Élias Jabre | Le syndrome de Dardène

récit d’un internement, fin perdue et fragmentée

un autre texte de la revue, au hasard :
Éric Schulthess | Retour à Bauduen
L’AUTEUR

Élias Jabre est né en 1975 dans un village de la montagne libanaise. Quatre mois plus tard, il débarque à Paris et décide de s’y établir jusqu’à nouvel ordre. En 2004, il publie Immortalis, un roman d’anticipation aux éditions du Masque. Depuis, il multiplie les formes d’écritures, des romans aux scénarios, en changeant régulièrement d’avatar. Il propose notamment d’autres nouvelles d’anticipation au format numérique chez StoryLab. Son blog : antioedipe.unblog.fr.

LE TEXTE

Un journal retrouvé, des fragments déchiquetés. Derrière, des personnages, un monde. Des rituels d’initiation, et puis, au bout, un internement accepté. Le problème, c’est notre position de lecteur. Parce que les raisons objectées, qui provoquent l’internement du personnage, c’est tout simplement la façon dont nous aujourd’hui on perçoit, on vit. Élias Jabre est une voix désormais reconnue de l’anticipation, et un as de ces formats courts, tous genres confondus (voir ses histoires sur StoryLab). L’écriture est dense, précise, éprouvée. Et nourrie, aussi : c’est en lisant Deleuze et Guattari qu’il a eu l’idée de ce déplacement monstrueux. Alors, pour découvrir la voix singulière d’Élias Jabre, ou pour le seul plaisir d’une histoire immensément dérangeante...

 

récit d’un internement, fin perdue et fragmentée


Le métro déboucha hors du tunnel et se mit à flotter à l’air libre au-dessus de la Seine, propulsé par le moteur à hydrogène, alors que nous étions dispersés dans le décor, totalement molécularisés. Grisés par la vitesse, précipités vers la bouche de la station suivante, certains tournaient leurs visages radieux vers le soleil qui pointait au sommet de la Tour de métal ; d’autres plongeaient leurs regards dans les miroitements de l’eau ; ou sur la ville et ses architectures qui s’étendaient le long du fleuve, de l’autre côté du pont. La pierre de taille, les façades de verre, et les bâtiments neufs aux formes oblongues en nano-fibres s’enchevêtraient, agrégeant les époques avec harmonie.

Les passagers se concentraient pour s’intégrer. Dans le mouvement du train, en s’absorbant dans les couleurs du ciel et de la terre, loin des pensées parasites, nous ne faisions plus qu’un avec le monde qui se contemplait à travers chacun de nous.

Fondue dans l’azur qui se perpétuait à l’horizon, je sentis tout à coup une main effleurer ma cuisse, me tirant de mon hyper conscience. Dardène. Dardène était à côté de moi dans le wagon. Il m’avait vu monter à Passy et m’avait rejoint pour qu’on effectue ensemble le reste du trajet. En guise de salut, il me caressa la joue du bout des doigts, et nos regards s’abîmèrent le long des berges de la Seine qui baignaient dans une lumière sereine. Mais le trouble me gagna aussitôt, m’arrachant à la présence au monde, persuadée qu’il ne tarderait pas à compromettre mon éparpillement.

— J’ai répété le morceau pour m’accorder à l’unisson avec ta flûtille, me souffla-t-il à l’oreille. Je l’ai répété… spécialement pour toi…
— Spécialement pour moi ? chuchotais-je, sans bien comprendre.

Je le fixais. Voilà qu’il continuait à se conduire avec étrangeté. Le choc m’avait ramené à une conscience plus aiguë et douloureuse. Curieuse sensation. Chaleur plus intense qui gagna mon visage. Je tiquais, même si je ne pouvais m’empêcher de ressentir une décharge de plaisir vaguement répréhensible. Oui, je la sentais me picoter du côté de l’estomac et voilà qu’elle se propageait vers le bas du ventre. Oui, c’était indiscutable. Un plaisir acidulé que je n’avais pas appris à connaître m’avait encore investi. Il fallait que je le sonde pour savoir si je pouvais lui laisser prendre prise ou le briser impitoyablement. Avec cette aigreur caractéristique, je devinais qu’il appartenait à ces fruits défendus. Un poison lent et délicieux qui n’apporterait à terme que décomposition. Mais un instinct plus fort exigeait que je l’approfondisse. Spécialement pour toi ! Quel étrange maniement des pronoms ! Plus personne n’utilisait les pronoms de la sorte depuis des générations. Spécialement pour toi ! Les mots résonnaient encore dans ma tête. Alors que les je, les tu, les moi, les toi, n’étaient que des phases transitoires entre deux agencements.

Dardène appartenait à ma formation musicale. Un agencement du premier cercle en terme d’intensités. On se voyait par cinq, chaque semaine, on jouait, et le courant passait fort. À l’entrée du Melodium, chacun se dévêtait dans le sas de configuration. Et chacun recouvrait l’instrument qu’il s’était inventé pour la saison, le calibrant sur les zones de son corps et selon ses mouvements. Le système interprétait les gestes en coordonnées spatiales et engendrait la musique à partir de la chorégraphie. Lever un bras en vrille pouvait produire telle irruption de notes pour l’un, telle accélération de rythme pour l’autre. L’effleurement d’une main sur un ventre, le contact d’une poitrine et d’une langue, ou de toute partie d’un corps avec un autre, mêlaient le son de plusieurs instruments qui en formaient deux ou trois inédits, jusqu’à ce que les peaux se décollent de nouveau. Dès les premières mesures, on se coulait dans une pure vibration mélodique pour former des ruisseaux et des cascades, des charges infernales ou des assauts hasardeux, se scindant parfois au sein du groupe pour s’affronter, guitrus et flûtille contre pinoti, magnéto-caisse et violaser, brisant nos pactes pour de nouvelles unions, avant de repartir de plus belle tous ensemble, ou guidés par un seul maître, à la conquête de territoires inexplorés. La mélodie suivait nos pas, et nous poursuivions la mélodie. Les corps se laissaient emporter par les sons entrelacés, se mêlant les uns aux autres, selon les mouvements. Lorsqu’on parvenait à passer certains seuils d’intensité, on perdait toute notion du temps, et seul l’épuisement venait à bout de notre ensemble. On se déhanchait, puis il arrivait qu’on fasse l’amour au rythme des guitrus et des violaser, laissant couler le désir d’un corps à l’autre, évoluant dans un tout où se recombinaient sans cesse les forces déchaînées de la danse et de la musique. Quelques notes de pinoti plus aiguës associées au son clair du guitrus, et Duke et Jéane formaient un duo qui prenait le dessus sur mon air timide de flutille pour m’encastrer entre leurs corps glorieux, jusqu’à ce que les halètements provoqués par mes convulsions me rendent à mon tour souveraine des notes et des ébats. Je les dirigeais alors selon le bon plaisir du morceau qui m’emportait, jusqu’à ce que la flutille perde, elle aussi, le contrôle et laisse faire le violaser en émoi.

Et ce jour-là, Dardène récidiva.

On incarnait nos instruments et on dansait, on dansait, on dansait sur un nouveau morceau qu’on perfectionnait tous ensemble. Alors que Fram venait de saisir mes hanches comme s’il attrapait une contrebelle, s’apprêtant à me retourner pour me prendre, Dardène me fit pivoter de l’autre côté en me tirant le bras, de manière à ce que Fram n’ait plus accès à mes flancs. Je lus la surprise dans son œil tendu par la musique. Elle faisait écho à la mienne. Sans qu’il se formalise, il continua à suivre le morceau, se rabattant sur Aria, qui le mit en bouche, glissant avec ses lèvres sur son archer violaser pour affoler la mélodie dans une complainte de plus en plus rapide et grinçante, tandis que Dardène s’occupait maintenant de ma fente, me pistonnant avec furie.

L’attitude de Dardène brouillait ma concentration. Plus je distinguais le morceau, plus je m’en distançais, plus je constatais que son air de guitrus s’acharnait à circonvoler autour de ma flutille pour nous dissocier du reste de la mélodie. Il y avait maintenant comme une discordance entre les instruments, et l’inquiétude qui m’avait effleurée se transforma bientôt en malaise, tandis que je l’écoutais, que tout mon corps le ressentait me jouer dessus, en me faisant coulisser sur sa tige enduite de mon plaisir. Je ne m’étais pas trompée plus tôt, même si je me dépêchais de me déprendre en me fondant de nouveau dans la musique pour ne pas briser l’élan du quintet. Le guitrus tentait bien de dévier ma flutille, l’emportant dans son sillage toujours plus loin pour la couper des trois autres instruments. Il ne s’agissait même plus de faire alliance pour lutter contre le reste de la formation. Dardène avait bel et bien kidnappé la flutille. Mes ondes de plaisir, alors bien réglées sur la musique, ne jaillissaient plus en cadence. Le jeu du guitrus, le geste de Dardène repoussant Fram, ses mouvements saccadés entre mes cuisses, me tendaient vers une perte de maîtrise, et je bataillais désormais pour retenir ma jouissance, incapable de me caler sur les autres instruments dont il avait réussi à nous désunir. Voilà que je ne haletais plus, je gémissais. Lui-même, tout aussi troublé, semblait éprouver un appétit plus intense pour ma chair. Il m’ébranlait sans retenue sur sa tige, et je sentais ses coups de reins de plus en plus brutaux, je sentais qu’il ne contrôlait plus, lui non plus, le rythme de la mélodie… Des frissons, des convulsions, la fièvre, je ruisselais… Jusqu’à ce que… On arrêta net de gigoter… Rien qu’une seconde… Et on reprit machinalement... Pour ne pas éveiller les soupçons... Je restais interdite. Je le regardais, époustouflée, devenant soudain consciente, totalement détachée de la musique qui s’envolait encore une fois, conduisant les autres danseurs dans des positions toujours nouvelles et ajustées. Il avait joui ! Il avait joui en moi. Au lieu de se garder pour… Il venait de… Et son regard… Le regard de Dardène qu’il pointait droit sur moi… Je distinguais mon visage apeuré dans le reflet de ses prunelles démentes comme s’il voulait… Mais qu’avait-il donc... après moi ? Pour ne pas attirer l’attention, on reprit le mouvement. On mima la fin de la chorégraphie, connaissant suffisamment de pas pour faire illusion. Dardène dut repousser Jéane, devenue maîtresse du morceau, et dont les doigts remontaient à présent le long de ma cuisse. Elle voulait s’infiltrer au fond de ma fêlure et la faire vibrer avec le pinoti. Mais Dardène lui boucha la voie en m’attirant à lui pour qu’elle ne se rende pas compte de l’incident. Je sentais la semence de Dardène couler en moi et je tentais de garder les cuisses serrées. Heureusement, il arrivait que deux corps plus solidaires délaissent parfois les autres instruments, quand ils se mélangeaient prodigieusement au cours d’une improvisation. Encore aurait-il fallu que l’air de ma flûtille reste entremêlée au son du violaser... Par discrétion, le reste de la formation poursuivit la chorégraphie, comme si de rien n’était. Mais ils savaient, on sentait bien qu’ils savaient.

J’en voulais à Dardène, sensation étrange et globale, en proie au remord ou à une mauvaise conscience qui m’était étrangère, et pourtant, je ne pouvais m’empêcher d’être ensorcelée par son comportement. Oui, son besoin de... me posséder... toute seule... me renvoyait une image... de moi... tout à fait inattendue. Mais je me sentais comme capturée par cette image. Alors que tout aurait dû se passer sans réfléchir, se déprendre naturellement pour n’être qu’une partie d’une combinaison, voilà qu’il...

La séance terminée, je repartis aussi vite, en l’évitant.

Je ne retrouverais la formation que la semaine suivante. Le temps de me remettre de l’épisode, d’oublier… Mais je n’oubliais pas. Les yeux de Dardène me suivaient. Et si le souvenir se mêlait d’angoisse, il me procurait également une sensation inconnue. Je crois que... je jubilais. Fallait-il consulter d’urgence mon analyste ?

Tout se passa bien le reste de la journée, et mes tiraillements secrets se dissipèrent, alors que je terminais de mettre en place le test d’un automate destiné à simuler une ébauche de conscience au laboratoire d’Astrobiale, une Compagnie Éphémère pour laquelle je travaillais depuis huit mois. Des zones sensitives et motrices avaient été connectées à une électronique complexe sur toute la superficie d’un bras robotisé, et le tout avait été relié à un centre neuronal artificiel constitué à partir d’un clonage de cerveau de lapin. Un cerveau vierge grand comme une noix qu’on avait préformaté. Notre laboratoire travaillait en collaboration avec Stamford et Tel-Aviv, et nos collègues devaient nous rejoindre quelques heures plus tard par holoconférence pour qu’on leur explique le protocole du test. Pour le moment, il fallait déjà préparer l’automate, multiplier les allers-retours entre les zones sensoriels et le cerveau pour approfondir les sillons. On partait d’un principe d’inconscient simple. La Stimulation Magnétique Transcranienne nous avait permis d’accélérer le processus de formation du préconscient. L’enjeu : faire en sorte que le plaisir et la douleur ne soient plus des simulations d’affect générées par un système de capteurs couplé à un processeur, à l’instar des modèles classiques, mais bel et bien du ressenti. Keo suivait mes instructions consciencieusement, alors que Jazia s’était postée derrière l’écran pour vérifier les paramétrages.

— Faudrait peut-être lui donner un petit nom… proposa Keo.
— À quel âge, on t’a donné ton premier nom ? lui demandais-je sèchement.
— Quatre ans…
— Oui ! Quatre ans ! Et avant, tu étais quoi ?
— … un peu de tout … répondit-il, hésitant.
— Alors pourquoi nommer un automate qui n’a pas même atteint le niveau de conscience que tu avais en naissant ?

Keo baissa les yeux, et je l’ébouriffai. Jazia m’écoutait le rabrouer en souriant, bienveillante pour tant d’ingénuité.

Je dirigeais mon équipe selon une variante du modèle Y32. Le ton employé avec Keo n’était nullement l’affirmation de ma supériorité ; plutôt une taquinerie que n’importe quel autre membre de l’équipe aurait pu me retourner sans risquer mon irritation. Keo savait qu’il ne pourrait m’égaler avant plusieurs années. Il avait encore tant à apprendre et à perfectionner. Fraîchement sorti de cycle, il insistait pour que je le prenne comme objet amant. Il voulait me montrer qu’il était dévoué et qu’il excellait aussi dans d’autres disciplines. Son désir de rapprochement pour que je l’abreuve de mon savoir était le commun de ces jeunes recrues débordantes, qui n’attendaient qu’à se développer le plus vite possible, depuis qu’ils avaient décroché une spécialité. Mais il fallait qu’ils mesurent leur passion, qu’ils expriment leur désir dans d’autres agencements, comme on leur avait appris à le faire.

— Alors vous ne voulez toujours pas venir chez moi ?
— Je n’ai pas de disponibilité pour toi en ce moment, Keo…

Il fit grise mine, sans comprendre que je ne cherchais nullement à entraver son amplification. Il était touchant. Jazia me lança un clin d’œil, levant les yeux au ciel.

— Fais pas la tête ! Tu veux que je t’envoie chez l’analyste ? Apprends à lutter contre le ressentiment !

C’était la première règle. On l’apprenait dès le plus jeune âge.

Deux forces violentes qu’on apprenait à maîtriser. La force de la mémoire et la force de l’oubli. Apprendre était déjà difficile. Apprendre à oublier nécessitait encore plus d’énergie. Mais c’était la règle fondamentale qui avait permis au monde de faire un bond prodigieux, de se débarrasser de tous ces appareils fantastiques du passé, juges, tribunaux, et toutes les administrations sur lesquels juchait le monstre froid qu’avait été l’État. Âge obscur, temps oublié à jamais ! Notre éducation y pourvoirait. Jusqu’à six ans, on apprenait les langues et les alphabets auprès des nourrices. Quant au reste, on laissait libre cours à notre sauvagerie. Ensuite commençait le processus qui nous forgerait en quelques années. Au départ, on nous associait deux environnements stables dans une combinaison ordinaire. Un tuteur et une logique par exemple, ou alors, un quartier et un instrument de musique. Et tout le reste se mettait en mouvement. Notre éducation suivait les lignes de nos désirs et de nos forces. Certains, en trois ou quatre années, devenaient des experts dans un art ou une discipline, voire des rivaux extraordinaires pour des musiciens, des d’athlètes ou des savants. On nous déstabilisait alors pour nous placer dans un autre lieu en nous coupant du premier agencement. Quitte à le reprendre des années plus tard. Mais il fallait d’abord apprendre à mourir. Gérer l’angoisse d’un agencement qui s’écroule et reconstruire. Puisque nous étions multiples, nous pouvions mourir dix à cent fois. Et la mort ultime n’était qu’une répétition de ce qui ne signifiait plus rien. D’autres vivraient tout aussi multiples que ceux qui avaient vécu. Cette charge de négativité du passé avait été abolie depuis longtemps. On nous apprenait à construire des agencements nouveaux, à multiplier les rôles et les paysages. Nos puissances connaissaient des envolées prodigieuses puis des chutes terrifiantes. Nous gravissions tous les échelons des hiérarchies avant de les dégringoler. On s’en passait tout aussi bien, privilégiant les rapports directs de groupe ou les cures de solitude. On apprenait à doser, tisser des lignes de désir, tous conscients d’être aussi différents qu’identiques. On apprenait à naviguer à travers une multitude de codes qu’on évaluait. Fallait-il les laisser croître ou les bloquer… Donnaient-ils une intensité ? Quel type d’intensité ? S’ils nous étaient imposés les premiers temps, toute l’éducation avait pour but de nous rendre un jour capable de construire nos propres codes, seuls et à plusieurs. Avec des humains et d’autres formes de vie. Des machines, des plantes ou des cailloux.

 

Le travail sur l’automate avançait.

Il fallait réussir à créer un intervalle entre le moment où ses zones sensitives recevraient l’information et le moment où se générerait la réponse. Plutôt qu’une action formatée immédiate, un intervalle de temps pris entre deux mouvements qui creuserait un centre d’indétermination. Un comportementaliste accompagnait toutes les phases du test suite au processus de mise en éveil que j’avais patiemment dirigé.
J’avais joué le rôle principal, et depuis, l’automate se collait à ma personne sans que je puisse m’en défaire. Il n’acceptait de réagir qu’en ma présence exclusive, ce qui provoquait l’hilarité de mes collègues.

Je décidais de laisser Keo prendre la relève tant bien que mal pour me rendre aux funérailles de Korac. C’est là-bas que Dardène me retrouva.

Quand j’arrivais là-bas, des personnes récitaient déjà ses nombreux avatars devant son corps en cuisson :

— Vuitor
— Reflin
— Triton
— Korac

Et ce fut mon tour de dire :

— Bargal.

Korac venait de mourir d’un accident, emportant ses autres vies. Il participait aux courses de Rafis. En tant que Korac, il ne concevait son existence que par des intensités brutales. Dans ce milieu, les champions se métamorphosaient en animaux féroces qui assouvissaient leurs désirs violemment. Il m’arrivait d’aller voir les pilotes de Rafis, sachant à quel sort je m’exposais. Par l’intensification de leur vie à l’extrême, ces hommes se servaient parmi les visiteurs. Beaucoup allaient les voir pour leur brutalité, et ils bénéficiaient d’une cours assidue.

J’avais été favorite de Bargal, avant qu’il ne devienne Korac, et la dernière fois qu’il me goûta, je m’étais accompagnée d’une jeune vierge et de trois cadets pour lui rendre les honneurs. En tant que maître Bargal, il enseignait sa propre discipline, et nous étions totalement dévouées à ses penchants. Il nous apprenait à alterner entre la jouissance maîtrisée et la jouissance d’être un simple objet sous son contrôle. Quand je repensais à ses étreintes, en comparant avec Dardène, il y avait parfois la même colère. Mais Dardène m’investissait... d’ailleurs. Dardène me prenait comme si mon corps... était un seul parmi la multitude. J’étais devenue la plus précieuse... l’unique. Tandis que Bargal, s’il donnait une telle force à nos étreintes, cela tenait à l’exercice d’un art d’intensification développé sur de nombreuses années. La jouissance que me procurait Dardène était infiniment plus forte que tout ce que j’avais jamais connue.

La cérémonie se poursuivait. Chaque personne rassemblée autour de Bargal citait l’un de ses noms et racontait l’histoire d’un homme. Et nous nous partageâmes sa chair et ses os. Je choisis une part bien cuite de la cuisse droite.

Alors que je finissais d’ingurgiter Bargal pour accueillir les puissances de son corps, je vis Dardène surgir à quelques mètres. Il s’avançait résolument vers moi.

Ses yeux hallucinés m’effrayèrent, et je me précipitais sur lui pour ne pas qu’il trouble la cérémonie.

Je le pris à part, il me dit :

— C’est toi... que je veux ! Maintenant, une fois pour toute !
— Moi ? Qui, moi ? Pourquoi, moi ?... et je parlais déjà comme lui.
— Personne d’autre que toi !
— Ne sois pas obscène ! Si on t’entendait…
— Si on m’entendait, on...

 

... fragment déchiqueté


Depuis plusieurs semaines, j’avais cette sensation de vivre hors de la réalité. Nous avions lui et moi délaissé nos agencements pour nous consacrer à deux images qui se reflétaient l’une dans l’autre, prisonniers du même sortilège. Un sortilège délicieux dont nous ne nous lassions pas. C’est alors que le miracle se produisit. Je prenais de plus en plus conscience de... oui, de moi, de mon moi... comme si j’étais devenue une entité distincte, séparée. Comme si la liaison avec le monde ne me nourrissait plus. J’étais devenue autonome, ce qui me ravissait tout en me donnant un sentiment... de solitude inouïe.

Alors que la solitude n’était qu’un mode d’expérimentation, ce mot venait de prendre un sens nouveau, se chargeant tout à coup d’une angoisse que je n’avais jamais connue auparavant. La présence de Dardène m’était devenue indispensable pour ne pas hurler, et j’avais peur en permanence, j’avais peur. Peur que ce nouveau moi ne disparaisse, emportant cette nouvelle entité. Et pourtant, elle n’était rien, une pure fiction, un mirage, que je me devais à tout pris de préserver. Et lorsque je faisais l’amour avec Dardène, j’accédais à une jouissance qu’aucun agencement ne m’avait jamais procuré. Oui. Grâce à cette entité nouvelle.

Comme si ce sentiment de plénitude qu’on ressentait en permanence m’avait été retiré pour m’être administré par petites doses concentrées à chacune de ces étreintes qu’il m’accordait. Des explosions de volupté, de véritables explosions. Mais dés que Dardène s’éloignait, dés que je retrouvais ma solitude, je ne savais plus me fondre dans la contemplation. Le monde fuyait, l’angoisse se mettait à m’envahir, à irriguer mon corps, je tremblais de la tête aux pieds. Et je devais attendre son retour pour retrouver des forces, et pour que cesse le tremblement. J’aurais tout fait pour revenir en arrière, tout ... s’il n’y avait eu ces étreintes pour lesquelles j’acceptais de supporter le pire.

 

Isolés depuis plusieurs mois, le ressentiment nous gagne. Aujourd’hui, je me suis jetée sur Dardène en l’accusant de notre sort misérable. Des flux de saleté me parcourent le corps, mon sang est souillé par quelque substance toxique, bouillonnant d’acidité, et je me suis jetée sur lui... J’ai atteint une nouvelle limite. Je n’arrête pas de me surprendre à franchir des lignes d’abjection que je n’aurais jamais crues possibles. Quelle ignominie. Quelle ignominie... C’est pour cette raison que j’ai décidé de retourner chez l’analyste.

L’analyste m’examina avec curiosité et me dit en débranchant le corrupteur d’affects :

— Vos intensités s’écroulent les unes après les autres. Le désir est en perte partout. Le désir est en perte partout sauf sur une position durcie. Vous avez construit une identification.
— Une quoi ?
— Une identification. C’est une maladie d’un lointain passé.

Je répondis :

— C’est possible... mais j’adore ça.

Et j’acceptais de me faire interner.

 

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1ère mise en ligne 15 avril 2013 et dernière modification le 21 juillet 2013.
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