contribution auteur | Marie-Noëlle Bertrand

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Le titre de son blog, Éclectique et Dilettante, dit beaucoup d’elle. Elle aime la littérature, la radio, la photographie,... et (presque) tout l’intéresse. Elle lit parce qu’elle manque souvent d’énergie pour écrire ; elle écoute la radio car même si celle-ci a beaucoup changé (sous-entendu « pas en bien » de son point de vue), elle ne supporte pas la télévision ; elle fait des photos car elle ne sait pas dessiner. Et puis, elle passe beaucoup (trop peut-être) de temps à lire les blogs de ceux qu’elle suit depuis longtemps sur les réseaux sociaux.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 7

...s’installer sur une table avec une feuille blanche ou devant l’ordinateur, faire le silence, se concentrer, ne penser qu’à ce qui devrait, va s’écrire, et là, c’est sûr, rien ne vient, pas le moindre mot, le blocage. Il faut faire avec ce qui reste de “temps de cerveau disponible”, entre les moments d’occupations fixes, les autres ponctuels et programmés, les soucis imprévus... Comme pour la lecture, plusieurs textes à la fois. Arrive quand je m’y attends le moins, quand je ne m’y attends pas. Feutres, carnet ou petit cahier, morceaux de carton découpés, dans la poche avant du sac à dos ou dans le grand sac à main ; d’abord papier puis ordi, impressions, ratures, corrections, relecture... Des notes prises à la hâte sur des paperoles qui se retrouvent soigneusement pliées ou chiffonnées au fond des poches qu’il faut explorer, les retrouver et les déchiffrer. Besoin de bruit, de sons alentour, d’animation même si c’est pour en faire abstraction ou n’en attraper que des bribes ; concourt à un repli sur soi, en soi favorable à la décantation des idées et à l’écriture. Dans une grande bibliothèque où persiste le bruissement du monde, c’est possible. L’ordinateur sur la table face à la fenêtre, c’est au rez-de-chaussée. À la belle saison, la rumeur du dehors : le passage régulier des bus et des voitures, les voix des enfants de l’école d’à côté. L’hiver, seules diversions, la météo, quelques silhouettes qui passent sur le trottoir. Aux terrasses des cafés, chauffées en cas d’humidité ou de froid. De toute façon, toujours à l’extérieur, pouvoir vapoter. Là, l’écriture, le plus souvent manuscrite s’accompagne d’un thé, d’un soda, d’une bière ou d’un verre de vin selon l’humeur. Là, s’élaborent le plus souvent les notes, les premiers jets. Le plus difficile, être statique. Besoin du mouvement de la marche, de la translation passive dans les transports... le mien ou celui des autres. Une place assise dans le métro, le RER, sur les genoux, ne pas rater l’arrêt, être en alerte, écrire de manière flottante. Impératif de traverser la nuit, le sommeil et le rêve. Sur le fil du réel et de l’imaginaire, dévider, tisser les mots, tramer, chaîner, étoffer les phrases, éviter l’effet patchwork, estomper les coutures, en filigrane les souvenirs, la mémoire, la mélancolie.

proposition n° 6

Un après-midi d’été... du dehors, l’odeur des vaches, les caquètements de la basse-cour, le bêlement des chèvres qu’on ramène des champs pour la traite. Dans la cuisine, autour de la petite table, la grand-mère a réuni les enfants pour le goûter. Ils ont partagé la glace rose à la fraise et la verte à la pistache, vidé les bouteilles de soda. Sur la toile cirée beige, une goutte de Pschitt orange, quelques bulles en étoilent encore la surface. Une mouche tourne autour, étend ses pattes, les frotte, agite ses ailes, sort sa trompe, s’approche, déploie sa trompe et aspire le liquide. C’est une de ces mouches qu’on dit domestique comme si les humains l’avaient domestiquée alors que c’est elle qui a mis à profit la proximité avec eux pour accéder facilement à une nourriture disponible. Elle passe et repasse ses pattes sur sa tête et ses ailes puis aspire de nouveau. Et là, vlan, la tapette s’abat. La mouche est écrasée, un peu de sang, des éclaboussures, des pattes, des ailes tordues et sans vie, des morceaux de corps aplatis et éparpillés.

proposition n° 5

Il a posé sa guitare sur la housse, pas dans l’herbe. Les autres continuent à chanter sans accompagnement. Tous les deux se sont un peu éloignés. Je sais qu’elle va me quitter pour lui. Ils chuchotent. Ils sont seuls au monde. Ils pensent que je ne les ai pas vu se mettre à l’écart, que je ne les entends pas. Malgré le soir qui tombe, je devine ses yeux à elle, je les connais si bien. Son regard est si ardent dans ces moments-là. Ils sont plongés dans les siens. je ne sais pas... à toi de choisir... souffrir... savoir ce qui a de l’importance... Leurs épaules se sont rapprochées. difficile... écouter ton cœur... Leurs mains se frôlent, leurs doigts maintenant s’unissent. je t’aime... Bribes d’un badinage pas si badin. Silence. Ils se sont enlacés, leurs bouches... Le cœur qui tangue, le roulis des larmes au bord des paupières... Le groupe, une chanson... “Tu n’as jamais souri / Si tendrement je crois / Tu es la plus jolie / Tu ne me regardes pas”.

proposition n° 4

Pour moi c’est une évidence, il me faudra repartir de la route rouge, celle d’une proposition d’un autre été, il y a quatre ans. Toujours aux carrefours, des chemins qui se rencontrent, se croisent ou se séparent. Seuls les errants en ont l’expérience. De son prénom, je ne me souviens pas ; quand je pense à elle, elle est Marie-Anne… « C’est ça l’écriture. C’est le train de l’écrit qui passe par votre corps. Le traverse. C’est de là qu’on part pour parler de ces émotions difficiles à dire, si étrangères et qui néanmoins, tout à coup, s’emparent de vous. »

Dans l’éclat verdâtre des réverbères, ils passent devant l’église. La lumière éclaire faiblement la fillette qui a passé quelques jours dans l’école du village. Derrière la vitre, son visage est illuminé par un sourire. Sur ses genoux, la petite volière avec les colombes de son père, le magicien. Elle emporte un peu de la chaleur des bras d’une fillette gadji qui lui a accordé son amitié malgré la peau couleur acajou, la saleté et la robe défraîchie. Ils partent vers un autre bourg. Reviendront-ils l’an prochain ? Sera-t-elle encore avec eux ? L’empreinte d’une main à la peinture rouge esquissée dans les toilettes du préau est-elle un signe laissé à l’intention de son amie ?

Alors, trois places, deux derrière les deux écoles, Filles et Garçons, l’autre sert de parking les jours de grande affluence à la chapelle. C’est derrière celle de l’école dite alors des Filles que s’est installé le petit cirque. Aujourd’hui, un boulodrome où, de plus en plus rarement, les après-midis, des retraités, et les soirs d’été, des familles se retrouvent pour jouer. Il ne reste qu’une école où la plupart du temps les parents déposent les enfants en voiture, un bisou effleure la joue, une portière claque ; plus ces voix d’enfants accompagnées souvent de celles des mères qui les conduisent, la grande route à traverser. Un quartier en train de mourir, des fenêtres closes, des volets fermés. Des maisons vides, deux ont été démolies pour des raisons de sécurité. Des personnes âgées font quelques pas dans le jardin, s’aventurent parfois dans la rue. Envolés les rires et les cris d’enfants qui jouent à la marelle ou au tennis sur la chaussée, les automobilistes ralentissent, ils esquivent en gagnant le trottoir, les conducteurs reprennent tranquillement leur route. Aujourd’hui, les réverbères s’éteignent une grande partie de la nuit par souci de lutte contre réchauffement climatique ou d’économie ; on ne pourrait plus apercevoir les colombes en cage et sur la joue droite de la fillette une fine larme comme gravée en ma mémoire.

« [I]l y a plus que je crois, moi. » « Toujours, après, on voit des choses. » Toujours, à cette heure entre loup et chien, une longue voiture s’éloigne… Ne pas laisser filer l’enfance… Une amitié enfantine, aussi courte que forte, libre de passé et d’avenir. Elle sera l’archétype de toutes les amitiés avortées, effilochées… de toutes les séparations alors qu’on est resté inconnu l’un pour l’autre. Jusqu’à la fin, elle sera l’Enfant. Elle sera le Destin. « C’est curieux, jamais l’idée de [Destin] ne s’est posée autour de l’enfant. »

proposition n° 3

La légende essaie d’expliquer ce qui est inexplicable ; chacun en retient une facette, cela devrait être explicable.

Les premiers se souviennent qu’elle est livrée au monstre par la faute de sa mère, Cassiopée, qui a imprudemment proclamé qu’elles sont d’une beauté supérieure à celle des Néréides. Son père, quant à lui, n’est pas pour rien dans le sacrifice. Il la livre à Cétus afin que son pays échappe au maux envoyés par Poséidon pour punition des paroles orgueilleuses de son épouse.
Une affaire de famille.Il y en a tant dans la mythologie.

Les deuxièmes ne peuvent qu’imaginer la Mulier Catenata, nue, enchaînée à un rocher. Tourmentée par l’angoisse, elle est secouée de sanglots et son visage est baigné de larmes. Victime expiatoire, corps et âme écartelés, dans l’attente de la fin du supplice, de l’engloutissement par les ténèbres.
Une affaire de martyre. Il y en a tant dans la peinture.

Les troisièmes mettent en avant qu’elle est délivrée par Persée, revenant de la frontière du royaume des morts où il a triomphé de Méduse. Face au serpent marin qui s’apprête à dévorer Andromède, dont il est tombé amoureux au premier regard, il brandit la tête pétrificatrice. Une fois encore, il y a recours pour repousser l’oncle, à qui la belle avait été promise, et ses deux cents acolytes.
Une affaire de pouvoir. Il y en a tant dans le monde.

Les quatrièmes, la tête dans les nues et les yeux au ciel, ne voient « [à] travers la nuit bleue et l’éther étoilé » que la constellation sous la forme de laquelle Athéna l’a accrochée au firmament si proche et si loin de Cassiopée, l’impudente, et de Persée, le sauveur.
Une affaire d’étoile. Il y en a tant dans les rêves.

Ce qui est inexplicable n’est pas la fine larme de Chassériau sur la joue droite d’Andromède mais qu’elle soit comme gravée en ma mémoire.

proposition n° 1

Les Bizots – Le Theurot

La voiture entre dans le chemin qui conduit à la ferme. Dans un pré, près d’une bouchure, une petite silhouette vêtue d’une veste et d’un pantalon noirs, ceux que le vieux paysan met le dimanche. Une casquette surplombe le crâne couronné de cheveux blancs. Un mégot vissé au coin de la bouche. Les enfants, à l’arrière de la voiture, devine la moustache blanche. Oui, c’est lui, c’est bien lui, c’est le grand-père.

Autun – Le Fragny

« C’est un trou de verdure où chante une rivière ». Les enfants jouent sans trop s’en approcher. Dans cette famille, l’accident que l’on redoute le plus, c’est la noyade mais on ne sait pas, on ne dit pas pourquoi. Sur les rochers, on a posé des serviettes et chacun s’est installé avec son pique-nique. L’ombre des feuilles danse, des milliers d’éclats de lumière se dispersent dans l’air et sur le sol. La rivière bondit sur les cailloux et l’eau éclabousse. Les oiseaux chantent, le père reconnaît les chants et nomme ; il en est de même pour les arbres qu’il distingue les uns des autres grâce à leur écorce et à la forme de leurs feuilles.

La pierre du monument aux morts est chaude au cœur de l’après-midi d’été. Des petites bestioles rouges courent sur la bordure. Les enfants aimeraient s’asseoir sur le rebord mais ils craignent d’être piqués. Ils jouent en criant. Ils rient aux éclats en se répétant encore et encore la blague racontée par leur mère : celle de la photo du Bernard à Poil.

Sur la place, la clameur du petit cirque s’était tue. Dans le petit matin blanc, ils ont attaché les longues caravanes aux grosses voitures ; les portières ont claqué. Dans l’éclat verdâtre des réverbères, ils passent devant l’église. La lumière éclaire faiblement la fillette qui a passé quelques jours dans l’école du village. Derrière la vitre, son visage est illuminé par un sourire. Sur ses genoux, la petite volière avec les colombes de son père, le magicien. Ils partent vers un autre bourg.

Dijon – Cité U

Un arbre, ce n’est pas un saule, juste un arbre qui pleure, ses feuilles douces et tendres frémissent dans la brise tiède du soir de juin qui tombe. Il est posé au bord de l’île verte, l’île d’herbe entourée de pavillons dans lesquels s’empilent les chambres de 9 m2. Au bout des couloirs, une cuisine collective et des douches, pas collectives. Assis dans l’herbe, sur l’île, près de l’arbre qui pleure, des étudiants, des filles et des garçons. L’un d’eux joue à la guitare un de ces airs qui accompagne la jeunesse. Les notes de la « maison bleue » ondoient dans l’heure bleue. Entre chien et loup, des voix parfois discordantes s’élèvent, des paroles s’envolent, des rires cristallent. Des silhouettes qui rejoignent leurs chambres se dessinent sur la rivière goudronnée autour de l’île. Des groupes, des couples enlacés, des solitaires. Les fenêtres s’éclairent, les étoiles s’allument, la lune se dessine au fur et à mesure que le ciel s’assombrit.

Il a posé sa guitare sur la housse, pas dans l’herbe. Les autres continuent à chanter sans accompagnement. Tous les deux se sont un peu éloignés. Je sais qu’elle va me quitter pour lui. Ils chuchotent. Ils sont seuls au monde. Ils pensent que je ne les ai pas vu se mettre à l’écart, que je ne les entends pas. Malgré le soir qui tombe, je devine ses yeux à elle, je les connais si bien. Son regard est si ardent dans ces moments-là. Ils sont plongés dans les siens. je ne sais pas... à toi de choisir... souffrir... savoir ce qui a de l’importance... Leurs épaules se sont rapprochées. difficile... écouter ton cœur... Leurs mains se frôlent, leurs doigts maintenant s’unissent. je t’aime... Bribes d’un badinage pas si badin. Silence. Ils se sont enlacés, leurs bouches... Le cœur qui tangue, le roulis des larmes au bord des paupières... Le groupe, une chanson... « Tu n’as jamais souri / Si tendrement je crois / Tu es la plus jolie / Tu ne me regardes pas. »

Une fillette –Alice, c’est Alice– cheveux au vent. Elle court dans un champ constellé de coquelicots. L’air léger fait flotter les fleurs rouges sur la mer vert tendre du blé. Elle me visite depuis des années, je la suis sans jamais pouvoir la rattraper. Elle disparaît à l’horizon, entre blé et ciel. Un jour, je me retrouve face à elle, les pieds dans l’eau, dans un tableau de Michel Bouchet.



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1ère mise en ligne 4 janvier 2019 et dernière modification le 17 février 2019.
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