Célia M. Grzegorska | La broyeuse de poudres

« Il n’existe ni affection ni attachement lorsque la lumière perce le rideau de la nuit. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Antoine Maine | La perdition
L’AUTEUR

Célia M. Grzegorska a 21 ans, et termine sa maîtrise de Lettres Modernes à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon pour se spécialiser dans l’étude de la littérature contemporaine. Après avoir tenu une année durant la chronique littéraire d’un journal rémois et avoir publié, physiquement, dans quelques revues lyonnaises, et numériquement, sur le site de La Cause Littéraire, elle ouvre un blog, Hendiadyn, sur lequel sont publiés textes, fragments d’ouvrages et chroniques sur la littérature d’hier et surtout, d’aujourd’hui. Sur Twitter : @Hendiadyn_.

LE TEXTE

Ce texte a été écrit dans un lieu clos. Une chambre d’hôtel impersonnelle, étrangère, et lointaine. J’ai voulu chercher à saisir l’intensité et la désillusion d’un réveil dans l’ailleurs, et la précipitation du sommeil comme échappatoire. Puis, en écrivant, d’autres réveils, plus orageux, sont venus s’infiltrer dans l’écriture. L’amour et ses regrets. Les disparitions de visages, jusqu’à la volonté de désintégration de soi-même dans les ténèbres confortables que sont les nuits noires de véritable sommeil. L’intervalle de l’aube est une source de sensations oscillant entre l’indicible et le merveilleux qui se doit, à mon sens, d’être explorée encore. L’ellipse est mon terrain favori pour cela. C.M. G.

Les ténèbres se sont doucement éteintes, étranglées par la lumière de l’aube. Elles suffoquent encore, se tordent à terre, luttent contre l’espace qui s’emplit peu à peu de rectangles chatoyants – les filaments d’or percent le béton des volets, et nous voici saupoudrés d’éclats matinaux. L’aurore s’élève. L’orage s’est tu.

Maintenant il ne faut plus respirer, de peur que les mensonges ne s’engouffrent dans ma gorge et la paralysent. Je sais que le sommeil est absent. Je sais que notre état est proche de la mort, l’éveil forcé par les questions et les souvenirs. Et je ne veux pas briser le lourd silence qui me protège, je crois, des créatures, là, dans mes entrailles, qui grondent et menacent. Dans mon dos, si près ou si loin qu’en sais-je, une chaleur qui compense le froid qui serpente le long des vitres d’hiver. Sourde chaleur. Temporaire. Venimeuse et si douce.

J’en appelle à une cécité programmée. Elle ne me sauvera pas, mais je m’y heurte de mes cils fraîchement changés en acier. L’imaginaire ferait couler du sang sur l’oreiller – ma vue est intacte, le visage absent à ma droite. Yeux clos, âme envolée, paupières scintillantes, élégantes, sans mémoire. J’ai fait ces gestes sans aucun sens, trois gestes du bout de mes doigts glacés, le sanglot toujours plus puissant dans ma gorge éraflée. J’étouffe une prière – ma robe de soie s’est déchirée.

Maintenant il ne faut plus respirer, et attaquer le monstre de face. Le bout des doigts maintenant gelés survit au creux des failles, suit comme en apesanteur, les sillons d’une beauté évanouie. Je repousse sans cesse les paroles et les murmures qui me feraient trahir ma présence si près, interdite. Transgressive. Je suis, la main envolée, les traits que je remplis de prières et de mémoire. Il me faut fixer à jamais ce qui peut-être, aura disparu demain après une ultime promesse. Je ne le veux pas mais les adieux sont prêts, sous ma langue et sous mes paupières, pour éviter que mon cœur implose. Alors, irréparable.

J’écrase une étoile presque liquide au coin de mon œil. Et serre un peu plus fort.
Je murmure, alors qu’il est déjà trop tard.

*

Cet étrange interstice du réveil, le matin. A l’aube de la mémoire, tous les contours sont flous. Aucune conscience de la petite mort qui brûle, juste l’arrachement cruel, soudain, ignoble des pupilles injustement tentées par l’aurore. Les rayons lumineux, fulgurant percent des ténèbres que je ne souhaitais pas dissiper. Difficile de plonger à nouveau dans le gouffre tout juste quitté. Les matins sont cruels, sanguinaires. L’Eden gît dans l’ombre qui protège de la réalité. Parfois les souvenirs manquent. Échappé, trop loin en arrière dans les vallées de la conscience, j’oublie jusqu’à la mort, j’oublie jusqu’au départ. L’irréversible se retrouve conjuré. La mémoire érafle et raye la loi la plus tragique de l’univers. Ce n’est pas irréel. Seulement l’irréversible s’efface, vacant. J’oublie. L’écran est invisible, mais le voile existe. Le néant prend forme. Les enfers n’existent pas. L’ombre n’a rien de glacial : elle réchauffe, illumine, diffuse intensément l’oubli. Une poudre sombre, miraculeuse, un rien de catabase, pour une mémoire endormie. L’ombre permet de survivre lorsque la réalité survient. Elle a l’odeur d’un soleil caché et serein. Elle panse, guérit. Temporairement. Merveilleusement. Le déchirement du matin et la fuite de l’extase sombre dans les entrailles du lit et les relis des draps. Elle attendra encore. Délice de la pilule de ténèbres à l’orée du jour maudit.

*

Il n’existe ni affection ni attachement lorsque la lumière perce le rideau de la nuit. L’apathie est totale. La machine n’indique qu’une longue pause des sensations, n’enregistre aucun autre bruit que celui du salut provisoire. Il faudrait rester toujours. Il ne faudrait aimer jamais. Le sortilège amoureux trouve son antidote dans une mort par intervalles – il n’y a plus aucun visage à mon réveil. Les draps sont froissés. Leurs empreintes frissonnent : j’ai dû tout inventer.

*

L’on m’a appelée sorcière, traîtresse, que sais-je encore. Je ne fais que jouer avec le néant et la présence, l’aurore et le crépuscule. Il faut apprendre à maîtriser ces mécaniques dangereuses pour apprendre, aussi, à survivre. Le petit cabochon est invisible et insaisissable. Il ne connaît pas la trivialité des prescriptions : il vient comme le destin l’appelle et s’infiltre par les paupières. Délice de la pilule de ténèbres qui aplanit le monde et sabote ses épines. Il faut devenir aveugle pour cela. Mais l’esprit contient des paysages bien plus étincelants que les cartes du réel ne peuvent en contenir. Il s’agit bien d’un remède que nul symptôme n’appelle. La mélancolie glisse et s’évapore dans le noir, pour se réveiller à l’aube, avec les battements du cœur. Car une fois le cœur mort, l’amour n’est plus. La topographie magique du corps de l’Autre s’évanouit, les sentiers s’effacent, les rivières s’assèchent, les clairières se consument en silence. Les pupilles cessent de refléter le visage de l’autre moitié, entêtant. Rien n’est plus. Les entrailles en feu, la folie du cœur, actes irrépressibles et stupides.

*

Le coucher est un rituel plus complexe et abstrait. C’est une poudre d’Eden, cette fois ; une fausse innocence que saupoudrent les doigts. La petite poussière couleur de temps fondue entre les joues, tout se délite et la douleur augmente proportionnellement à la chronologie. J’attends des lumières – je reconnais leurs significations, je fabrique leur espoir. Je ferai tout pour que l’effet de la poudre me foudroie. Me poudroie. Déverse sur moi sable, pierres, gemmes et autres trésors du sommeil pour me faire chuter hors du sol, cette fois.

Mais le temps, lui, ralentit sa course et maintient l’alerte corporelle. Les entrailles chantent. Entament une marche funèbre après quelques mesures explosives, homologue à l’organe central qui palpite de frayeur et grelotte d’effroi. Le silence accélère la folie, et l’attente l’embrase sans retour. Les nerfs se dissolvent – les ténèbres ont du retard. Bientôt je crierai à l’hypnose. Quelques plombs (mots, mines, balles) au creux de mes hanches, puis juste entre mes deux yeux, pour me faire tomber.

Je répète les adieux. Je me convaincs que les poignards sont plantés dans ma propre poitrine. J’observe le sang sur les draps. J’observe ma peau se détacher.

Ne reste plus qu’une ligne sourde qui enchaîne mon cœur enfin assoupi.

*

Une fois le cœur remis en marche, le sang noir revient et cavale le long des allées désertées jadis par la douleur. La noirceur revient dans la lumière blanche de l’aube ; galope en terrains conquis. La douleur reprend ses droits, persiste, entaille. Et voici un nouvel éclat de jour qui transperce les peaux endormies et les paupières sereines. Parmi les ténèbres un éclair noir et aussi dur et étincelant qu’un diamant est venu voler le peu d’extase d’hier. Nous n’étions pas là pour le tenir, ni assister à la beauté de l’explosion. Petits fragments de joie, éparpillés maintenant loin des draps, sous le lit et passés la porte. D’hier il ne reste rien. La peau, la plaie, se colore à l’aube. Ramifications sombres, arbre qui se délie et court le long des avant-bras, s’accumule aux poignets, exhibe sa malfaisance. Un nuage noir infuse les muscles. Les pupilles s’agrandissent et s’emplissent de combustible. Du charbon pur, sec, prêt à s’embraser, à enflammer le regard comme les entrailles. Assister au brasier.

*

Il n’existe en réalité aucun pluriel pour les larmes matinales. Le retour de la conscience ne fait que surprendre un flot qui n’a jamais cessé. Torrent de petites étoiles liquides, jadis coincées entre deux nerfs, sous la langue et derrière les yeux. Elles s’illuminent. Un instant seulement, la lumière d’hiver transformerait ces petits cubes glacés en neige vaporeuse. Le soleil les sublimerait ; et je connaîtrais un instant de répit, coincée entre deux mondes. Mais j’ai aimé jadis, et la lumière me blesse.

Dans cet amoncellement duveteux – il ne réchauffe pas, mais il y a une présence – il n’existe aucun autre miroir que ceux qui dévalent les joues. C’est mieux. Personne n’a la force de se mentir lorsque l’aurore vient. Il serait préférable qu’un rideau de velours couvre toutes les surfaces, y compris les flaques, au-dehors, puisqu’on ne sait jamais. Je préfère l’ombre aux débris du masque à mes pieds. Et qu’y voir de toute manière ? Une dernière épaisseur si transparente que l’on verrait les veinules maladives et les recoins fiévreux. Le maquillage aurait au moins rempli les rivières épaisses des pommettes. Et là, rien, juste deux fantômes face-à-face.

Les dents serrées, les joues douloureuses à force de retenir la clarté qui cherche à s’échapper des poumons sombres et suffocants. Je ne touche pas terre. Peut-être ne la toucherai-je jamais plus.



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1ère mise en ligne 5 juin 2013 et dernière modification le 21 juin 2013.
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