. Ouais ben vous avez été assez malin pour trouver l’histoire de la source, débrouillez-vous pour l’être réparer cette construction, maintenant que c’est un monument historique de la commune. Il agitait la brochure ouverte à la page de ma photo. J’avais eu raison de glisser de la circonspection dans ce oui, finalement.

J’avais pensé la grille beaucoup trop massive pour son utilisation. Au sol, elle enjambait le début du petit ru créé par la source, et accueillait le filet d’eau qui jaillissait du bec dans la pierre, un demi-mètre plus haut. Sur cette grille, on devait poser seaux et brocs, le temps qu’ils se remplissent. Maintenant, elle était pliée. Par fort, non, mais elle faisait quand même un angle marqué qui l’avait descellée du mortier la maintenant en place. Et c’est sur une de ces tiges, à angle droit, sortie de l’ancien béton, que j’ai eu ma première vraie surprise.

La petite vieille qui m’ouvre est fripée comme une vieille chaussette et m’arrive au sternum. Bonjour. Bonjour. Avec une interrogation plus portée par le regard en contre plongée que l’intonation. C’est bien ici qu’habite l’ancien forgeron du village ? Son oui, petit son bref, a réussi à convier une finalité sèche et polie, comme une fin de non-recevoir face à l’étranger qui se présente ainsi à elle. Je suis François, l’ouvrier de la commune de Marchin. François Dubois. Mon nom semble avoir fait l’affaire. Des Dubois, il y en avait quelques-uns dans le coin. Ca, ou mon état d’ouvrier communal. J’avais déjà remarqué cela, c’est comme un manteau que l’on revêt, donnant au personnage un côté à la fois officiel et inoffensif. Oui ? Un pas en arrière. Comme une seconde porte ouverte. Je suis chargé de réparer le monument de la source. Ah oui c’est bien dommage ce qui est arrivé, bien dommage. Mais on est sur Clavier, ici, non ? Fripée, mais pas dans la tête, la p’tite dame. Je sors le prospectus de Marchin, lui montre la page. Oui, c’est une vieille histoire qui remonte aux comtes de Marchin. Ils avaient étendu leur territoire juste pour englober la source. Ah bon, pourquoi ? Je ne sais pas madame. Mais j’aurais des questions à poser à votre mari à propos de la grille. Je pointe sur la photo l’emplacement, pas très visible, où se trouve la grille. Ah je ne sais pas. Il se repose dans son fauteuil. Attendez un instant. Mais entrez, asseyez-vous. Elle me fait assoir sur une chaise dans la cuisine pendant qu’elle se dirige vers la pièce voisine. Dis, Charles, il y a là un monsieur de la commune… le reste devint plus doux, entre voix basse et chuchotements. Silence. Une autre voix, basse, grumeleuse. Elle sonne comme un meuble bas que l’on pousse puis qui s’arrête contre un mur. Silence. Chuchotements insistants. Comme une réprimande. Le meuble se déplace à nouveau plus longuement. S’arrête, repart. Accélère. S’arrête bruyamment. Silence, puis bruits de pas. Il est fort fatigué, monsieur, il préfère ne pas vous parler. Ah, je peux revenir à un autre moment, un autre jour ? Il est fatigué tous les jours vous savez, il a dit que cette grille a plus de cent ans, et qu’il ne travaille plus. Elle explique ça d’un air peiné, presque gêné. Comme pour excuser son mari de ce qu’elle considère comme une impolitesse, et pour excuser aussi sa loyauté à son égard. Me laissant avec ce raccourci comme explication du refus. Bon, je ne vais pas le déranger, alors. Je me lève pour partir quand j’y pense soudain. Attendez ! Je sors mon téléphone, tapote, cherche dans la galerie photos. En sélectionne une et l’affiche en grand. Tenez, montrez-lui ça. Je pense que ça l’intéressera. Après je m’en vais, promis. Elle me lance un regard, ne dit rien et retourne dans la pièce à côté, mon téléphone en main. Le meuble est bousculé bruyamment, avant, arrière. Je reconnais dans le son un juron. La vieille dame revient rapidement, me tend mon téléphone. Venez.

Sur l’écran, un gros plan sur un bout de la grille, là où elle a été arrachée au ciment. Enchâssé sur le métal rouillé, un anneau d’or brille. Un bourrelet, forgé dans la masse de la tige l’empêche de s’échapper.

proposition n° 4

Un arbre, seul.
Il est grand. Pas spécialement majestueux, mais grand, un peu déséquilibré par une branche cassée. Il semble protéger ou garder une construction à son pied, imprécise.
Il est à flanc de coteau, la cime se découpant sur le ciel gris, le reste partageant d’un côté la terre nue, parée juste d’un coup de peigne, et de l’autre une pâture, rase. Dans celle-ci, une balle de foin à moitié mangée est déposée pas loin d’un abreuvoir. Entre les deux, de la boue. Il bruine. Dans la boue se tient, immobile, un cheval étriqué. Il le regarde, comme moi, fixement. L’arbre. Ou la construction. Il y a aussi un banc.

J’avais comme thème l’heure bleue. Cette heure du crépuscule où le soir fait son apparition en volant la lumière du ciel et les couleurs des choses, celle où la lumière artificielle met en valeur les sujets sans les noyer, sans les trancher.
Les Avins en Condroz. L’atelier photo auquel je suis inscrit y est situé. Les Avins, comme s’il y avait Grand Avin, Petit Avin, Avin La Vieille, Avin La Neuve et Avin Bas. Ils ont même rajouté en Condroz, comme pour ne pas confondre avec tous les autres Avins célèbres. Il n’y en a pas d’autre, j’ai vérifié. Et même s’il y a réellement un Petit-Avin accolé, la totalité de l’entité doit faire moins de cinq cents âmes. Néanmoins, j’adore ce petit village, les vieilles pierres grises, ainsi que les vallées et les crêtes que je traverse pour me rendre à l’atelier. D’autres choisissent de photographier les gens, les visages et leurs histoires, moi je photographie les arbres, les pierres, et leurs histoires. Elles sont plus simples et plus belles que celle des gens. Souvent.
Le Condroz, c’est une succession de tiges, de crêtes, et de vallées. Des grès chauds et des calcaires blanchis par les années. Des terres, pâtures, parcelles cultivées, terres griffées en hiver, velours blond en été, marjolaine en fleurs sur les bords des routes. Des chemins aussi, vieux, profonds et encaissés, coup de couteau dans le coteau, ou en haut des tiges, avec vue sur des dizaines de kilomètres boisés, cultivés, parsemés de petits villages. Et les arbres. Il y en a de majestueux, classés, avec plaque et barrières. Il y a les anonymes. Isolés dans les prairies, au milieu des champs. Une suite de vieilles aubépines, sur quelques mètres, vestige de haie dans une pâture, suivant le petit vallon d’un ruisseau disparu. On trouve parfois une petite chapelle, un monument, accompagné d’un arbre seul.
J’ai retrouvé l’endroit de mon image, j’ai fait les photos.
La construction au pied de l’arbre est disparate. Je me suis d’abord assis sur le banc en l’observant. Une structure basse en pierre bleue entoure une source qui se déverse en un filet généreux au travers d’une grosse grille en fer forgé, au sol. Une construction en vieilles briques la surmonte d’une voute. Une excroissance à cette voute, taillée et ouvragée dans un petit granit rugueux d’années abrite une vierge à l’enfant. Au sommet de la voute, une croix basse, joufflue. L’ensemble est … curieux. Non difforme, mais sans unité. Comme sans but. Et malgré tout intense, chargé d’une signification, d’une histoire qui ne demande qu’à se raconter. Qui ne commencera à se raconter vraiment que deux ans et un accident plus tard.

Le grand-père que j’ai connu était austère et avait réussi sa vie. Je ne l’ai connu qu’enfant et c’était ce qu’on disait. Il a réussi. Il était pharmacien, il avait son officine. Il ne gâtait jamais ses enfants m’a dit ma mère. Une des dernières visions que j’ai de lui, c’est vieux et tremblant, faisant semblant de lire le carton d’emballage d’un flacon, puis le portant à ses lèvres comme pour en boire le contenu. Mimant de façon imparfaite un geste plausible, mais illustrant clairement à mes yeux d’enfants la folie dans laquelle il avait sombré peu avant sa mort. Je pense qu’inconsciemment j’ai dû lier la réussite à cette fin, cette déchéance. Avant de m’en rendre compte, j’ai été à l’unif, ai étudié la géologie, puis l’informatique, et j’ai directement travaillé pour un beau salaire.
Le grand-père que je n’ai pas connu avait été ouvrier communal. Un travail simple et dur, dans la lignée des cantonniers, avec le plus du tailleur de pierre. Dans ma tête, c’était lui qui avait réussi, je n’avais aucune image de lui, c’est pourquoi j’ai sans doute forgé de toutes pièces celles qui me plaisaient. Du travail physique, du plein air, la nature et la pierre. Le contact avec la terre. L’entretien des routes, chemins et petits monuments. A trente ans, j’ai quitté mon job, où on ne me faisait travailler assis, loin de chez moi et des miens, et j’ai postulé à la commune. Un peu tard pour faire ouvrier, et surqualifié. Mais j’ai quand même été pris. Je simplifie, bien sûr, je ne veux pas vous raconter ma vie, mais je voulais que vous compreniez pourquoi je me sens bien à faire ce que je fais.
La vie d’ouvrier communal est simple et me laisse plein de temps. Travail de sept heures à quinze heures.
De la géologie, j’ai gardé le gout de l’enquête, l’analyse des preuves matérielles, l’établissement des hypothèses. De l’informatique, j’ai retenu la rigueur, l’examen de toutes les pistes, l’exhaustivité, et son impossibilité pratique.
A partir de quinze heures, je me suis mis à explorer les archives communales à la recherche de cette curieuse source à la vierge.

Ecrire ceci m’est plus difficile que je ne l’avais pensé. Relater des faits, cela semble facile. Des faits. Scientifiquement établis, observables. Mais ceci, finalement, qu’est-ce ? Ce n’est pas un rapport à placer dans des archives. Ce n’est pas simplement une histoire. Il n’y a pas de scénario, à suivre ou à construire. Il y a une image de départ, et puis tout explose.
Comment écrire une explosion ? J’essaie en suivant les fragments. Pas chaque fragment, ce serait impossible, mais les fragments les plus gros, ou les plus représentatifs, chacun dans sa direction. Ecrire, c’est mettre des rênes aux tourbillons mentaux. Ecrire une explosion, c’est se persuader qu’on peut apprivoiser le temps, le mouvement, les directions. C’est se lancer quand même. C’est s’exploser soi-même continuellement, sans connaitre la direction. Il n’y a pas de direction. Il n’y a même plus de soi.

proposition n° 3


— Vas-y, vas-y, fais-lui faire son truc du jeudi, là.
— Attends, je branche, avant de dire la phrase. Voilà.

Clic !
— Alors, comment êtes-vous passés ?
— Il a dit : ‘Ce ne sont pas ces druides que vous cherchez’
— Mais… C’est pas ce genre de truc qu’il avait dit avant ! Réessaie.

Bis

Clic-clic.
— Alors, comment êtes-vous passés ?
— Il a dit : ‘Ce ne sont pas ces truites que vous cherchez’
— Pfff des truites ? Y a jamais eu de truite. Qu’est-ce qu’il raconte ? Recommence !

Ter

Clic-clic.
— Alors, vous êtes passés comment ?
— Il a dit : ‘Ce ne sont pas ces durites que vous cherchez’
— Une durite ? Y a des durites dans ces engins ? Il était plus gnomique, avant, pourtant. Encore une fois ?

Quater

Clic-clic.
— Alors, comment vous avez fait pour passer ?
— Il a dit : ‘Ce ne sont pas ces droïdes que vous cherchez’
— Droïde ? Un mot qui n’existe même pas. Bon éteint cette tête d’œuf. C’est joli ce doré brillant, mais par contre vaut mieux que tu l’utilises comme lampe, parce que comme oracle, y répond plus très bien.

proposition n° 2

Animus vivant scripturam

12 juin

Il faudra certainement que je le fasse voir à des experts, mais plus tard.
Pour l’instant, je suis tiens absolument à le garder pour moi. Ne le montrer à personne. N’en parler à personne. J’ai déjà fait l’erreur d’en photographier une page et de la montrer à un ami antiquaire. Un amateur comme moi qui tiendra sa langue j’espère. En tout cas il est loin de se douter de l’origine de ce qu’il a vu.
Comme moi, il a reconnu l’écriture secrétaire propre au XVIe et XVIIe siècle. Il a aussi admis qu’elle ressemblait fortement à celle des trois pages du Sir Thomas More. Du Shakespeare original. Dans le même livre que du Borges. Et du Agatha Christie. Et cent quarante-deux autres auteurs, dans six alphabets et seize langues différentes.

17 juillet

L’absurdité évidente de la chose contraste avec l’antiquité du volume que j’ai devant moi, et comme à chaque fois j’éprouve un sentiment entre crainte et extase. Ou alors les deux sentiments à la fois, l’un l’emportant sur l’autre, me faisant refermer la caisse, ou alors me plongeant dans un examen vorace et insatiable.
Un premier livret en papyrus semble tellement antique que je n’ai pas osé en tourner les feuillets. La première page est en copte ancien, la dernière en grec ancien.
Les deux livrets suivants sont en parchemin, le second moins craquant et plus fin que le suivant.
Le dernier feuillet est constitué de feuilles de papier torchon particulièrement lisses et fines et, s’il semble moins large que ceux de parchemin, il comporte nettement plus de pages, les vingt dernières vierges.
C’est ce livret, le plus récent visiblement, que je feuillette le plus.

19 juillet

Je me suis souvent intéressé aux auteurs et à leurs manuscrits, sans pour autant être paléographe. C’est ainsi que j’ai reconnu de suite dans le livret de papier le texte de Jorge Luis Borges. Son écriture, minuscule mais très régulière, avait ses lettres très souvent isolées, comme s’il voulait que son écriture soit lisible par d’autres. Je l’avais vue lors d’une vente aux enchères, sur ces sept feuillets de papier ligné arrachés d’un cahier. La Pampa. A l’époque pour plus de mille euros, j’avais hésité puis renoncé. Mais son écriture restait encore dans ma mémoire, comme des phosphènes sur ma rétine.
J’ai imprimé le plus d’exemples d’écritures manuscrites que j’ai pu trouver sur Internet. Comment cet ouvrage que j’ai entre les mains a pu passer entre tant de mains aussi illustres, je ne peux pas le deviner. Plus j’examine cet objet, que je n’ose appeler livre tant les inconnues et les origines semblent diverses, moins l’hypothèse d’un canular à la Voynich, comme je l’avais pensé au début, me semble plausible.

21 Juillet

J’ai commencé à lire les textes. Je sais, c’est fou. Cela fait près de six mois que je suis cloitré presque jour après jour avec cet ouvrage, et je me suis rendu compte que je n’essayais pas de le lire. J’admirais la graphie, la forme, la construction. La reconnaissance de l’écriture de Borges parmi toutes les autres m’a lancé dans une frénésie qui, je l’admets, était en partie vénale. En partie seulement, comme quand on laisse ses pensées vagabonder à l’idée de gagner le gros lot à la loterie européenne. Et là, je me rends compte d’une anomalie. Il faut que je fasse des recherches.

02 août

Nabokov ! Je suis sûr que c’est du Nabokov. Dans les dernières pages, en cyrillique. Je n’avais pas trop d’auteurs à rechercher. Il semble que tous ceux qui ont écrit ici sont des auteurs dont le succès et le génie n’a fait aucun doute. Même s’il s’auto-traduisait en anglais et en français, sa première langue, ses premiers jets, ses débuts étaient en russe. J’ai trouvé en ligne un manuscrit d’Ozero, oblako, bachnja, traduit en français par Lac, Nuage, Tour. Les images montrent le processus de traduction en trois langues, avec mots et ratures presque en vis-à-vis. On peut voir ainsi son écriture en différents alphabets et langues. J’ai comparé son écriture nerveuse, les ‘d’ arrondis, à l’ancienne, même l’angle de son écriture, les mots descendant petit à petit vers la droite comme sous le poids d’une tristesse insurmontable. Tout concorde.
Moi qui avais cru un instant trouver une collection de manuscrit dont seul Borges aurait été connu, il me semble maintenant que c’est seulement mon manque d’expertise qui m’a fait croire en l’exception.

12 novembre

La crainte a dominé ce derniers mois. L’objet, cet ouvrage relié et intitulé « Animus vivant scripturam » ne quitte plus mes pensées. Il m’obsède, hante mes nuits et me laisse fébrile le jour.
Je pense seulement maintenant à signaler les taches noires sur les pages où l’auteur change. Une tache qui a la taille d’un doigt. Qui dans certains cas montre l’empreinte digitale, mais je ne pense pas que ce soit le but. Trop souvent, l’encre déborde, noie tout. Comme si le doigt avait été trempé dans un encrier.
Ai-je signalé que l’ouvrage contenait aussi un boitier avec un double godet contenant des traces d’encre ? Ce sont les anciens encriers égyptiens. On y rajoutait de l’eau, on délayait le pigment, et on appliquait cette encre avec un calame.
Deux autres flacons l’accompagnent. Un vide, et un qui est opaque et fermé. Des calames des plumes, racornies et séchées. Des plumes diverses, des vieux stylos. Une petite merveille comme le Sheaffer Balance Lady. Un stylo à réservoir, rechargeable, à levier.
Demain, je regarde l’encre de plus près.

13 novembre

L’encrier n’est opaque que parce qu’il est plein à ras-bord. L’encre apparait fluide et épaisse à la fois. Je n’ai pas osé y toucher. Je pensais que ces objets étaient des reliques, des vieux objets desséchés, comme un genre de petit musée associé. Mais que cet encrier soit plein sans la plus petite trace de dessiccation sur le sommet du flacon me laisse songeur.
En tournant les pages, j’ai repéré une écriture qui me dit quelque chose. Il faut que je revienne avec ma compilation trouvée sur le net.

18 novembre

Carl von Linné ! Le premier qui n’est pas un écrivain, bien que ses écrits aient révolutionné le monde scientifique. J’ai pu reconnaître son écriture grâce à sa graphie fine et tassée à la fois, ondulante, comme celle trouvée dans la nombreuse correspondance revendue par sa veuve. J’ai fini par affiner ma connaissance des types d’écriture, surtout de l’époque. Je peux situer une écriture à une centaine d’années près, limitant les possibilités de concordance. Je crois que je pourrais trouver à en redire à quelques experts et paléographes.

30 novembre

William Blake. Jules Verne. Ismaël Kadare.
Catulle, peut-être. J’appréciais tellement ses vers de l’Élégide que j’avais toujours tout lu à ce sujet, et que j’avais finalement retrouvé une illustration d’un papyrus reproduisant une partie de ces vers, que certains déclaraient de la main même de Catulle.
Da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.

20 décembre

Je pense encore avoir reconnu Choderlos de Laclos et le marquis de Sade, l’un après l’autre dans le dernier cahier. J’ai lu ce qu’ils ont écrit, et cela confirme ce que j’ai ressenti il y a des mois. Si l’écriture est bien reconnaissable, et individualisable, le contenu du texte, lui, est unique. Nulle part, je n’ai reconnu de style littéraire, nulle part je n’ai reconnu de vocabulaire propre à tel ou tel auteur.
Et ce qui me donne des frissons, c’est que le texte est continu. Clairement, des auteurs différents, parfois à des années d’écart, se sont attelés à composer un texte continu. Ce texte a son style propre, sa vie propre, oserais-je dire son auteur propre ?
Un cadavre exquis, étalé sur sans doute plusieurs milliers d’années. Parsemé forcément de cadavres réels dus à l’écoulement inexorable du temps. Ou pas ?

12 mars

La crainte à nouveau. De nouvelles recherches, de nouvelles déductions, corroborations. Je voulais savoir si la contribution des auteurs se faisait au début de leur vie, ou à la fin. Cet ouvrage est si fantastiquement impossible que je me suis mis à divaguer du coté fantasque justement. Et si c’était un livre vampire, si la contribution de l’auteur se faisait aux environs de sa date de mort, si ce livre les tuait ?
Cette idée m’a obsédé, je n’ai plus osé le consulter pendant près de trois mois. Mais l’étude de la vie des auteurs que j’ai reconnu m’a prouvé que même si certains sont morts jeunes, ou tragiquement, la plupart a vécu longtemps, et leur art s’est épanoui longuement.
En fait, les seules concordances que je trouve en essayant de placer sur un diagramme les dates de naissance et de mort des auteurs, très probablement par ordre chronologique, c’est au début de leur période la plus prolifique ou la plus reconnue qu’ils ont contribué à cet ouvrage. Comment appelle-t-on un vampire inverse ?

18 mars

La retranscription bout à bout de ce que j’ai pu déchiffrer, lire et traduire me permet de ressentir l’être et le monde qui est ainsi dépeint, mais en aucun cas je n’arrive à l’exprimer. C’est un texte qui ne peut que se lire. J’ai dérivé des heures en essayant de formuler la première phrase de ce que je pourrais en écrire. Comme si une magie invisible et intangible protégeait ce texte. Je ne sais pas si vous connaissez cette histoire des vers intraduisibles de l’Ars Amatori d’Ovide ? Ces vers, parfaitement compréhensibles à un latiniste, et qui sont à chaque fois oublié dans les traductions publiées depuis ?

28 mars

L’encre m’obsède.
J’ai décidé de ne jamais divulguer l’existence de cet ouvrage. L’idée de bruler ce journal va et vient. Tant qu’il me permet de clarifier mon esprit et mon cheminement, il m’est plus utile que dangereux.

02 avril

L’écriture manuscrite de Lewis Caroll est une merveille de délicatesse et de rythme. Des mots clairs, bien alignés, bien espacés. Pratiquement du dessin de précision.
Je regrette parfois le moment où je cherchais seulement à reconnaître les écritures et leurs auteurs. Je me sens en tout cas extrêmement honoré de côtoyer par transitivité tous ces auteurs illustres.
Le contenu du texte m’obsède de plus en plus sans que je ne puisse en dire quoi que ce soit. Sans que ça ne me fasse peur non plus. J’ai l’impression que la crainte et l’extase sont dépassées. Je ressens comme une plénitude. Presque.

13 avril

L’encre. Demain.

14 avril

Je vais me contenter des faits.
J’ai ouvert l’encrier. J’y ai trempé l’extrémité de mon index droit. C’était effectivement poisseux et extrêmement fluide à la fois. L’encrier était plein à ras. J’ai enfoncé mon doit de quelques millimètres, l’ai ressorti. Rien n’a débordé, et il était toujours plein à ras. Pas de ménisque de tension de surface, une surface parfaitement plane, légèrement ondulante lorsque j’ai retiré mon doigt, puis plane à nouveau, réfléchissant la lumière de l’ampoule du bureau, sans déformation, même près du bord du flacon.
J’ai frotté l’encre entre mon index et mon pouce. C’était doux, pétillant, vibrant.
Je viens de passer cinq minutes à me rappeler cette sensation de vie qui m’a envahi, de ces images qui ont commencé à foisonner en moi, de ce débordement de tout qui…
Les faits.
J’ai regardé mon index.
De la main gauche, j’ai tourné les pages de papier jusqu’à obtenir la première page vierge, une page de droite, juste après une écriture que je n’ai pas reconnue, après celle de Kadare.
J’y ai pressé mon index droit. Une empreinte, large, grasse s’étalait maintenant sur la page blanche. Mon index était entièrement propre. Comme si l’encre n’était destinée qu’au papier.
D’un mouchoir de poche, j’ai essuyé mon pouce. Il est devenu immaculé, comme l’index.
J’ai pris le Sheaffer Balance Lady. Ai trempé la plume dans l’encrier, ai actionné le levier pour remplir le réservoir. L’encrier était toujours plein. Je l’ai soigneusement refermé.
J’ai commencé à écrire environ trois millimètres sous la trace de mon index.

proposition n° 1

Les limbes. L’enfer ou le paradis. Dépression ou…
Les limbes, ce bureau, avec trois nouveaux collègues, sans rien à faire, sauf à faire semblant. Jusqu’à ce site en ligne. Quelques minutes à lire. Puis des heures à réfléchir, pianoter, écrire. Comme un bon petit travailleur derrière son écran.
Les limbes, ça peut durer, peser.
Ça n’a duré que trois ans.

Une petite plante au milieu des cailloux, tout contre le rail. Un ordinateur portable dans le train. Première image, une page ou deux.
Déménagement et responsabilités, temps à soi réduit, résolution, écriture ferroviaire et lecture.
La lecture a survécu plus longtemps à la fatigue. La fatigue a effacé les résolutions. La fatigue a entamé la santé, érodé les journées. Elle est entrée dans ma tête.

Je le disais en rigolant, maintenant c’est vrai. Je me fais entretenir. Je fais homme à la maison, madame ramène les sous. Je me disais que. Je pensais que. Mais le temps me fuit. Déjà bientôt la fin du préavis. Je me dis, je pourrai reprendre, si je suis reposé. Si j’ai du temps à moi. Je pourrais reprendre. Et puis j’ai d’autres choses à faire, d’autres activités, pas assez de temps à moi, pas assez pour rester à rien faire, pas assez pour me dire, allez, je reprends. Dès que. Des années de dès que.
Puis le mail d’Huguette. L’expérience de résidence n’a-t-elle pas réveillé chez toi l’envie d’écrire tes propres nouvelles ?
Puis ici. Déjà que je m’étais inscrit pour l’atelier d’été et que je n’y ai pas touché.
Allez hop !



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1ère mise en ligne 1er janvier 1970 et dernière modification le 22 février 2019.
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